Ecrittératures

24 mai 2012

Le caleçon du président

Les Arméniens sont si mécontents des hommes qui les gouvernent qu’ils en arrivent à voter pour eux à chaque échéance électorale. Les observateurs occidentaux auront ainsi remarqué que l’Arménie se démocratiserait de plus en plus, sans doute de la même manière qu’une femme se sentirait plus libre en se laissant périodiquement violer.

Le président arménien est un petit homme qui change de costume, de chemise et de cravate chaque jour. C’est dire que la fonction présidentielle implique une rigueur vestimentaire impeccable. S’il devait parler à la nation en caleçon – fût-il de trois couleurs – et en socquettes noires, il ne serait pas certain de donner une bonne image de la Constitution dont il est le garant. Le cheveu bien peigné, il marche la tête haute et fait les petits yeux tant l’éblouit l’avenir radieux de son pays. Il parle à son peuple d’une voix qui frise le cadavérique même quand il sent des poussées dans la voix provoquées par l’image de cet avenir radieux. Ici le ton du discours en éteint le contenu. Ainsi costumé, le cheveu brossé et les yeux petits, il s’adresse à des troupeaux de pauvres hères en caleçon et chaussettes qui auront l’obligation de voter pour lui s’ils veulent espérer porter un jour une chemise ou conserver leur emploi dans les administrations sur lesquelles il règne sans partage. Je ne dirais pas que la voix de ce président est d’autant plus cadavérique qu’il a transformé les citoyens arméniens en cadavres. Ni qu’il vaut mieux régner sur des cerveaux politiquement morts que sur des esprits indignés quand on veut travailler pour le bien de la nation.

S’il avait cherché à promouvoir l’épanouissement politique de sa jeunesse, le président aurait introduit L’Esprit des Lois dans l’enseignement  ou pour le moins favorisé son éducation civique. Mais encore faut-il qu’il ait lu lui-même Montesquieu, que des enseignants soient à même de pouvoir le comprendre et l’expliquer. Trop pétris de marxisme-léninisme et embourbés dans une mentalité fossilisée par une religion nationale totalement stérile, les esprits sont condamnés aux affres d’une culture qui les empêche de respirer.

Non content de maintenir sa jeunesse dans l’obscurantisme, ce président aura réussi à augmenter le nombre d’enfants pauvres de son pays. Selon un rapport produit par le Service National de la Statistique d’Arménie,  41,4 pour cent des enfants arméniens vivraient dans la pauvreté, soit environ 300000. Ainsi applaudir ce président ou lui serrer la main comme membre de la diaspora, c’est comme cracher sur le visage d’un de ces 300 000 enfants pauvres. Quant à l’Eglise, elle a beau être nationale ou prêcher l’Evangile de la compassion, elle préfère rouler en Bentley. Cette Eglise qui a créé autour d’elle des remparts d’argent et qui accomplit ses numéros de cirque chaque Dimanche que Dieu fait pour extasier les gogos de la diaspora.

( Ces 300 000 enfants pauvres constituent l’échec visible de la culture arménienne. Cette culture n’a pas réussi à sauver les plus démunis des enfants de la nation. Non seulement, les Arméniens ne sont pas aptes à mettre en œuvre la compassion qu’on pourrait attendre de la première nation chrétienne, mais elle a fait pire en générant des souffrances que personne ne veut voir. Ce serait aussi un échec de la politique sociale de notre président costumé si sa cervelle militaire était capable d’en commettre une. Mais c’est surtout l’échec de la diaspora depuis vingt ans. Généreuse, oui, mais d’une générosité qui n’aura pas échappé aux prédateurs en embuscade, que notre président aura largement encouragés d’une manière ou d’une autre. C’était et c’est toujours l’erreur des Arméniens de la diaspora de vouloir aider aveuglément leurs « frères » qui font l’Arménie vivante. Vivante, oui, mais surtout malade, pour ne pas dire moribonde. Or, aujourd’hui ceux qui trahissent l’avenir de la nation arménienne sont ceux qui gouvernent l’Arménie. Tant que la diaspora ne l’aura pas compris, elle contribuera au naufrage du pays tout en s’agitant pour le sauver. Tant que la diaspora n’osera pas porter la critique au sein même de l’Arménie, qu’elle ne menacera pas de claquer la porte, qu’elle ne saura boycotter les invitations intéressées du gouvernement arménien, rien ne changera. Si cette même diaspora mettait autant de hargne à combattre ceux qui pérennisent par des alliances de clan une république abricotière qu’elle en met à lutter contre le négationnisme, le pays vivrait autrement. )

De fait, la seule liberté que se trouvent les Arméniens qui ne veulent pas se prostituer chez eux, c’est d’aller se prostituer ailleurs. Les vingt ans de la jeune république équivalent à vingt années d’hémorragie démographique. Le petit président n’en a cure, puisque plus son pays se rétrécit numériquement, moins il a à créer d’emplois. Mais aussi, plus la diaspora augmente et plus l’argent de cette diaspora rentre au pays pour aider ceux qui y restent. Ainsi le président n’a nul besoin de construire des usines. Les usines de l’Arménie, c’est le patriotisme des Arméniens expatriés. Il suffit de faire jouer la fibre arménienne des exilés pour que leur argent vienne contribuer à faire monter cet avenir radieux dont rêve le président. Sans compter qu’il peut ainsi faire à son profit des prélèvements personnels pour s’acheter plus de costumes et en faire bénéficier sa domesticité politique afin qu’elle porte des chemises blanches.

L’autre fonction que le président attribue à la diaspora, c’est d’être le porte-parole de la pauvre Arménie auprès des instances administratives des pays riches. Car leur aide permettra aux autres nations d’avoir le sentiment d’accomplir une action de solidarité sans avoir à garder tout l’argent du contribuable pour soi. Mais le chemin qui conduit l’argent ainsi octroyé jusqu’à son point de destination aura dû croiser certaines instances administratives de la pauvre Arménie… C’est que la pauvre Arménie veut bien qu’on l’aide, mais il y a forcément un prix à payer.

Ainsi, la meilleure façon d’être arménien,  c’est de chercher à le rester  en vivant hors de l’Arménie. On vit à l’étranger pour le ventre et on pense à l’Arménie pour la culture, celle-ci étant comprise comme un mode d’être schizophrénique de rattachement à une identité. Ceux qui d’ailleurs se réclament de cette culture lui donnent un contenu n’ayant aucune consistance vivante. Ils répondent par la langue mais ils ne la parlent plus. Par l’Eglise, mais ils privilégient le national au détriment de la foi ou de la charité.

De fait, la vraie culture des Arméniens, c’est un culte de l’argent allié au culte de la mort. Cela se comprend par le génocide. Ceux qui ont survécu à la Grande Catastrophe ont voulu compenser l’absence du pays par un surcroît d’activité et un surcroît de nostalgie. Leur réussite étant comprise comme une revanche prise sur la mort. Voilà pourquoi on trouve chez les Arméniens un amour de la vie plus fort que chez tout autre nation. Mais ce qui plombe cette surabondance de vie, c’est le Crime resté impuni depuis bientôt cent ans. Deux forces contradictoires qui forgent le destin arménien. Toute la culture des Arméniens, qu’ils soient d’Arménie ou d’ailleurs, se tient enserrée dans ce nœud. Et c’est pourquoi, ils ne respirent pas, ils n’arrivent pas à créer une culture résolument vivante, lucide et généreuse. La culture arménienne s’est fossilisée dans ses écoles, dans sa langue, dans son Eglise. La crainte de perdre ces piliers de son identité a eu pour effet qu’ils sont défendus d’une manière fanatique contre toute remise en cause. Or la vraie culture n’a d’autre vocation qu’une fonction iconoclaste capable de renouveler les valeurs nationales pour les rendre plus aptes à aider les hommes dans la quête de leur avenir. Faute de quoi ces hommes continueront sinon à s’infantiliser, du moins à produire leur propre mort spirituelle.

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