Ecrittératures

5 mai 2011

« Dans les ruines » de Zabel Essayan

Paru pour la première fois en 1911 (Constantinople, Éditions Associatives Arméniennes) Averagneroun metch de Zabel Essayan traduit en français sous le titre Dans les ruines, les massacres d’Adana, avril 1909, par les soins de Léon Ketcheyan, et publié chez Phébus (Paris, 2011), comprend une introduction du traducteur, une postface de Gérard Chaliand et une iconographie de Grégoire Tafankejian. Envoyée en juillet 1909 à Adana avec une délégation du patriarcat de Constantinople pour réunir les orphelins, Zabel Essayan décrit sa plongée dans un enfer de ruines, de morts  et de souffrances.

Or, c’est par l’observation que Zabel Essayan va imaginer « la réalité de ce qui est arrivé pendant ces journées infernales ». Elle « voit » littéralement le cauchemar dans le regard de ceux qui l’ont vécu. A la description des ruines, s’ajoute celle d’une foule de « têtes endeuillées », de corps amputés ou mutilés, d’enfants aux « yeux imprégnés d’une inquiétude obscure et infinie ». Avec pudeur et sans céder au pathos, elle rapporte ses observations dans les limites imposées par le langage. «  Le sens courant et quotidien des mots ne peut exprimer le spectacle terrible, impossible à exprimer, que mes yeux ont vu ».

Elle voit dans l’épreuve subie par les orphelins blessés, abandonnés, disloqués, réduits  à l’état de cadavres, un déni de leur innocence et de leur aspiration au bonheur. Dénonçant les mesquines dissensions au sein de la communauté arménienne qui empêcheront tous soins d’urgence et tout encadrement strictement national, elle se résignera à accepter la mainmise de l’administration ottomane, au grand dam des familles. Désespérée par l’ampleur des secours à apporter, elle tentera d’évaluer l’aide nécessaire aux déshérités au fur et à mesure de son périple.

Outre le témoignage irremplaçable qu’elle apporte sur les événements, Zabel Essayan évoque l’horrible chaos qu’ils auront produits tant dans les corps que dans les esprits et dans les repères culturels des Arméniens. En effet, l’impuissance de l’auteur se mesure à l’impunité des bourreaux et à la détresse des victimes, même si des exécutions ont eu lieu dans les deux camps. De fait, le bouleversement auquel elle assiste est celui d’une société autrefois mixte et fraternelle, brutalement  acculée au ressentiment et à la haine.

Livre noir s’il en est, Dans les ruines préfigure les événements de 1915 et les livres majeurs, aujourd’hui traduits en français, qui en découleront : Les années maudites de Yervant Odian (fautivement titré Journal de déportation) et En ces sombres jours d’Aram Andonian.  Loin de confiner sa fonction d’écrivain à un esthétisme stérile et irresponsable, Zabel Essayan engagera son écriture et sa personne à panser les plaies  de son peuple dans un des moments les plus douloureux de son histoire.

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Lire également :

La remarquable recension de Catherine Coquio sur le site de Raison publique : AGHET (1895-1909-1915)  Des écrivains arméniens témoignent. Mémoire de la Turquie future. Cliquer ICI

Le compte-rendu de la traduction italienne  Nelle rovine sur le blog de Georges Festa. Cliquer ICI 

Les jardins de Silidar de Zabel Essayan

Les massacres de Cilicie en 1909

Adana 1909 en images

Les années maudites de Yervant Odian

En ces sombres jours d’Aram Andonian

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