Ecrittératures

13 septembre 2009

Les jupes fendues

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Toutes, je dis bien toutes. Sauf les vraiment grasses, les vraiment mariées et les pantalonnées de la hanche aux chevilles, de jour comme de nuit. Mais toutes les bachelettes qui ont de la jambe à faire valoir font remonter le spectacle jusqu’à la mi-cuisse par un jeu de rideau rythmé sur leur démarche. La beauté  de la ville tient tout entière sur ces jambes-là. Elles vous fouettent le regard et vous montent le sang. Sans elles, la capitale serait moins capiteuse. Elles lui donnent du chien. L’avenue Abovian, minable au demeurant, minaude en diable avec ces mignonnettes qui poussent du genou à qui mieux mieux. Toutes ces filles bien montées sur leurs jarrets font croire enfin à un avenir éclatant. Sur elles reposent les crédos les plus utopiques. On se dit, tant qu’elles seront là, à casser de leurs rires les couplets sur la vie perdue, les bouderies ne seront pas de mise. Tant qu’elles seront là avec leurs gambes à couper aux ciseaux la crasse atrocité de l’atmosphère, les grassieux de la politique qui ont des passions d’embaumeurs ne feront pas le poids auprès d’elles. Toujours il faudra compter sur les femmes. Sitôt qu’on les étrangle, elles vous ont des démangeaisons qui finissent par hurler. Et c’est souvent du parfait amour qu’elles mettent en jeu.   Place de l’Opéra, j’ai vu des femmes sous des toiles de tente faire la grève de la faim. Même lieu, une mère traiter de « jeepisé » un député corrompu. Même endroit, Anna, frêle, malgré son âge et ses poumons enfumés par dix mille cigarettes, brailler sans pouvoir contenir sa colère. Une autre dire à la télévision, messieurs les riches, messieurs les nantis, la fortune vous a bénis, à votre tour de donner, donnez dix dollars par mois à un pauvre et il survivra… En vérité, je vous le dis, les femmes sont l’humanité de ce pays-là. Elles seront l’humanité du monde.

Nos montreuses de cuisses, avant-scène de leurs fesses, déambulent en jouant de tous leurs ressorts. Et c’est vrai qu’elles vous laissent un arrière-goût d’ambiguïté. L’homme ne sait plus où il se trouve. Podium de haute couture ou trottoirs le long des bordels ! Son esprit se faufile et son corps se durcit chaudement au milieu de tout ce manège esthémantique.  Ailleurs, la diversité costumière des femmes, moins sexualisée, ne vous fait pas tourner la tête. D’une manière générale, les rues françaises vous lassent le cœur tellement c’est plat le spectacle humain des allants et venants. Pas de grâce, ni d’enchantement qui vous mette l’œil en érection. Qu’une élégante, mais atournée comme une diablesse, surgisse brusquement devant vous, c’est assez pour vous griser le regard. La belle bizarrerie suffit à déclencher dans l’esprit mille éclatements de suavité. Or là…

Les filles s’habillent pour appéter le chaland. C’est du message pointé que cette chair extrême exposée dans l’échancrure de la jupe. Messieurs et messieurs, vous êtes ici au dernier étage avant le septième ciel, veuillez faire la queue s’il vous plaît ! Du genre panneau indicateur en forme de flèche. Regarde par là, mon coco ! C’est pas de la bonne marchandise, ça ? Comme l’ào’dàï en soie des vietnamiennes, qui met à nu leur faux-du-corps juvénile et magnifique. Assez pour érotiser la faim d’exotisme propre à tout étranger de passage. Les filles haïes savent bien ce que leur savante vénusté libère dans l’esprit des puceaux ou des testicules impétueux. Elles savent la machinerie éroticonirique des hommes. Lesquels, en ces temps de grande débandade, ne courent pas les rues. Les femelles pullulent, mais les mâles régressent. C’est statistique. La rue est devenue un champ de course. Une lutte à chair ouverte. C’est à qui attrapera le pompon. Poussées par leur biologie, bousculées par les conditions économiques, les malheureuses font les cocottes, frôlent le vice, pimentent leur apparence en se panadant des arrières. Mais tant qu’elles pourront tenir, les jocondes se garderont bien de jouer les pouffiasses. Ça non !  Pourtant, la partie peut être vite perdue. On a traîné, tandis que d’autres ont pris les devants. À vingt-cinq ans, on se ronge les ongles, on se tord les doigts. Le temps de saisir le gros lot s’est échappé. À trente ans, on se vend sur Internet. D’autres ont déjà fendu leur jupe bien plus haut qu’elle n’était au pays. Elles n’ont plus la tête à attendre, elles sont sous le pilon de l’existence, elles jouent les coopératives en territoire turc, et leur corps boudiné se dandine, sur des trottoirs faits pour ça.

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Extrait de Un Nôtre Pays, trois voyages en troisième Arménie.

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26 juillet 2009

Les morts font vivre

Dita_Mourth christophe Mourthe

Photo de Christophe Mourthe

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La chose est entendue : la stérilité est stérile. On ne saurait faire venir des branches ni des feuilles à un bois sec. Ni une progéniture à une bréhaigne. Ni une humanité à un fasciste. Certes, et pourtant…  De la friction d’un bois mort sur un autre peut jaillir le feu.  Taillez en pointe le bout phallique, puis envaginez-le dans le trou de sa complice femelle pour une jouissance frénétique jusqu’à la flamme. Et voilà comment nos ancêtres ont pu se chauffer, cuire leurs viandes ou éloigner les prédateurs. C’est que la mécanique frictionnelle est une des techniques les plus fantasmatiques qui soient. Mariée à un manque, elle peut accomplir des merveilles. Non que ce manque en vienne à être comblé. Mais elle produira à coup sûr des rêveries d’absolu ou des images de perfection à la mesure du vide à réparer. Le gisant de Victor Noir, saisi à terre par le sculpteur juste après le coup de feu napoléonien, le chapeau à peine échappé de ses doigts, en sait quelque chose. Les sournoises promeneuses du Père Lachaise, en mal d’amour ou de bébé, embrassent encore aujourd’hui ses lèvres de bronze.  Mais la patine éclate surtout au renflement de la braguette. C’est dire qu’on chevauche en catimini le beau martyr de la démocratie en espérant que les frottements appropriés feront advenir le miracle d’une maternité jusque-là réticente. Pas de spectacle plus pur que ces femmes piégées dans leur propre corps, pas de tableau plus pathétique que ces accouplements de chair et de matière, pas de coït plus paradoxal que ces attouchements entre une vie minée par la fatalité et une forme humaine inerte, elle aussi frappée par le destin. Le maire d’arrondissement, jugeant indécentes ces amours clandestines, fit dresser une barrière autour de Victor Noir. Sans doute au grand dam de notre assassiné qui voyait ainsi, en son éternité même, venir à lui plus de femmes que sa vie ne lui en avaient donné. Une vraie multiplication de baguettes. Deux jours plus tard, des suffrageuses, accompagnées de quelques hommes, s’insurgèrent contre ces barricades obscurantistes. Le maire fit marche arrière et les « choses » rentrèrent dans l’ordre. Loin de là, sur la route de Sissian en Arménie, une protubérance rocheuse a longtemps servi d’écrase-ventre aux infécondes. L’Arménie, autrement nommée Karastan, pays de pierre, devait naturellement conduire les Arméniens à construire leur vie autour de ce que Dieu leur donna en surabondance. S’ils projettent l’image de la mort sur l’écran d’un khatchkar (pierre-croix), pourquoi s’interdiraient-ils d’attribuer au portakar (pierre-ventre) le pouvoir de féconder la vie ? C’est qu’ils ont le génie de faire du vivant avec de l’inerte.

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Voir aussi à ce propos : La colonne branlante, avatar chrétien d’une phallusolâtrie arménienne

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Ainsi, faute d’avoir un Victor Noir sous la main, les Arméniennes prenaient appui sur la nature. La « chose » était censée retourner la stérilité en maternité. Encore une affaire de friction. Il est vrai que les Arméniens aiment ça, se frictionner. Par exemple, il leur suffit de se frictionner le regard sur le mont Ararat pour aussitôt se sentir requinqués. Que croyez-vous que viennent chercher en Arménie  les Arméniens de la diaspora, sinon qu’ils désirent se frotter à leurs frères ? Ajoutons qu’une fois l’an, tous les Arméniens du monde entier se frottent l’âme à l’âme de leurs morts. Après quoi ils se sentent mieux. C’est radical. Ils appellent ce rite une commémoration. Ce jour-là, dans le monde entier, partout où il y a des Arméniens, les rues s’embrasent. En vérité, je vous le dis, leurs morts les font vivre.

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