Ecrittératures

8 août 2011

VIDURES, roman à paraître chez Actes Sud

Filed under: LIVRES — denisdonikian @ 5:11
Tags: , , ,

Aux confins d’un pays en charpie, le chant contestataire de Gam’, vagabond magnifique, fils en fugue, orphelin inconsolable, poète clandestin et chiffonnier de fortune, nous guide à la rencontre d’une petite humanité de marginaux qui luttent pour vivre au cœur du désastre hérité d’un passé en forme de champ de bataille. 
Entre cimetière et décharge municipale, au pied du mont Massis, parmi les damnés de l’histoire, une allégorie époustouflante de l’Arménie d’aujourd’hui – ou de la condition humaine de toujours ? Quelque part entre Shakespeare, Beckett et Hrabal, une voix puissante, lyrique, théâtrale, iconoclaste pour un premier roman politique aux allures de sombre farce existentielle.

(Argumentaire Actes Sud)

Hayeren : Գերեզմանատան և քաղաքային աղբանոցի միջև

Décharge et cimetière sur la route de Noubarachen en Arménie. ( Photo Denis Donikian  Copyright)

Publicités

6 mars 2010

Le périple personnel d’Osman Köker de Marash à Istanbul et Erevan

© www.birzamanlaryayincilik.com

Il était une fois en Turquie

Une chronique en images des Arméniens en Turquie il y a cent ans

Le périple personnel d’Osman Köker de Marash à Istanbul et Erevan

par Maria Titizian

The Armenian Reporter, 03.10.09

Quelle histoire peut bien raconter une collection de quelques centaines de cartes postales datant d’un siècle ? Quels secrets peuvent bien révéler des images affadies de villages, villes, écoles, usines et églises ? Prises individuellement, elles peuvent semblent intéressantes et nouvelles. En tant que collection, elles racontent l’histoire sociale et économique d’un peuple qui ne vit plus sur ses terres ancestrales. Elles racontent l’histoire du peuple arménien.

L’exposition de cartes postales qui étaient exposées au cinéma Moscou d’Erevan, du 22 au 26 septembre 2009 fait partie d’une collection de cartes postales incluse dans l’ouvrage d’Osman Köker, 100 Yıl Önce Türkiye’de Ermeniler [Les Arméniens en Turquie il y a 100 ans]. Organisée par la Fondation Civitas et soutenue par HayPost, l’exposition a suscité un grand intérêt et nombre de débats dans la capitale arménienne.

Lors de son séjour à Erevan, Osman Köker s’est entretenu avec The Armenian Reporter sur sa vie, son travail et la mission qu’il s’est fixée en publiant ce livre.

L’histoire débute à Marash

Köker est né dans la ville arménienne historique de Marash et précise que son expérience d’enfant dans sa ville natale l’a aidé à formuler sa compréhension de son propre pays.

En grandissant, la seule fois où il entendait parler des Arméniens se produisait chaque 12 février, jour de la libération de Marash. « Il fallait commémorer la guerre. C’est le jour où Marash fut libérée des Arméniens qui avaient usurpé leurs terres. », explique Köker. Les gens ne parlaient des Arméniens que pour se référer à eux comme une source de conflit. Plus tard, dans sa vie, lorsqu’il devint un spécialiste des minorités, il comprit qu’il existe une interprétation erronée de leur propre histoire.

« Il y avait une présence arménienne très importante à Marash ; ils représentaient le tiers de sa population à l’époque ottomane, précise-t-il. Ils étaient passés maîtres dans nombre de négoces. Néanmoins, durant mon enfance, il ne restait plus un seul Arménien à Marash. Il y avait dix églises arméniennes, deux cathédrales et plus de dix écoles à Marash. Aujourd’hui il n’existe plus aucune trace de ces bâtiments. Je n’ai jamais vu un seul édifice construit par un Arménien. »

Une expérience vécue dans son enfance, qu’il sait avoir été unique et qui l’a aidé à forger son point de vue historique, et qu’il rappelle avec force : « J’avais 9 ans et, à l’époque, les gens impliqués dans les programmes de l’OTAN venaient à Marash et enseignaient l’anglais, dit-il. Une Américaine, arrivée d’Izmir dans le cadre du programme de l’OTAN, était originaire de Marash. Elle dit à quelqu’un qu’elle voulait se rendre à Marash pour voir la maison de sa famille. Ils lui donnèrent le nom de mon père en lui disant qu’il pourrait probablement l’aider. » Dans le passé d’Osman, cette Américaine était Arménienne.

« Elle vint chez nous en tant qu’invitée. Nous étions stupéfaits car elle parlait le turc avec le dialecte de Marash, se souvient-il. Dans notre famille, nous ne parlions même pas le véritable dialecte de Marash car ma mère était d’Istanbul. Elle était plus Marashtsi que nous ! » Après toutes ces années, Osman Köker note que cette expérience l’a aidé à comprendre que les Arméniens étaient autant citoyens de Turquie que ne le sont les Turcs.

« L’histoire enseignée dans les écoles turques aux élèves turcs procède de leur point de vue historique particulier. Lorsqu’ils parlent des Arméniens en général, ils disent qu’à une époque les Arméniens sont arrivés, qu’ils créèrent des problèmes et qu’ils partirent ensuite, explique-t-il. Si vous dites à un Turc que vous êtes un Arménien de Van, de Sivas ou de Marash, il vous demandera : « Mais comment vous êtes-vous retrouvés là ? » »

Voilà  comment l’histoire est enseignée en Turquie, encore aujourd’hui. « Ils ne disent pas que les Arméniens vivaient ici, qu’ils jouaient un rôle très important dans le développement du commerce et de la culture, qu’ils faisaient partie de cette terre, note Köker. L’expérience que j’ai vécue à 9 ans m’aida à comprendre cette réalité plus clairement. »

L’Américaine d’origine arménienne finit par retrouver sa maison familiale à Marash.

L’histoire fait un signe

Diplômé  du lycée de Marash, Osman Köker part à Ankara poursuivre ses études à l’université. « Bien que je ne sois pas un historien, ma carrière dans le journalisme et l’édition a toujours pris un sens historique. », explique-t-il. En 1992 il travaille à l’Union pour les Droits de l’homme à Istanbul, où ils créèrent une section pour les droits des minorités. « Ce fut une expérience et une activité très importante pour moi. On s’intéressait aux questions et aux problèmes touchant les minorités. », dit-il, ajoutant qu’après avoir quitté cette association, son axe principal dans le domaine éditorial concerna les droits des minorités.

Entre 1994 et 2000, il exerce en qualité de rédacteur en chef d’une revue publiée par l’Institut d’Histoire Sociale et Economique de Turquie, lequel, s’empresse-t-il d’ajouter, n’est pas une institution d’Etat. « Cette revue est l’une des plus sérieuses et estimées en Turquie. », dit-il.

Osman Köker s’impliqua aussi dans la création en 1996 du quotidien turco-arménien Agos, publié à Istanbul, et dans les éditions Aras, le seul éditeur qui publie des ouvrages en arménien ou traduits de l’arménien en turc. « J’ai travaillé avec Gevorg Pambukjian, un historien, en l’aidant à rassembler un recueil en quatre volumes de ses essais et articles sur la communauté arménienne d’Istanbul et les Arméniens vivant en Turquie. », précise-t-il.

Découverte des cartes postales

« Comme je l’ai rappelé, je me suis impliqué, dix années durant, dans les problèmes rencontrés par la minorité arménienne [en Turquie], en publiant des livres, en menant des enquêtes, dit-il. En réalité, je travaillais au départ sur un ouvrage très simple décrivant comment les Arméniens vivaient en Turquie il y a cent ans, quel rôle ils jouaient dans l’économie, l’enseignement, la culture, le style de vie, etc. » Il passa quasiment cinq ans à travailler sur cette version « simplifiée », lorsqu’il songea à utiliser des ressources visuelles telles que les photographies anciennes, qui puissent avoir un impact plus grand.

« Je recherchais des photos, lorsque j’appris qu’il existait une collection de cartes postales en Turquie, concernant les différentes villes de Turquie, explique-t-il. Naturellement, cette collection ne concernait pas les Arméniens. »

Cette collection appartient à Orlando Calumeno. « Il est le fils d’une famille originaire du Levant – voilà comment nous les appelons en Turquie -, dont les racines sont italiennes, mais qui vécurent en Turquie durant deux ou trois siècles, dit-il. Lorsque j’ai étudié cette collection, j’ai remarqué que la majorité des cartes représentaient des villes, des villages, des édifices, des manufactures, des populations arméniennes. Certaines avaient été adressées par des Arméniens, d’autres comportaient des timbres arméniens. Preuve que des Arméniens vécurent dans ces villes et villages. » C’est alors que le concept du livre fut modifié pour devenir un album.

« Comme mon livre « tout simple » se transformait en album, il devenait très cher et peu de gens auraient pu se permettre de l’acheter. J’ai donc pensé que ce serait une bonne idée d’organiser une exposition, pour qu’il soit possible à tout un chacun de voir ces cartes postales, tout en faisant la promotion de l’ouvrage. », explique-t-il.

La première exposition eut lieu en janvier 2005 à Istanbul.

Avec l’achèvement de la nouvelle version de son livre, Osman Köker réalisa qu’il existait en Turquie des éditeurs susceptibles de publier un livre de ce format avec la qualité optimale qu’il désirait. « Les éditeurs que je voyais soit voulaient opérer des modifications, soit doutaient que ce livre ait du succès ou encore ne croyaient pas dans ce travail, se souvient-il. J’ai réalisé alors que je ne pouvais confier ce livre à un éditeur et j’ai donc ouvert ma propre maison d’édition, intitulée Birzamanlar. »

Birzamanlar signifie « il était une fois » en turc. Il présente ainsi la mission de cette maison d’édition : « […] les richesses et les trésors culturels qui existaient jadis en Turquie, et comment nous les avons perdus. »

Le message et la mission

« Lorsque je travaillais dans le domaine des minorités, je m’intéressais toujours à elles en tant que Turc et j’essayais de l’expliquer aux autres Turcs, dit-il. Cela ne concerne pas uniquement les Arméniens – il existe un problème des minorités en Turquie – les Kurdes, les Grecs ou les Roms. Le problème c’est la position de l’Etat, et aussi le manque de connaissances sur les minorités parmi les Turcs. »

Ses études, explique-t-il, ont pour objectif de trouver une réponse au problème : « Comme je dis toujours, il n’existe pas de question arménienne, de question grecque ou de question kurde en Turquie. En Turquie il existe une question turque. » Il est convaincu que le savoir et la compréhension peuvent aider à résoudre de nombreux problèmes. « Je pense que si les gens regardaient autour d’eux et s’intéressaient à autres, aux minorités, et s’informaient sur eux, alors ils pourraient trouver la paix et s’affranchir des guerres. »

Il prend soin de ne pas souligner des cas historiques ou des situations politiques particulières. Il met l’accent sur l’histoire des villes de Turquie : « Quand je présente cette histoire aux gens vivant dans ces villes, ils peuvent alors considérer les Arméniens différemment et non comme des ennemis. »

Osman Köker est sensible à la souffrance et à la tragédie qu’éprouve le peuple arménien. « Ils [les Arméniens] abordent cette question de leur point de vue. Je respecte cela et c’est un processus tout à fait normal, dit-il. Mais toutes ces questions, tout ce qui s’est passé durant la Première Guerre mondiale – les déportations et les massacres – constitue en même temps notre souffrance. En réalité, les Turcs ont perdu leur meilleur voisin. »

Après la Première Guerre mondiale, explique-t-il, l’économie s’effondra à l’Est de la Turquie. « L’on peut affirmer, sans ambages, que la vie culturelle a décliné ; tout un ensemble de villes et de villages furent rayés de la carte, admet-il. Si vous allez à Kharpert ou à Istanos, près d’Istanbul, il ne reste plus rien, or ce furent à une époque des cités très animées. Voilà aussi ce que nous avons perdu. »

Dans sa jeunesse, se souvient-il, la vie politique était très active en Turquie et il y avait beaucoup de débats sur l’absence de développement dans les régions orientales du pays. « Des sociologues se sont pointés avec plein de théories, mais aucun d’eux ne parlait de l’époque où les Arméniens vivaient dans ces régions – si elles étaient développées alors ou non. Autrement dit, notre vision unilatérale des minorités affecte même la conception historique des hommes de science – à travers leur prisme déformant. »

Osman Köker a consacré de nombreuses années à étudier et travailler pour assurer la réalisation de son ouvrage, 100 Yıl Önce Türkiye’de Ermeniler [Les Arméniens en Turquie il y a 100 ans]. « La raison pour laquelle je m’y suis impliqué est que j’accorde de l’importance à la Turquie et au peuple turc. », explique-t-il.

Quelle a été  la réaction en Turquie ? « D’habitude, personne n’agit comme ça sans l’autorisation de l’Etat, dit-il. J’ai simplement loué une galerie et organisé l’exposition. » L’exposition a été relativement bien couverte par les médias.

Plus de six cents personnes sont venues le premier jour. « Un tiers environ étaient des Arméniens de Turquie et les autres étaient des Turcs, se souvient-il. Tout le monde était très étonné ; personne ne connaissait l’existence de ces cartes postales. »

Le propriétaire de la galerie est originaire d’Adarbazar. Lorsqu’il vit qu’il y avait des cartes postales d’Adarbazar représentant des Arméniens, y compris un quartier arménien, des photographes, etc, il fut étonné. Il n’avait jamais entendu dire que des Arméniens vivaient autrefois à cet endroit.

L’exposition se décline de ville en ville, de vilayet en vilayet. Chacun recherchait sa ville parmi les cartes postales, dit-il. On voulait montrer aux Turcs que les Arméniens vivaient là et on voulait les convaincre. Les Arméniens présents à l’exposition recherchaient aussi les villes dont ils étaient originaires. Donc on disait aux Turcs : « Non seulement vous retrouvez votre ville, mais voilà un Arménien originaire de cette ville ! »

La mission la plus grande d’Osman Köker, d’encourager le dialogue entre deux peuples qui partagent une histoire commune, a peut-être débuté lors de cette exposition à Istanbul. « Des contacts s’établissaient [entre Arméniens et Turcs], des gens s’empressaient de raconter des anecdotes, des conversations naissaient… », nous dit-il en souriant.

Source : http://www.reporter.am/pdfs/AE100309.pdf

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 03.2010

13 septembre 2009

Les jupes fendues

l_homme_qui_aimait_les_femmes_b

Toutes, je dis bien toutes. Sauf les vraiment grasses, les vraiment mariées et les pantalonnées de la hanche aux chevilles, de jour comme de nuit. Mais toutes les bachelettes qui ont de la jambe à faire valoir font remonter le spectacle jusqu’à la mi-cuisse par un jeu de rideau rythmé sur leur démarche. La beauté  de la ville tient tout entière sur ces jambes-là. Elles vous fouettent le regard et vous montent le sang. Sans elles, la capitale serait moins capiteuse. Elles lui donnent du chien. L’avenue Abovian, minable au demeurant, minaude en diable avec ces mignonnettes qui poussent du genou à qui mieux mieux. Toutes ces filles bien montées sur leurs jarrets font croire enfin à un avenir éclatant. Sur elles reposent les crédos les plus utopiques. On se dit, tant qu’elles seront là, à casser de leurs rires les couplets sur la vie perdue, les bouderies ne seront pas de mise. Tant qu’elles seront là avec leurs gambes à couper aux ciseaux la crasse atrocité de l’atmosphère, les grassieux de la politique qui ont des passions d’embaumeurs ne feront pas le poids auprès d’elles. Toujours il faudra compter sur les femmes. Sitôt qu’on les étrangle, elles vous ont des démangeaisons qui finissent par hurler. Et c’est souvent du parfait amour qu’elles mettent en jeu.   Place de l’Opéra, j’ai vu des femmes sous des toiles de tente faire la grève de la faim. Même lieu, une mère traiter de « jeepisé » un député corrompu. Même endroit, Anna, frêle, malgré son âge et ses poumons enfumés par dix mille cigarettes, brailler sans pouvoir contenir sa colère. Une autre dire à la télévision, messieurs les riches, messieurs les nantis, la fortune vous a bénis, à votre tour de donner, donnez dix dollars par mois à un pauvre et il survivra… En vérité, je vous le dis, les femmes sont l’humanité de ce pays-là. Elles seront l’humanité du monde.

Nos montreuses de cuisses, avant-scène de leurs fesses, déambulent en jouant de tous leurs ressorts. Et c’est vrai qu’elles vous laissent un arrière-goût d’ambiguïté. L’homme ne sait plus où il se trouve. Podium de haute couture ou trottoirs le long des bordels ! Son esprit se faufile et son corps se durcit chaudement au milieu de tout ce manège esthémantique.  Ailleurs, la diversité costumière des femmes, moins sexualisée, ne vous fait pas tourner la tête. D’une manière générale, les rues françaises vous lassent le cœur tellement c’est plat le spectacle humain des allants et venants. Pas de grâce, ni d’enchantement qui vous mette l’œil en érection. Qu’une élégante, mais atournée comme une diablesse, surgisse brusquement devant vous, c’est assez pour vous griser le regard. La belle bizarrerie suffit à déclencher dans l’esprit mille éclatements de suavité. Or là…

Les filles s’habillent pour appéter le chaland. C’est du message pointé que cette chair extrême exposée dans l’échancrure de la jupe. Messieurs et messieurs, vous êtes ici au dernier étage avant le septième ciel, veuillez faire la queue s’il vous plaît ! Du genre panneau indicateur en forme de flèche. Regarde par là, mon coco ! C’est pas de la bonne marchandise, ça ? Comme l’ào’dàï en soie des vietnamiennes, qui met à nu leur faux-du-corps juvénile et magnifique. Assez pour érotiser la faim d’exotisme propre à tout étranger de passage. Les filles haïes savent bien ce que leur savante vénusté libère dans l’esprit des puceaux ou des testicules impétueux. Elles savent la machinerie éroticonirique des hommes. Lesquels, en ces temps de grande débandade, ne courent pas les rues. Les femelles pullulent, mais les mâles régressent. C’est statistique. La rue est devenue un champ de course. Une lutte à chair ouverte. C’est à qui attrapera le pompon. Poussées par leur biologie, bousculées par les conditions économiques, les malheureuses font les cocottes, frôlent le vice, pimentent leur apparence en se panadant des arrières. Mais tant qu’elles pourront tenir, les jocondes se garderont bien de jouer les pouffiasses. Ça non !  Pourtant, la partie peut être vite perdue. On a traîné, tandis que d’autres ont pris les devants. À vingt-cinq ans, on se ronge les ongles, on se tord les doigts. Le temps de saisir le gros lot s’est échappé. À trente ans, on se vend sur Internet. D’autres ont déjà fendu leur jupe bien plus haut qu’elle n’était au pays. Elles n’ont plus la tête à attendre, elles sont sous le pilon de l’existence, elles jouent les coopératives en territoire turc, et leur corps boudiné se dandine, sur des trottoirs faits pour ça.

*

Extrait de Un Nôtre Pays, trois voyages en troisième Arménie.

10 mars 2009

Vient de paraître : erevan 06-08

erevan3

Vient de paraître, Erevan 06-08, aux éditions A d’Arménie, collection Zoom.

Edition bilingue français – arménien, traduction par Gayané Sargsyan et Garnik Melkonian.

Préface :

Les textes qui suivent ne sont pas d’un journaliste, bien que la plupart aient trouvé leur place sur le site de Yevrobatsi.org, encore chauds des événements liés aux élections législatives et présidentielles arméniennes, de 2007 et 2008, au cours desquelles j’ai exercé la fonction d’observateur bénévole pour le compte de la section locale de l’organisation Transparency International. Ils s’inscrivent à la suite d’une série de livres écrits sur l’Arménie au fil d’une fréquentation qui aura commencé en 1969.

Si je souhaitais au départ capter des sensations fugitives sur la capitale Erevan, la violence des événements m’ont assez vite détourné de cet objectif purement littéraire pour m’obliger à témoigner de la dramaturgie électorale que traversait le pays et qui rencontra son point de crise à l’aube du 1er mars jusque tard dans la nuit.

Le lecteur voudra bien lire ces textes comme des précipités d’impressions multiples et d’analyses personnelles, restitués avec toute l’humilité et toute la sincérité que doivent requérir des mouvements d’idées et des manifestations de rue aussi complexes. Sans doute aideront-ils également à comprendre qu’une ville, loin de se réduire à une savante organisation de l’espace habité, reste avant tout imprégnée des émotions collectives ou individuelles éprouvées par ceux-là mêmes qui l’habitent ou ceux qui l’aiment, faute de pouvoir y vivre.

*
EXTRAIT :

22

16 février, Place de la Liberté. Pas festives, ces élections ? J’avais tort. Débordantes. Ballons, drapeaux, banderoles, musiques flottent au-dessus des têtes unies dans la même excitation… Des agitations frénétiques de rouge, de bleu, d’orange*. Beaucoup d’orange et des noms de provinces profondes venues ajouter leurs démangeaisons à la ferveur électorale. Des poings se dressent, des mains applaudissent, d’autres servent de porte-voix à vous casser les oreilles.  « Nous allons gagner ! », « C’est nous et nous seuls qui élisons notre avenir », défient de larges bandes d’étoffe. Le meeting d’aujourd’hui en faveur de Lévon Ter-Petrossian est grandiose, offensif, monstrueux. Et aussi rare qu’il paraisse en ces temps de marchandages à tout va, une réjouissance collective d’esprits sincères, animés par la puissance du réveil démocratique. Sur les statues géantes de Toumanian et de Spendiarov, dressées comme deux îles dans ce public vibrant de concert à l’Opéra de leur Libération, ont grimpé des partisans agitateurs de drapeaux ou des journalistes armés de caméras.  La foule est océane (je n’invente rien, le mot est prononcé par le discoureur qui au jugé vient de compter 260 000 personnes), les cris tempétueux, scandés par des vagues de «  Lévon ! », «  Lévon ! », «  Lévon ! »  qui disent la rage d’en découdre avec le régime des voyous et des salauds. Le peuple aspire à la sainteté démocratique de la race, comme il est dit ici ou là dans les discours destinés à chauffer les têtes contre les années de froid kotcharien qui ont creusé les corps. Pour un orateur, sophiste en diable, ce pouvoir darwinien a prouvé que l’homme descendait du singe quand Dieu le fit à son image. Une énergie démesurée qui vous prend aux tripes tellement l’irrespect jubilatoire circule comme un sang dramatique, aussi effervescent qu’au temps du  charjoum** à la veille de l’indépendance. Des hommes et des femmes chargés de malheurs réagissant au moindre mot comme des piles électriques. (Pour autant, le représentant du parti Héritage ne déclenchera que deux maigres secondes d’applaudissements en déclarant que Raffi Hovannessian se trouvait à l’étranger pour défendre la cause de la reconnaissance du génocide). La surchauffe prend au rythme des discours les plus lourds d’espérances disant que la victoire est là. On rit sur les ironies balancées contre les uns et les autres. Contre les serjakans qui appellent meeting une réunion de personnes soumises à un chantage… Hou ! Placé sur les marches aux abords des entrées de l’Opéra, je constate que la foule est partout, que les têtes ainsi accumulées occupent tous les abords de la place comme jamais on n’en verra. Ici, on y croit.

17 février, Place de la Liberté. Pas festives, ces élections ? J’avais tort. Débordantes. Ballons, drapeaux, banderoles, musiques flottent au-dessus des têtes unies dans la même invitation… Des pancartes par dizaines déclinent les noms des provinces. Deux immenses drapeaux chutent en cascade des hauts de l’Opéra de part et d’autre de la tribune. Dominent les banderoles blanches avec un V de la victoire. « Haratch ! »*** , « Haratch ! » Le meeting d’aujourd’hui en faveur de Serge Sarkissian est grandiose, offensif, monstrueux. Et aussi sûrement qu’on le dit en ces temps de marchandages à tout va, une réjouissance de commande pour des esprits absents. Sur les statues géantes de Toumanian et de Spendiarov,  assis figés dans le bronze des grands morts, ni partisans agitateurs de drapeaux, ni journalistes armés de caméras. La foule est océane (je le ressers pour l’occasion, le mot n’ayant pas été prononcé par l’orateur présidentiable qui, au jugé, nous comptera 300 000 personnes). Les cris tempétueux, scandés par des vagues de « Haratch ! », «  Haratch ! », « Haratch ! » qui répondent en écho aux ordres de l’animateur déclenchent aussitôt des va-et-vient de drapeaux tenus par des jeunes avides de gesticulations ostentatoires. Le peuple fait acte de présence pour éviter les licenciements suspendus sur sa tête. Une énergie mesurée qui n’agite pas les corps tellement la soumission organique y circule aussi sûrement qu’un sang sec, aussi effervescente qu’une limonade qui aurait perdu ses bulles après dix années passées dans une cave. Des hommes et des femmes chargés de malheurs réveillent leur instinct de conservation pour réagir comme une décharge électrique aux injonctions de l’homme haut parleur. On se croirait au temps des soviets quand la surchauffe populaire s’orchestrait sur commande par un bateleur rythmant les discours ampoulés d’espérances magnifiques et de victoire à portée de slogans. On sourit aux ironies balancées contre les lévonakans qui appellent leur foule un meeting quand celui-ci déploie la sienne jusque sur les rues voisines de la place… Boue. Je traverse des flaques de neige fondue au pied des groupes debout sur les talus et sur tous les abords disponibles comme jamais on n’en verra. Ici, croire est de rigueur.

Février-mars 2008

*Les trois couleurs du drapeau arménien.

**Le mouvement qui a conduit à l’Indépendance.

***En avant !

*

*
ISBN : 978-99941-831-9-7
*
Prix de lancement : 13 euros ( port compris)
S’adresser à : denisdonikian@gmail.com

Ou à la Librairie Samuelian 51 rue Monsieur le Prince Paris, 75006
Tél. 01.43.26.88.65

Propulsé par WordPress.com.