Ecrittératures

21 juillet 2009

Diaspora : foi et entropie (5)

5 – L’écriture dans le noeud de la fin

« When in the 19th century Raffi said Turkey was no place for Armenians, he was ignored. When Zohrab predicted the massacres, they said, “Zohrab effendi is exaggerating.” When Bakounts called communism “an infection,” he was betrayed to the authorities and purged. And when Zarian exposed the lies of the Kremlin, they called him a CIA agent.
Why am I saying these things? Simply to warn those of my readers who may harbor secret literary ambitions. »

Ara Baliozian, 22 juillet 2009

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J’ai déjà dit, dans une autre occasion ( La Cause du Livre, in VERS L’EUROPE p. 132), que la manière dont un groupe traite ses écrivains permet d’établir un diagnostic sur  son état de santé. Surtout quand ce groupe joue à quitte ou double avec sa propre dilution. Quand je parle d’écrivain, j’exclus les auteurs de livres ayant un rapport direct ou biaisé avec l’histoire. La distinction a son importance. La diaspora arménienne ne cesse de produire des ouvrages qui n’ont rien à voir avec la littérature. À mes yeux, il n’y a pas de fonction plus vivifiante que l’activité littéraire dans la mesure où son objet est la vie même, plutôt que le passé.

Le lecteur voudra bien passer son chemin, qui prendrait ce texte pour un règlement de comptes, l’expression d’une rancœur, d’un narcissisme blessé ou d’un complexe de persécution. J’aurai à exposer une expérience de plusieurs décennies dans le seul but de déterminer comment un écrivain qui prend pour sujet de prédilection ses contemporains ethniques ressent aujourd’hui les choses. Il s’agit encore une fois de faire un bilan de santé par le truchement de la seule littérature. En l’occurrence, je souhaiterais que le lecteur prenne en compte ma fâcheuse tendance au réalisme pessimiste. Je suis de ceux qui voient surtout le verre à moitié vide, tandis que d’autres s’en tiennent à ce qu’il contient. Pour eux, l’espoir est toujours permis là où je perçois quelque chose d’inéluctable.  Dans ce cas de figure, je sais d’expérience que ce texte affiché sur Internet touchera peu de personnes, tout au plus une dizaine. Les statistiques concernant cette série en cours sur la diaspora intitulée « Foi et entropie » me le confirment. Mais il faut écrire, fût-ce pour soi-même, et quitte à devoir travailler sur d’autres livres pour un autre public.

Mais d’abord quelle serait la fonction de la littérature dans le cas qui nous occupe, à savoir cette obsession de la survie qui anime les Arméniens de la diaspora ? Commençons par quelques constats avérés, pris dans l’histoire collective et l’histoire personnelle.

La rafle du 24 avril 1915 a été l’occasion pour les Jeunes-Turcs de déporter les intellectuels et les écrivains arméniens. Ils savaient bien que pour anéantir un peuple, ils devaient commencer par les donneurs d’idées et les producteurs d’émotions. En somme, par ceux qui en représentaient la conscience, la conscience vivante, la conscience de soi par soi-même. Décapiter le peuple en exilant ses poètes équivalait à lui ôter le miroir dans lequel il pouvait lire son présent et entrevoir son avenir. Mais si les Jeunes-Turcs ont réussi a assassiné Daniel Varoujan, Siamanto ou Zohrab, ils n’ont pu atteindre Yervant Odian, Aram Andonian ou Monseigneur Grigoris Balakian, respectivement auteurs des Années maudites (1914-1919), de En ces jours sombres, du Golgotha arménien. Trois maîtres-livres que ne remplacera aucun ouvrage d’histoire sur le vécu de ces années-là. Car ils reflètent la conscience souffrante du peuple arménien durant cette période noire.

Sans vouloir incriminer personne, je constate que dans la dernière livraison d’un mensuel communautaire, la rubrique livres consacre la part la plus belle (deux pages à chaque fois) à des auteurs appartenant à un pan lointain de notre histoire. Loin de moi l’idée qu’il ne faille pas évoquer ces auteurs. Et je sais bien que le passé peut éclairer le présent, mais encore faudrait-il que ce présent nous soit déjà clairement présenté et de préférence par des écrivains libres de leur voix plutôt que des journalistes aliénés par tel principe, telle forme de complaisance ou tel mode de censure. Est-ce à dire que les livres d’auteurs arméniens portant sur l’actualité arménienne et ayant leur importance n’existent pas ? Mais s’ils existaient, feraient-ils pour autant l’objet d’une recension ? On est en droit de se poser la question.  Aujourd’hui les livres qui parlent de nous-mêmes en tant que groupuscule d’hommes vivants existent, même s’ils sont rares,  mais notre système de pensée est tel que les relais censés les évoquer (radio, journaux, maisons de la culture) ne faisant pas leur travail, leurs lecteurs naturels n’étant pas informés de leur parution, ils semblent n’avoir jamais été écrits. Ostracisme qui relève moins d’une négligence, d’un oubli que d’une nette volonté de tuer dans l’œuf toute voix hétérodoxe. Pour autant, reste à savoir qui serait à même de parler aujourd’hui de ces livres, séditieux ou pas ? Les gens capables de le faire paraissent avoir disparu. Sauf ceux qui sont coutumiers d’une complaisance bêtasse, fidèles au principe selon lequel si c’est arménien, c’est bien.

Cette déperdition critique, déjà évoquée, va de pair avec la disparition d’un journal comme Haratch. Il y a une trentaine d’années, mon recueil de poèmes Voyages égarés, écrit sans référence explicite aux Arméniens, avait suscité plusieurs articles dans plusieurs revues diasporiques, dont les pages de Midk yev arvest du même Haratch, France-Arménie, etc.  Aujourd’hui une réédition bilingue français-arménien du même recueil n’aura éveillé aucun écho dans la presse communautaire, ni en diaspora, ni en Arménie. Ma traduction en édition bilingue des Quatrains de Toumanian, imprimée à Erevan, est passée inaperçue durant l’Année de l’Arménie, faute d’avoir été recensée par nos journaux, évoquée par nos radios ou accueillie par nos maisons de la culture. Une occasion manquée de permettre aux Français d’entrer dans notre littérature par la porte de l’universel. Je ne parlerai pas de mon livre, lui aussi en édition bilingue et imprimé à Erevan, intitulé  Nomadisme et sédentarité, sous-titré « le cas arménien aujourd’hui ». Ni des autres qui traitent spécifiquement de questions arméniennes comme les plus récents, l’un sur les dernières élections en Arménie, EREVAN 06-08, l’autre sur le négationnisme et notre diaspora, VERS L’EUROPE. Autant d’ouvrages destinés à alimenter la réflexion sur nous-mêmes, mais qui n’éveillant aucune curiosité de la part de nos « intercesseurs » sont anéantis par ces forces d’inertie qui minent la vie communautaire et la conduisent insensiblement à sa propre désertification. Aujourd’hui, envoyer en « service de presse » ses ouvrages à des représentants communautaires susceptibles d’en parler ne suscite même plus un remerciement.

Ce peu d’intérêt pour le livre d’écrivain a été significatif lors de l’Année de l’Arménie, malgré quelques invitations de poètes venus d’Erevan, ici ou là. Mais aucun prosateur. Le désarroi des organisateurs est venu du manque de traductions, alors que le roman arménien existe. Le Centre National du Livre, qui invite des auteurs étrangers dans le cadre des Belles étrangères, a été dans l’impossibilité de le faire pour l’Arménie. Mais concernant la poésie, nous avons perdu, durant cette Année privilégiée, l’occasion d’en montrer la richesse en l’exposant dans les rames du métro parisien. Malgré notre insistance, rien n’a été fait et le métro, qui aurait pu constituer une excellente vitrine des lettres arméniennes, a roulé à vide, au grand dam de ceux qui avaient déployé tous leurs efforts pour ouvrir les yeux et les oreilles du responsable de ce département.

Le salon du livre, intitulé «  Regards croisés » qui s’est tenu du 15 au 17 mai dernier à Paris en dit long sur la manière dont les auteurs en tous genres, professeurs d’histoire ou  historiens du génocide ont pris la place des écrivains compris dans l’acception définie plus haut. On a beau en chercher parmi les noms évoqués, on n’en trouve pas qui soient porteurs de nos paroles aujourd’hui et maintenant. Sans mettre en doute la valeur des uns et des autres, je constate que le génocide fait toujours recette. Ecrire un roman sur nos massacres de 1895, 1909 ou 1915, constitue une assurance pour accéder au statut d’écrivain. C’est que les Arméniens adorent qu’on leur ressasse leur génocide sur tous les tons du pathos et du pathologique. Ils s’y retrouvent, se reconnaissent frères et sœurs dans le puits de leur ressentiment, éprouvant dans ce genre de livre le frisson de leur race. Ne leur parlez pas d’eux-mêmes. Le vivant les effraie bien plus qu’un récit sanguinaire.

Le temps n’est plus, chez nous en diaspora, où l’écrivain faisait l’objet d’une véritable curiosité et demeurait le centre de mille attentions. Je me souviens des séances de lecture organisée à L’INALCO par le regretté Bruno Sakayan. Sa disparition prématurée a été une véritable catastrophe. Aucune maison de la culture n’aura réussi par la suite en trente ans ce que Bruno aura accompli seul, avec peu de moyens, en l’espace d’un an ou deux. Je me souviens aussi de la Galerie Les Cents, que Liliane Daronian réussit modestement à maintenir au prix de multiples efforts, afin d’ouvrir une porte parisienne aux artistes arméniens.

Heureusement des initiatives hors système ont encore lieu ici ou là, qui font écho à ce genre de prouesse. Je pense à celle de Mooshegh Abrahamian, créateur du Festival du Livre d’Avignon en 2008, et au salon du livre de Genève en 2008, où c’est l’écrivain qu’on invitait parmi d’autres producteurs d’ouvrages. Je pense aussi au travail d’archivage de l’ACAM, assez exhaustif pour être signalé comme site de référence. Mais aussi aux éditions EDIPOL qui accordent aux traducteurs arméniens des droits d’auteur propres à les encourager, contrairement à certains éditeurs communautaires qui vous publient sans contrats.

Ara Baliozian l’aura dit avant nous : écrire pour les Arméniens sur les Arméniens équivaut à un suicide littéraire. C’est que les Arméniens sont à ce point arméniens qu’ils sont capables de donner des conseils à leurs écrivains pour qu’ils écrivent « correctement ». Comme si un chauffeur de taxi donnait des conseils de cuisine à un cuisinier. L’Arménien aimerait se lire dans l’œuvre d’un auteur tel qu’il se croit non tel qu’il est. Et il se voit comme le héros d’un pays de légende, non comme un homme. Or, tout écrivain qui se respecte n’a que faire de la légende, c’est l’homme vivant qui l’intéresse, l’homme d’ici et de maintenant. Et forcément, quand cet homme frise la monstruosité, l’Arménien le rejette. Pas de censure plus sournoise chez les Arméniens que le rejet du vivant au nom d’une mystique forcenée de l’histoire. Ara Baliozian en sait quelque chose, qui ne cesse de tirer son écriture vers un examen de conscience long et douloureux à quoi l’obligent ses années de soumission aveugle à un arménisme oppressif. Sa quête consiste à se retrouver homme plutôt que victime inconsciente d’une idéologie communautariste. Et quand un écrivain n’a d’autre but que de secouer ses chaînes, de décontaminer sa voix et son regard, il irrite ceux qui se complaisent dans des rites de pensée qui tournent à l’obsession.

Mais d’un autre côté, l’écrivain dit arménien n’a pas d’autre choix que d’écrire sur les siens. Ils sont sa matière, celle qu’il connaît le mieux, ou du moins qui entre toutes, excite sa curiosité afin de comprendre l’énigme de ses origines. C’est qu’elle constitue le terreau à partir duquel il va parler de tous les hommes. Dans le fond, cette petite humanité que représentent les Arméniens d’aujourd’hui en dit long sur les souffrances humaines. Il se trouve que les Arméniens ont eu leur part plus qu’il n’est permis. Entrer dans ce mal qui les ronge, comprendre comment ils le dominent ou sont dominés par lui, définir les maladies qu’il engendre et les respirations qu’il exige… tout cela reste un programme d’écriture passionnant. Quitte à devoir endurer toutes les frustrations qu’implique la matérialité de ce travail, de celles que j’ai évoquées plus haut.

En effet, chacun ignore que,  non content d’avoir à affronter l’inertie d’un lectorat communautaire qu’alimente nos modes internes de diffusion culturelle, l’écrivain « arménien » reste le mal-aimé des éditeurs français. Ceux-ci n’accordent leur intérêt qu’à des livres promis à un public le plus vaste possible. Si le génocide romancé fait recette (du genre : Erevan de Sinoué, ou Nuit turque de Philippe Videlier, Le mas des Alouettes d’Antonia Arslan, et autres…), c’est qu’il déborde les frontières du cas arménien et entre dans la catégorie des romans historiques. Mais, en nous rejetant constamment dans un passé révolu, ils déforment le regard que nous pourrions porter sur nous-mêmes pour apprendre à mieux nous connaître. Les tenants de la survie qui déplorent la lente assimilation de la diaspora devraient admettre que ce genre du roman ne nous aide pas à prendre conscience des raisons actuelles de notre disparition. Ces romans nous rendent aveugles sur notre enlisement présent. Pour autant, lire Baliozian ne permettra pas d’enrayer le processus. Ses aphorismes rendent simplement plus lucides et obligent à affronter le principe de réalité.

Ceux qui, comme Ara Baliozian, ont le courage de dire ce présent arménien, de dénoncer les aliénations qui nous étouffent en sont réduits à utiliser des moyens de diffusion qui échappent à l’industrie du livre, comme Internet, avec le risque de passer tout de même inaperçus et de voir ce qu’ils écrivent soumis à l’éphémère du virtuel. Je ne connais rien de plus pathétique que le travail de Baliozian, qui consiste à jeter à la mer des bouteilles renfermant des textes d’une admirable justesse sur les Arméniens. Ce renoncement forcé au livre papier doublé d’un travail de bénédictin scrutant la réalité arménienne relève effectivement de quelque chose de  religieux, en tout cas de sacerdotal. Mais écrire est plus  fort que tout.

Il faut donc que les écrivains dits « arméniens » en soient réduits à forcer leur texte vers l’universel s’ils veulent rester au-dessus de la mêlée et être un jour reconnus comme essentiels, dans cent ans peut-être au sein d’on ne sait quel mensuel communautaire finissant, comme aujourd’hui sont mis au jour des Raffi ou des Ochagan. Mais en attendant, ils sont obligés de tomber dans des pratiques qui consistent à imprimer coûte que coûte en dehors des circuits classiques. Chacun est donc tenu de se débrouiller comme il peut, quitte à payer de sa poche, à diffuser lui-même ses livres, ou à se reposer sur quelques personnalités aussi généreuses que rares.

Certains de nos puristes, auxquels répugne ce genre de méthode, oublient que c’est tout un pan de notre littérature qui devrait être sacrifié si nous devions croire qu’un livre ne vaut que s’il est publié par des éditeurs français. Nul ne sait par exemple que des traductions déjà faites d’écrivains majeurs comme Zabel Yessayan (Parmi les ruines) ou Yervant Odian  (Les  années maudites) et d’autres, sont dans des tiroirs faute de trouver acquéreurs. Quand un écrivain d’origine arménienne s’oblige à entrer dans le moule des exigences éditoriales françaises, il s’adapte au goût du jour et n’exprime plus que sa culture d’adoption. Aucun intérêt pour notre culture. Il faut donc choisir entre diffusion commerciale et livre confidentiel, entre quantitatif et profondeur et si l’écrivain doit se prostituer ou se respecter.

Pour exemple, le mince recueil d’aphorismes choisis de Baliozian intitulé Pertinentes impertinences est le fait de trois traducteurs appartenant à la diaspora française, qui, faute d’éditeur, ont fait imprimer le livre en Arménie et à leurs frais. Par ailleurs, même si Marc Nichanian a publié La perversion historiographique aux éditions Lignes ( et non Léo Scheer, comme le stipule l’article des NAM), ses trois volumes portant le titre général de Entre l’art et le témoignage ont paru chez MētisPresses, une maison d’édition créée à l’occasion par Anna Barseghian et son mari Stefan Kristensen. On est en droit de penser que sans cette initiative éditoriale, les textes de Nichanian n’auraient jamais vu le jour en français. Ni d’ailleurs la traduction qu’a faite Hervé Georgelin de En ces sombres jours d’Aram Andonian, dont on ne saurait souligner l’importance. Dans cet ordre d’idées, le lecteur serait fort étonné si on lui révélait que des écrivains connus publient leurs romans ou leurs poèmes à compte d’auteur ou grâce à des mécènes. De ces livres dont on reparlera sûrement dans cent ans, quand les romans du génocide seront passés avec la poussière du temps.

Je rappelle au lecteur que ces lignes sont écrites pour montrer les difficultés que rencontre l’écriture diasporique dans le sens où nous l’avons définie. Que ces difficultés résultent d’un certain nombre de comportements qui contribuent à mettre les écrivains en situation de condamnation tacite, délibérée ou inconsciente. Que l’ostracisme exercé à leur encontre a pour conséquence leur disparition. « Combien d’écrivains dans la diaspora arménienne de France ? demandai-je un jour à une intellectuelle du Canada. – Deux.»

De fait l’espèce de procès qui a cours chez nous contre les écrivains non conformes relève d’une propension générale à se dénigrer mutuellement. Ma propre expérience et les multiples histoires qui m’ont été confiées et que j’ai eu à connaître de près ou de loin me laissent penser que la diaspora arménienne est ressentie par les Arméniens eux-mêmes comme une société du mépris. Que peut éprouver celui qui fait don de sa personne et qui ne reçoit aucune once de considération, mais des pierres accompagnées d’injures ? Le plus grave est que celui qui s’éprouve comme méprisé se comporte lui-même ou est considéré comme appartenant à la famille des méprisants. En d’autres termes, circulent au sein de notre diaspora des générosités frustrées et des dévouements trahis bien plus que des solidarités capables de cimenter les individus pour constituer un corps revendicatif cohérent contre les forces qui cherchent par tous les moyens à nous nier. Corps malade s’il en est, d’une maladie dont les écrivains n’auront plus à parler demain. Ils ne seront plus là, suicidés qu’ils seront par leur propre communauté.

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