Ecrittératures

28 décembre 2017

Attention : un chat peut en cacher un autre

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Le film «  Kedi – des chats et des hommes » de Ceyda Torun serait magnifique s’il ne cachait un sous-entendu.

Ce qui est entendu, c’est que les chats sont magnifiques par nature. Ce sont de grands acteurs impassibles, menant leur vie de chat plutôt que la jouant, et indifférents à la caméra qui les suit ou les harcèle. En fait, ici ce sont des acteurs qui ont pour mission, selon le réalisateur, de montrer comme les Turcs d’Istanbul les aiment et s’en inspirent. Dans ce film, on n’aura jamais autant parlé du mystère des chats, de leur fonction thérapeutique, de leurs ondes positives, et surtout de la tolérance qu’ils enseignent aux hommes.

L’autre acteur de ce film, c’est Istanbul. Les chats et les Stambouliotes vivent en osmose. C’est une sorte d’entente sanitaire qui s’est établi entre eux. Mais plus qu’une entente, un partenariat. Les chats apportent aux Stambouliotes une sorte de sérénité, je dirais même d’humanité, et les Stambouliotes apportent aux chats de la nourriture.

En fait, les chats servent de faire-valoir aux Turcs. Le cinéaste réussit habilement à affubler les chats d’une sorte de mission sacrée, celle de valoriser les Turcs, surtout dans un moment de l’histoire où les Turcs ne brillent pas dans le monde par leur générosité démocratique. Qu’à cela ne tienne, je pense que les Turcs qui «  jouent » dans ce film avec les chats ne sont pas des acteurs jouant la comédie du bonheur, mais des personnes vivantes et sincères.

Et pourtant ce qui gène, c’est le côté propagandiste du film qui a tendance à prendre les spectateurs avertis pour des gogos.

Personnellement, j’ai du mal à oublier comment en 1910, les chiens de Constantinople furent abandonnés sans eau ni nourriture sur l’îlot d’Oxia, «la Pointue» (que les Turcs surnomment «l’île qui porte malheur»), pour qu’ils s’entredévorent. Certains voient dans ce nettoyage canin la préfiguration du génocide de 1915. En effet, un Arménien a du mal à croire que la tolérance dont les Turcs seraient animés dans ce film, (qui ose même dire « l’amour des autres » ) aurait eu ses limites, hier en massacrant les Arméniens, aujourd’hui en poussant les Kurdes vers la sortie par la peur et par le sang.

En ce sens, ce film sonne faux si tant est qu’on se réfère à l’histoire. Sans parler des Turcs eux-mêmes qui ont subi par milliers les purges récentes.

Les chats seraient-ils plus chanceux que les hommes ? Il est vrai qu’ils ne se laissent pas faire. Ils griffent, ils savent se cacher et ils sont agiles. Et pourtant ils ne parlent pas. Les Turcs aiment ceux qui ne parlent pas. Sinon ils leur arrachent la langue avant de leur arracher la vie.

 

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27 juillet 2015

Deux génocides : Hereros et Namas

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Survivants hereros revenant du desert de Omaheke, 1907

Survivants hereros revenant du désert de  l’Omaheke

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1 – Entre 1904 et 1907, dans le cadre des guerres tribales de l’actuelle Namibie, les Hereros et les Namas subirent une campagne d’extermination de la part des colons du second Reich allemand. Trop longtemps ignoré, ce crime fut plus tard reconnu comme l’un des deux premiers génocides du XXe siècle. Quand, vers 1903, le chef herero Samuel Maharero forme le souhait de créer de nouvelles réserves dans l’Afrique du Sud-Ouest allemande (actuelle Namibie), des colons vont de leur côté chercher à agrandir leur territoire. Profitant de l’absence du gouverneur allemand Leutwein, les Hereros vont mener une rébellion dirigée par Samuel Maharero.

2 – Tout en épargnant femmes, enfants et missionnaires, les Hereros parviendront à réoccuper le centre de la Namibie, sans pour autant investir les bases fortifiées allemandes. Tandis que l’opinion allemande se partageait entre modérés et radicaux désirant supprimer les Hereros, le Gouverneur Leutwein fut remplacé par le Lieutenant Lothar von Trotha, coupable d’actes inhumains en Chine et en Afrique de l’Est. Son objectif fut alors d’exterminer les tribus rebelles par la terreur. La victoire des Allemands le 11 août 1904 dans le Waterberg et la poursuite des survivants dans l’Omaheke donnèrent l’occasion au Lieutenant von Trotha de lancer l’ordre de chasser les fugitifs hors des « frontières allemandes» et de tuer femmes et enfants sans distinction.

3 – Les Hereros en fuite dans le désert de l’Omaheke moururent de soif ou de maladie. Mais la rébellion des Namas, conduite par leur leader Hendrik Witbooi, nécessitant des troupes, l’ordre d’extermination des Hereros fut levé pour qu’ils soient placés dans des camps de concentration aux conditions inhumaines. Les Allemands vinrent à bout de la résistance des Namas dont le leader Hendrik Witbooi fut tué en octobre 1905. Eux aussi furent internés dans des camps. Selon les archives coloniales, les Hereros passèrent de 80 000 en 1903 à 15 130 en 1911, les Namas de 20 000 à 9781. Les derniers internés furent libérés en 1908 pour l’anniversaire de l’empereur.

4 – De fait le traitement des Hereros et des Namas répond à la définition du génocide selon les Nations Unies, à savoir « un certain nombre d’actes accomplis avec intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Il s’agit du second génocide du XXe siècle, après celui des Boers par les Britanniques, qui devait servir de matrice à celui du Troisième Reich à l’encontre des populations juives, tsiganes et homosexuelles. En 2004, le gouvernement allemand de Gerhard Schröder admit cette réalité sans pour autant consentir une compensation financière aux descendants des victimes.

5 – Le détail des atrocités aura été consigné depuis 1918 dans le Blue Book (« Report on the Natives of South-West Africa and their Treatment by Germany »), rapport à charge commandé par le Parlement anglais et dont une copie se trouve à Westminster. Les deux ordres d’extermination (Vernichtungsbefehl) des 2 octobre 1904 et 22 avril 1905 prouvent une volonté de génocide. Les descendants des survivants, venus plaider leur cause à Berlin, début juillet 2015, demandaient reconnaissance du génocide, excuses officielles, rapatriement des restes humains et négociations sur la question des réparations. Le 10 juillet 2015, le gouvernement d’Angela Merkel a tenu à préciser qu’il considérait que « la guerre d’extermination menée en Namibie entre 1904 et 1908 était un crime de guerre et un génocide ».

23 juin 2015

GENOCIDE(S) – 6

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Après le génocide physique des victimes,

le génocide mental des survivants.

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(Graphisme d’Alain Barsamian)

12 juin 2015

Le pardon selon Phakyab Rinpoché

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1 – Transcrit par Sofia Stril-Revern, le récit de Phakyab Rinpoché intitulé La méditation m’a sauvé (le cherche midi, 2014) est riche d’enseignements sur la pratique et le concept de compassion qu’il tient pour « l’un des joyaux les plus précieux » de la culture tibétaine. En 1997, de retour au monastère d’Ashi, près de Lithiang, à la demande du Dalaï-lama, le moine Phakyab Rinpoché, alors âgé de 31 ans, y enseigne les principes de base du bouddhisme aux fidèles, après quarante années d’endoctrinement communiste. La police du peuple le soupçonnant d’appartenir à la « clique du dalaï », le convoque en novembre 1998 avant de l’emprisonner deux mois plus tard.

2 – Incarcéré durant trois mois, battu, électrocuté, torturé par la faim et la soif, Phakyab Rinpoché ne trahira pas pour autant le Dalaï-lama. Ses parents réussissent à obtenir son hospitalisation pour soigner son pied droit. En juillet 1999, il parvient à fuir et à rejoindre le Népal l’année suivante. Arrivé en Amérique le 27 avril 2003, il est hospitalisé pour une grave gangrène le mois suivant à l’hôpital Bellevue où les médecins envisagent une amputation sous le genou. Après réflexion, et suivant les conseils du Dalaï-lama (« Tu as en toi la sagesse qui guérit »), Phakyab Rinpoché, considérant sa maladie comme une grâce, décide de se guérir en purifiant un débordement de karma négatif qui mûrit en lui. Durant trois années de méditation selon des techniques appropriées, sa gangrène disparaît et ses tissus se réparent d’eux-mêmes.

3 – L’admission à la clinique Bellevue des survivants de la torture étant conditionnée par un entretien avec un psychologue, Phakyab Rinpoché va devoir faire remonter «  la douleur inavouable du déni d’humanité, subi dans les geôles chinoises », conscient que son histoire est d’autant plus banale qu’elle est partagée par toute la diaspora tibétaine. Or, devant la psychologue de l’hôpital, le malade plaisante sur les mauvais traitements qu’il a endurés plutôt que de se laisser aller à la victimisation comme l’aurait fait un Occidental. Pour lui, s’enfermer dans un passé douloureux, c’est devenir son propre bourreau.

4 – De fait, «  la victime, ce n’est pas moi, dira-t-il. C’étaient mes geôliers. J’étais sorti de prison. Mais eux ? Ils étaient enfermés dans un engrenage infernal qui les poursuivrait pendant cette vie et pendant plusieurs vies encore ! » S’étonnant alors de l’acharnement de ses bourreaux à supplicier quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas, Phakyab Rinpoché est conduit à penser que, loin d’être à l’extérieur de soi, « l’ennemi véritable est à confronter en soi-même ». Il précise : «  Nous étions tous victimes. J’étais physiquement leur souffre-douleur et ils étaient la proie de leurs propres émotions incontrôlées ».

5 – Dès lors, retournant la situation en profondeur, Phakyab Rinpoché estime qu’il a trouvé dans l’adversité une « source de sagesse ». «  J’ai donc de la gratitude envers ceux qui m’ont torturé. Ils m’ont enseigné la patience, la compassion inconditionnelle et l’impartialité, comme aucun de mes maîtres ne l’a fait ». Adoptant une posture de reconnaissance envers ceux qui lui infligèrent des souffrances, il aura à cœur de les tenir pour les agents de sa propre transformation.

5 juin 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (2ème partie)

« Un homme, ça s’empêche… » (Albert Camus)

Un matin, juchée sur un âne, une jeune fille d’à peine seize ans, mariée dans l’urgence, son époux de deux ans son aîné et la sœur de celui-ci quittent Malatia pour fuir vers Alep. On imagine mal dans quels déchirements et en proie à quelles angoisses, sachant qu’ils auront à traverser des régions  hantées par la haine de l’Arménien.  Ils étaient mes parents et ma tante. Moins de sept ans auparavant, Malatia avait été un centre de transit pour tous les déportés du nord et de l’ouest, non loin du terrible camp de Frendjelar. Longtemps je me suis demandé par quel miracle mes parents avaient échappé au sort réservé à tous les Arméniens de l’Empire ottoman durant ces années noires. Tout d’abord, grâce au maire de Malatia, Moustapha agha Aziz oglou, qui n’eut de cesse de travailler pour sauver des vies arméniennes et qui mourut en 1921, assassiné par un de ses fils pour son aide aux ghiavour. Mais aussi grâce à la protection de l’agha dont ma grand-mère maternelle avait sauvé des flammes la caisse de son commerce sur le marché. Maintenant, dites-moi, Monsieur Leylekian, si je dois prononcer avec vous l’anathème que vous avez lancé à Althen-les-Paluds, à l’adresse de Monsieur Baskin Oran : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » ?

L’expression « ou leurs équivalents » n’adoucit en rien l’usage que vous faites du mot nazi, fût-il repris à Monsieur Baskin Oran qui le récuse. Or, l’incongruité anachronique de ce terme, précisément connoté dans l’imaginaire européen, conduit à obtenir l’effet inverse de celui que vous aviez souhaité. Il dessert votre démonstration, par ailleurs fort subtile, en la plaçant d’emblée sur le registre de l’émotion. Sans oublier que votre acrobatie verbale, qui consiste à opérer un transfert comparatif douteux avec le génocide juif, laisserait penser que le génocide arménien ne possèderait pas ses propres mots pour contredire ceux qui le nient. Comparaison n’est pas raison. Et même si l’esprit génocidaire se retrouve dans tous les génocides accomplis, leurs modalités historiques ne sont ni interchangeables, ni superposables.

On pourrait comprendre que votre « raccourci » avait pour seul but de provoquer un choc. Or, comme on ne guérit pas un cheval de sa fièvre en le fouettant, on ne « réveille » pas un négationniste turc avec ce genre de formule cinglante, fût-il plus averti qu’un ultranationaliste aveugle comme la Turquie sait en produire. Au contraire, on conforte sa négation. Mais pire que cela : maintenant que votre phrase, qui assimile les grands-pères des Turcs d’aujourd’hui à des nazis, circule via Internet et dans les journaux, non seulement vous aurez donné raison aux négationnistes orthodoxes contre les 30 000 signataires de la pétition, mais vous aurez surtout réussi à hérisser les personnes de conscience qui auraient souhaité comprendre et s’informer. En d’autres termes, vous aurez réussi à créer du négationnisme, de ce négationnisme dont se nourrissent vos activités à Bruxelles,  quand la tâche des Arméniens a toujours été de le faire reculer par tous les moyens. (Au point qu’on se demanderait si vous ne l’avez pas fait intentionnellement). La situation aurait été désespérante si tous les Arméniens qui vous ont écouté ce jour-là avaient partagé votre point de vue. Mais certains qui auront « rattrapé » votre mauvais coup auront gardé quand même ouverts les voies de la persuasion et les chemins qui perpétuent les rencontres.

Si votre radicalité convient à Bruxelles, dans laquelle je ne doute pas que vous devez exceller, ce jour-là, à Althen-les-Paluds, elle n’était pas de mise. Les affrontements émotionnels finissent souvent par des empoignades. Or, ce jour-là vous aviez l’occasion de parler d’homme à homme avec Monsieur Baskin Oran, de raison à raison, et vous avez cédé à la tentation de la rancœur. Une rancœur vieille de près d’un siècle, contenue en vous comme un héritage sacré, et que vous avez libérée comme si c’étaient tous nos ancêtres qui crachaient ces mots : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » sur un Turc que vous teniez enfin à votre merci. Comme si les morts d’hier autant que les vivants d’aujourd’hui vous autorisaient en les prononçant à franchir les limites de la raison, fort que vous étiez de ce droit universel dont se réclament les victimes passées et présentes d’un crime aussi absolu que le génocide de 1915.

Et pourtant, je vous le répète, mon histoire ne se reconnaît pas dans vos mots lâchés en forme de couperet. Dès lors, en prenant l’initiative de parler au nom de tous, sans aucune distinction, fort de ce droit absolu que confère à ses victimes un crime de génocide, vous vous êtes autorisé à négliger que d’autres pouvaient penser autrement l’actualité de la cause arménienne. Ce jour-là, par vos mots, vous m’avez volé quelque chose qui ne vous appartenait pas.  En transférant le combat au nom de la nation arménienne contre l’État turc, des instances internationales au sein d’un débat public, vous avez imposé un point de vue que vous croyiez général sans tenir compte de ceux qui n’auraient jamais prononcé vos paroles, ni vous embarrasser d’une éventuelle confusion des genres. C’est que, à Althen-les-Paluds, vous étiez devenu tous les Arméniens tandis que Monsieur Baskin Oran était devenu l’État turc.

Dois-je rappeler que, quoi qu’on puisse penser de lui, Monsieur Baskin Oran  aurait dû être salué pour son courage à venir se présenter en personne, tel qu’il est, c’est-à-dire un intellectuel suffisamment attaché à son pays (eût-il un passé « nazi ») pour prendre le risque de commencer à le nettoyer de ses mensonges (fût-il lui-même de ceux que les récits du génocide arménien ne rendent pas « fous »), selon le rythme qui lui convient et dans le contexte sensible d’une société sourcilleuse ? De fait, invité par des Arméniens, dans le cadre d’un débat sur la cause arménienne, Monsieur Baskin Oran n’avait pas à subir ce manquement aux règles de l’hospitalité que vous lui avez infligé. J’imagine mal Monsieur Marc Nichanian, au cours des conférences qu’il a données à Istanbul, invité par ces mêmes intellectuels que vous assimilez à des serviteurs de l’État turc, devant essuyer une sentence du même genre que la vôtre ou son équivalent.

Votre phrase serait anodine si vos lecteurs aujourd’hui la négligeaient au profit de votre démonstration. Il reste que la seule chose qui sera retenue, à coup sûr, seront ces mots : « vos grands-pères étaient des nazis ». Or, il suffit de les rapprocher de votre titre : « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’Etat », pour comprendre ce que vous sous-entendez. Dès lors tout s’explique ainsi : « Puisque vos grands-pères étaient des nazis, vous étiez déterminés, pour le moins, à devenir vous-mêmes des négationnistes. En somme, si vos grands-pères étaient des nazis, vous êtes aussi par le même coup plus ou moins voués à le devenir sous la forme de son avatar moderne qu’est le négationnisme. » Il n’y a pas d’échappatoire. Comme si j’étais voué à être alcoolique parce que mes grands-parents l’étaient.  En l’occurrence, Monsieur Baskin Oran ne pourra pas nier qu’il est un négationniste, pour la bonne raison que ses grands-parents se sont comportés comme des nazis.  Monsieur Baskin Oran aura beau protester, vous opposer qu’il ne sait pas dans le fond comment se sont comportés ses grands-parents en 1915, rien n’y fera. Le mois de février a trente jours de la même manière que les grands-parents de Monsieur Baskin Oran étaient des nazis, comme l’exige le système. On voit par là que l’anti-négationnisme peut vite se muer en enfermement, pour ne pas dire en un fanatisme  prompt à virer au complexe de persécution. Même s’il existe des anti-négationnistes intégristes du genre intellectuel comme vous l’incarnez, Monsieur Leylekian.

Ce qui rend votre anathème particulièrement insupportable, c’est qu’on y retrouve un relent de cette doctrine communiste de l’influence directe qu’aurait exercée l’origine de classe des parents et des grands-parents sur l’accusé. En l’occurrence, la culpabilité de Monsieur Baskin Oran contiendrait la culpabilité de tout le peuple turc. J’imagine ce qu’il a pu ressentir ce jour-là à Althen-les-Paluds. Mais surtout les Arméniens qui s’y trouvaient. Par votre phrase : « vos grands-pères étaient des nazis », le monde était brusquement devenu irrespirable.

De fait, vous ne vous embarrassez pas de cette notion de culpabilité concernant les Turcs d’aujourd’hui. Qu’ils n’aient pas trempé, par la force des choses, dans le génocide arménien, ne vous trouble pas. Qu’ils aient subi un formatage qui a duré plusieurs décennies ne vous intéresse pas non plus. Qu’ils soient éduqués aujourd’hui dans le mensonge, qu’ils baignent dans une société ultranationaliste, qu’ils soient plongés dans une démocratie militariste, pour ne pas dire ergenekonisée en profondeur,  vous dérange encore moins. Et pourtant, la plupart d’entre eux, moins ces 30 000 signataires de la pétition dont fait partie Monsieur Baskin Oran, plaident non coupables concernant les événements de 1915. Loin de leur faire comprendre qu’ils ont une responsabilité dans cette « histoire » sur laquelle s’est bâtie la République de Turquie, vous vous êtes contenté de les charger aussi fortement que s’ils avaient été eux-mêmes les bourreaux des Arméniens. Loin de leur reconnaître des circonstances atténuantes, vous vous empressez d’en faire des innocents diaboliques. « Vos grands-pères étaient des nazis ».

Vous vous dites lecteur du Procès de Kafka. Et justement, votre réquisitoire porte moins sur un crime commis par votre accusé que sur ce qu’il cache. Vous glosez sur ce que Monsieur Baskin Oran aurait dit et écrit pour le juger sur ce que ses paroles dissimulent. En réalité, ce n’est pas vous, en personne, qui menez l’accusation, mais le système que vous représentez, c’est-à-dire la substance même du procès. Car le droit absolu qui réclame une justice absolue pour un crime aussi absolu que le crime de génocide vous conduit à vous ériger en tribunal absolu. Ce que nous dit Le Procès, comme le précise Milan Kundera, c’est que le tribunal selon Kafka «  est une force qui juge, et qui juge parce qu’elle est force ; c’est sa force et rien d’autre qui confère au tribunal sa légitimité ». Cette légitimité, vous la puisez dans l’absolu de ce crime absolu, absolument impuni qu’est le génocide des Arméniens. Voilà pourquoi, ce jour-là, à Althen-les-Paluds,  vous avez transformé Monsieur Baskin Oran en une victime kafkaïenne et vous vous êtes érigé en tribunal kafkaïen.

Vous ne me ferez pas croire qu’en étant l’un des quatre initiateurs de la pétition de pardon, Monsieur Baskin Oran appartienne à la masse figée des négationnistes turcs. Cette pétition aurait au moins eu le mérite de tenter une sortie hors de la pensée systématisante dans laquelle on a plongé l’ensemble des Turcs. Ne vous en déplaise, bon an mal an, avec toutes les précautions et les réticences qu’elle nécessite, cette pétition revêt tous les aspects d’une pensée expérimentale, telle que je l’ai définie dans ma première partie. Une pensée qui se trompe, une pensée qui piétine, une pensée qui s’embourbe dans ses contradictions, mais  une pensée qui donne de l’espoir. Les Arméniens, puristes, orthodoxes et revanchards de tous poils, auraient tort de lui cracher dessus. Car jamais une telle brèche n’a été ouverte en Turquie. En revanche, force est de constater que votre sentence en forme de couperet : « vos grands-pères étaient des nazis », ne me donne guère l’impression que vous soyez, de votre côté, sorti de votre système. C’est  que vous ne vous en apercevez même pas, soucieux que vous êtes de rester vous-même par fidélité à nos morts, de répercuter le vrai au sein d’un même milieu, où l’on pense ce qu’il faut penser, incapable de répondre aux exigences spitituelles de votre moi dans le seul but de ressembler à ceux qui comme vous se nourrissent du système. Dès lors, les changements qui s’opèrent autour de vous ont pour seul effet de vous garder inchangé.

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Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

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PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

14 mai 2009

Itninéraire avant l’oubli (17)

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Un homme seul – à lui-même tous les hommes – promène aveugle son vertige.

Voir site Denis Donikian

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Enfants de génocidés
Saturés de mort façonnés
Les yeux tués la bouche en armes
L’esprit en proie à des rages de chien
Humanité unanimement noire
Faut-il que passe ainsi ma vie
Barbouillée de cauchemars
Faut-il que passe ainsi la vie
Épouse du grand Ciel

28 avril 2009

Grande Catastrophe ou génocide : Obama serait-il raciste ?

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Oeuvre de Firuz Kutal spécialement pour Biz Myassine

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Ainsi donc, dans ce suspens du « prononcera/prononcera pas le mot génocide », le Président Obama, aura préféré la solution compassionnelle à l’affirmation juridique, l’appellation arménienne à l’expression universelle en faisant usage de Medz Yeghern dans son discours du 24 avril 2009. De ce fait, en voulant ménager le chou arménien et la chèvre turque, il aura réussi à décevoir les Arméniens et à blesser les Turcs. En ce sens, au regard des Arméniens, l’État turc aura triomphé une fois de plus. Et aux yeux des Turcs, l’oubli par Obama de leurs propres pertes humaines sera tenu pour inacceptable.

Malgré le fond tragique de l’histoire, cette affaire ne manque pas de sel. Ballotté entre les pressions de la diaspora arménienne, les susceptibilités turques et les intérêts américains, le président des Etats-Unis, qui aura voulu jouer la neutralité tout en acceptant de recevoir des coups comme une balle de tennis entre deux raquettes, aura été le troisième dindon d’une farce dès lors que la difficile mais inéluctable vérité universelle avait été délibérément bannie du terrain de ce jeu diplomatique.

Pour les Arméniens, le président Obama aura failli à ses promesses électorales. Pour les Turcs, il aura manqué de respect envers leurs morts. Dans les deux cas, Obama le métis aurait-il fait un discours raciste ? Toujours est-il que l’homme a beau avoir le respect de l’homme chevillé au corps, il aura obtenu par son discours l’effet inverse de ses propres intentions.

Les Turcs n’auront pas aimé ce discours qui cache, dévoile, et finalement pèche par omission. Mais l’évocation du Medz Yeghern un 24 avril devait-elle obliger Barack Obama à noyer les morts arméniens dans une comparaison absurde avec les morts turcs durant la première guerre mondiale ? Qu’il y ait eu des représailles arméniennes, je le conçois. Qu’il y ait eu, côté turc autant de civils massacrés qu’on a pu en compter dans la population des déportés arméniens, ma raison, confortée par les faits eux-mêmes, m’impose de réfuter pareille allégation. Mais pour l’Etat turc, un mort est un mort, oubliant qu’un soldat qui meurt les armes à la main ne meurt pas de la même manière qu’une femme, qu’un enfant, qu’un vieillard qu’on tue par la soif, la faim, la maladie ou le feu. Tout l’art négationniste de la propagande turque consiste à opposer aux comptabilités arméniennes un équivalent turc, comme si en matière de génocide la mort était quantifiable alors qu’il est un meurtre de masse construit sur une intention. En brandissant leurs 1 500 000 morts, les Arméniens ont quantifié le Crime de 1915 et prêté le flanc à la critique turque négationniste qui joue à loisir avec ce chiffre et assimile ainsi les meurtres antiarméniens à des morts normales comme en produisent toutes les guerres, forcément sales. Mais les Turcs fanatiques de la turcité ne pourront jamais, pour le moins, opposer aux accusations arméniennes l’équivalent de cette nuit d’avril où des centaines d’intellectuels furent soumis à une rafle sans précédent dans l’histoire, ni l’équivalent des camps de la mort en Mésopotamie. Que les Turcs nous montrent chez eux l’équivalent d’un Komitas qui aurait été déporté et mentalement détruit du seul fait des Arméniens. Par ailleurs, depuis que les Arméniens ont érigé le 24 avril en date symbolique du génocide, ils l’ont malheureusement vidé de son poids de souffrances. Le 24 avril serait-il devenu une rengaine abstraite qui ne dirait plus rien à personne ? Or, les Français doivent savoir que cette nuit-là, on aura déporté Roland Barthes, Max Gallo, Alain Finkielkraut, mais aussi Pierre Boulez, Daniel Mesguish, Michel Bouquet, Richard Anconina, Vincent Perez, Philippe Torreton, et tant d’autres que le  lecteur complètera selon ses goûts en allant les chercher chez les journalistes, les députés, les grands médecins, les juristes, les professeurs d’université et à condition qu’il en trouve 600 (mais en réalité 20 000 environ, à l’échelle de la population globale française)… Cette nuit-là ces 600 intellectuels vont se retrouver dans la nuit et dans le froid avant d’être expédiés par wagons entiers à l’intérieur du pays. Quelques mois plus tard, Yves Bonnefoy, avec Philippe Jaccottet et trois autres compagnons seront conduits dans un ravin, près d’une rivière. On les obligera à se déshabiller pour ne pas souiller leurs vêtements, avant qu’on leur plonge des poignards dans le corps. Seul Bonnefoy résiste jusqu’à ce qu’il meure éventré tandis qu’on lui crèvera les yeux pour le punir. Voilà ce qui est arrivé aux frères en poésie d’Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet, à savoir Daniel Varoujan et Roupen Sevag. L’État turc ne pourra jamais « aligner » le même type d’atrocité censée avoir été commise par des Arméniens. Mais il continue à opposer ses morts aux morts arméniens, incapable qu’il est de hisser son peuple de l’émotion nationaliste à la raison universelle, des non-sens que traîne derrière elle la raison d’État à la conscience qui anime la famille humaine.

Pareillement, les Arméniens du monde entier n’ont pas aimé non plus le discours du président Obama qui sut naviguer entre mille et un écueils de mots, de chantages et de susceptibilités. Leur principal grief serait qu’Obama n’ait pas fait usage du terme qui fâche en même temps qu’il les aurait libérés. On attendait génocide, c’est Medz Yeghern qui est sorti de son chapeau de magicien. Tel fut notre Waterloo ce jour-là. Nul doute que nous étions pourtant à deux doigts de l’entendre ce mot de l’obsession arménienne. Mais Obama ne l’a pas prononcé et nous sommes forcés de nous en tenir à ce fait, car dans le cas contraire la face du monde arménien aurait certainement changé, sinon du monde lui-même. Devenu président, Obama aura donc préféré le diplomatique à l’éthique. Le politique à la mystique, aurait renchérit Charles Péguy. Même si Medz Yeghern, paré de ses majuscules comme le font certains des nôtres avec le mot génocide (Génocide Arménien) vous a un parfum de chose sacrée, tant la mort dans ce cas exsude de partout son mystère qui rend les hommes impuissants. Obama aura donc choisi l’expression qui sera venue tardivement dans la bouche des survivants qui, faute de mieux, durent puiser dans leur « tradition », les victimes étant elles-mêmes trop ahuries par l’horreur pour nommer l’innommable chose. Or, en matière de pogroms, les Arméniens de Turquie, après les massacres de 1894-1896, puis ceux de 1909, ne manquaient pas de tradition. Le lecteur odar, heureux profane, est bien loin d’imaginer combien la « chose » a travaillé au plus près de leur vie quotidienne, des générations d’Arméniens. Cela veut dire qu’ils étaient plongés durant des décennies dans l’émotion la plus noire. Ce n’est que dans les années soixante, mais bien sûr avec le lent réveil de la conscience aux réalités juridiques formulées par Lemkin, que les générations nouvelles ont substitué au terme interne de Medz Yeghern celui universel de génocide. Que chacun revoie ce qui se publia en arménien et surtout en français autour du cinquantième anniversaire du 24 avril. Le seul opuscule du Centre d’Etudes Arméniennes intitulé Le Deuil National Arménien suffirait à éclairer les curieux. Les années qui ont suivi n’ont fait que renforcer ces revendications sur le plan juridique. Et c’est sur ce mot que se sont prononcés de multiples pays pour signifier au monde que le monde était partie prenante des indignations et des revendications arméniennes.

Or, voici qu’à la suite de Cengiz Aktar ( à lire sur ce même blog « Grande catastrophe ou génocide ? Réplique à Cengiz Aktar ») ,qui fut l’un des quatre signataires de la demande de pardon, le président Obama aura cru bon de renvoyer aux Arméniens ce mot à usage interne qu’ils avaient l’habitude d’utiliser avant qu’ils ne s’éveillent du cauchemar dogmatique de leur tragédie. A ce propos, Janine Altounian écrit justement : « avoir recours à un signifiant arménien, c’est poser la réalité arménienne comme intraduisible dans la langue de la culture universelle, inaccessible à elle, c’est la ghettoïser dans sa langue. » De fait, sous couvert de nous comprendre, voici qu’on nous piège dans notre propre vocabulaire, comme si les événements de 1915 restaient dans le fond une douleur purement arménienne qui ne pouvait accéder au statut juridique d’un crime intéressant l’humanité toute entière. Et pour reprendre une image de Janine Altounian, on a l’impression que dans l’autobus ségrégationniste de l’humanité, le président Obaman ait confiné les Arméniens aux sièges du fond afin qu’ils mâchonnent à loisir leur Medz Yeghern, sans leur permettre d’accéder au rang de ceux qui représenteraient les hommes, tous les hommes. Mais ce bus, l’Arméniens l’avait déjà pris depuis les années hamidiennes tout en revendiquant un statut d’être humain à part entière. Combien de Rosa Parks les Arméniens n’ont-ils pas compté qui refusaient d’être remisés derrière ? Et combien de Martin Luther King et combien d’autres qui ont voulu déplacer les mentalités en Turquie ont été aussitôt exterminés. Les Arméniens qui ont subi la déshumanisation permanente de la part des différents gouvernements turcs ne cessent, depuis qu’on les a dispersés, de revendiquer aujourd’hui une place dans la conscience des hommes partout où le sort les aura jetés. Et voici qu’aujourd’hui encore, le président des États-Unis les a renvoyés d’un mot à la case départ.

Je ne relèverai pas le paradoxe pour dire de Barack Obama qu’il vient d’accomplir le premier geste raciste de son mandat présidentiel. Mais je retiens qu’à la douleur des Arméniens, il a ajouté la honte que peut éprouver un être humain à qui on refuse son statut d’être humain. De ce fait, mutatis mutandis, les Arméniens furent et restent dans le monde des sortes de Noirs qui ruminent leur Medz Yeghern sans que pointe pour eux l’espoir d’un repos dans la paix d’une reconnaissance universelle.

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Le texte de la déclaration de Barack Obama.

THE WHITE HOUSE

Office of the Press Secretary

April 24, 2009

Statement of President Barack Obama on Armenian Remembrance Day

Ninety four years ago, one of the great atrocities of the 20th century began. Each year, we pause to remember the 1.5 million Armenians who were subsequently massacred or marched to their death in the final days of the Ottoman Empire. The Meds Yeghern must live on in our memories, just as it lives on in the hearts of the Armenian people.

History, unresolved, can be a heavy weight. Just as the terrible events of 1915 remind us of the dark prospect of man’s inhumanity to man, reckoning with the past holds out the powerful promise of reconciliation. I have consistently stated my own view of what occurred in 1915, and my view of that history has not changed. My interest remains the achievement of a full, frank and just acknowledgment of the facts.

The best way to advance that goal right now is for the Armenian and Turkish people to address the facts of the past as a part of their efforts to move forward. I strongly support efforts by the Turkish and Armenian people to work through this painful history in a way that is honest, open, and constructive. To that end, there has been courageous and important dialogue among Armenians and Turks, and within Turkey itself. I also strongly support the efforts by Turkey and Armenia to normalize their bilateral relations. Under Swiss auspices, the two governments have agreed on a framework and roadmap for normalization. I commend this progress, and urge them to fulfill its promise.

Together, Armenia and Turkey can forge a relationship that is peaceful, productive and prosperous. And together, the Armenian and Turkish people will be stronger as they acknowledge their common history and recognize their common humanity.

Nothing can bring back those who were lost in the Meds Yeghern. But the contributions that Armenians have made over the last ninety-four years stand as a testament to the talent, dynamism and resilience of the Armenian people, and as the ultimate rebuke to those who tried to destroy them. The United States of America is a far richer country because of the many Americans of Armenian descent who have contributed to our society, many of whom immigrated to this country in the aftermath of 1915. Today, I stand with them and with Armenians everywhere with a sense of friendship, solidarity, and deep respect.

21 février 2009

Yervant Odian Accursed Years : Yervant Odian : « My Exile and Return from Der Zor, 1914-1919 »

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odian

[Mes Années noires : exil et retour de Deir-es-Zor, 1914-1919]

Accursed Years : My Exile and Return from Der Zor, 1914-1919. Traduit de l’original arménien par Ara Stepan Melkonian, avec une introduction de Krikor Beledian (Institut Komitas), 2009, xvi-326 p., carte, photographies, index. [en anglais] Prix : 18 livres [22,41 euros] – 25 dollars, frais de port compris [17,67 euros]

Mes Années noires de Yervant Odian est un récit de premier ordre sur le génocide arménien, écrit par un intellectuel arménien en 1919, peu de temps après ces événements. Sa survie lors de cette période est probablement due au fait qu’il échappa aux arrestations à Constantinople durant la nuit du 24 avril 1915 en passant dans la clandestinité.

Odian fut finalement arrêté et exilé par différentes étapes jusqu’à El Boursera, après Deir-es-Zor. Il arriva là après que des centaines de milliers d’Arméniens eussent été tués dans cette région par la faim, les maladies et les massacres. La survie et la fuite d’Odian lui permirent de raconter son histoire et de donner un aperçu sur le destin de milliers d’autres. Mes Années noires décrit l’expérience terrible vécue par Odian, et néanmoins d’une façon sensible, allusive et parfois même humoristique.

Cet ouvrage suscitera la polémique dans le cadre universitaire, car il soulève des questions intéressantes à propos de notre compréhension du génocide arménien. Comment un intellectuel arménien, alors dans la quarantaine, a-t-il pu survivre à Deir-es-Zor ? Qu’est-ce que cela nous enseigne sur les récits conventionnels à propos du génocide arménien et la mise en œuvre du processus génocidaire ?

Les Mémoires d’Odian proposent une lecture fascinante et promettent de livrer de nouveaux horizons dans le débat sur le génocide arménien dans les années à venir.

Traduction : GF pour Denis Donikian – 21.02.2009

Article original : Massis Weekly, 27.12.2009

http://www.massisweekly.com/Vol28/issue47/pg11.pdf

17 février 2009

The River Ran Red de J. Michael Hagopian

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Un acte de courage et d’amour

par Lalig V. Arzoumanian Lapoyan

(Massis Weekly, 8 nov. 2008)

Vendredi 24 octobre 2008 eut lieu la première du film The River Ran Red [Et le Fleuve rougit de sang], du Dr J. Michael Hagopian, lors du 11ème Festival international du Film ARPA, organisé à l’Egyptian Theatre d’Hollywood, Californie. Dans le sillage de The Voices from the Lake (2003) et Germany and the Secret Genocide (2004), cette œuvre très attendue complète la trilogie The Witnesses [Les Témoins], entièrement dirigée, écrite et produite par le Dr J. Michael Hagopian. The River Ran Red constituait un nouveau projet soutenu par la Fondation du Film Arménien (AFF), une organisation à but non lucratif de Californie, fondée par le Dr Hagopian. Cet événement commémorait aussi les trente ans de production documentaire de l’AFF, dont 17 films primés, portant sur des thèmes arméniens.

« Pourquoi est-ce arrivé ? Pourquoi est-ce arrivé aux Arméniens ? », s’interroge souvent le Dr Hagopian. En avril 1915, ordre fut donné d’expulser les Arméniens de leurs terres par le ministre de l’Intérieur, Talaat Pacha, l’un des membres du puissant triumvirat qui dirigeait alors la Turquie, outre Enver Pacha et Djemal Bey. Bien que les Turcs eussent conquis les territoires arméniens quelques six cents ans auparavant, les Arméniens occupaient néanmoins une région stratégique de l’empire ottoman. Ils furent de plus en plus influencés par les idées européennes de justice, de liberté et de démocratie. A cause de leur différence de religion, de langue et d’origine ethnique, le gouvernement les considéra comme une menace. « Ils poussèrent le fanatisme religieux jusqu’à massacrer, déporter, exterminer et éliminer les Arméniens de la carte », souligne le Dr Hagopian dans The River Ran Red. Les ordres furent diffusés par télégraphe depuis Constantinople jusque dans toutes les provinces de l’empire. La Première Guerre mondiale servit de couverture.

Plusieurs milliers d’années auparavant, les Arméniens établirent des royaumes sur les hauts plateaux à la source du légendaire Euphrate, qui s’écoule à travers le lieu supposé du Jardin d’Eden. Ces régions montagneuses furent très convoitées par les nations voisines d’Asie Mineure et du Moyen Orient, explique le Dr Hagopian. Les voix de ses compatriotes suppliciés l’ont conduit à parcourir les rives de l’Euphrate, suivre les pas des déportés arméniens qui marchèrent là et découvrir des survivants qui ont pu lui parler de ces marches de mort, de l’Euphrate vers les déserts syriens, leur cimetière ultime. Durant soixante minutes, l’assistance s’embarqua pour un voyage aux origines, à travers la caméra du Dr Hagopian : un pèlerinage vers « la route pour l’enfer », méticuleusement organisé et pensé par le régime des Jeunes Turcs sous l’empire ottoman, ainsi que durant la république de Turquie de Mustafa Kémal, sur le territoire occupé de l’Arménie historique entre 1923 et 1925.

« Weep no more lady,

O weep no more today

We will sing one song for the old Kentucky home

For the old Kentucky home far away »

« Ne pleure plus, ma douce

Ô ne pleure plus maintenant

Nous chanterons en souvenir de cette vieille maison du Kentucky

Cette vieille maison du Kentucky si loin d’ici ! »

chante l’homme dans le train dans The Human Comedy [La Comédie humaine] de William Saroyan. « Going home, boy – going back where I belong ! – he shouted. » [« Repartir, mon gars, retourner là d’où je viens ! – criait-il. »]

Né à Kharpert-Mezreh, sur les rives de l’Euphrate, le Dr Hagopian était alors âgé de deux ans. Il eut la vie sauve car il était caché dans un puits asséché, recouvert de mûriers. Son père, un chirurgien, et sa famille furent parmi les quelques miraculés qui survécurent à ce désastre, réussissant à gagner Boston, qui devint leur nouvelle patrie.

Ces quarante dernières années, le Dr Hagopian a consacré sa vie à rechercher des témoins oculaires du génocide arménien et à filmer leurs témoignages. Il a voyagé à travers tous les continents et a interviewé quatre cents survivants, qui se retrouvèrent dans les caravanes de mort le long de l’Euphrate. « J’ai découvert des survivants dans de nombreux pays, étrangers les uns aux autres, parlant dans treize langues différentes, mais qui avaient tous le même récit à dire au monde : « Nous sommes tous les survivants d’une vérité toute simple. Nous avons vu un génocide colossal. Nous en avons été témoins de nos propres yeux. » C’est le récit de survivants témoins oculaires, dont les cauchemars sont devenus les miens. C’est le récit sans fard, terrifiant et aberrant du génocide arménien perpétré par le gouvernement turc ottoman en 1915 », explique le Dr Hagopian dans le film.

« Les Turcs m’ont placé dans un orphelinat turc […] Il y avait à peu près 300 enfants […] Qui peut appeler les Turcs à la prière ? […] J’avais une belle voix […] J’ai dû accepter […] Mon père était religieux […] Ils m’ont obligé à déterrer certains des hommes fameux qui étaient enterrés dans l’enceinte de l’église et à uriner sur eux. » – Harry Kurkdjian, Détroit, Michigan, 1985.

« Ma mère n’avait plus de lait à donner au bébé […] C’est trop lourd, je ne peux plus la porter […] Ma fille, dépose-la sous ce buisson, partons […] Je ne voulais pas déposer ma sœur à terre […] Elle m’a obligée […] Je veux partir et prendre ma sœur […] Une nuit, je suis réveillé par mon père qui criait. Il pleurait comme un enfant. Je m’approche de lui et je sèche ses larmes avec mes doigts […] Puis j’entends quelqu’un chanter au loin, dans une autre partie du camp : « Oror im anmegh aghvani » [« Dors, ma colombe innocente »] […] Aujourd’hui encore, j’entends ce duo, les cris de mon père et ces lamentations pleines de mélancolie. » – Vartouhi Keteyian, Detroit, Michigan, 1985.

« Ma mère me dit : « Azad, cours, je courrai derrière toi […] Je n’ai pas vu où elle est partie en courant. On a marché pendant un mois, traversant des régions sauvages, marchant à travers le désert, deux enfants […] Tout d’un coup, on a entendu une voix […] « De l’eau ! de l’eau ! » Une voix qui appelait. C’était une jeune fille. Nous l’avons trouvée enterrée. Seule sa tête dépassait du sable. Le soldat turc lui avait fait subir toutes sortes de tortures. Après l’avoir torturée et violée, il l’avait enterrée dans le sable […] Tu peux mourir là comme un chien ! Des centaines, des milliers sont morts comme des chiens ! Toi aussi tu peux expirer ici ! […] Il l’a abandonnée et puis il est parti. » – Azadouhi Aposhian, Sydney, Australie, 1985.

« L’avocat m’a donné en cadeau à une famille turque. Les enfants arméniens n’avaient aucune valeur. On pouvait les distribuer, les tuer, faire tout ce qu’on voulait […] La nuit, ils massacraient les hommes ; le jour, les femmes et les garçons […] J’ai fui dans la forêt […] J’ai vu les massacres […] Je les ai vus de mes propres yeux ! » – Hagop Boyarzian, Sydney, Australie, 1985.

« Qui suis-je ? Je ne peux pas vous le dire. Je ne sais pas […] Quel est mon vrai nom ? Quand suis-je né ? Où ? Qui étaient mes parents ? » – Jirayr Suchiassian, Melbourne, Australie, 1985.

« Tout d’un coup, on a vu beaucoup de bébés qui criaient, enterrés dans le sable, seules leurs têtes dépassaient du sol. Nos gardiens se sont précipités sur eux et les ont tué en les écrasant de leurs pieds. Les cris se sont arrêtés. » – John Yervant.

« Tous ceux qui veulent changer de religion peuvent rester ! […] Allez à la mairie vous inscrire ! […] Quelques-uns sont restés, des riches, ils ne voulaient pas laisser derrière eux leurs terres et leurs biens […] Ils sont devenus musulmans. » – Vahran Morookian, Los Angeles, 1985.

« Je devrais haïr les Turcs, mais comme je suis chrétien, je dois apprendre à leur pardonner. Mais je n’oublierai jamais cette tragédie horrible que le gouvernement et certains Turcs ont imposé à un million et demi d’Arméniens, qui en sont morts ! » – Richard Ashton, Fresno, Californie, 1986.

« En 1953, je suis allé dans la ville de Gurun où je suis né en 1911. Mehmet Zeidan, qui parlait arménien et turc, vint me voir avec d’autres Turcs à ma chambre d’hôtel […] Il déposa à mes pieds une corbeille de fruits. Alors il m’a dit en turc : « C’est de ton jardin […] Merci à toi. » Il leva les bras et me demanda de lui pardonner. Je lui ai dit : « Que Dieu vous bénisse, que Dieu vous pardonne, mais j’ignore qui vous êtes […] » Il me dit qu’il avait tué mon père, mes trois frères et qu’il avait confisqué notre maison et notre jardin. » – Père Guerguerian, retraité de l’Eglise Catholique Romaine, New York, N.Y., 1988.

« Ils prenaient les vieux, les malades, ils versaient de l’essence sur eux et ils les brûlaient. Pas seulement cette fosse. J’ai vu trois ou quatre autres fosses. Tous de la même manière […] On vivait près de l’Euphrate. Mon frère et moi on allait nager dans le fleuve. On voyait des corps flotter le long du fleuve, des centaines, des milliers de corps. » – Un témoin arabe, Nium Sukkar, Detroit, Michigan, 1999.

A l’appui de cette recherche empirique des témoignages de parents de missionnaires – tels que George Partridge, fils d’Ernest Partridge, qui était à l’époque missionnaire chrétien à Sivas, en Turquie -, ainsi que des documents d’archives, des lettres officielles, des séquences de films et des photographies. Le consul d’Allemagne à Ras ul Ain, Rossler, note en 1916 : « Chaque jour, trois déportés sur cinq cents sont retirés d’un camp de concentration, puis abattus à une distance de dix kilomètres de Ras ul Ain. » Un rapport spécial du consul des Etats-Unis à Alep, Jesse Jackson, adressé au Secrétaire d’Etat, relate l’arrivée en août 1915 de 5 000 déportés affreusement amaigris, venus de Sivas. Une autre lettre de ce consul, datée du 5 juin 1915, à l’ambassadeur des Etats-Unis, Henry Morgenthau, décrit le flot des Arméniens déportés : « Ils sont dispersés à travers le désert afin d’y mourir de faim ou de maladies sous un soleil brûlant. Il s’agit sans aucun doute d’un programme soigneusement planifié visant à exterminer entièrement la race arménienne. »Les recherches d’Aram Andonian, un jeune intellectuel originaire de Constantinople, confirme les rapports des agents consulaires occidentaux. Dissimulé dans le sous-sol de l’Hôtel Baron à Alep, où résidait Djemal Pacha, qui y avait établi son état-major durant la guerre, il surveilla attentivement les activités du gouvernement turc. Les photographies prises à Alep par le Dr Armin Wagner, qui était alors membre de la Croix Rouge allemande, outre des clichés récemment découverts dans les archives militaires allemandes, confirment l’authenticité de ces preuves.

Un million et demi d’Arméniens sont morts lors du génocide. L’assistance apprit que 250 000 d’entre eux furent jetés dans l’Euphrate. Durant l’été et l’automne 1915, 870 000 Arméniens environ sont arrivés en Syrie. Ils furent dispersés sur trois fronts. L’un en direction du nord de l’Irak. Un autre vers le sud, d’Alep à Damas. Le groupe le plus nombreux – 590 000 – se déplaçait le long de l’Euphrate vers Deir-es-Zor. Durant ces marches entre Alep et Deir-es-Zor, les déportés mouraient par centaines – 500, 600 – chaque jour. 192 000 furent massacrés à Deir-es-Zor. 200 000 furent passés au fil de l’épée et brûlés dans des grottes à Sheddeh. Des condamnés furent libérés de leur prison à Ras-ul-Aïn afin de massacrer 300 000 autres Arméniens sans défense, des vieillards, des enfants. « En 1916, les Arméniens qui avaient survécu aux marches de la mort furent conduits de force vers le désert de Deir-es-Zor. Les massacres les plus grands en nombre, lors du génocide arménien, eurent lieu dans les camps de concentration de ce triangle désertique entre l’Euphrate et le Khabur, une véritable décharge pour les Arméniens rejetés, l’enfer sur terre, un lieu d’anéantissement, de non retour. », rappelle le Dr Hagopian.

Tout en exprimant, de sa voix frêle de nonagénaire, d’humbles mots de gratitude à tous ceux qui ont participé à la réalisation de The River Ran Red et rendu possible ses recherches, le Dr Hagopian semblait avoir trouvé une paix intérieur nouvelle : une paix semblable à celle qu’un marin peut ressentir, lorsque son regard rencontre enfin les calmes rivages, l’aurore venue, après une nuit de combat incessant contre les vagues en furie de l’océan ; la paix que peut ressentir un médecin à la vue d’un sourire sur le visage de son patient en voie de guérison ; ou bien celle d’un enfant lorsqu’un parent qui l’adore le prend dans ses bras. Toutes ces années de labeur assidu, d’une quête obstinée des voix oubliées de ses compatriotes victimes, ont ramené le Dr Hagopian chez lui : un lieu qui ne se trouve pas sur une carte, qui n’est restreint ni par le temps, ni par l’espace, mais qui réside dans son cœur.

Les témoignages oculaires des survivants arméniens, qu’a rassemblés si soigneusement et si méticuleusement le Dr Hagopian dans The River Ran Red, appuyés par des travaux d’archives, démentent les affirmations d’innocence de la Turquie. Leurs dires soulignent que les déportations furent un code pour l’extermination, que l’anéantissement était prédéterminé et que les plans furent centralisés. De tous les survivants qui ont témoigné à l’écran, le Dr Hagopian est le seul à être encore vivant : un modèle de courage, de compassion, de persévérance, d’humanité et d’engagement en faveur de la justice.

La sonorité nostalgique du duduk arménien, les « sharakans » ancestraux et les chants mélodieux des déportés accompagnent leurs pas. Le décor est majestueux : bleu indigo de l’Euphrate, végétation luxuriante par endroits. Difficile de croire qu’une telle magnificence ait pu être le lieu de tant d’horreurs. « Où es-tu, Dieu ? », se lamentaient les femmes. « Pourquoi nous abandonnes-tu dans un tel désastre ? » Or ces atrocités furent commises par la main de l’homme. Faisant rougir de sang les eaux de l’Euphrate, obstruant ses rives des cadavres de victimes innocentes, jeunes et âgées. Le temps a effacé ces atrocités. L’Euphrate et ses rives ont préservé leur splendeur. De même que l’âme du peuple arménien. Quant aux victimes qui succombèrent sous le glaive, elles étaient présentes ce soir-là et demeureront vivantes et honorées dans la conscience collective du peuple arménien.

Traduction Georges Festa pour Denis Donikian – 02.2009

Article original en anglais

17 janvier 2009

A un ami turc désespéré

Nommons-le Kadir, ce correspondant turc qui m’écrit de temps en temps et dont j’ignore l’histoire et le visage sinon qu’il a eu des amis d’enfance arméniens et qu’il aime s’exprimer en français. Malgré la lettre d’excuses des intellectuels turcs qui secoue encore aujourd’hui une société tapie dans l’ignorance et recroquevillée sur le tabou des événements de 1915, Kadir est pessimiste. Il ne voit pas comment son peuple osera amorcer l’étape du grand pardon pour entrer dans le cercle des nations humanistes. Il ne voit pas d’issue à cette inflexible dénégation du crime dans laquelle on a plongé la nation turque, si profondément que l’obscurité idéologique lui tient lieu aujourd’hui de lumière.

Dans une de mes chroniques écrites voici un an, j’écrivais ceci :
« Au temps où la pensée soviétique empêchait de penser, je fus invité par un couple d’intellectuels russes à Moscou, lui astrophysicien, elle enseignante, parents d’un garçon et d’une fille, tous deux adolescents. Ils me parlèrent du climat d’hostilité qui les entourait et me livrèrent quelques anecdotes sur les absurdités du régime. Plus tard, je m’enquis d’eux auprès d’amis communs. On m’apprit que leur jeune fille avait perdu la raison, n’ayant pas supporté deux versions violemment antagoniques de la réalité soviétique, celle de ses professeurs le jour, celle de ses parents à la maison. Les enfants turcs seront un jour ou l’autre, qu’ils le veuillent ou non, confrontés à ce même problème, pris entre l’enclume d’une vérité dehors et le marteau d’un mensonge chez soi. »

Aujourd’hui, les intellectuels qui ont demandé pardon au peuple arménien pour un crime qu’ils n’ont pas personnellement commis mais dont ils assument personnellement la charge sont dans l’espoir que la vérité doit faire désormais son chemin au sein de la société civile turque. Par ce geste risqué et courageux, ils ont décidé de ne plus être complices d’un système éducatif dangereux pour l’esprit de leurs propres enfants. Car un enfant a besoin de vérité pour se construire. Cette vérité qui se donne conjointement avec l’amour. Je ne veux pas imaginer une société où il ne serait pas donné à la vérité de faire son chemin vers les consciences.

Au-delà de tous ces problèmes de politique qui tournent autour de la Grande Catastrophe de 1915, au-delà de toute autre considération, ce qui importe aujourd’hui à la nation turque, c’est de sauver ses enfants. Sauvez vos enfants, Kadir, en reconnaissant devant eux ce qui a été fait aux enfants arméniens en 1915.

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