Ecrittératures

28 décembre 2017

Attention : un chat peut en cacher un autre

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Le film «  Kedi – des chats et des hommes » de Ceyda Torun serait magnifique s’il ne cachait un sous-entendu.

Ce qui est entendu, c’est que les chats sont magnifiques par nature. Ce sont de grands acteurs impassibles, menant leur vie de chat plutôt que la jouant, et indifférents à la caméra qui les suit ou les harcèle. En fait, ici ce sont des acteurs qui ont pour mission, selon le réalisateur, de montrer comme les Turcs d’Istanbul les aiment et s’en inspirent. Dans ce film, on n’aura jamais autant parlé du mystère des chats, de leur fonction thérapeutique, de leurs ondes positives, et surtout de la tolérance qu’ils enseignent aux hommes.

L’autre acteur de ce film, c’est Istanbul. Les chats et les Stambouliotes vivent en osmose. C’est une sorte d’entente sanitaire qui s’est établi entre eux. Mais plus qu’une entente, un partenariat. Les chats apportent aux Stambouliotes une sorte de sérénité, je dirais même d’humanité, et les Stambouliotes apportent aux chats de la nourriture.

En fait, les chats servent de faire-valoir aux Turcs. Le cinéaste réussit habilement à affubler les chats d’une sorte de mission sacrée, celle de valoriser les Turcs, surtout dans un moment de l’histoire où les Turcs ne brillent pas dans le monde par leur générosité démocratique. Qu’à cela ne tienne, je pense que les Turcs qui «  jouent » dans ce film avec les chats ne sont pas des acteurs jouant la comédie du bonheur, mais des personnes vivantes et sincères.

Et pourtant ce qui gène, c’est le côté propagandiste du film qui a tendance à prendre les spectateurs avertis pour des gogos.

Personnellement, j’ai du mal à oublier comment en 1910, les chiens de Constantinople furent abandonnés sans eau ni nourriture sur l’îlot d’Oxia, «la Pointue» (que les Turcs surnomment «l’île qui porte malheur»), pour qu’ils s’entredévorent. Certains voient dans ce nettoyage canin la préfiguration du génocide de 1915. En effet, un Arménien a du mal à croire que la tolérance dont les Turcs seraient animés dans ce film, (qui ose même dire « l’amour des autres » ) aurait eu ses limites, hier en massacrant les Arméniens, aujourd’hui en poussant les Kurdes vers la sortie par la peur et par le sang.

En ce sens, ce film sonne faux si tant est qu’on se réfère à l’histoire. Sans parler des Turcs eux-mêmes qui ont subi par milliers les purges récentes.

Les chats seraient-ils plus chanceux que les hommes ? Il est vrai qu’ils ne se laissent pas faire. Ils griffent, ils savent se cacher et ils sont agiles. Et pourtant ils ne parlent pas. Les Turcs aiment ceux qui ne parlent pas. Sinon ils leur arrachent la langue avant de leur arracher la vie.

 

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6 mars 2010

Le périple personnel d’Osman Köker de Marash à Istanbul et Erevan

© www.birzamanlaryayincilik.com

Il était une fois en Turquie

Une chronique en images des Arméniens en Turquie il y a cent ans

Le périple personnel d’Osman Köker de Marash à Istanbul et Erevan

par Maria Titizian

The Armenian Reporter, 03.10.09

Quelle histoire peut bien raconter une collection de quelques centaines de cartes postales datant d’un siècle ? Quels secrets peuvent bien révéler des images affadies de villages, villes, écoles, usines et églises ? Prises individuellement, elles peuvent semblent intéressantes et nouvelles. En tant que collection, elles racontent l’histoire sociale et économique d’un peuple qui ne vit plus sur ses terres ancestrales. Elles racontent l’histoire du peuple arménien.

L’exposition de cartes postales qui étaient exposées au cinéma Moscou d’Erevan, du 22 au 26 septembre 2009 fait partie d’une collection de cartes postales incluse dans l’ouvrage d’Osman Köker, 100 Yıl Önce Türkiye’de Ermeniler [Les Arméniens en Turquie il y a 100 ans]. Organisée par la Fondation Civitas et soutenue par HayPost, l’exposition a suscité un grand intérêt et nombre de débats dans la capitale arménienne.

Lors de son séjour à Erevan, Osman Köker s’est entretenu avec The Armenian Reporter sur sa vie, son travail et la mission qu’il s’est fixée en publiant ce livre.

L’histoire débute à Marash

Köker est né dans la ville arménienne historique de Marash et précise que son expérience d’enfant dans sa ville natale l’a aidé à formuler sa compréhension de son propre pays.

En grandissant, la seule fois où il entendait parler des Arméniens se produisait chaque 12 février, jour de la libération de Marash. « Il fallait commémorer la guerre. C’est le jour où Marash fut libérée des Arméniens qui avaient usurpé leurs terres. », explique Köker. Les gens ne parlaient des Arméniens que pour se référer à eux comme une source de conflit. Plus tard, dans sa vie, lorsqu’il devint un spécialiste des minorités, il comprit qu’il existe une interprétation erronée de leur propre histoire.

« Il y avait une présence arménienne très importante à Marash ; ils représentaient le tiers de sa population à l’époque ottomane, précise-t-il. Ils étaient passés maîtres dans nombre de négoces. Néanmoins, durant mon enfance, il ne restait plus un seul Arménien à Marash. Il y avait dix églises arméniennes, deux cathédrales et plus de dix écoles à Marash. Aujourd’hui il n’existe plus aucune trace de ces bâtiments. Je n’ai jamais vu un seul édifice construit par un Arménien. »

Une expérience vécue dans son enfance, qu’il sait avoir été unique et qui l’a aidé à forger son point de vue historique, et qu’il rappelle avec force : « J’avais 9 ans et, à l’époque, les gens impliqués dans les programmes de l’OTAN venaient à Marash et enseignaient l’anglais, dit-il. Une Américaine, arrivée d’Izmir dans le cadre du programme de l’OTAN, était originaire de Marash. Elle dit à quelqu’un qu’elle voulait se rendre à Marash pour voir la maison de sa famille. Ils lui donnèrent le nom de mon père en lui disant qu’il pourrait probablement l’aider. » Dans le passé d’Osman, cette Américaine était Arménienne.

« Elle vint chez nous en tant qu’invitée. Nous étions stupéfaits car elle parlait le turc avec le dialecte de Marash, se souvient-il. Dans notre famille, nous ne parlions même pas le véritable dialecte de Marash car ma mère était d’Istanbul. Elle était plus Marashtsi que nous ! » Après toutes ces années, Osman Köker note que cette expérience l’a aidé à comprendre que les Arméniens étaient autant citoyens de Turquie que ne le sont les Turcs.

« L’histoire enseignée dans les écoles turques aux élèves turcs procède de leur point de vue historique particulier. Lorsqu’ils parlent des Arméniens en général, ils disent qu’à une époque les Arméniens sont arrivés, qu’ils créèrent des problèmes et qu’ils partirent ensuite, explique-t-il. Si vous dites à un Turc que vous êtes un Arménien de Van, de Sivas ou de Marash, il vous demandera : « Mais comment vous êtes-vous retrouvés là ? » »

Voilà  comment l’histoire est enseignée en Turquie, encore aujourd’hui. « Ils ne disent pas que les Arméniens vivaient ici, qu’ils jouaient un rôle très important dans le développement du commerce et de la culture, qu’ils faisaient partie de cette terre, note Köker. L’expérience que j’ai vécue à 9 ans m’aida à comprendre cette réalité plus clairement. »

L’Américaine d’origine arménienne finit par retrouver sa maison familiale à Marash.

L’histoire fait un signe

Diplômé  du lycée de Marash, Osman Köker part à Ankara poursuivre ses études à l’université. « Bien que je ne sois pas un historien, ma carrière dans le journalisme et l’édition a toujours pris un sens historique. », explique-t-il. En 1992 il travaille à l’Union pour les Droits de l’homme à Istanbul, où ils créèrent une section pour les droits des minorités. « Ce fut une expérience et une activité très importante pour moi. On s’intéressait aux questions et aux problèmes touchant les minorités. », dit-il, ajoutant qu’après avoir quitté cette association, son axe principal dans le domaine éditorial concerna les droits des minorités.

Entre 1994 et 2000, il exerce en qualité de rédacteur en chef d’une revue publiée par l’Institut d’Histoire Sociale et Economique de Turquie, lequel, s’empresse-t-il d’ajouter, n’est pas une institution d’Etat. « Cette revue est l’une des plus sérieuses et estimées en Turquie. », dit-il.

Osman Köker s’impliqua aussi dans la création en 1996 du quotidien turco-arménien Agos, publié à Istanbul, et dans les éditions Aras, le seul éditeur qui publie des ouvrages en arménien ou traduits de l’arménien en turc. « J’ai travaillé avec Gevorg Pambukjian, un historien, en l’aidant à rassembler un recueil en quatre volumes de ses essais et articles sur la communauté arménienne d’Istanbul et les Arméniens vivant en Turquie. », précise-t-il.

Découverte des cartes postales

« Comme je l’ai rappelé, je me suis impliqué, dix années durant, dans les problèmes rencontrés par la minorité arménienne [en Turquie], en publiant des livres, en menant des enquêtes, dit-il. En réalité, je travaillais au départ sur un ouvrage très simple décrivant comment les Arméniens vivaient en Turquie il y a cent ans, quel rôle ils jouaient dans l’économie, l’enseignement, la culture, le style de vie, etc. » Il passa quasiment cinq ans à travailler sur cette version « simplifiée », lorsqu’il songea à utiliser des ressources visuelles telles que les photographies anciennes, qui puissent avoir un impact plus grand.

« Je recherchais des photos, lorsque j’appris qu’il existait une collection de cartes postales en Turquie, concernant les différentes villes de Turquie, explique-t-il. Naturellement, cette collection ne concernait pas les Arméniens. »

Cette collection appartient à Orlando Calumeno. « Il est le fils d’une famille originaire du Levant – voilà comment nous les appelons en Turquie -, dont les racines sont italiennes, mais qui vécurent en Turquie durant deux ou trois siècles, dit-il. Lorsque j’ai étudié cette collection, j’ai remarqué que la majorité des cartes représentaient des villes, des villages, des édifices, des manufactures, des populations arméniennes. Certaines avaient été adressées par des Arméniens, d’autres comportaient des timbres arméniens. Preuve que des Arméniens vécurent dans ces villes et villages. » C’est alors que le concept du livre fut modifié pour devenir un album.

« Comme mon livre « tout simple » se transformait en album, il devenait très cher et peu de gens auraient pu se permettre de l’acheter. J’ai donc pensé que ce serait une bonne idée d’organiser une exposition, pour qu’il soit possible à tout un chacun de voir ces cartes postales, tout en faisant la promotion de l’ouvrage. », explique-t-il.

La première exposition eut lieu en janvier 2005 à Istanbul.

Avec l’achèvement de la nouvelle version de son livre, Osman Köker réalisa qu’il existait en Turquie des éditeurs susceptibles de publier un livre de ce format avec la qualité optimale qu’il désirait. « Les éditeurs que je voyais soit voulaient opérer des modifications, soit doutaient que ce livre ait du succès ou encore ne croyaient pas dans ce travail, se souvient-il. J’ai réalisé alors que je ne pouvais confier ce livre à un éditeur et j’ai donc ouvert ma propre maison d’édition, intitulée Birzamanlar. »

Birzamanlar signifie « il était une fois » en turc. Il présente ainsi la mission de cette maison d’édition : « […] les richesses et les trésors culturels qui existaient jadis en Turquie, et comment nous les avons perdus. »

Le message et la mission

« Lorsque je travaillais dans le domaine des minorités, je m’intéressais toujours à elles en tant que Turc et j’essayais de l’expliquer aux autres Turcs, dit-il. Cela ne concerne pas uniquement les Arméniens – il existe un problème des minorités en Turquie – les Kurdes, les Grecs ou les Roms. Le problème c’est la position de l’Etat, et aussi le manque de connaissances sur les minorités parmi les Turcs. »

Ses études, explique-t-il, ont pour objectif de trouver une réponse au problème : « Comme je dis toujours, il n’existe pas de question arménienne, de question grecque ou de question kurde en Turquie. En Turquie il existe une question turque. » Il est convaincu que le savoir et la compréhension peuvent aider à résoudre de nombreux problèmes. « Je pense que si les gens regardaient autour d’eux et s’intéressaient à autres, aux minorités, et s’informaient sur eux, alors ils pourraient trouver la paix et s’affranchir des guerres. »

Il prend soin de ne pas souligner des cas historiques ou des situations politiques particulières. Il met l’accent sur l’histoire des villes de Turquie : « Quand je présente cette histoire aux gens vivant dans ces villes, ils peuvent alors considérer les Arméniens différemment et non comme des ennemis. »

Osman Köker est sensible à la souffrance et à la tragédie qu’éprouve le peuple arménien. « Ils [les Arméniens] abordent cette question de leur point de vue. Je respecte cela et c’est un processus tout à fait normal, dit-il. Mais toutes ces questions, tout ce qui s’est passé durant la Première Guerre mondiale – les déportations et les massacres – constitue en même temps notre souffrance. En réalité, les Turcs ont perdu leur meilleur voisin. »

Après la Première Guerre mondiale, explique-t-il, l’économie s’effondra à l’Est de la Turquie. « L’on peut affirmer, sans ambages, que la vie culturelle a décliné ; tout un ensemble de villes et de villages furent rayés de la carte, admet-il. Si vous allez à Kharpert ou à Istanos, près d’Istanbul, il ne reste plus rien, or ce furent à une époque des cités très animées. Voilà aussi ce que nous avons perdu. »

Dans sa jeunesse, se souvient-il, la vie politique était très active en Turquie et il y avait beaucoup de débats sur l’absence de développement dans les régions orientales du pays. « Des sociologues se sont pointés avec plein de théories, mais aucun d’eux ne parlait de l’époque où les Arméniens vivaient dans ces régions – si elles étaient développées alors ou non. Autrement dit, notre vision unilatérale des minorités affecte même la conception historique des hommes de science – à travers leur prisme déformant. »

Osman Köker a consacré de nombreuses années à étudier et travailler pour assurer la réalisation de son ouvrage, 100 Yıl Önce Türkiye’de Ermeniler [Les Arméniens en Turquie il y a 100 ans]. « La raison pour laquelle je m’y suis impliqué est que j’accorde de l’importance à la Turquie et au peuple turc. », explique-t-il.

Quelle a été  la réaction en Turquie ? « D’habitude, personne n’agit comme ça sans l’autorisation de l’Etat, dit-il. J’ai simplement loué une galerie et organisé l’exposition. » L’exposition a été relativement bien couverte par les médias.

Plus de six cents personnes sont venues le premier jour. « Un tiers environ étaient des Arméniens de Turquie et les autres étaient des Turcs, se souvient-il. Tout le monde était très étonné ; personne ne connaissait l’existence de ces cartes postales. »

Le propriétaire de la galerie est originaire d’Adarbazar. Lorsqu’il vit qu’il y avait des cartes postales d’Adarbazar représentant des Arméniens, y compris un quartier arménien, des photographes, etc, il fut étonné. Il n’avait jamais entendu dire que des Arméniens vivaient autrefois à cet endroit.

L’exposition se décline de ville en ville, de vilayet en vilayet. Chacun recherchait sa ville parmi les cartes postales, dit-il. On voulait montrer aux Turcs que les Arméniens vivaient là et on voulait les convaincre. Les Arméniens présents à l’exposition recherchaient aussi les villes dont ils étaient originaires. Donc on disait aux Turcs : « Non seulement vous retrouvez votre ville, mais voilà un Arménien originaire de cette ville ! »

La mission la plus grande d’Osman Köker, d’encourager le dialogue entre deux peuples qui partagent une histoire commune, a peut-être débuté lors de cette exposition à Istanbul. « Des contacts s’établissaient [entre Arméniens et Turcs], des gens s’empressaient de raconter des anecdotes, des conversations naissaient… », nous dit-il en souriant.

Source : http://www.reporter.am/pdfs/AE100309.pdf

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 03.2010

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