Ecrittératures

24 mai 2018

Les avatars du négationnisme turc

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN,Uncategorized — denisdonikian @ 10:27
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À y regarder de près, la méthode Erdogan pour nier le génocide des Arméniens ne manque pas d’air. Elle ne s’inscrit plus seulement dans le mensonge ou le nettoyage des archives, le recours aux historiens ou que sais-je encore. Non. Dans la bouche d’Erdogan le sublime, le négationnisme s’est sublimé en vertu humanistique ( osons ce néologisme pour éviter de salir le mot humaniste).

En Turquie, le mois d’avril voit régulièrement fleurir de surprenantes farces et attrapes pour répondre aux Arméniens du monde entier rappelant que le génocide ne tombera pas dans les oubliettes de l’histoire.Après avoir allégué que la guerre avait forcément fait des morts côté arménien comme côté turc, après s’être essayé à une lettre acrobatique de pardon sans pardon et tout récemment promis les yeux dans les yeux des historiens l’ouverture des archives militaires turques dans une version négationniste de leur authenticité, et dit qu’un musulman ne pouvait commettre un crime de masse, voici qu’Erdogan se fait le champion de la morale universelle en fustigeant Israël qu’il accuse de commettre quoi ? Mais un GENOCIDE voyons ! Oui, un génocide contre les Palestiniens pour le moins comparable au génocide subi par les juifs durant la Seconde Guerre mondiale.Rien que ça !

Même si les Palestiniens sont parqués dans une sorte de camp immense appelé Gaza, un esprit sensé aurait du mal à le comparer aux camps nazis voués à l’extermination des sous-hommes.

Par ailleurs, il y a loin entre un affrontement ethnique  et territorial, inégal et intolérable comme celui des Palestiniens et des Israéliens et l’anéantissement systématique des juifs.

Et même si les Israéliens se comportent de manière honteuse à l’égard des Palestiniens au regard de cette fameuse morale universelle, on ne peut à bon droit parler de génocide.

Mais Erdogan le fait. Et il le fait avec l’impudeur et l’impudence des falsificateurs de la vérité universelle.

Or, on sait bien pourquoi. Affirmer que l’autre est un génocideur, c’est prendre la posture de quelqu’un qui n’a à se reprocher aucun génocide dans son histoire. De la sorte, l’accusation permet de couvrir d’un nuage de fumée bon chic bon genre tout un siècle de massacres commençant avec celui des Arméniens et finissant avec celui des Kurdes.

Ce qui voudrait signifier qu’aux yeux d’Erdogan la pratique du nettoyage ethnique opéré par les Turcs depuis cent ans n’est que l’effet d’une guerre légitime contre le terrorisme. Remarquez au passage comme le terrorisme a bon dos. Et puisque la mode et le monde sont au terrorisme, Erdogan en profite pour inclure dans le terrorisme international, un pseudo terrorisme interne afin d’exploiter dans le droit fil d’une conception monoethnique de la Turquie un climat général d’affrontement justifié et d’impunité pour éradiquer les Kurdes.

Guerre donc, mais guerre de qui contre qui s’il vous plaît ? Guerre d’un terrorisme d’Etat contre des peuples qui défendent leur territoire et leur identité.Et quand Erdogan utilise un mot dur pour le balancer à la gueule d’un pays, c’est en réalité dans l’intention cachée de jeter loin de la Turquie l’opprobre qui macule la conscience collective des Turcs négationnistes. Israël pratique un génocide. Israël pratique un terrorisme d’Etat. Mais nous, les Turcs, non !

Israël grignote la terre des autres. Mais nous, non ! Nous n’avons pas pris leurs terres aux Arméniens, ni aux Grecs, ni aux Kurdes, ni aux Chypriotes. NON ! Les autres ont  fait pire. La France par exemple. Un génocide de 5 millions d’Algériens.

Quand Erdogan le manipulateur sort de son chapeau des idées de footballeur, le monde ne rit pas. Il se met à puer. A puer la sueur de la peur et le sang de la mort. Quand la vérité la plus flagrante est à ce point détournée de son sens, c’est la beauté du monde qui commence à dépérir.

La Turquie est belle, mais les Turcs négationnistes puent la bêtise et la barbarie.
Et le monde d’Erdogan pue l’Erdogan.

 

Denis Donikian

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5 octobre 2015

Réflexions sur le négationnisme

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 7:46
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1 – S’appuyant sur la proposition de Riccardo Pacifici, président de la Communauté Juive de Rome, relative au négationnisme selon laquelle il est « impossible de déléguer à une loi un combat culturel », Pietro Kuciukian (in Akhtamar on line, n° 114, 24.04.2011) estime qu’il faut mener cette lutte « sur le terrain de la recherche et de la culture ». De fait, les tragédies des peuples étant subordonnées à des intérêts économiques, institutions, États et gouvernements, loin de respecter les principes démocratiques, ont trop souvent tendance à tomber dans des compromis et même des alliances avec des partis xénophobes ou des groupes racistes.

2 – Avant tout il convient de distinguer le négationnisme individuel de celui émanant de groupes influents et du négationnisme d’État. Puisque légiférer contre le négationnisme individuel peut nuire à la démocratie, il convient de le combattre par la culture et l’éducation. Concernant le cas plus complexe du négationnisme émanant de personnes influentes, historiens ou écrivains, il peut devenir nécessaire d’interdire tout débat lorsqu’existent des « risques imminents ou menaçants » (selon Louis Brandeis, avocat et juriste américain, membre de la Cour Suprême des États-Unis de 1916 à 1939) de haine raciale et de violence. Dans ce cas l’unique option peut être une limitation temporaire et circonscrite de la liberté de parole pour préserver la cohabitation démocratique.

3 – L’approbation d’une loi supranationale condamnant le négationnisme d’État et des gouvernements (comme celui de la Turquie pour le génocide arménien ou de l’Iran pour la Shoah) reste plus problématique. Les exemples montrent que le « mensonge, [est] délibérément porté en avant par un État sur la base d’exigences du présent ». Les États négationnistes instrumentalisent la faiblesse de leurs citoyens pour réécrire l’histoire et falsifier les faits, contraignant les peuples « à grandir au sein des fondamentalismes, des radicalisations de la pensée, des extrémismes ». Il reste qu’une déclaration unitaire émanant des hautes instances de l’Union Européenne, de l’ONU, des associations de lutte pour les droits de l’homme, largement diffusée, pourrait amorcer un changement de cap.

4 – Loin de réprimer les opinions par voie législative, il s’agirait de « faire émerger une question morale à des fins morales  » par une parole qui serait l’expression d’une conscience nouvelle des droits de l’homme et qui permettrait aux témoins d’être entendus. Comme le souligne Yves Ternon, le négationnisme des États et des gouvernements ne se combat pas par une loi nationale, mais une loi supranationale anti-négationniste, comparable à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, approuvée par l’Assemblée Générale le 9 décembre 1948.

5 – Concernant le négationnisme persistant du gouvernement turc, il n’a fait que renforcer la mémoire arménienne, devenue « un instrument de construction identitaire » au sein des deuxième et troisième générations tant en Arménie que dans la diaspora. « Les mémoires individuelles des souffrances sont devenues une mémoire historique partagée ». En réalité, tout laisse à penser que la Turquie, en éliminant les plus européens de ses ressortissants, s’est dirigée vers une sorte de « suicide politique » à l’instar de l’Allemagne hitlérienne par la destruction des juifs d’Europe.

26 août 2015

« Mémoires » de Beate et Serge Klarsfeld

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 2:12
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1 – Exempt des haines que suppose le qualificatif de « chasseurs de nazis », l’engagement de l’Allemande Beate, née Auguste Künzel, à Berlin en 1939, et de son époux Serge Klarsfeld, juif de Roumanie, né en 1935 à Bucarest, est avant tout l’effet d’une indignation à vif et d’un attachement sans faille à une mémoire, alliés à la vision constructive d’une Europe humaniste (Mémoires, Fayard/Flammarion, 2015). En giflant et traitant de nazi, le 7 novembre 1968, un Kurt Georg Kiesinger, chancelier d’Allemagne fédérale, personnifiant « la respectabilité du mal », Beate Klarsfeld cherchera à dénazifier la société allemande. Quant à Serge Klarsfeld, il confesse : « Je ne suis pas seulement chasseur de nazis : je suis surtout chercheur des âmes juives disparues dans la Shoah ».

2 – Dans l’épilogue en forme de testament, Serge Klarsfeld reconnaît que l’impunité dont a souffert le génocide arménien aura ouvert la voie à celui des Juifs. Par son ampleur, sa forme essentiellement policière, ses complicités locales, celui-ci se définirait comme le « drame de la civilisation européenne ». Par ailleurs, drame aussi de la civilisation chrétienne, la question juive qui devait aboutir à l’organisation de la solution finale résulte de « l’enseignement du mépris dispensé si longtemps par la chrétienté ». Conçu et réalisé par un État allemand parmi les plus avancés au monde, le génocide juif peut être également considéré comme un drame de la civilisation occidentale.

3 – «  Massacre sans précédent », la destruction des Juifs d’Europe sera réalisée « aux deux tiers » (six millions de morts sur neuf millions) grâce à « la machinerie industrielle » qui en fait une « tragédie de la modernité ». La cruauté sans limite, la défiance de l’homme envers lui-même, le caractère administratif et massif du crime conduisent à qualifier cette destruction de « drame de la nature humaine ». C’est que les valeurs morales du judaïsme qui sont au fondement des démocraties occidentales n’auront pas retenu les dictateurs dans leur persécution des Juifs porteurs de liberté et respectueux de la personne humaine.

4 – Si « le silence historique et judiciaire » sur la Shoah qui accompagna la guerre froide fut brisé, ce fut grâce au procès d’Eichmann qui fut aussi celui de la solution finale de la question juive. En effet, depuis que les Juifs ont un État, chaque victime a été restituée dans « son état civil, son itinéraire, sa dignité ». En fait, les négationnistes auront au moins réussi à renforcer toutes les activités permettant à la mémoire de la Shoah de riposter à leur entreprise de falsification. Les témoignages, les études universitaires, les institutions, les musées, les conférences, les cérémonies, les plaques commémoratives… se sont multipliés dans tous les pays où a eu lieu la Shoah.

5 – Au vrai, en interpellant la conscience universelle, le génocide juif n’aura pas empêché d’autres massacres et d’autres génocides. Pour autant, les deux conflits mondiaux auront conduit les Européens à bannir la guerre au profit d’une plus grande solidarité, faite de prospérité et de réconciliation. Tandis que se développent populisme et islamisme radical ravivant un antisémitisme qui s’alimente sur le conflit israélo-palestinien, le monde occidental sait que toute crise économique ou sociale peut déchaîner des passions destructrices. Ainsi, défendre le souvenir de la Shoah équivaut à enrayer son renouvellement et à étendre au monde entier les valeurs de la démocratie politique.

30 juin 2014

La Turquie et le génocide arménien

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 5:04
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Dans son article intitulé : «  Tlön, La Turquie et le génocide arménien » paru en anglais dans The Armenian Weekly Magazine ( Avril 2012), Marc A. Mamigonian se propose d’étudier les « modalités par lesquelles la Turquie crée et diffuse sa version de l’histoire ». A cette fin, elle a mis en place un Comité de Coordination de la Lutte contre les Allégations Infondées de Génocide ( Asilsiz Soykirim ddialari ile Mücadele Koordinasyon Kurulu), sous la responsabilité conjointe du ministre des Affaires Etrangères et du général en charge du Conseil de Sécurité Nationale, dans le but de formater l’opinion en Turquie et à l’étranger sur ce thème.

Cette offensive négationniste devrait se concrétiser par la création d’une sorte de « Désen-cyclopédie en 20 volumes du Non-génocide arménien », orchestrée par la Société d’Histoire de la Turquie qui fut créée en 1931 par Atatürk pour diffuser l’histoire officielle, à l’image de la Tlön de Jorge Luis Borges ( Tlön, Uqbar, Orbis Tertius), pays non-réel commençant à s’introduire dans la «  réalité » de ce monde. Dès lors, un passé fictif occupe les mémoires, car, «  lorsqu’on en vient à l’histoire du génocide arménien, dans une inquiétante mesure, nous vivons déjà dans Tlön »

Ainsi, pour parvenir à ses fins, le déni exploite «  des idéaux révérés, tels que la liberté d’expression et la croyance selon laquelle chaque histoire comporte toujours deux versants », la tactique du négationniste jouant sur l’ignorance pour semer le doute. Dans ce sens, il vise à intimider les intellectuels et à faire progresser l’idée selon laquelle le concept de génocide concernant le cas arménien est sujet à controverse.

Subissant la pression des lettres, courriels, appels téléphoniques et menaces, les journalistes s’obligent à équilibrer le débat en faisant passer le génocide arménien pour un sujet « sensible », jusqu’à parfois adopter l’argumentaire négationniste et même le vocabulaire de l’Etat turc en reprenant des formules telles que « soi-disant génocide arménien », «  prétendus massacres », «  déplacements » ou « guerre civile ».

La dernière invention visant à abuser les journalistes est celle de l’équivalence numérique des victimes. Tandis que les Arméniens s’arc-boutent sur leur un million et demi de morts, la Turquie maintient qu’il faut ajouter à ce chiffre tous les Turcs et musulmans, bien plus nombreux, qui ont péri à cause de la situation de guerre. De la sorte, on dévie la question du qualitatif vers le quantitatif, de la nature réelle du phénomène vers une donnée quantifiable qui le submerge.

Quand Jack Grove intitule son article Can We Ever Know the Truth About the Armenian Genocide ? ( Pourra-t-on un jour connaître la vérité sur le génocide arménien ?), il en vient à adopter la thèse des partisans de la controverse et soutient ainsi le langage du négationnisme officiel de la Turquie, en trafiquant le fait historique par l’introduction du doute. De même, la mise entre guillemets du mot génocide, sous couvert de neutralité, vise à nier le fait en le situant comme débat. Or, loin d’adopter une position médiane, le journaliste fait le jeu de ceux qui nient les événements de 1915 comme n’étant pas un génocide, semant ainsi la confusion chez les décideurs politiques et dans l’opinion publique.

Il continue en évoquant les « prétendues atrocités », plaçant la question du génocide sur le nombre de victimes, non sur la nature de tels massacres. De même, Grove s’interroge sur le caractère systématique des évenements de 1915, qui en ferait un génocide, pour le diluer dans « un bain de sang généralisé » comprenant la mort de Turcs musulmans. En fait, Grove, loin de répondre aux questions en apportant une information factuelle, semblerait adopter « sciemment les outils rhétoriques de la négation du génocide », banalisant délibérément l’extermination des Arméniens ottomans.

Dès lors, l’obstacle à l’éclosion de la vérité devra être assumé par une diaspora qui défend la thèse du génocide en tentant de réduire au silence ceux qui remettent leur version en question. Dans ce cas, il revient à dire qu’il y aura toujours deux « narrations » de l’histoire, sans qu’aucune puisse être privilégiée au détriment de l’autre. Le but d’une telle manœuvre est de faire penser que la thèse de non-génocide est aussi normale que celle de son affirmation. Un autre argument consiste à accuser la diaspora d’utiliser le génocide à des fins de politique identitaire, éludant ainsi la prééminence des faits.

Grove pose ensuite la question de l’impossibilité de toute recherche libre sur le génocide en raison des pressions turques, oubliant que le cas Taner Akçam contredit cette interrogation. Or, donner l’impression que cette affaire de génocide est impossible à résoudre reste conforme aux objectifs de ceux qui encouragent le déni. Ainsi les lecteurs de Grove sortiront de son article avec l’idée que le génocide arménien n’est qu’un débat nébuleux «  dont les vérités sont soit inconnaissables, soit sans importance ».

Avec la disparition des survivants du génocide, le brouillage concerté du passé, les années de déni et de pressions politiques ou diplomatiques, le programme que s’est donné la Turquie pour améliorer son image ont un impact de plus en plus fort sur les responsables publics et les opinions, obligeant les descendants des victimes à devoir constamment « prouver qu’ils furent bien victimes, individuellement et collectivement ». Et quand les journalistes tombent dans le piège d’avoir à rendre compte de la controverse au détriment de la vérité, ils deviennent les vecteurs du déni et sous couvert de « neutralité » entérinent les fictions historiques de l’Etat turc, poussant le monde à devenir encore plus Tlön.

 

4 octobre 2009

Diaspora arménienne ou les cocus de l’Arménie

La diaspora arménienne se réveille. L’imminente signature entre les États arménien et turc des protocoles d’accord sur l’ouverture des frontières qu’ils pourraient figer comme intangibles semble l’avoir piquée au vif, touchée dans son amour-propre, atteinte au plus profond de son combat. Elle qui se voyait faire partie d’un seul peuple se retrouve aujourd’hui comme une part oubliée de son histoire et de son destin. Et voici qu’elle touche le fond de sa schizophrénie.

En fait, les différences entre la diaspora arménienne et le gouvernement d’Arménie sont d’autant plus grandes que l’une vit le problème des frontières de manière symbolique, tandis que l’autre le ressent au plus profond de sa survie même. L’une peut pérorer autant que le temps lui en laisse le temps, l’autre n’en a pas le temps. Le principal souci de l’Arménie, c’est de trouver des issues pour offrir une respiration économique à un peuple géographiquement exposé à l’asphyxie. Sachant que sur les quatre fenêtres que l’histoire lui a octroyées, la fenêtre azerbaïdjanaise est close pour longtemps et que les fenêtres iranienne et géorgienne peuvent se fermer du jour au lendemain, la première en raison non seulement de l’instabilité qui règne dans un Iran désormais nucléarisé mais aussi de la suspicion  que lui vouent les occidentaux et certains pays du Moyen-Orient, la seconde en raison de son assujettissement à l’épée de Damoclès russe. Le président Sarkissian aurait-il tort de chercher par tous les moyens une large ouverture vers l’ouest ?

Mais chaque fois que l’interlocuteur turc signe quelque chose, tout devient suspect à juste titre. Les Arméniens savent d’expérience que l’État turc joue sur tous les tableaux et selon tous les registres dans le but de parvenir à ses fins. La diaspora vit cette inquiétude dans sa chair. Pour autant, les Arméniens d’Arménie ne sont pas en reste. Eux aussi savent quel degré de dissimulation peut atteindre le cynisme diplomatique turc. Il suffit de voir comment Erdogan « balade » les uns et les autres, Américains, Arméniens et même Azéris, soufflant le chaud et le froid, le vrai et le faux, dans le seul but de leur embrouiller l’esprit et de faire avancer ses propres pions. Ce que confirmait hier le Père Félix Charmetant (1844-1921) en écrivant : « …Le Turc, en effet, ne cède jamais qu’à la force. Sur le terrain diplomatique, il ne craint personne ; il possède au plus haut degré l’art des réponses évasives, des formules dilatoires ; il est le maître dans l’art de feindre, dans les discussions, et nul ne sait mieux stériliser les négociations et gagner le temps dont il a besoin pour ajourner une solution et faire échouer les combinaisons qui le gênent. »

On peut « dégommer » Serge Sarkissian au gré de ses propres fantasmes, mais je crains qu’on serait mal venu de lui prêter autant d’angélisme politique que le font les contestataires et les pétitionnaires en tous genres. À l’appui de cette thèse, on devrait retenir que Sarkissian a combattu à un haut niveau pour la défense de l’Artsakh, au point d’être décoré par son ennemi d’aujourd’hui, Levon Ter Petrossian. Par ailleurs, je doute que le moindre protestataire de la diaspora qui s’effraie à l’idée de je ne sais quel bradage du génocide et du Karabagh ait plus que lui conscience qu’il n’y a rien à céder sur ces terrains là. Enfin, pour continuer dans ce registre, il conviendrait de reconnaître que les Turcs ont devant eux un interlocuteur qui sait habilement se jouer des règles internationales du droit. Voilà un homme qui, sans vergogne, s’était « vu » président plusieurs mois avant les élections et qui l’est devenu, quitte à y mettre le prix, à savoir au mépris de toute transparence. Un homme qui pratique la démocratie par le mensonge, les coups bas et le coup de poing. Et qui laisse sans fléchir une opposition baver sur lui en place publique. Cet homme est assurément un dur, un fourbe, un guerrier, un machiavel, mais qu’on ne me dise pas qu’il s’agit d’un mou ou d’un naïf.

Dans ce jeu avec l’État turc, il sait qu’il y a des risques à prendre. Mais il sait aussi que le plus grand risque pour  l’Arménie, que la diaspora n’est pas à même de mesurer, c’est celui de l’enclavement. Nous l’avons dit : les pays qui entourent l’Arménie sont instables. Ils ne sont pas à l’abri de conflits qui pourraient éclater du jour au lendemain, au point de fermer leurs portes au moindre coup de chaud. Si Serge Sarkissian ne cherche pas à pousser la porte turque, demain, en cas de problèmes au nord ou au sud, on lui reprochera de n’avoir rien prévu. Puisque selon l’adage, gouverner, c’est prévoir.

Dans ce cas de figure, la diaspora a-t-elle son mot à dire ? Mais encore faudrait-il déterminer comment elle se manifeste en tant que conscience nationale.

Pour l’instant, je m’en tiendrai à deux de ses tendances principales, l’une comme force de mobilisation, l’autre comme puissance solidaire. La mobilisation pour la reconnaissance du génocide est surtout assumée par les troupes d’un parti traditionnellement actif dans la défense, fût-elle aveugle, des intérêts nationaux. Ceux qui agitent aujourd’hui le drapeau rouge et jettent la suspicion sur Serge Sarkissian en l’accusant de tout brader, même ce qu’il a défendu par les armes, n’en sont pas à une caricature près, quitte à jouer sur les peurs, les frustrations et à réactiver les mythes et les utopies. À ce compte, les plus modérés qui se frottent aux extrémistes deviennent extrémistes et les plus naïfs tombent dans la surenchère. On me dira qu’en la matière, mieux vaut prêcher le pire pour éviter toute éventuelle déconvenue, même si on espère qu’elles n’arriveront jamais. Mais la diaspora est également une force de solidarité économique sans laquelle l’Arménie serait au plus bas. Cette diaspora est non seulement un effet du génocide, mais encore une construction politique voulue par l’État  arménien depuis l’indépendance. En obligeant les hommes à travailler à l’étranger, l’État  soulage sa propre responsabilité tandis qu’il prend appui sur cette richesse extérieure plus ou moins acquise à la cause patriotique. L’aide financière que chaque exilé apporte à ses parents ou à ses enfants constitue une manne qui fait fonctionner directement ou indirectement le pays. Quant à la diaspora issue du génocide, elle contribue elle aussi à combler les carences de l’Etat arménien, par ses aides ciblées (Phonéton, jumelages des villes et autres) ou éparses par le biais de diverses associations. Sans compter, ces cousins de l’extérieur qui aident leurs familles ou ces généreux donateurs qui profitent de leurs voyages pour secourir des inconnus sous forme de microcrédits. On ne peut non plus passer sous silence tous ceux de la diaspora qui apportent leur concours à l’Arménie sur le plan purement culturel (cours, formations, manifestations ou autres). De la sorte, je n’hésite pas à dire comme je l’ai toujours fait, que ces membres de la diaspora qui se sentent en responsabilité envers l’Arménie peuvent à bon droit être considérés comme des citoyens économiques ou culturels du pays.  Même s’ils n’ont pas le statut à part entière de citoyen de facto. Il est vrai que cette diaspora ne reçoit pas en retour la considération politique que sa contribution à la vie du pays pourrait lui faire espérer. Plus précisément parlant, aujourd’hui, dans cette affaire de protocoles qui touche à l’essentiel de son combat contre l’État  turc, la diaspora n’aura compté pour rien. Et pour cause.

Aujourd’hui, cette diaspora vient de recevoir une douche froide. C’est que, depuis l’indépendance, la puissance solidaire qu’elle a représentée semble s’être exprimée à fond perdu. En n’exigeant aucune contrepartie politique, les contributeurs financiers de la diaspora sont devenus les cocus de l’Arménie. Non seulement leurs aides sont partiellement ou totalement détournées (à l’image des secours apportés lors du tremblement de terre), mais elles semblent unilatérales (permettant ainsi aux oligarques et aux politiciens d’affaires de continuer à s’enrichir et de se construire sans vergogne des demeures somptueuses). Depuis l’indépendance et malgré les efforts de la diaspora, certes concentrés sur le Karabagh, la campagne arménienne croupit dans une pauvreté crasse. Force est de constater que la diaspora n’ayant pas voix au chapitre de la politique interne du pays, n’a pas su monnayer son aide en obligeant l’État  arménien à élaborer une réelle politique sociale. C’est dire à quel point le mépris politique que l’on voue aux Arméniens de la diaspora est profondément humiliant au regard de l’intérêt financier qu’elle représente. La création d’un ministère de la diaspora n’a pas d’autre but que de canaliser les richesses extérieures vers le pays (cf les différentes propositions de parrainage des campagnes par de richissimes arméniens ou d’aides aux particuliers par le microcrédit).

Il n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui la diaspora se sente flouée. De fait, vue d’Arménie, elle n’a jamais compté pour grand-chose. (L’aghperoutyoun est un leurre : entre le frère d’Arménie et son frère de la diaspora les rapports sont ceux d’un voleur et d’un naïf). Aujourd’hui, elle paie pour avoir trop complaisamment ménagé les susceptibilités de l’État  arménien. Quand Serge Sarkissian s’est installé à la tête du pays dans les conditions frauduleuses que l’on sait, quand il a jeté les opposants en prison, qu’il continue à incarcérer des personnalités de la diaspora ayant combattu au Karabagh, qu’il leur refuse même la citoyenneté arménienne, les représentants de cette diaspora et ses militants n’ont pas été aussi furieux et menaçants qu’ils le sont aujourd’hui où l’on semble toucher à leur génocide. Comme si les morts étaient à leurs yeux plus vivants que les vivants eux-mêmes. En n’accompagnant pas l’opposition démocratique qui s’égosille à longueur d’année contre les surdités et les absurdités du régime Sarkissian, en abandonnant à leur sort des campagnes volontairement laissées à l’abandon, en ne dénonçant pas d’une manière ferme le génocide blanc de l’émigration économique, la diaspora devait s’attendre à recevoir un jour la juste monnaie de sa pièce. Quel opposant d’Arménie, habitué des meetings de protestation, ne sourirait pas amèrement pour avoir lu ou entendu dans les médias rapportant les incidents liés à la venue de son président à Paris, ce qu’il ne cesse de crier depuis des mois : « Sarkissian démission ! »

De fait, l’inacceptable et le dangereux dans cette histoire de protocoles, c’est qu’au moment où Sarkissian se présente devant les Turcs, son régime n’a toujours pas soldé les comptes internes et obscurs du pays. La démocratie n’est pas apaisée, les meurtres du 1er mars ne sont pas élucidés, la justice est à la botte du pouvoir, l’économie est totalement déséquilibrée aux dépens des campagnes, les oligarchies maffieuses fleurissent à tout va et le Karabagh est toujours sans solution. Pour un pays aussi jeune, aussi fragile et aussi petit que l’Arménie, ces composantes négatives et aléatoires constituent une faiblesse sinon une faille au regard du destin national. Nul doute que ces problèmes non résolus ne soient autant de bombes à retardement. Si la diaspora avait constitué une force politique réelle, elle n’aurait pas manqué pour le moins de mettre en garde un gouvernement qui joue avec la vérité et qui gouverne avec cynisme. Encore aurait-il fallu que cette diaspora fût sensible aux signaux d’alerte donnés ici ou là en accordant la parole à ceux qui n’ont jamais craint de déchirer les drapeaux sous lesquels se dissimule une culture de la haine de soi. Où l’on voit aujourd’hui que tout est lié. Silence complice et sacralisation aveugle de la nation ont produit en diaspora ces censures ayant eu pour effet d’encourager les exactions qui pourrissent de manière endémique le tissu socio-politique du pays. En détournant l’attention vers l’intense combat contre le négationnisme, la diaspora a nourri à l’égard du régime Sarkissian  des complaisances qui se retournent aujourd’hui contre ce qu’elle a de plus cher. Non seulement elles mettent à mal l’objectif de la reconnaissance et des réparations par l’État turc, mais encore elles mettent en danger un pays qui n’est probablement pas en mesure d’affronter l’ouverture des frontières en toute sérénité.

Cependant on aurait tort de reprocher à la diaspora d’être une force en proie à l’égarement. Mais quelle force au regard de l’État  arménien ? Ses représentants n’ont aucune légitimité et pour le moins, quels qu’ils soient, ils ne m’ont pas demandé l’autorisation de parler en mon nom. En l’occurrence, l’État  arménien, qu’on serait en droit d’accabler pour de multiples raisons, n’a en face de lui qu’une nébuleuse menée par des forces militantes qui monopolisent la parole diasporique selon une idéologie qu’elles veulent croire comme exprimant les idéaux de tous. On ne saurait non plus reprocher à cette diaspora d’avoir trop tardé à se constituer comme force politique externe, capable d’infléchir le destin du pays et de conduire avec lui un combat unitaire concernant la reconnaissance du génocide. Les aléas de l’histoire contemporaine ne l’auront pas permis. Mais il semblerait qu’aujourd’hui, la crise grave qui pointe entre l’Arménie et la diaspora mondiale arménienne, à l’occasion de la signature des protocoles, devrait accélérer le processus d’une structuration capable de jouer sur les décisions politiques du pays. D’ailleurs, la récente fermeture du quotidien Haratch a violemment secoué les esprits au point que beaucoup aujourd’hui voient avec lucidité les dangers qui guettent l’existence même de la diaspora. Ils se hâtent pour établir un état des lieux de notre destin, dans l’espoir qu’ils sauront être assez persuasifs pour réorienter dans un sens plus pragmatique les éléments de notre survie. Reste à savoir si les hommes clés qui contribuent inconsciemment à fossiliser notre culture suivront ces « donneurs de leçons ».

Il reste que la Turquie aura réussi à neutraliser la diaspora en établissant, comme il se doit en pareil cas, des relations d’État à État  avec l’Arménie. Or, dans ce contexte, la diaspora ne constitue pas un Etat, même pas un État en exil.

D’aucuns pensent que la reconnaissance du génocide est avant tout une affaire morale. On peut admettre que le moralisme est de plus en plus présent dans les consciences politiques du moment, ne serait-ce que sous l’égide d’une part, des principes européens qui agissent dans le sens d’une pacification des peuples, et d’autre part de la nouvelle donne américaine. Mais si un criminel ne reconnaît son crime que contraint et forcé, il n’y a aucune raison de penser que l’État turc puisse céder quoi que ce soit sous la pression de la morale aux dépens de ses propres intérêts. En effet, on voit difficilement un pays céder une once de son âme s’il n’a rien à y gagner. En revanche, c’est au sein même de la société civile turque que cette conscience du mal peut être agissante et à terme pousser au changement de mentalité. Il est vrai aussi que les tenants d’une confrontation avec l’État turc n’ont ni le temps ni les moyens d’attendre. Cette foi ne porterait ses fruits que si elle était soutenue par une structuration de la diaspora au niveau mondial de façon à dénoncer efficacement, à dénoncer sans relâche, un négationnisme qui n’a que trop duré et dont les ignorants se font facilement les complices.

Tout compte fait, il semblerait que la crise d’identité que traverse aujourd’hui notre diaspora, rendue immédiatement sensible à l’occasion de la perte du journal Haratch et de l’affaire des protocoles, n’ait d’autre cause que cette hypertrophie de la pensée génocidaire dans un contexte négationniste tenace qui a réduit à rien la seule chose qui aurait pu donner une respiration à l’esprit, à savoir la culture. Non une culture fossilisée, condamnée au culte de la langue, de l’Église ou de je ne sais quel mythe, mais une culture vivante, aimante et humoristique. En lieu de quoi, nous avons réussi à faire fuir nos artistes, à crisper notre réflexion, à pratiquer des censures et des ostracismes, à transformer le génocide en idéologie castratrice.

Der Voghormia ! Der Voghormia !

Denis Donikian

4 octobre 2009

In english, translated by Viken ATTARIAN :  The Armenian Diaspora or the Cuckolds of Armenia

En Arménie dans Lragir

A lire du même auteur :

Grande Catastrophe ou génocide ? Réponse à Cengiz Aktar.

Grande Catastrophe ou génocide ? Obama serait-il raciste ?

Diaspora. Foi et entropie 1 – Rien ne se perd, tout se métamorphose…

Diaspora. Foi et entropie 2 – Mort d’un Journal, mort de la pensée

Diaspora. Foi et entropie 3 – Parler la langue, avec qui et pour quoi ?

Diaspora. Foi et entropie 4 – Oxymore d’une Eglise nationale

Diaspora. Foi et entropie 5 – L’écriture dans le noeud de la fin

23 août 2009

Entretien exclusif avec Sibel Edmonds, qui dénonce le FBI

Sibel Edmonds

par Khatchig Mouradian

The Armenian Weekly, 21.08.2009

[Le 23 avril 2007, j’ai rencontré à Washington, D.C., Sibel Edmonds, dénonciatrice du FBI, pour un long entretien qui fut publié dans The Armenian Weekly et ZNet, et qui connut une large diffusion. Le 18 août 2009, j’ai eu un entretien téléphonique suivi avec Sibel, qui se trouvait alors en Nouvelle-Zélande. Cet entretien fait le point sur ce qui a transpiré de son dossier depuis 2007, avec un accent particulier sur sa déposition dans l’affaire Schmidt-Krikorian au début de ce mois.

Sibel Edmonds, linguiste au FBI, a été licenciée de son poste au siège du FBI à Washington en mars 2002. Son crime fut d’enquêter sur des infractions à la sécurité, diverses tentatives pour étouffer des affaires, rétention d’information et corruption de citoyens américains, dont des officiels de haut rang. Le secret d’Etat a été souvent invoqué pour bloquer les procédures juridiques la concernant, et le Congrès des Etats-Unis a même été bâillonné afin d’empêcher tout débat ultérieur. Sibel Edmonds a révélé, par exemple, une relation secrète entre des groupes turcs et l’ancien président de la Chambre des Représentants, Dennis Hastert (républicain – Illinois), lequel aurait reçu plusieurs dizaines de milliers de dollars de pots de vin en échange du retrait d’une résolution sur le génocide arménien de l’agenda parlementaire en 2000.

Née en Iran en 1970, Sibel Edmonds est diplômée de criminologie et de psychologie de l’Université George Washington et titulaire d’un mastère en politique publique et commerce international de l’Université George Mason. Elle est la fondatrice et directrice de la National Security Whistleblowers Coalition (NSWBC) [Collectif d’alerte sur la sécurité nationale] et a reçu en 2006 le Prix du Premier Amendement du PEN/Newman. Elle parle le turc, le farsi et l’azéri.

Ce qui suit est la transcription intégrale de cet entretien suivi.]

Khatchig Mouradian : En 2007, je t’ai demandé ce qui avait changé durant ces cinq années, depuis 2002, lorsque tu as contacté pour la première fois la Commission juridique du Sénat pour leur révéler l’affaire de la corruption par la Turquie d’officiels de haut rang. Tu disais : « Il n’y a eu aucune audition et personne n’a eu à rendre de comptes. On se retrouve pratiquement au point de départ […] » Deux autres années ont passé, nous avons un nouveau président et j’ai envie de te reposer la même question : des changements se sont-ils produits ?

Sibel Edmonds : Rien n’a changé. S’agissant du Congrès, les démocrates ont la majorité depuis novembre 2006 et je n’ai observé aucun intérêt de la part du Congrès pour procéder à des audiences – quelles qu’elles soient – à ce sujet, que ce soit sur la question des privilèges des secrets d’Etat ou les affaires complexes de corruption. La majorité actuelle est au moins aussi négative que la précédente. Au moins, les républicains avaient le cran de venir dire : « Nous ne toucherons pas à ça ! » Mais la nouvelle majorité ne dit rien !

L’administration Obama est toute nouvelle. Pour ce que j’observe, ils continuent la politique antérieure de l’administration concernant les privilèges des secrets d’Etat. Quant à la protection de ceux qui dénoncent cela et à la législation les concernant, la nouvelle équipe de la Maison Blanche a déjà dit clairement qu’ils ne veulent accorder aucune protection pour ceux qui dénoncent la sécurité nationale – à savoir ceux issus du FBI, de la CIA et de tous les autres institutions en liaison avec les services secrets et le maintien de l’ordre, et bien sûr le Département d’Etat.

Quant aux principaux médias, du moins pour ce que j’observe, la situation s’est en fait aggravée. C’est, à mon avis, la principale raison qui se cache derrière l’inaction et l’absence de volonté de rechercher des responsables, de la part du Congrès et de la Maison Blanche. Et la pression des principaux médias n’existant pas, ils se gardent naturellement de le faire. Ils sont conditionnés par cette pression. Or, aujourd’hui, les principaux médias ne remplissent pas leur rôle et leur responsabilité en exerçant cette pression.

Des trois – le Congrès, le pouvoir exécutif et les médias – je dirais qu’en l’espèce, le principal coupable ce sont les grands médias.

Khatchig Mouradian : L’exemple le plus récent de ce silence assourdissant des grands médias a été ta déposition dans l’affaire Schmidt-Krikorian, le 8 août dernier. Tu évoquais sous serment comment le gouvernement turc et une nébuleuse de groupes de pression, d’officiels américains de haut rang et de membres du Congrès ont été conduits à la trahison et au chantage. Une affaire énorme à tout point de vue, et qui n’a été couverte que par la presse arménienne et quelques blogs. Comment expliques-tu ce silence ?

Sibel Edmonds : Je connais des reporters de terrain qui sont passionnés et qui veulent suivre cette histoire. Mais quand ils arrivent dans leurs rédactions – et je parle des grands médias et d’excellents journalistes d’investigation -, leurs rédacteurs refusent d’aborder le sujet. Si tu regardes la vidéo ou que tu lis la transcription, tu vois à quel point cette déposition est explosive. Et, rappelle-toi, je parlais sous serment. Si à quelque titre que ce soit, en quelque manière je mentais ou n’étais pas sincère, j’allais en prison. Je réponds sous serment à ces questions et pourtant les principaux médias refusent d’aborder le sujet. C’est très semblable à ce que nous avons vu dans l’affaire AIPAC-Larry Franklin (1).

J’ai souligné le fait que l’American Turkish Council (ATC), le lobby turc et ces groupes de pression turcs oeuvrent de concert en partenariat avec l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) et le JINSA (Jewish Institute for National Security Affairs). Si bien que non seulement il y a cette pression sur les médias de la part du lobby turc et des personnalités américaines impliqués dans la corruption, mais ils exercent aussi cette pression sur les médias via leurs partenaires issus du lobby pro-Israël – or l’influence de ce dernier sur les grands médias aux Etats-Unis est indéniable.

L’ironie de l’histoire c’est que ma déposition a été publiée en une des journaux turcs – et la Turquie ne se vante pas de la liberté des médias -, alors que les grands médias n’ont pas écrit un mot à ce sujet.

Khatchig Mouradian : Dans un article que tu as écrit à propos du 4 Juillet (2), intitulé « It Ain’t about Hot Dogs and Fireworks » [« Il ne s’agit pas de hot-dogs, ni de feux d’artifice »] (3), tu dis : « Rappelons ces termes du serment constitutionnel selon lequel tous les fonctionnaires fédéraux, tous les juges fédéraux, tous les personnels militaires, tous les nouveaux citoyens sont requis de prendre du recul et d’accorder une attention particulière à ces phrases : « soutenir et défendre la Constitution et les lois des Etats-Unis d’Amérique contre tous les ennemis – étrangers et de l’intérieur ». Maintenant demande-toi ce que signifie « ennemis de l’intérieur ». Parle-moi de ces « ennemis de l’intérieur ».

Sibel Edmonds : Les ennemis de l’intérieur auxquels je fais allusion, ce sont ces officiels américains, élus ou nommés, qui ne représentent pas les intérêts du peuple américain – que ce soit des intérêts liés à la sécurité nationale ou à la politique étrangère – et qui, au contraire, ne représentent que leur cupidité, leurs bénéfices financiers et/ou des intérêts étrangers. Dennis Hastert (4) en fournit un bon exemple.

Moins de trois ans après que Vanity Fair ait publié un article sur les relations secrètes d’Hastert avec des groupes turcs, le groupe d’Hastert annonça qu’il faisait régulièrement pression pour le gouvernement de Turquie, recevant 35 000 dollars par mois au titre des intérêts de la Turquie. Quelle preuve de plus veulent les grands médias américains ? Pendant des années, cet homme est passé à la caisse, alors qu’il devait sous serment se montrer loyal et représenter les intérêts américains et la Constitution. Alors qu’au Congrès, cet homme représentait non seulement des gouvernements étrangers, mais aussi des entités étrangères criminelles. Dès que cet homme a quitté le Congrès (5), il est sorti du placard et devint officiellement le représentant d’intérêts étrangers. Bob Livingston [ancien membre du Congrès, républicain – Louisiane] (6) en fournit un autre exemple. Dès qu’il a quitté le Congrès, il s’est fait enregistrer au titre du FARA (Foreign Agents Registration Act) afin de représenter des intérêts étrangers. Je pourrais citer aussi Steven Solarz [ancien membre du Congrès, démocrate – New York] (7).

Autre exemple frappant, Mark Grossman, du Département d’Etat. Pendant des années, il a représenté des entités étrangères. En fait, il violait les lois criminelles aux Etats-Unis. Et tu sais quoi ? Il quitte le Département d’Etat en 2005 et il est immédiatement inscrit sur liste d’émargement par une société en Turquie nommée Ihlas Holding ; il rejoint un groupe de pression et se met à représenter les intérêts d’entités turques.

Or ces opportunités ne se produisent pas lorsque ces gens quittent leurs emplois. Pour que ces gens s’assurent ces emplois et ces salaires lucratifs, ils doivent servir ces entités étrangères alors qu’ils sont en fonction. Et c’est ce qu’ils ont fait !

Là, les victimes sont le peuple américain, sa sécurité nationale et l’intégrité de ce gouvernement. Et dans de nombreux cas dont j’ai connaissance, cela concerne nos informations liées à la sécurité nationale, à nos services secrets, qui sont communiquées en toute facilité à des entités étrangères par ces individus. Au titre des lois que nous avons depuis l’origine de cette nation, ces gens devraient être poursuivis sur le plan criminel.

Khatchig Mouradian : Ça me rappelle ce proverbe : « Que Dieu me protège de mes amis et je m’occuperai de mes ennemis. » La Turquie n’est-elle pas censée être une alliée des Etats-Unis ?

Sibel Edmonds : Si tu consultes le tout dernier rapport de notre gouvernement, à la rubrique espionnage, les pays numéro 1 sont Israël, la Chine et la Turquie en troisième ou quatrième position. Tu vois ici deux pays alliés, Israël et la Turquie, pénétrant et s’appropriant des informations sur nos services secrets, notre technologie militaire et classée confidentielle. Pourquoi tes alliés pénètrent ton Département d’Etat, le Département de la Défense et s’en tirent comme ça ? Que veulent-ils te prendre ?

Khatchig Mouradian : Parlons de l’affaire Krikorian-Schmidt. Plus précisément, pourquoi as-tu décidé de témoigner et que peux-tu dire des tentatives visant à bloquer ton témoignage ?

Sibel Edmonds : J’ai été contactée par les avocats de M. Krikorian, qui m’ont dit qu’ils voulaient recevoir mon témoignage sous serment et me faire déposer en tant que témoin dans l’affaire qu’ils plaident en justice. Je suis allée voir leur dossier et j’ai constaté qu’il implique le lobby turc et certains groupes d’intérêts turcs, ainsi qu’une représentante, Jean Schmidt (républicains – Ohio) (8), qui recevait des dons de campagne de la part de ces groupes. J’ai constaté, d’après une information accessible publiquement depuis leur dossier, qu’il y avait un cadre commun et j’ai décidé que mon témoignage serait directement utile et de la plus grande importance dans cette affaire, bien que je ne disposais d’aucune information particulière au sujet de Schmidt (j’ai quitté le FBI en 2002). Alors j’ai dit oui. A condition qu’ils m’assignent à comparaître et qu’ils demandent officiellement ma déposition sous serment, je le ferais pour eux.

J’ai alors rempli mes obligations, en tant qu’ancienne contractuelle du FBI signataire de divers accords relatifs à la non divulgation du secret, d’informer le FBI et le Département de la Justice qu’il m’avait été demandé d’apporter mon témoignage, car je suis censée les en informer. Ils avaient 24 heures à peu près pour répondre. Ils ont laissé passer la date limite. Après quoi, ils sont revenus à la charge, munis d’un avertissement étrangement peu constitutionnel disant qu’au titre de l’accord passé relativement à la non divulgation du secret, le FBI et le Département de la Justice avaient besoin de 30 jours pour étudier ce sur quoi j’allais témoigner. Les avocats ont vérifié et il s’est avéré que ce n’était pas légal, car un témoignage oral ne peut y être soumis – tu ignores ce qui va t’être demandé au tribunal. Donc, l’avertissement qu’ils m’ont remis était inconstitutionnel et illégal. Ils n’avaient aucun motif légal de m’empêcher de témoigner, si bien que je suis allée et, durant une déposition de cinq heures, j’ai répondu à toutes les questions et parlé de tout ce que je savais au sujet des affaires de corruption au Congrès, impliquant diverses entités turques.

Khatchig Mouradian : Depuis plusieurs années, c’est une affaire très frustrante pour toi. Tu as renoncé ? Y a-t-il quelque espoir de changement ?

Sibel Edmonds : Au niveau lambda, j’ai renoncé. J’ai fait tout ce qu’il était possible d’imaginer, que ce soit approcher le Congrès, le tribunal, l’Inspection Générale, les grands médias ou témoigner sous serment. Il n’y a plus rien à faire. Voilà où on en est. Il y a un blocage.

Au niveau plus global, je suis citoyenne des Etats-Unis et mère de famille. J’ai l’obligation, la responsabilité de défendre la Constitution, lorsqu’il me revient, et qu’il est de mon rôle de changer quelque chose. Et pour cela je ne renoncerai jamais. Aux Etats-Unis nous constatons nombre d’éléments de ce que nous considérons comme une politique d’Etat. J’observe cela dans des pays comme l’Iran, la Turquie, l’Egypte ou l’Arabie Saoudite. Or nous observons ces éléments aux Etats-Unis, une nation qui se vante d’être à l’avant-garde de la liberté, de la démocratie et des libertés civiques. Qu’arrive-t-il à cette nation ?

En tant que mère, je veux élever ma fille dans un endroit où elle se sente libre d’exprimer son opinion. Elle se trouve actuellement dans un pays où sa mère a été réduite au silence par des ordres visant à museler et une politique de secrets d’Etat.

J’ai grandi en subissant cela et je ne veux pas que ma fille grandisse en subissant cela.

NdT :

  1. Allusion à  l’affaire récente impliquant Larry Franklin, colonel en retraite de l’US Air Force et chargé des questions iraniennes au Pentagone, commandité par le FBI, et l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) [Commission aux Affaires publiques Etats-Unis – Israël], soupçonné d’espionnage au profit d’Israël.
  2. Fête nationale américaine.
  3. http://123realchange.blogspot.com/2009/07/it-aint-about-hot-dogs-fireworks.html (blog de Sibel Edmonds).
  4. Dennis Hastert, ancien représentant (républicain, Illinois) au Congrès, qu’il présida de 1999 à 2007.
  5. Dennis Hastert a démissionné de son poste de représentant en novembre 2007.
  6. Notice biographique in http://en.wikipedia.org/wiki/Bob_Livingston.
  7. Notice biographique in http://en.wikipedia.org/wiki/Stephen_J._Solarz.
  8. Notice biographique in http://en.wikipedia.org/wiki/Jean_Schmidt

Source : http://www.hairenik.com/weekly/2009/08/21/exclusive-interview-with-fbi-whistleblower-sibel-edmonds/

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 08.2009. Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian.

5 juin 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (2ème partie)

« Un homme, ça s’empêche… » (Albert Camus)

Un matin, juchée sur un âne, une jeune fille d’à peine seize ans, mariée dans l’urgence, son époux de deux ans son aîné et la sœur de celui-ci quittent Malatia pour fuir vers Alep. On imagine mal dans quels déchirements et en proie à quelles angoisses, sachant qu’ils auront à traverser des régions  hantées par la haine de l’Arménien.  Ils étaient mes parents et ma tante. Moins de sept ans auparavant, Malatia avait été un centre de transit pour tous les déportés du nord et de l’ouest, non loin du terrible camp de Frendjelar. Longtemps je me suis demandé par quel miracle mes parents avaient échappé au sort réservé à tous les Arméniens de l’Empire ottoman durant ces années noires. Tout d’abord, grâce au maire de Malatia, Moustapha agha Aziz oglou, qui n’eut de cesse de travailler pour sauver des vies arméniennes et qui mourut en 1921, assassiné par un de ses fils pour son aide aux ghiavour. Mais aussi grâce à la protection de l’agha dont ma grand-mère maternelle avait sauvé des flammes la caisse de son commerce sur le marché. Maintenant, dites-moi, Monsieur Leylekian, si je dois prononcer avec vous l’anathème que vous avez lancé à Althen-les-Paluds, à l’adresse de Monsieur Baskin Oran : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » ?

L’expression « ou leurs équivalents » n’adoucit en rien l’usage que vous faites du mot nazi, fût-il repris à Monsieur Baskin Oran qui le récuse. Or, l’incongruité anachronique de ce terme, précisément connoté dans l’imaginaire européen, conduit à obtenir l’effet inverse de celui que vous aviez souhaité. Il dessert votre démonstration, par ailleurs fort subtile, en la plaçant d’emblée sur le registre de l’émotion. Sans oublier que votre acrobatie verbale, qui consiste à opérer un transfert comparatif douteux avec le génocide juif, laisserait penser que le génocide arménien ne possèderait pas ses propres mots pour contredire ceux qui le nient. Comparaison n’est pas raison. Et même si l’esprit génocidaire se retrouve dans tous les génocides accomplis, leurs modalités historiques ne sont ni interchangeables, ni superposables.

On pourrait comprendre que votre « raccourci » avait pour seul but de provoquer un choc. Or, comme on ne guérit pas un cheval de sa fièvre en le fouettant, on ne « réveille » pas un négationniste turc avec ce genre de formule cinglante, fût-il plus averti qu’un ultranationaliste aveugle comme la Turquie sait en produire. Au contraire, on conforte sa négation. Mais pire que cela : maintenant que votre phrase, qui assimile les grands-pères des Turcs d’aujourd’hui à des nazis, circule via Internet et dans les journaux, non seulement vous aurez donné raison aux négationnistes orthodoxes contre les 30 000 signataires de la pétition, mais vous aurez surtout réussi à hérisser les personnes de conscience qui auraient souhaité comprendre et s’informer. En d’autres termes, vous aurez réussi à créer du négationnisme, de ce négationnisme dont se nourrissent vos activités à Bruxelles,  quand la tâche des Arméniens a toujours été de le faire reculer par tous les moyens. (Au point qu’on se demanderait si vous ne l’avez pas fait intentionnellement). La situation aurait été désespérante si tous les Arméniens qui vous ont écouté ce jour-là avaient partagé votre point de vue. Mais certains qui auront « rattrapé » votre mauvais coup auront gardé quand même ouverts les voies de la persuasion et les chemins qui perpétuent les rencontres.

Si votre radicalité convient à Bruxelles, dans laquelle je ne doute pas que vous devez exceller, ce jour-là, à Althen-les-Paluds, elle n’était pas de mise. Les affrontements émotionnels finissent souvent par des empoignades. Or, ce jour-là vous aviez l’occasion de parler d’homme à homme avec Monsieur Baskin Oran, de raison à raison, et vous avez cédé à la tentation de la rancœur. Une rancœur vieille de près d’un siècle, contenue en vous comme un héritage sacré, et que vous avez libérée comme si c’étaient tous nos ancêtres qui crachaient ces mots : « Eh bien, oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents » sur un Turc que vous teniez enfin à votre merci. Comme si les morts d’hier autant que les vivants d’aujourd’hui vous autorisaient en les prononçant à franchir les limites de la raison, fort que vous étiez de ce droit universel dont se réclament les victimes passées et présentes d’un crime aussi absolu que le génocide de 1915.

Et pourtant, je vous le répète, mon histoire ne se reconnaît pas dans vos mots lâchés en forme de couperet. Dès lors, en prenant l’initiative de parler au nom de tous, sans aucune distinction, fort de ce droit absolu que confère à ses victimes un crime de génocide, vous vous êtes autorisé à négliger que d’autres pouvaient penser autrement l’actualité de la cause arménienne. Ce jour-là, par vos mots, vous m’avez volé quelque chose qui ne vous appartenait pas.  En transférant le combat au nom de la nation arménienne contre l’État turc, des instances internationales au sein d’un débat public, vous avez imposé un point de vue que vous croyiez général sans tenir compte de ceux qui n’auraient jamais prononcé vos paroles, ni vous embarrasser d’une éventuelle confusion des genres. C’est que, à Althen-les-Paluds, vous étiez devenu tous les Arméniens tandis que Monsieur Baskin Oran était devenu l’État turc.

Dois-je rappeler que, quoi qu’on puisse penser de lui, Monsieur Baskin Oran  aurait dû être salué pour son courage à venir se présenter en personne, tel qu’il est, c’est-à-dire un intellectuel suffisamment attaché à son pays (eût-il un passé « nazi ») pour prendre le risque de commencer à le nettoyer de ses mensonges (fût-il lui-même de ceux que les récits du génocide arménien ne rendent pas « fous »), selon le rythme qui lui convient et dans le contexte sensible d’une société sourcilleuse ? De fait, invité par des Arméniens, dans le cadre d’un débat sur la cause arménienne, Monsieur Baskin Oran n’avait pas à subir ce manquement aux règles de l’hospitalité que vous lui avez infligé. J’imagine mal Monsieur Marc Nichanian, au cours des conférences qu’il a données à Istanbul, invité par ces mêmes intellectuels que vous assimilez à des serviteurs de l’État turc, devant essuyer une sentence du même genre que la vôtre ou son équivalent.

Votre phrase serait anodine si vos lecteurs aujourd’hui la négligeaient au profit de votre démonstration. Il reste que la seule chose qui sera retenue, à coup sûr, seront ces mots : « vos grands-pères étaient des nazis ». Or, il suffit de les rapprocher de votre titre : « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’Etat », pour comprendre ce que vous sous-entendez. Dès lors tout s’explique ainsi : « Puisque vos grands-pères étaient des nazis, vous étiez déterminés, pour le moins, à devenir vous-mêmes des négationnistes. En somme, si vos grands-pères étaient des nazis, vous êtes aussi par le même coup plus ou moins voués à le devenir sous la forme de son avatar moderne qu’est le négationnisme. » Il n’y a pas d’échappatoire. Comme si j’étais voué à être alcoolique parce que mes grands-parents l’étaient.  En l’occurrence, Monsieur Baskin Oran ne pourra pas nier qu’il est un négationniste, pour la bonne raison que ses grands-parents se sont comportés comme des nazis.  Monsieur Baskin Oran aura beau protester, vous opposer qu’il ne sait pas dans le fond comment se sont comportés ses grands-parents en 1915, rien n’y fera. Le mois de février a trente jours de la même manière que les grands-parents de Monsieur Baskin Oran étaient des nazis, comme l’exige le système. On voit par là que l’anti-négationnisme peut vite se muer en enfermement, pour ne pas dire en un fanatisme  prompt à virer au complexe de persécution. Même s’il existe des anti-négationnistes intégristes du genre intellectuel comme vous l’incarnez, Monsieur Leylekian.

Ce qui rend votre anathème particulièrement insupportable, c’est qu’on y retrouve un relent de cette doctrine communiste de l’influence directe qu’aurait exercée l’origine de classe des parents et des grands-parents sur l’accusé. En l’occurrence, la culpabilité de Monsieur Baskin Oran contiendrait la culpabilité de tout le peuple turc. J’imagine ce qu’il a pu ressentir ce jour-là à Althen-les-Paluds. Mais surtout les Arméniens qui s’y trouvaient. Par votre phrase : « vos grands-pères étaient des nazis », le monde était brusquement devenu irrespirable.

De fait, vous ne vous embarrassez pas de cette notion de culpabilité concernant les Turcs d’aujourd’hui. Qu’ils n’aient pas trempé, par la force des choses, dans le génocide arménien, ne vous trouble pas. Qu’ils aient subi un formatage qui a duré plusieurs décennies ne vous intéresse pas non plus. Qu’ils soient éduqués aujourd’hui dans le mensonge, qu’ils baignent dans une société ultranationaliste, qu’ils soient plongés dans une démocratie militariste, pour ne pas dire ergenekonisée en profondeur,  vous dérange encore moins. Et pourtant, la plupart d’entre eux, moins ces 30 000 signataires de la pétition dont fait partie Monsieur Baskin Oran, plaident non coupables concernant les événements de 1915. Loin de leur faire comprendre qu’ils ont une responsabilité dans cette « histoire » sur laquelle s’est bâtie la République de Turquie, vous vous êtes contenté de les charger aussi fortement que s’ils avaient été eux-mêmes les bourreaux des Arméniens. Loin de leur reconnaître des circonstances atténuantes, vous vous empressez d’en faire des innocents diaboliques. « Vos grands-pères étaient des nazis ».

Vous vous dites lecteur du Procès de Kafka. Et justement, votre réquisitoire porte moins sur un crime commis par votre accusé que sur ce qu’il cache. Vous glosez sur ce que Monsieur Baskin Oran aurait dit et écrit pour le juger sur ce que ses paroles dissimulent. En réalité, ce n’est pas vous, en personne, qui menez l’accusation, mais le système que vous représentez, c’est-à-dire la substance même du procès. Car le droit absolu qui réclame une justice absolue pour un crime aussi absolu que le crime de génocide vous conduit à vous ériger en tribunal absolu. Ce que nous dit Le Procès, comme le précise Milan Kundera, c’est que le tribunal selon Kafka «  est une force qui juge, et qui juge parce qu’elle est force ; c’est sa force et rien d’autre qui confère au tribunal sa légitimité ». Cette légitimité, vous la puisez dans l’absolu de ce crime absolu, absolument impuni qu’est le génocide des Arméniens. Voilà pourquoi, ce jour-là, à Althen-les-Paluds,  vous avez transformé Monsieur Baskin Oran en une victime kafkaïenne et vous vous êtes érigé en tribunal kafkaïen.

Vous ne me ferez pas croire qu’en étant l’un des quatre initiateurs de la pétition de pardon, Monsieur Baskin Oran appartienne à la masse figée des négationnistes turcs. Cette pétition aurait au moins eu le mérite de tenter une sortie hors de la pensée systématisante dans laquelle on a plongé l’ensemble des Turcs. Ne vous en déplaise, bon an mal an, avec toutes les précautions et les réticences qu’elle nécessite, cette pétition revêt tous les aspects d’une pensée expérimentale, telle que je l’ai définie dans ma première partie. Une pensée qui se trompe, une pensée qui piétine, une pensée qui s’embourbe dans ses contradictions, mais  une pensée qui donne de l’espoir. Les Arméniens, puristes, orthodoxes et revanchards de tous poils, auraient tort de lui cracher dessus. Car jamais une telle brèche n’a été ouverte en Turquie. En revanche, force est de constater que votre sentence en forme de couperet : « vos grands-pères étaient des nazis », ne me donne guère l’impression que vous soyez, de votre côté, sorti de votre système. C’est  que vous ne vous en apercevez même pas, soucieux que vous êtes de rester vous-même par fidélité à nos morts, de répercuter le vrai au sein d’un même milieu, où l’on pense ce qu’il faut penser, incapable de répondre aux exigences spitituelles de votre moi dans le seul but de ressembler à ceux qui comme vous se nourrissent du système. Dès lors, les changements qui s’opèrent autour de vous ont pour seul effet de vous garder inchangé.

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Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

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PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

30 mai 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (1ère partie)

« L’espérance est un risque à courir » (Charles Péguy)

Au début du siècle dernier, dans une Smyrne encore multiethnique, un Arménien d’un certain parti frappe à la porte d’un certain notable lui-même arménien. «  Dernier avertissement, lui lance l’homme avec aplomb. Au 30 du mois, je viendrai retirer l’impôt que vous devez à la Cause. – Mais, réplique le notable, nous sommes en février, et le mois n’a pas trente jours. – Peu importe. Le parti l’a dit, donc c’est vrai. »

Les grandes causes élèvent les hommes, fussent-ils mal dégrossis. Encore faut-il que l’éthique de la vérité soit respectée. Le système éducatif de la Turquie a dévoyé sur des générations la formation de ses esprits. La cause qu’elle défendait étant réduite à l’étroitesse de la nation,  reposant sur le poison du mensonge. La France, grâce à son école obligatoire et son éducation de type laïque est censée donner à ses enfants l’usage de leur raison. Les Arméniens ont eu cette chance. Reste à savoir si tous ont réussi à la prendre. C’est que, d’un côté comme de l’autre, on est en droit de se demander si on peut être un grand raisonneur sans pour autant accéder à l’universalité de la raison.

Il faudrait ne pas être arménien pour ne pas souscrire aux propos de Laurent Leylekian tenus lors du débat d’Althen-les-Paluds le 9 mai 2009, dans une intervention intitulée  « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’État » (reproduite sur le site du journal France-Arménie ). Rien que nous ne répétons, à juste titre, depuis cinquante ans et plus. À cette nuance près, que ce genre  de discours doit aujourd’hui tenir compte de la nouvelle donne ouverte par des intellectuels turcs  de Turquie sur la question arménienne, qu’ils s’appellent Ragib Zarakolu, Ayse Günaysu,et j’en passe qui reconnaissent ouvertement le génocide de 1915, ou encore Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu, Ahmet İnsel et Baskın Oran, tous initiateurs de la fameuse et contestée pétition de pardon. Pour autant, Monsieur Leylekian réussit le tour de force de rester droit dans ses bottes, insensible au changement climatique turc, tant ses conclusions n’ont d’autre objet que de faire tomber les masques de ces quatre mousquetaires réduits à des mécaniques  négationnistes d’un nouveau genre.

Qu’on ne s’y méprenne pas. Cette culture du coup de boutoir a du bon. L’homme a du mordant et ne s’en laisse pas conter. Esprit de géométrie plutôt qu’esprit de finesse. Et la diaspora arménienne de France, assoupie dans l’illusion de sa propre réalité, devrait se réjouir d’avoir un émissaire aussi combatif pour répliquer aux menteries turques qui courent les couloirs de Bruxelles ou fleurissent dans ses amphithéâtres. « Quoi ? Mais je n’ai jamais mandaté personne pour qu’on parle en mon nom auprès des instances européennes, que je sache ! Ai-je été consulté pour des questions aussi graves ?» s’insurge tel ou tel sempiternel râleur de cette diaspora amorphe et fictive, avant de vaquer à ses occupations ordinaires. C’est alors qu’il faut lui faire remarquer, à ce rouspéteur stérile, qu’il en a toujours été ainsi dans notre histoire, les uns dormant, les autres se portant en première ligne d’une cause qui ne mérite pas d’être abandonnée au sommeil. Et d’ailleurs, mieux vaut un dur réactif à Bruxelles plutôt que rien ni personne à opposer à la machinerie et aux machinations du négationnisme turc.

En ce sens, le discours de Monsieur Leylekian à Althen-les-Paluds a toutes les apparences d’une réplique donnée dans le cadre des instances bruxelloises. La démonstration serait brillante, savante même, si le défaut de cette diatribe, et pas le moindre, n’était d’avoir confondu un débat d’homme à homme avec un combat officiel contre un État, d’avoir systématiquement amalgamé des intellectuels turcs à l’Etat qui les gouverne, quitte à en faire des serviteurs de son idéologie. En somme, les trente mille signataires de la pétition, parmi lesquels, selon nos informations, des hommes de la rue, des mal dégrossis, des gens ne sachant ni lire ni écrire, des jeunes, que sais-je encore… seraient tous, selon la théorie de Monsieur Leylekian, rien moins que des crypto-négationnistes, des négationnistes souterrains. Normal, me direz-vous, de jeter la suspicion sur la pétition de pardon de ces intellectuels, en référence aux tromperies et aux ruses par lesquelles le passé turc a maintes fois cocufié les Arméniens. Surtout quand on sait qu’avec son argumentaire qui vise à décharger la Turquie du crime de génocide, Baskin Oran a réussi à faire croire que ses trois collègues pensaient exactement comme lui. Mais facile tout de même de prendre le vraisemblable pour une vérité arrêtée au prix d’oublier par exemple les déclarations franches et nettes faites par Cengiz Aktar et Ali Bayramoglu sur radio Ayp (ce qui laisse supposer que l’entente au sein du quarteron tombeur du tabou arménien est loin d’être parfaite).

L’attitude de Monsieur Leylekian relève d’une philosophie pour laquelle l’individu n’a d’autre existence que celle que lui impose l’État qui le gouverne. Les Turcs seraient gülottés jusqu’au cou comme les Français seraient sarkozyfiés jusqu’au menton. Reste la tête, me direz-vous. Mais dans ce cas de figure, les intellectuels l’auraient vendue elle aussi à la cause de l’État. On ne leur accorde ni le bénéfice du doute, ni la possibilité d’inventer librement une réflexion et une éthique propres. Si au moins ces intellectuels turcs, à l’origine de la pétition de pardon, pouvaient se retrouver en prison, on leur ferait plus crédit. Mais ils n’ont même pas ça à nous offrir pour qu’on puisse les chérir, les défendre et les croire.

Par ailleurs, il reste que notre esprit-de-géométrie, fort en gueule et fort du droit des Arméniens à réclamer justice pour un crime absolu, risque en ce cas-là de s’octroyer un rôle de vox populi, totalement et absolument Or, être le peuple, c’est savoir ce qui est bon pour lui. Et le savoir seul. Un savoir qui ne souffre aucune contradiction, ni contrariété. C’est que toute pensée omnipotente se pense dans une hiérarchie, refusant qu’un tiers ose ouvrir quelque perspective que ce soit vers la moindre altérité. Sois Arménien et tais-toi !

La rhétorique déployée par notre esprit-de-géométrie a l’allure d’un bel édifice, impeccable et solidement construit. Son discours a le mérite de rester cohérent avec ses a priori. Et nul ne saurait lui en faire grief. L’impression d’ensemble plaira forcément à celui qui n’aura pas le temps de s’interroger sur tel argument, ni  de s’informer sur tel autre. L’essentiel n’est-il pas de donner du foin à des lecteurs affamés de certitudes arrêtées ?

Or, il suffirait de révéler le caractère infondé d’un seul élément pour qu’un soupçon de malhonnêteté intellectuelle pèse sur toute la démonstration.

À commencer par cette phrase : « Découlent directement de cette stratégie l’idée d’initiatives telle que Biz Miassin ou Yavas Gamats ou la formule un peu mièvre selon laquelle « nous avons bu la même eau » dans lesquelles l’idée-maîtresse est que nous aurions tous souffert d’une violence d’origine tierce, sinon non identifiée. »

Pour qui a vu le film de Serge Avédikian, Nous avons bu la même eau, il est évident que le réduire au rappel d’une violence communément subie, c’est faire fi de son commentaire explicatif et du propos frontal tenu par son auteur à certains habitants de Solöz, où le mot génocide est mis en exergue comme un moment clé de leur histoire. Un film qui a le mérite de nous éclairer sur le formatage de la mémoire réalisé sur les citoyens turcs par leur État, durant plusieurs décennies, ce dévoiement éducatif des esprits dont je parlais plus haut. (Encore faut-il que les démonstrations comme celles de Monsieur Leylekian en tiennent compte).  Mais au-delà de son tournage, un film qui aura été visionné en Turquie même dès 2006, apprécié par Hrant Dink, et qui laissera une forte impression auprès de ces intellectuels dont Monsieur Leylekian veut ignorer la sincérité. Dès lors, on se demande bien pourquoi ce dernier ne mentionne pas l’impact de ce film pour finalement ne s’en tenir qu’à une critique sur son titre, ce qui laisserait penser qu’il n’aurait vu que lui.

Et puisque, Monsieur Leylekian cite à loisir les théories de Marc Nichanian, on s’étonne qu’il ne mentionne pas son invitation à Istanbul par ces intellectuels turcs crypto-négationnistes  pour des conférences autour des problèmes liés à l’historiographie génocidaire. Que je sache les maisons de la culture arménienne de France n’ont pas fait preuve d’une aussi grande ouverture d’esprit avec ces écrivains « arméniens » qui n’étaient pas de leur goût. L’histoire dira que c’est Serge Avédikian qui a essuyé les plâtres, tant en affrontant avec son film les sceptiques arméniens qu’en le présentant sur le terrain même de ces intellectuels turcs pestiférés. Force est de constater que ce film aura fait plus de chemin vers une prise de conscience de leur passé par certains Turcs que les propos à l’emporte-pièce de Monsieur Leylekian, que son titre lui plaise ou non.

Je m’étonne à mon tour que le Collectif Biz Myassine (et non Biz Miassin, comme il l’écrit) soit également réduit à la simple expression d’une souffrance partagée. On se demande où Monsieur Leylekian va puiser ses informations. On pourrait, pour le moins,  lui suggérer de lire l’article de Vilma Kouyoumdjian du 7 mai 2008 sur le site de France-Arménie pour savoir quel propos tient exactement Michel Atalay, co-fondateur avec moi-même de ce collectif. Mieux : d’interroger Monsieur Atalay lui-même. Que je sache, Michel Atalay qui s’est incliné à trois reprises devant le monument au génocide des Arméniens ne m’a jamais demandé de m’incliner à mon tour devant un monument similaire turc, si tant est qu’il en existe. Qu’attendre de plus d’un originaire de Turquie qui accepte en conscience d’accomplir ce geste symbolique ? Qu’il se flagelle ? Qu’il change de sang ? Qu’il gomme de sa mémoire, rien qu’en claquant des doigts,  les années de formatage subi ? Pour ma part, j’accompagnerai quelque Turc que ce soit sur le chemin de son intime révolution culturelle, fût-il seul contre les siens. Et ce n’est pas le doigt levé contre moi de Monsieur Leylekian qui m’en empêchera.

Ici, quitte à être trop long, je ne peux m’empêcher d’offrir au lecteur une citation éclairante, trouvée dans Les testaments trahis de  Milan Kundera (Folio, pp 204-205) :

« Sur la pensée systématique, encore ceci : celui qui pense est automatiquement porté à systématiser ; c’est son éternelle tentation […] : tentation de décrire toutes les conséquences de ses idées ; de prévenir toutes les objections et de les réfuter d’avance ; de barricader ainsi ses idées. Or, il faut que celui qui pense ne s’efforce pas de persuader les autres de sa vérité ; il se trouverait ainsi sur le chemin d’un système ; sur le lamentable chemin de l’ « homme de conviction » ; des hommes politiques aiment se qualifier ainsi ; mais qu’est-ce qu’une conviction ? c’est une pensée qui s’est arrêtée, qui s’est figée, et l’ « homme de conviction » est un homme borné ; la pensée expérimentale  ne désire pas persuader mais inspirer ; inspirer une autre pensée, mettre en branle  le penser… »

Il y aurait donc une pensée systématisante et une pensée expérimentale. Dans l’affaire qui nous occupe, je ne doute pas que le négationnisme de l’État turc et des millions de suiveurs qu’il a réussi à drainer derrière lui depuis des générations n’appartienne à la première forme. Mais je ne doute pas non plus que l’homme d’un certain parti évoqué au début n’ait un système en lieu et place de sa raison. Le syndrome du 30 février ne fait pas de notre homme un simple d’esprit, mais un « homme de conviction ». Aujourd’hui, le négationnisme constitue un enfermement. Et l’anti-négationnisme pas moins. Je laisse au lecteur le soin de placer les trente mille signataires de la pétition de pardon. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?  Et le film de Serge Avédkian, les interventions de Marc Nichanian, le Collectif Biz Myassine, l’association Yavas Gamats. Ou Ragib Zarakolu à ses débuts avec sa femme Ayse Nur. Sans oublier le journal Agos. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?

De fait, ces finesses gênent notre esprit-de-géométrie. Comme il déteste l’altérité et travaille en termes de catégories, il fourre dans les cases de son raisonnement même ce qui n’est pas appelé à y entrer. Car «  la vérité est dans les nuances » comme le proclamait Benjamin Constant. Ces nuances, entre les quatre signataires de la pétition de pardon, à savoir Ahmet Insel, Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu et Baskin Oran, sont faciles à constater au fur et à mesure qu’ils s’expriment ici ou là sur leur approche concernant le génocide. C’est que nous avons affaire à des pensées vivantes, pétries de doutes et de contradictions, animées par des rêves, à des citoyens profondément inscrits dans un contexte politique donné. De quel droit les Arméniens devraient-ils leur récuser le droit d’avoir des doutes, d’être pétris de contradictions et malgré tout d’avoir des rêves ? De quel droit leur enlèveraient-ils le droit d’aimer et de défendre le peuple auquel  ils appartiennent, quitte à se battre pour lui, à souffrir à cause de lui ? Il reste que certains veulent l’aimer dans une vérité niellée de mensonges (on accepte les massacres de 1915, mais on oublie allègrement les viols d’enfants, les rapts de biens, les convois vers la mort et j’en passe), quand d’autres veulent la vérité, rien que la vérité.

Ce que les Arméniens ont perdu avec le génocide ou ce que le génocidaire leur a ôté, c’est de considérer les Turcs comme des êtres humains à part entière. Chaque fois qu’un Arménien s’exprime sur les Turcs se dresse devant lui la figure figée des  bourreaux du passé.  Impossible de se défaire de cette peur, à moins d’une conversion humaniste du regard. Ce tic profond conduit à commettre forcément des erreurs d’appréciation, car le raccourci catégorique masque la personne même de son interlocuteur turc. Chaque Arménien balance entre une vigilance systématique et un appel intime à la confiance. Heureux les hommes comme Monsieur Leylekian qui ont choisi leur camp sans chercher à se compliquer la vie.

Doit-on rappeler aux Arméniens pressés que, pour certains Turcs, la sortie des somnolences nationalistes est toute récente ? Pour les uns, elle s’est déclenchée avec les actes de l’ASALA, pour les autres avec l’assassinat de Hrant Dink. Que les esprits, dans un pays aux tendances ultranationalistes, ont du mal à briser leur gangue idéologique. Que chacun se réveille à la conscience de l’histoire selon sa propre histoire. Il n’y a pas de commune mesure entre un Taner Akçam, un Ragib Zarakolu et un Baskin Oran ou un Ahmet Insel. On ne pourrait incriminer les retardataires que s’ils ne jouaient pas le jeu de leur conscience.  Mais qui a le droit de parler au nom de la conscience d’autrui, surtout quand cet autre se trouve dans un pays aussi peu « normal » que la Turquie ?

J’ai déjà dit dans un autre article ce que je pensais de l’usage fait par Cengiz Aktar du concept de  Medz Yeghern. Même si j’ai été, avec d’autres, à l’origine de la lettre de remerciement. Bien sûr, je ne place pas Baskin Oran sur le même plan qu’une Ayse Günaysu, dont nous avions, sur le site Yevrobatsi.org, publié en son temps les mots de pardon autrement plus francs, plus directs, plus courageux que ceux des intellectuels turcs en question. Mais je retiens, qu’en dépit des propos scandaleux d’un point de vue objectif tenus par Baskin Oran (un de ces intellectuels, avertis s’il en est, que la masse de documents sur les faits sanglants de 1915 ne parvient pas à rendre « fou »), ou de ceux plus finassiers d’un Ahmet Insel, la pétition de pardon a déjà eu, d’une manière ou d’une autre, avec les risques que cela suppose, un impact certain au sein de la société civile turque. Par rapport au black-out total auquel nous nous heurtions dans les années soixante,  même si l’attente fut longue, aujourd’hui l’épine de « l’affaire arménienne » est définitivement dans le pied de la Turquie. Les propos de Baskin Oran ne plaisent pas à certains Arméniens qui se sentent frustrés par rapport à la vérité historique, mais bon an mal an, ils « travaillent » ici ou là les esprits. L’homme s’en prend au kémalisme et voici que Monsieur Erdogan fait de même aujourd’hui. Des mots, disent les sceptiques. Oui, mais pas n’importe lesquels et ne sortant pas de n’importe quelle bouche. Et voici aussi qu’une actrice turque, Pelin Batu, déclare tout de go à la télévision turque que « les événements de 1915, c’était un génocide ». Un courage qui ne fera pas rougir Monsieur Baskin Oran mais qui incitera les velléitaires à franchir le pas.

Enfin, ce serait une erreur de croire que ces intellectuels n’étaient que quatre à lancer cette pétition. On sera bientôt surpris d’apprendre qui était derrière elle. Peut-on penser un seul instant que les milliers de personnes qui ont assisté aux funérailles de Hrant Dink, et surtout ces jeunes dont on voit les portraits dans le dossier du Monde 2, soient ensuite rentrés chez eux pour jouer au tavle ? Ces quatre intellectuels, connus comme auteurs, professeurs ou éditorialistes, pour exposés qu’ils fussent, avaient moins de risques d’être jetés en prison que des jeunes qui auraient pris cette initiative seuls.  D’ailleurs, comment ces quatre mousquetaires de la vieille école auraient-ils pu mettre en place un site pour leur pétition et surtout contrer les hackers négationnistes sans l’aide de personnes plus averties qu’eux, en l’occurrence ayant l’âge des nouvelles technologies ?

Qu’on me comprenne. Monsieur Leylekian parle juste quand il oppose au négationnisme officiel les répliques qu’il mérite dans les instances où il « exerce ». Devait-il pour autant lancer à la figure de Monsieur Baskin Oran : « Et bien oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents… » ? J’essaierai de montrer, une autre fois, pourquoi, pour ma part, je ne l’aurais pas fait.

Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

28 mars 2009

Bruits

ours

Le monde est bruits : vase de chine qui se brise, mots qui se disent, oiseaux qui se taisent, pape qui papote, etc. Bref, le chaos. Mes oreilles me parlent et ma bouche mastique les choses qu’elles lui transmettent. Le cerveau est forfait. Trop de bruits ne se trient plus. Ratzinger prône le négationnisme préservatif en matière de sexualité et rend à l’évêque  sa capote qui fut mise à l’index. Voyez-vous ça ! Rien qu’en mangeant le pape mange du pauvre et accorde sa préférence au foie. Il leur propose l’abstinence car faire l’amour serait une maladie. Car Dieu a fait le corps pour interdire d’en user. La preuve par le pape, qui est le grand abstinent. Je l’envie. Ma foi ! Blanc il ne craint pas le Noir. Il colonise les cloportes par Dieu le Père interposé. Quant au pape républicain il urine par derrière sur l’homme africain pour avoir par devant l’uranium africain. Ainsi nous aurons une France enrichie, tandis que le chômeur brûle à Paris des pneus pour se réchauffer le cœur, faute de mieux. Bien sûr les patrons ! Les patrons crocodiles ! Mais non je ne suis pas marxiste ! J’aime les ours blancs qui cherchent du phoque à se mettre sous la dent. Blanc qui ne craint par le Noir. Mais heureusement sur la banquise, le phoque distingue le blanc du blanc. Il ne se fait pas avoir. Il plonge par le trou dans la vaste mer. Pour autant, rien n’est joué. L’ours animal terrestre sait sous-mariner rien que pour chasser. La faim produit les moyens. Mais hélas la glace fond et les manchots dérivent sur des plaques solitaires. Adieu manchots, colonie égarée dans le vaste océan traversé de cargos géants et d’embarqués à la rame. Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand dériverez-vous ainsi à la merci du grand réchauffement ? A moins que vous ne passiez d’un pôle à l’autre et vice versa. Mais quoi manger sur la route du rhum ? Des poissons volants ? Mais comment ferez-vous, oiseaux nageurs pour manger du poisson volant ? A moins de sauter à la mer ? Vaille que vaille on se jette à la baille. Mais voici que le patron-requin des entreprises océaniques, enrichi aux stock-options cyniques, te happe d’un coup. Te voici sans le sous. Tu enrages. Il te reste pourtant une solution. L’abstinence Ratzinger. Dieu t’a donné un corps pour t’interdire de t’en servir, quitte à le faire souffrir. En attendant la glace fond, et ainsi partout l’eau sera élevée, mais beaucoup auront soif.

10 mars 2009

Vient de paraître : VERS L’EUROPE, du négationnisme au dialogue arméno-turc

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Viennent de paraître, les chroniques affichées dans Yevrobatsi.org depuis quatre ans. Aux éditions A d’Arménie.

Rédacteur en chef de Yevrobatsi.org, site créé, en 2004, dans le but de rappeler le génocide arménien au bon souvenir d’une Turquie négationniste désireuse d’entrée dans l’Union européenne, Denis Donikian va rédiger plusieurs dizaines de chroniques dans ce sens, sans pour autant négliger de porter la critique dans son propre camp, à savoir la diaspora arménienne et l’Arménie même, pour fustiger les dérives de l’intolérance et les arrogances du fanatisme. Il n’aura de cesse de tirer les leçons du génocide pour promouvoir un « vivre ensemble » cher à Hrant Dink, journaliste assassiné en janvier 2007 à Istanbul. Ses chroniques reflètent un travail de réflexion à l’œuvre, évoluant d’une critique radicale du négationnisme vers une démarche de rapprochement arméno-turc qui se conclura par un dépôt de gerbes unitaire entre Turcs et Arméniens au pied de la statue du Père Komitas à Paris en 2007.
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ISBN : 978-9939-816-00-5
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Prix de lancement : 13 euros port compris. S’adresser à l’auteur :

denisdonikain@gmail.com

Ou à la Librairie Samuelian 51 rue Monsieur le Prince Paris, 75006
Tél. 01.43.26.88.65
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EXTRAIT :
Au nom de tous les miens, pardon Monsieur Erdogan !

» Il appartient aux Arméniens de faire
des excuses à la Turquie suite à leurs allégations erronées
de génocide pendant la première guerre mondiale. »
a déclaré lundi 11 avril 2005, M. Recep Tayyip Erdogan, au cours de sa visite officielle en Norvège.
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Ces enfants arméniens qu’on enterra vivants pas centaines remuent encore sous la terre autour de Diarbékir pour vous demander pardon. Ces déportés torturés par la soif que vos gendarmes attachaient face aux rivières ou promenaient le long des fleuves en leur défendant d’approcher ne sauraient faire moins eux aussi que d’implorer votre grâce. Au nom de ceux qui se sont jetés dans les flots pour s’y noyer en apaisant leur soif ou de ceux qu’on fit boire aux rivières souillées par des cadavres arméniens, je vous demande pardon. « Pardon ! » auraient dit ces enfants arméniens, sans père ni mère, qu’on vendait pour deux médjidiés, soit 1,20 euro, sur les marchés d’Istanbul, capitale ottomane. Ces filles qu’on passait aux soldats vous demandent elles aussi pardon d’avoir été violées ou d’avoir peuplé les harems de vos pères. On aurait pu aussi exiger de Madame Terzibachian d’Erzeroum de vous demander pardon pour avoir témoigné au procès Tehlirian en racontant comment à Malatia les femmes virent leurs époux tués à coups de hache avant d’être poussés dans l’eau et comment leurs bourreaux vinrent choisir les plus belles, transperçant de leur baïonnette celles qui s’y refusaient. Mais Madame Terzibachian n’étant probablement plus de ce monde, je vous demande pardon à sa place d’avoir porté l’accusation contre le soldat qui trancha la tête de son propre frère sous les yeux de sa mère aussitôt foudroyée, et qui jeta son enfant pour la seule raison qu’elle le repoussait. Pardon de vous avoir offensé au nom des Arméniennes de Mardin dont on déshonora les cadavres encore frais. Les Arméniens qu’on jeta par centaines dans les gorges du lac de Goeljuk, non loin de Kharpout, selon ce que le consul américain nous en a rapporté, s’excusent par ma bouche d’avoir porté atteinte à votre honneur que leur mort accuse les Turcs de les avoir acculés dans une nasse avant de les égorger. Je vous fais grâce de ces restes humains qu’on dépouilla de tout, de leurs maisons, de leurs biens, de leurs vêtements, de leurs enfants, et ces enfants de leurs propres parents, de leur innocence, de leur virginité, de leur religion, de l’eau qu’on boit quand on a soif, du pain quand on a faim, de leur vie autant que de leur mort, de leur paysage familier et de la terre de leurs ancêtres… De tous ces gens me voici leur porte-parole, ils parlent en moi, je les entends agoniser dans mon propre corps, pour vous demander pardon d’avoir existé, pardon d’avoir été trompés, turcisés, torturés, ferrés comme des chevaux, violés, égorgés, éviscérés, démembrés, dépecés, brûlés vifs, noyés en pleine mer, asphyxiés, pour tout dire déshumanisés… Car vous n’êtes en rien responsable des malheurs absolus que vos frères inhumains firent subir aux nôtres, frères humains trahis dans leur humanité. Non, l’histoire de vos pères n’est pas votre histoire. L’histoire de la Turquie ne naît pas sur ces champs de cadavres arméniens. Et pourquoi donc supporteriez-vous les péchés de vos pères ? Qui oserait vous faire croire que ces maisons désertées par les Arméniens ont été aussitôt habitées par les vôtres ? Que des villages entiers, vidés de leurs habitants naturels, ont été occupés par les vôtres, au nom d’une légitimité illégitime ? Que la ville de Bursa comptait 77 000 Arméniens durant la période ottomane, plus que deux au premier recensement ? Que les richesses de ces Arméniens pourchassés, déportés, anéantis aient nourri ces prédateurs qui furent d’une génération dont vous ne fûtes nullement engendré, Monsieur Erdogan. Il faut que les Arméniens s’excusent d’avoir été là où vous n’étiez pas encore. Qu’ils s’excusent d’avoir proclamé depuis 90 ans, d’une manière ou d’une autre, par des livres ou de vive voix, par leur mort sur les chemins du désert ou leur vie dispersée aux quatre coins du monde, que le génocide arménien est et sera toujours le fond noir de l’identité turque.

Avril 2005

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