Ecrittératures

3 mai 2018

Arménie : nouvelle donne

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 4:39
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( Photo D. Donikian, Erevan,  nov 2010)

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Depuis l’indépendance, et même avant, les intellectuels arméniens de la diaspora se sont comportés de trois manières principales généralement assez tranchées : l’indifférence désengagée, la collaboration passive ou l’observation critique. Il nous est arrivé d’en parler à maintes reprises, car le rôle des intellectuels dans l’évolution des mentalités n’est pas négligeable. Ils décrivent avec leurs mots une réalité qu’ils mesurent à l’aune de la souffrance et de l’injustice. Et même si la part de l’esthétique peut valoir plus que celle de l’éthique, la force interne du verbe les conduit naturellement à dénoncer les aberrations d’une société plutôt qu’à se réjouir de la régularité des trains.

Dans le cas arménien, l’énormité du génocide a obéré les consciences au point de les détourner, à leur insu, de l’urgence du présent. L’écrivain, plus que tout autre, n’a pas été épargné par cette tyrannie du passé. Dans cet ordre d’idée, chez les Arméniens l’historien tient lieu de conscience collective plutôt que l’écrivain lui-même, lequel s’est trop souvent laissé envahir par les questions restées ouvertes de notre histoire, quitte à trahir sa mission d’observation du réel. De la sorte, ce réflexe passéiste a en quelque sorte neutralisé sa capacité à promouvoir un imaginaire de la vie, à faire l’examen des comportements, à percer la carapace du monde tel qu’il est.

L’indifférence désengagée vis-à-vis de l’état social et politique de l’Arménie est d’autant plus déplorable que c’est là que se tient l’avenir du peuple arménien. Cette cécité philosophique qui repose sur une sorte de neutralité petite bourgeoise est-elle admissible quand il s’agit d’un peuple qui se vide lui-même par l’exil, la pauvreté, le mépris politique ou la guerre ? Autant de « causes » humaines qui engendrent des souffrances et sur lesquelles un œil simplement humain ne peut que s’accrocher. C’est que l’Arménie vit sur le fil du rasoir. Croire que toute critique à son encontre, fût-elle humaniste, peut faire le jeu de l’abîme, est indécent. Le véritable abîme est celui que vivent les gens : exil, pauvreté, mépris, guerre. Mais les indifférents qui se réfugient soit dans le passé, soit dans l’art, font aveu de faiblesse. Et cette faiblesse affaiblit le peuple même auquel ils appartiennent.

A l’autre extrême, se situent ceux qui trouvent un malin plaisir à encenser le pouvoir en place, à lui reconnaitre sagesse, hauteur de vue et tutti quanti. Pour autant, ils vous jureront que leur approbation ne vaut pas collaboration. C’est certes vrai dans la mesure où leur engagement n’accompagne pas forcément les impérities et les aberrations du pouvoir. Cependant, approuver suppose qu’on partage les mêmes idées, les mêmes actions, les bonnes autant que les mauvaises. Les bonnes du gouvernement Sarkissian seraient d’avoir préservé la sécurité du pays contre l’ennemi qui le menace périodiquement d’invasion. Les mauvaises seraient d’avoir maintenu la corruption, appauvri les pauvres, alimenté l’émigration. Bonnes ou mauvaises, ces actions forment un tout, constituent une cohérence, produisent un système. Quand on adhère à une politique, on en porte la responsabilité. En d’autres termes, ces intellectuels sont, qu’on le veuille ou non, d’autant plus complices de la corruption qui sévit en Arménie et de la pauvreté qui gangrène la société qu’ils s’opposent farouchement à ceux-là mêmes qui combattent la corruption et s’insurgent contre l’appauvrissement des gens en s’opposant à Sarkissian. Et comme ces intellectuels s’opposent aux opposants, ils donnent raison à celui qui a fait de la corruption un pilier du système et de la pauvreté le dernier de ses soucis (le premier de ses soucis présidentiels étant de bien manger, bien s’habiller et bien boire dans une maison bien protégée). Or, si la pauvreté pousse à l’exil, un climat de corruption généralisée fait de même. L’hémorragie que connaît l’Arménie depuis deux décennies affaiblit numériquement le pays qui est contraint par l’impératif de se défendre. Par ailleurs, si la corruption se répand partout où elle peut trouver de l’avantage, elle finit immanquablement par miner la société, mais aussi pourquoi pas l’économie militaire. Ce qui revient à dire que le soldat, faute d’armement adéquat, en sera réduit à se battre à son corps défendant. Les 4 jours d’avril 2016 ont montré que l’obsolescence des armes a exposé inutilement le soldat arménien. De fait, la corruption substitue à la camaraderie primordiale en temps de guerre un je-m’en-foutisme généralisé, quitte à détériorer la condition du soldat. Là encore, notre soldat est victime de cette mentalité. C’est dans ce sens qu’il faut placer le cas du soldat grièvement blessé qui ne pouvait être soigné qu’en Allemagne et qui s’est vu refusée toute aide financière de la part du gouvernement. Indigne !

De fait, on sait très bien à quelle Arménie se réfèrent ces intellectuels ringards de la collaboration. A une Arménie historique, idéale, traversant les siècles. En vérité, leur Arménie idéale, historique, traversant les siècles est une Arménie théorique, c’est-à-dire sans Arménien. Une certaine idée de l’Arménie. Sinon une Arménie avec des Arméniens qu’on peut sacrifier sans scrupule sur l’autel de la Patrie, de ces Arméniens qui sont accrochés au pays, pas de nos intellectuels d’une diaspora éloignée de tout conflit, à l’abri d’une réalité quotidienne aliénante et qui ose faire la leçon aux autochtones.

Quant aux intellectuels critiques, on l’aura compris, ils ne peuvent garder le silence, quand bien même les indifférents et les collaborateurs les traiteraient de « mouches du coche », c’est-à-dire de personnes qui croient produire du changement politique alors que le mouvement d’une société vient d’ailleurs.

Certes.
Mais à l’heure où Nikol Pachinian est en passe de devenir Premier ministre d’Arménie, le temps est venu de se réjouir qu’après trois présidents responsables du dégoût général, un homme se réclamant de Nelson Mandela  cherche à faire le ménage en remettant aux mains du peuple les clefs de son destin. Trois présidents que notre plume n’aura pas épargnés, depuis Le peuple haï (1995) jusqu’à L’Arménie, à cœur et à cri (2016), en passant par Un Nôtre Pays ( 2003), Vidures (2011), sans parler des livres de randonnées et autres articles parus sur le site Yevrobatsi.org et notre Blog Ecrittératures. A telle enseigne que ces livres et articles nous avaient donné une réputation d’écrivain négatif, incapable d’extraire d’une réalité complexe le solide en ne privilégiant que l’aberrant, comme si le pays arménien était voué à rester irrémédiablement enfoncé dans sa fange à cochons.

Il ne s’agit pas ici de faire du triomphalisme. Mais force est de constater que nos critiques, incessantes, obsessionnelles, compulsives depuis plus de vingt ans n’étaient autres que celles du peuple lui-même. Les 500 000 personnes qui en Arménie sont descendues dans la rue, s’ils avaient lu nos livres, y auraient vu la description de leur âme propre, la teneur de leurs dénonciation, le fiel de leur rancœur. Ce qui se passe aujourd’hui en Arménie est le résultat, qu’on le veuille ou non, comme cela se fait dans l’ordre des idées, d’un climat général de dénigrement, de réprobation et pour tout dire d’écœurement à l’égard de la classe dirigeante. Climat auquel ont contribué aussi bien les Arméniens eux-mêmes que les intellectuels de la colère. Tandis que les autres, les partisans de l’indifférence molle ou de la collaboration tiède se plaçaient par leurs paroles, leurs actions et leur vie du côté le plus inhumain du fléau.

A vrai dire, indifférents et collaborateurs avaient une si piètre idée du peuple arménien qu’ils n’étaient pas loin de penser que c’était un peuple rendu immature par soixante-dix années de soviétisme. Rien de bon ne pouvait advenir de ce peuple qui faisait en quelques années l’expérience de la catastrophe, de la guerre et de l’indépendance. Que ce peuple s’était étourdi sous le poids des malheurs  au point de perdre toute conscience politique et que son accès à la démocratie ne pouvait s’opérer sans un passage obligé par la phase du parti unique auquel il avait été habitué. Or, il aura fallu trois présidents, tous aussi mauvais les uns que les autres, pour donner au peuple arménien un puissant désir de démocratie. Une période d’étouffement qui fut une période d’initiation durant laquelle les Arméniens ont nourri leur colère démocratique et alimenté leur vœu de justice juste, d’élections transparentes et de  libre fraternité. Cette période qu’on ne savait pas transitoire, ni nécessaire, sinon depuis l’avènement de Pachinian, qui a forgé les esprits et les solidarités, les intellectuels de la contestation l’ont conceptualisée par leurs textes. Tandis que les autres continuaient à croire que le peuple arménien ne méritait pas mieux qu’une dictature déguisée en démocratie.

Et donc, disons-le tout net, ce qui nous a toujours guidé comme écrivain arménien, c’était de donner la parole aux sans-voix, de mettre des mots sur leurs souffrances, d’humaniser en quelque sorte le sort cruel que des Arméniens infligeaient à d’autres Arméniens. Nous n’aurons pas failli à cette tâche, même si les thuriféraires patentés des usurpateurs ont pris plaisir à nous ostraciser. Il n’y a pas d’écrivain véritablement humain qui ne soit iconoclaste. Et si, par malheur, Pachinian devait manquer à sa parole, nous reprendrions du service. C’est juré !

 

Denis Donikian

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2 janvier 2018

Grandeur et misère des intellectuels arméniens (3)

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De fait, l’Arménie ne constitue pas une démocratie qui chercherait à promouvoir le bonheur. L’idée même de bonheur est une idée sans cesse contrariée par l’idée d’Arménie. Ce que l’Arménie cherche à promouvoir, c’est l’Arménie. A telle enseigne que beaucoup d’Arméniens sont allés chercher leur bonheur ailleurs sans pour autant cesser de cultiver leur idée de l’Arménie. Du reste, c’est la faillite des gouvernements successifs d’avoir poussé les gens vers la sortie, de les avoir humiliés sur place ou réduits à l’impuissance, d’avoir entretenu chez les Arméniens le sentiment d’une citoyenneté stérile. Je dis faillite car promouvoir l’idée d’Arménie en réduisant le nombre d’Arméniens pour la défendre ou en minant leur confiance citoyenne, c’est affaiblir cette idée.

Par ailleurs, la transition d’une économie pseudo égalitaire  en une économie sauvagement libérale a mis en lumière le fait que les disparités sociales qui sévissaient hier ont trouvé leur plein épanouissement aujourd’hui. Cela se traduit par des pauvretés scandaleuses et des richesses qui indignent jusqu’à la nausée. En Arménie, il en est qui vivent dans des palais, d’autres dans des taudis. Le paradoxe de l’Arménie, c’est d’enfermer en son sein des fortunes de pays riches et des pauvretés dignes du tiers-monde. Paradoxe qui ne cesse de rendre l’idée d’Arménie de plus en plus honteuse et ridicule dans la mesure où les uns en tirent profit tandis que les autres sont sacrifiés sur l’autel d’une abstraction nationaliste.

Faut-il rappeler le rapport annuel du Service national des Statistiques selon lequel la pauvreté en Arménie pour 2016 touche 29,4% de la population, soit 880 000 personnes vivant avec 40 900 drams, ou l’équivalent de 71 euros par mois. Ces mêmes statistiques révèlent qu’un tiers des enfants arméniens vit en dessous du seuil de pauvreté. Certes, le gouvernement semble se réveiller pour éradiquer cette pauvreté. Mais le peut-il quand il faudrait l’équivalent de 110,2 millions d’euros ? Et pourquoi ne s’est-il pas préoccupé de la pauvreté plus tôt. C’est la guerre, me dira-t-on. La guerre qui engloutit l’économie. Pourtant, cette guerre n’aura pas empêché les gens d’en haut de se construire des villas somptueuses, ou même de cacher des avoirs faramineux comme le catholicos dissimulant 1,1 million d’euros dans la banque HSBC et lavant une fois l’an les pieds d’un enfant en guise d’humilité. Que dire des présidents successifs qui ont réussi à se construire des demeures fastueuses tandis que les sinistrés du séisme de 1988 auront mis plus de vingt ans avant d’être dignement relogés, et encore s’ils le sont tous.

Dès lors, l’Arménie a-t-elle besoin d’intellectuels de l’intelligibilité ou d’intellectuels de la compassion, sachant que la compassion est le meilleur moyen de rendre la vie intelligible, que l’urgence appelle la compassion plutôt qu’une distante intelligibilité ? Devant quelqu’un qui a froid, quelqu’un qui a faim, qui se sent abandonné par les autorités de son pays, qui ne voudrait lui offrir pain et chaleur pour l’élever jusqu’à soi ? Pourtant nos conférenciers sont là dans le même pays que celui qui a faim et qui a froid. Et celui qui a faim et qui a froid est le frère par l’histoire de celui fait des conférences. Oui, ils sont du même pays par l’histoire et ils font ce pays quoiqu’ils en disent. Le conférencier par ses mots et l’Arménien par ses maux. Or, au moment où nos conférenciers font des mots, des maux défont 880 000 Arméniens.

Mais tous les intellectuels ne travaillent pas de la même façon. Les intellectuels de l’intelligibilité font des mots et les intellectuels de la compassion défont les maux. Ara Baliozian qui répond à cette seconde catégorie, alors qu’il fit un temps partie de la première, écrit à juste titre : « Je ne résous pas les problèmes. Je n’expose que leurs racines ». Car tel est la mission de l’intellectuel arménien, capable d’intelligibilité et de compassion. Or, si l’intelligibilité ne conduit pas à la compassion, elle produit de la souffrance et peut précipiter la mort de ceux qu’elle aura ignorés. Des souffrances et des morts qui ne se voient pas, qui ne s’étudient pas, qui ne font l’objet d’aucune conférence. Comment un conférencier qui fait sa conférence à Erevan peut-il voir un enfant qui gratte dans les détritus pour se nourrir ou amasse des bouteilles en plastique pour se chauffer en les brûlant ? A moins de le considérer comme moins intéressant que son public intéressé par des questions qui sont étrangères au sort de cet enfant. Et quelle réponse devrait donner un jour ce conférencier sur ce qu’il aura indirectement provoqué pour avoir parlé de telle sorte que cet enfant sous-alimenté devenait étranger à son domaine d’intérêt ?

Nos intellectuels arméniens de France, je les comprends quand ils n’osent pas se mêler de ce qui ne les regarde pas. Pourtant, ils n’ont pas l’intelligence aveugle et sont capables d’opinion, comme tout un chacun, mais ils craignent de l’exposer. Ils craignent de ne plus pouvoir intellectualiser leur arménité en Arménie en froissant des autorités et même leur public pour qui les Arméniens de la diaspora, fussent-ils des intellectuels, ne font pas partie de la vivante nation arménienne, mais de sa part moribonde. Pour autant, n’est-ce pas aux intellectuels de la diaspora de défendre la diaspora ? N’est-ce pas à eux de rappeler que la diaspora reste et demeure le soutien économique du pays et qu’en ce sens tout Arménien de l’extérieur reste et demeure un citoyen économique faute de pouvoir, par la force des choses, être un citoyen politique ?

(à suivre)

30 décembre 2017

Grandeur et misère des intellectuels arméniens (1)

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Qu’allait-il faire dans cette galère, le romancier Émile Zola, en publiant le fameux « J’accuse », à la une du journal L’Aurore le 13 janvier 1898 ?

Il défendait un homme.

Le capitaine Alfred Dreyfus, injustement accusé de trahison.

Zola le défendra comme d’autres plus tard auront défendu d’autres victimes au détriment de leur confort intellectuel et matériel. Certains, dans les moments les plus noirs de la répression soviétique, chercheront à sauver Sergeï Paradjanov comme d’autres aujourd’hui, dans ces moments les plus noirs de la répression turque, restent solidaires d’Osman Kavala.

En son temps, Maurice Barrès traitera les anti-dreyfusards d’ « intellectuels », avec tout le mépris que suppose l’attitude d’un auteur mettant momentanément sa plume au service d’une chose qui ne le regarde pas.

De fait, au service d’un homme dépouillé de sa vérité et affublé des oripeaux de la trahison.

Or, de péjoratif qu’il était, le mot « intellectuel » va acquérir, au fil du temps et des injustices, ses lettres de noblesse.«  Spectateur engagé » pour Raymond Aron, l’intellectuel sera aux yeux de Jean-Paul Sartre justement « quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ». C’est que l’intellectuel peut rester un temps spectateur des injustices, mais il ne peut le faire tout le temps sans trahir sa conscience. Vient le jour où il doit quitter sa tour d’ivoire et pénétrer dans l’arène de la rue, crotter ses bottes, souiller sa plume et donner de la voix.

Vient le jour où l’intellectuel penché sur le passé pour en semer les leçons sur un monde « tel qu’il ne va pas mais devrait aller » éprouve le besoin d’ouvrir ses fenêtres pour entendre la rue, ouvrir sa porte et ajouter sa voix à celle des autres. Les autres ? Ceux qui souffrent d’être ignorés ou qu’on maintient dans l’ignorance de leur malheur.

Ce qui veut dire, qu’on ne s’y méprenne pas, qu’un intellectuel, s’il est honnête homme, aura pour tâche de rendre par ses textes le présent intelligible. Et à ce titre, il utilise les grilles du passé pour les appliquer au monde contemporain afin d’aider les profanes à mieux voir ce qu’ils sont et où ils vont. En d’autres termes, l’intellectuel permet à la conscience politique de chacun de s’éveiller et de grandir. Le monde n’avancerait donc que si l’intelligence du monde mute en conscience politique.

Seulement voilà : si l’intellectuel s’aime, il s’enferme dans sa recherche. Mais si l’intellectuel sème, il devient producteur de conscience. Dans le premier cas, son exercice consiste à rendre le monde actuel plus transparent en s’appuyant sur celui d’hier. Dans le second, il met sa parole au service des actes destinés à libérer la société.

Mais comme dit Camus, il faut savoir de quel côté du fléau on doit se trouver.

De fait, il y a deux catégories d’intellectuels : l’intellectuel de l’intelligibilité et l’intellectuel de la compassion. Sartre aussi bien que Camus réussirent à pratiquer les deux, sachant que Sartre était beaucoup plus un intellectuel de l’intelligibilité au risque d’une certaine radicalité, tandis que Camus était un intellectuel de la compassion au risque des frustrations et contradictions que cela suppose. Mais au moins l’un et l’autre étaient « engagés » dans le monde pour autant qu’ils pouvaient l’être.

( Précisons que l’intellectuel n’est pas forcément un homme qui s’occupe des choses de l’esprit. Dès lors que nous nous exprimons en citoyen responsable, que nous nous mêlons de ce qui ne nous regarde pas, que nous ajoutons du sens à la conscience des autres, nous agissons en intellectuel. Le cas le plus emblématique est celui d’Yves Montant qui ne s’interdira pas d’interpeller les dirigeants soviétiques sur l’invasion de la Tchécoslovaquie et qui, en rupture avec le communisme naïf de ses origines, seul ou avec des intellectuels de profession, soutiendra les réfugiés du Chili ou militera pour les droits de l’homme en s’engageant en faveur du syndicat Solidarnosc de Lech Walesa)

 

( à suivre) 

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