Ecrittératures

29 juin 2017

DIASPORA, CULOTTES et DRAPEAU

 

ErikJohansson_10 Erik Johansson

(Article de 2014 que nous avons cru bon de rappeler).

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La vérité, quelle qu’elle soit, est moins terrible que l’ignorance.

Anton Pavlovitch Tchekhov

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Récemment, des membres d’Education sans Frontières, scandalisés par le traitement que subissent les migrants arméniens de la part du gouvernement français, me demandent de les éclairer sur la situation socio-politique de l’Arménie. Jusque-là, je croyais blanchir nos culottes en famille. Et voilà que d’autres, mais animés d’humanisme, me prenant au mot, viennent me dire que c’est justement le genre de lessive qui les intéresse. Le lecteur peut imaginer mon embarras. Comment faire, me suis-je demandé, pour qu’on évite de prendre mes justes colères pour du dénigrement,  mon esprit critique pour de la trahison, et fustiger le caca arménien sans souiller notre culture ?  Exercice d’autant plus périlleux qu’il me fallait honteusement confesser que des Arméniens, professant une idée de l’Arménie plus éthérée que terre à terre, se demandaient aujourd’hui comment aider les autorités françaises dans leur tâche contre ces migrants qui osent bobarder sur leur pays rien que pour sauver leur peau. C’est que chez nous, héritiers d’un génocide, la haine des autres a muté, dans certains cerveaux racornis, en haine des nôtres. Difficile d’en faire l’aveu. En bref, j’avais à parler de l’Arménie mais sans l’humilier. Et je tenais à affirmer, droits de l’homme obligent, que si des Arméniens cherchaient, comme tout un chacun, à échapper au goulet d’étranglement patriotique, c’est que leur marâtre culture du cynisme ne leur offrait plus d’autre choix. Mais comment éviter la gêne à devoir étaler au grand jour les aberrations politiques du génial peuple arménien, les cruautés aveugles d’un arbitraire à visage démocratique, la complicité par le silence de notre diaspora ? Des problèmes de santé m’auront épargné ces exercices d’acrobatie sans pour autant me mettre à l’abri des questions qui pèsent sur la responsabilité des Arméniens d’ici concernant  le sort des Arméniens de là-bas.

Cependant, et je le sais, ces mots que je dis ne pèseront d’aucun poids sur les vrais décideurs du destin arménien, lesquels n’en feront qu’à leur tête. Faibles mots au regard de ceux qui rusent, qui abusent les gogos et qui minent par l’indifférence toute position contraire à la « doxa armeniaca ». Faibles paroles au regard de la Parole patriotarde, laquelle exige du sang et des larmes au nom de la radieuse Arménie. Mais si mes mots ne font pas mur contre la bêtise, au moins ils ne contribueront pas à salir nos linges de famille.

A l’heure où j’écris ces lignes, la soi-disant diaspora arménienne ( à vrai dire, une poignée de météorologues auto-proclamés du temps arménien, qui vous font acheter du parapluie pour couvrir les plus démunis et vous vendent du ciel radieux quand c’est la tempête) semble animée d’un sursaut critique. Ici ou là, la panique prend forme. L’UGAB et autre fondation multiplient les alarmes sur la dépopulation gravissime de l’Arménie en programmant des réunions dans plusieurs villes du monde ( Beyrouth le 30 janvier, Paris le 3 février, Toronto le 5, NewYork le 6, Los Angeles le 11). Quand je disais que mes mots étaient faibles. Mes alertes lancées il y a plus de dix ans viennent seulement de parvenir aux oreilles de ces messieurs forcés d’exhiber aujourd’hui leur culotte salie après dix années de constipation.

Parallèlement se tiennent à Lyon et à Paris deux tables rondes ( voir ci-dessous) destinées à faire parler des réprésentants de la société civile arménienne. Premier sujet à vous faire bondir un éléphant jusqu’au plafond :  l’Arménie et la diaspora, perspective d’une résistance commune. Il en est donc encore qui y croient ! A quoi ? me demanderez-vous. Mais à la diaspora résistante. (Cette diaspora francisée par amour m’a toujours fait penser, concernant son soutien à la désobéissance civile arménienne, au mot d’Arletty germanisée par la passion boche : « Pas très résistante, Monsieur le juge. ») Mais c’est quoi, la diaspora ? Combien de divisions, la diaspora ? En fait, beaucoup. Faute de divisions militaires, nous avons au moins des divisions communautaires. ( La division communautaire consiste à mettre en commun nos sales culottes pour pratiquer leur déchirement en réunion). Qui donc y croit à cette diaspora ? Et qui n’y croit plus ? Qui la fait et à qui ne la fait-on plus ? Qui la représente et qui subit les manques, les excès, les erreurs de ses représentants ?  C’est toute la question.

Tout d’abord, oui, la diaspora est une entité historique à causes multiples, dont les deux principales tiennent au génocide et  à la débâcle économique de l’Arménie dite indépendante. Or ces deux causes constituent à l’heure actuelle son ferment autour de la reconnaissance et son problème quant au chaos économique.

De fait, force est de reconnaître que l’énergie déployée depuis cinquante ans autour du génocide par la communauté arménienne de France a été phénoménale dans tous les domaines. Pour un témoin comme moi de ces cinquante années, l’activisme des Arméniens de la diaspora destiné à faire connaître le génocide a accusé une courbe exponentielle.  Il a donné lieu à de multiples livres ( scientifiques, thèses, romans, mémoires, BD et autres), manifestations, commémorations, érections de stèles, vocations, engagements, etc.

C’est dire qu’il y a un esprit diasporique orienté essentiellement vers la réparation de la perte. Mais cette conscience du national est en rivalité constante avec les exigences d’une conscience dominante incarnée par le pays d’accueil. C’est dans ce pays que chaque élément de la diaspora a dû apprendre à se refaire et à mobiliser son énergie pour se constituer en tant qu’individu et citoyen. Le combat  est si rude que beaucoup finissent par céder à la culture d’accueil en accordant aux racines juste ce qu’il faut pour ne pas se renier totalement. Ce principe de réalité aura obligé le plus grand nombre à confier à plus conscients que soi le soin de gérer cette réparation de la perte engendrée par le génocide. Et donc tacitement, le soin de nous représenter. En conséquence, la diaspora comprise comme force politique et culturelle n’est devenue l’affaire que de quelques-uns, les plus actifs ou les plus en vue, qui prennent la parole au nom d’une famille historiquement soudée mais minée pas sa dilution. Ainsi quand cette parole dérive ou délire, la collectivité doit la subir. Comme Aznavour disant qu’il se foutait du mot génocide. Concernant la diaspora arménienne de France, dans le fond, elle assume ses tiraillements entre une assimilation à marche forcée et une nostalgie malheureuse, entre un climat général européaniste et un communautarisme identitaire, un mode de vie mimétique et des représentants quasi nationalistes.

Or, ces acteurs de la diaspora, grâce leur soit rendue, ont réussi à faire vivre, contre vents négationnistes et marées antimémorielles, la vérité  du génocide. Ils savent aujourd’hui comment sensibiliser les responsables politiques. Ils alertent sans dissocier le génocide arménien des autres génocides du XXème siècle. Ils soutiennent à bout de bras une langue qui s’asphyxie faute d’usage pour la vivifier . Ils rebondissement à la moindre humiliation. Ils font un travail de fourmi pour que le passé douloureux des Arméniens ne soit pas englouti dans les sables de l’histoire… Certes la perfection n’étant pas arménienne, on assiste ici ou là à des ratés. C’est dire qu’on oublie trop souvent que les résistants les plus engagés contre l’engourdissement de la cause arménienne doivent aussi assumer leur subsistance et que le militantisme à taux plein n’est guère réalisable. Nous resterons toujours des amateurs, mais des amateurs qui en veulent, qui ont la rage de vaincre. (Nous verrons d’ailleurs comment en 2015 chaque Arménien voudra à sa mesure contribuer à faire avancer les revendications arméniennes). N’oublions pas non plus que la nation arménienne est une nation ravagée et qu’elle se bat malgré le poids délirant de cette blessure qui pleure en permanence dans son âme. Et si nos représentants sont sujets à quelques défaillances, c’est qu’elles sont le reflet de notre situation ambiguë comme communauté au sein d’une société française qui a ses exigences propres, à commencer par le devoir d’assimilation et l’impératif économique. Chacun serait mal venu de reprocher à ces représentants d’avoir été élus par des groupuscules plutôt que par l’ensemble de la diaspora pour la bonne raison qu’il ne suffit pas de souhaiter des élections pour réussir à les mettre en place. Dans nos critiques, nous oublions trop facilement que la diaspora est un groupe humain dispersé dans un autre plus grand, plus fort et plus vivant, auquel nous appartenons sans qu’il soit nôtre tout à fait. Et  tandis que l’histoire avance, faute de mieux, la diaspora se doit d’avoir des interlocuteurs capables de défendre dans l’urgence les intérêts des Arméniens. Sans ces individus qui se sont battus, démenés et même sacrifiés, ni Mitterand, ni Chirac, ni Sarkozy et ni Hollande n’auraient pris fait et cause pour nous. Personne n’a le droit de les conspuer même si chacun estime à juste titre que le peuple arménien doit être reconnu dans son humanité pleine et entière et qu’il puisse prospérer sur les terres qui sont actuellement les siennes.

Mais ce déficit démocratique inéluctable en diaspora, dès lors qu’il n’est compensé par aucun mécanisme minimum qui permette la consultation, la contestation ou la discussion franche crée obligatoirement des frustrations, des défiances ou mêmes des indifférences à l’égard de la chose arménienne.  En d’autres termes, il n’est pas abusif d’exiger des comptes de ces représentants, alors qu’aujourd’hui il semblerait que les garde-fous soient totalement absents et que nos chefs s’inventent une conduite patriotique au gré de conciliabules sélectifs pour pondre du communiqué, monter de la commémoration, ou lancer de l’anathème. C’est que nos pitbulls ont de la revanche à revendre et savent montrer les dents au moindre manquement démocratique constaté par l’Etat turc. Il arrive même qu’ils pètent les plombs quand on touche à leur génocide ( voir les hystéries devant Sarkissian sous la statue de Komitas au temps des protocoles en octobre 2009). Mais jamais on ne les a entendus grogner, la bave aux lèvres, jamais ils ne se sont fendus d’un communiqué pour dénoncer les abus du pouvoir arménien et prendre faits et causes pour la société civile. Réclamer à cor et à cri la démocratie chez les autres, mais surtout éviter de l’exiger chez nous. De cette philosophie de l’enfumage il ressort qu’on prend bien garde de ne pas toucher à l’intouchable caca arménien. Ah ça non ! Ça jamais ! Au drapeau les chefs ! Larme à l’œil et main sur le cœur ! Alors que déborde la contestation en Arménie même, qu’elle génére des dégâts irréversibles en termes de démographie, nos assis jouent la prudence, la grande histoire, l’éternelle Arménie et obtiennent… une pauvreté qui s’appauvrit, une république poutinisée, un population qui s’exile par le corps et en esprit. Ce silence de rigueur a permis à l’Etat arménien d’avoir les coudées franches dans les décisions cruciales intéressant la diaspora au premier chef, comme celles relatives aux protocoles arméno-turcs.  Nos chefs croyaient respecter le gouvernement Sarkissian en faisant les autruches sur ses dérives autoritaires, et Sarkissian les a remerciés en ne les consultant pas. C’était dire à la diaspora que la diaspora n’existait pas comme entité politique, seulement comme manne financière.  Ainsi donc, aujourd’hui, le bilan est lourd. La soumission par le mutisme de nos représentants aux dirigeants du pays affiche un bilan de catastrophe national. Et faute de mieux, ce sont ces personnes qui seront une fois de plus reconduites pour perpétuer le désert de confiance qui gagne l’Arménie et même la diaspora.

L’ambiguïté qui caractérise le statut de nos « chefs » peut en étonner plus d’un. A y regarder de près, chacun d’eux est animé par un conflit d’intérêts. Quand parler au nom de la diaspora vient en concurrence avec un intérêt de parti, un intérêt d’affaires ou un intérêt de carrière, c’est toujours le langage de la vérité qui passe à la trappe. Aujourd’hui, le peuple diasporique arménien voit bien que dans son juste combat pour la reconnaissance on lui a fait oublier le combat pour la survie démocratique de l’Arménie. Or, si ses dirigeants ne les ont pas suffisamment alertés, c’est bien qu’ils avaient un intérêt de parti, d’affaires ou de carrière à ménager ceux qui ont fourvoyé le pays dans cette impasse. Et comme les intérêts sont tenaces, nos chefs continueront à nous aveugler de génocide par-ci, de loi antinégationniste par-là pendant que les Arméniens d’Arménie vivront impuissants le délitement de leur âme et de leur pays.

Ainsi donc, demander aux représentants de la diaspora de soutenir les mouvements civiques d’Arménie, c’est comme demander au président Sarkissian de leur ouvrir les portes de son cabinet secret.

 Mais on peut toujours essayer. « Il ne suffit pas de violer Euterpe, disait Stravinsky, encore faut-il lui faire un enfant. »

Denis Donikian

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Tables rondes entre de jeunes journalistes politologues d’Erévan et la diaspora arménienne de France.

Les tables rondes auront lieu :

  • à Lyon : à l’Université catholique (25 rue du Plat 69002 Lyon), jeudi 30 janvier de 19h00 à 23h00, dans l’amphi Buret,

  • à Paris : à l’INALCO, samedi 1er février de 15h00 à 19h00, dans l’amphi VI.

Il nous semblé nécessaire de donner la parole à ces jeunes qui représentent ce qu’on peut appeler la nouvelle société civile émergente arménienne. Ils font partie des mouvements des Droits de l’Homme et écologistes. Ils s’inscrivent dans une forme de résistance face au pouvoir oligarchique.

Au moment où toutes les diasporas sont mobilisées pour commémorer le Centenaire du génocide, la jeune République d’Arménie est arrivée à un tournant dangereux de son évolution.

Plusieurs phénomènes contribuent à cette situation :

l’émigration, voire la dépopulation des forces vives de la nation ;

  • le désengagement de la diaspora depuis 2008 ;

  • l’enclavement du pays ;

  • etc…

Ces jeunes ne comprennent pas notre désengagement. Ils veulent redéfinir une nouvelle dynamique partenariale sur la base de valeurs partagées.

Dans ce contexte, il semble urgent de rétablir une relation de confiance.

C’est le sens de cette initiative : donner la parole à ces jeunes et susciter un débat entre nous, aujourd’hui proche du point zéro.

Trois thématiques seront abordées :

1.       L’ARMENIE ET LA DIASPORA

Perspectives d’une résistance commune

2.       ARMENIE : RENVERSEMENT OU EFFONDREMENT

o   Les choix d’orientation et les perspectives de développement dans la région

o   Le bras de fer Union eurasienne/Union européenne

o   Faut-il ouvrir la frontière entre l’Arménie et la Turquie ?

3.       LA REPUBLIQUE DU HAUT-KARABAGH

Second Etat arménien / second souffle

Le groupe de réflexion d’Erévan sera représenté par

Nazénie Garibian, directrice de recherche au Madénataran ;

  • Olya Azatyan, politologue ;

  • Hakob Badalyan, journaliste politologue ;

  • Artur Avtandilyan, politologue ;

  • Modératrice : Zara Nazarian, fondatrice du site internet Le Courrier d’Erévan, responsable de la francophonie en Arménie et journaliste aux Nouvelles d’Arménie Magazine.

13 novembre 2009

De l’ouverture à l’Arménie vers l’ouverture de la mémoire

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par AYSE HUR

The Armenian Reporter, 19.09.09

© http://www.sesonline.net

Traduction française : © Georges Festa pour Denis Donikian – 11.2009.

Tandis que la vague d’enthousiasme pour les mesures prises par le gouvernement en vue d’une « ouverture kurde » se poursuit, une initiative en faveur d’une « ouverture arménienne » débute. A mon avis, l’annonce la plus intéressante sur ces deux protocoles, quel que soit celui qui est encore envisagé, ce sont les projets de création d’une commission d’historiens. Cette commission est censée enquêter sur les réclamations de génocide, qualifiées d’ « allégations » dans la presse. Lisons dans Taraf, le 4 septembre 2009, le point de vue de Taner Akçam à ce propos. Répondant aux questions de Yildiray Ogur, Akçam déclare qu’il est nécessaire de dissocier la « normalisation des relations » de la question de la « réconciliation », fondée sur des sources historiques.

La commission d’historiens

Dans ce même article, Akçam indique qu’il ne croit pas qu’un Etat qui, durant des années, a martelé des choses telles que les Kurdes n’existent pas, que ce ne sont que des gens faisant des bruits étranges lorsqu’ils parcourent les montagnes, puisse instituer une commission afin de rechercher une réponse empreinte de vérité à la question de savoir « s’il y a eu ou non un génocide en 1915 ». Akçam souligne aussi qu’il ne reste rien sur ce sujet que les chercheurs ne connaissent déjà. Les chercheurs peuvent déjà « savoir », néanmoins je veux ajouter mon point de vue sur cette « commission d’historiens » prévue. Dans ces colonnes, le 31 août 2008, j’ai présenté un panorama des relations arméno-turques du 19ème siècle à 1900. Je poursuis là où j’ai laissé mes lecteurs.

Du début de la république à ce jour, l’histoire a été diffusée en tant que projet visant à développer une identité nationale, tandis que le modèle de l’Etat autoritaire était censé avoir un rapport « naturel » avec la dite identité nationale, constituant une extension logique de celle-ci. La première condition présidant à la diffusion de l’histoire était qu’elle fût une histoire « propre et honorable ». C’est dans ce but que fut créé le mythe d’une race turque, censée être demeurée pure à travers l’histoire de l’Anatolie, en dépit de l’assimilation massive d’autres races. Toutefois, à ce sujet, il y eut deux périodes différentes. Durant la période antérieure au terrorisme de l’ASALA (1975-1985) et les résolutions parlementaires sur le génocide des années 1980, les manuels scolaires mentionnaient brièvement les Arméniens en tant que sujets dans un passé lointain, sans faire d’observations dévalorisantes.

S’approprier l’Anatolie

Par exemple, la prise par les Seldjoukides d’Ani, la capitale du royaume bagratide d’Arménie et les guerres entre les Seldjoukides et le royaume arménien de Cilicie, qui exista dans la région d’Adana du 12ème au 14ème siècle, sont parfois présentées en des termes désobligeants, parfois ignorées et parfois traitées comme s’il n’y avait pas eu de conflits. Dans certains cas, ces royaumes sont désignés comme minuscules et, dans d’autres, le territoire du royaume est rendu de manière ambiguë. Dans certains cas, les territoires sont censés se trouver en dehors de l’Anatolie et, dans d’autres, les territoires où vivaient les Arméniens sont censés avoir été habités auparavant par les tribus Oguz, Pechenek et Kipchak. Laissant ainsi entendre que les Arméniens n’avaient pas de droits historiques sur l’Anatolie.

Phénomène intéressant, qui montre la force de cohésion du tabou arménien au sein de la classe intellectuelle, le mouvement « Anatolie bleue » dirigé par Sabahattin Eyuboglu, Azra Erhat et le « pêcheur d’Halicarnasse », Cevat Shakir. Un nouvel élan fut donné par ce mouvement au slogan « L’Anatolie nous appartient, non parce que nous l’avons conquise, mais parce qu’elle nous appartient », présentant ainsi l’histoire païenne, chrétienne et musulmane de l’Anatolie comme l’état évolutif d’un groupe collectif. Ainsi, le turc serait l’étape finale des 72 langues parlées précédemment et l’identité turque une version de la pensée humaniste. Toutefois, le mot Arméniens est absent de ces peuples et civilisations qui nous constituent à présent. (Yachar Kemal exprima une même tendance en 1992. Dans un discours sur la Cilicie, il débat du passé hittite et byzantin de la ville d’Anavarza, mais omet son passé arménien, alors qu’Anavarza fut la capitale du royaume arménien de Cilicie de 1100 à 1375 et qu’il est impossible que Yachar Kemal l’ignore.)


L’ouvrage d’Esat Uras

A partir de 1980, un changement radical a lieu et le thème de la « Question arménienne » fait son entrée dans les manuels scolaires. Le texte se fonde sur un livre publié en 1953, La Question arménienne : neuf questions, neuf réponses, publié par Ahmet Esat Uras, qui avait participé au mouvement Unioniste et joua un rôle actif dans les déportations de 1915. L’ouvrage en question fut d’une grande utilité pour le ministère des Affaires étrangères et cette publication, il fut réimprimé à maintes reprises et traduit en plusieurs langues étrangères. Selon ce livre, les Arméniens qui s’étaient fondus dans la culture turque et menaient une existence « heureuse » durant la période ottomane, se montrèrent subitement hostiles envers les Turcs. Présentant les événements d’Ourfa et de Sassoun en 1894-1896 et d’Adana en 1909 comme des exemples de cette inimitié, les déportations d’Arméniens de 1915-1917 sont associées à une réaction à ces événements. Plus tard, les opinions d’Esat Uras inspirèrent d’autres écrivains et de nouveaux livres parurent. Et finalement la « version officielle » prit place dans les manuels d’histoire.

L’appui du programme national d’enseignement

Le 14 juin 2002, la Commission à la Formation et à l’Enseignement du ministère de l’Education nationale décida de former les enseignants à ce programme. La décision fut annoncée dans les journaux, le 9 août 2002, sous le titre : « La position de l’Etat concernant les allégations quant à un génocide arménien, l’établissement d’un Etat grec du Pont et le génocide des chrétiens assyriens, sera donnée dans les manuels scolaires. » La mise en œuvre de cette décision devait commencer durant l’année scolaire 2002-2003.

La même commission publia ensuite un programme à l’attention des enseignants. Le point important dans ce programme était l’exigence pour tous les étudiants du pays de concourir par une étude sur « La révolte arménienne et les agissements des Arméniens durant la Première Guerre mondiale ». Le but évident de ce concours étant de faire en sorte que les étudiants relatent les atrocités perpétrées par les Arméniens à l’encontre des Turcs. Le plus triste dans cette initiative était que les étudiants arméniens vivant en Turquie étaient eux aussi contraints de rédiger cette étude.

L’appui de la législation pénale

Autre développement important dans ce domaine, l’article 305 du code pénal turc, voté par le Parlement le 26 septembre 2004, dans le cadre des exigences formulées par l’Union Européenne. Salué par plusieurs dirigeants de l’Union Européenne comme une importante étape vers l’adhésion à l’Union, cet article prévoyait une condamnation à dix ans d’emprisonnement pour « agissements contre les intérêts de l’Etat et l’obtention directe ou indirecte d’une aide de la part de personnes ou de fondations étrangères ». Dans la partie explicative de cet article, les exemples illustrant des agissements contraires aux intérêts nationaux sont : « Demander le retrait des forces turques de Chypre » ou « affirmer l’existence du génocide arménien durant la Première Guerre mondiale ». En dépit des pressions de l’Union Européenne, cette article n’a pas encore été modifié.

Le Livre Bleu des parlementaires

Le 1er mars 2005, le Parti Républicain du Peuple (CHP) lança une campagne avec le slogan « Agression génocidaire ». Dans une lettre destinée aux membres du Parlement britannique et à la Chambre des Lords, il était demandé que « l’ouvrage intitulé Le Traitement des Arméniens dans l’empire ottoman, 1915-16, conçu par le Bureau de la Propagande de guerre britannique, basé à Wellington House lors de la Premier Guerre mondiale, soit déclaré matériel de propagande et qu’en conséquence, l’information véhiculée concernant la révolte des Arméniens ottomans et les mesures prises par l’Etat ottoman sont sans fondements et non fiables. » La lettre était signée par le Premier ministre, Recep Tayyit Erdogan, le chef du CHP, Deniz Bayakal, de la Salle des Commissions du Parlement turc, et fut envoyée aux destinataires.

Les suites ne furent toutefois pas divulguées, car tous les journaux qui avaient accueilli cette campagne par de gros titres (excepté Zaman) – « Venger 90 ans », « Agression internationale contre le Livre Bleu » et « Combattre le génocide » – n’éprouvèrent pas le besoin de signaler la réponse qui fut donnée. Les réclamations avancées dans cette lettre furent débattues au sein du Groupe en charge des droits de l’homme au Parlement britannique et reçurent une réponse dans une lettre signée par 23 parlementaires britanniques. La réponse débute par cette déclaration : « La thèse centrale du Livre Bleu est l’argument selon lequel, à partir de 1915, les Arméniens furent soumis à une politique d’extermination en masse dans l’empire ottoman » et, après avoir expliqué pourquoi le Livre Bleu est un document fiable, invite les parlementaires turcs à une table ronde avec des chercheurs universitaires, exprimant l’espoir qu’à l’issue de ce travail une déclaration conjointe sur ces faits historiques puisse en résulter. A la lumière de cette réponse, le document finit par appeler au retrait de la lettre envoyée au Parlement britannique. Naturellement, nos représentants, convaincus de leur thèse, ne se virent aucunement obligés d’accepter cette invitation à une table ronde.

Le mythe du « couteau dans le dos »

Un colloque organisé par un groupe de chercheurs, le 25 mai 2006, intitulé « Les Arméniens ottomans lors de l’effondrement de l’empire : responsabilité scientifique et questions de démocratie », fut annulé, lorsque le ministre de la Justice, Cemil Cicek, présenta les organisateurs comme « nous plantant un couteau dans le dos ». Ce faisant, la partialité des appels du type « laisser le sujet aux historiens » était démontrée.

Il y a une similitude entre l’opprobre jeté sur les intellectuels par ce ministre et l’opprobre jeté sur les marxistes et les politiciens juifs, s’agissant de la défaite de l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale. Durant la période qui suivit le traité de Versailles en 1919, ces derniers furent qualifiés d’ « ennemis intérieurs » et le « mythe du couteau dans le dos » [Dochstosslegende] fut créé. De fait, dans l’histoire officielle turque, ce terme est fréquemment utilisé, ainsi dans la phrase « Les Arabes nous attaquèrent dans le dos » pour présenter les nationalistes arabes qui s’étaient joints aux Britanniques durant la Première Guerre mondiale dans leur lutte pour l’indépendance, bien que la façon avec laquelle il était utilisé par le ministre de la Justice était si emplie de haine qu’elle faisait froid dans le dos à beaucoup de gens. Puis, des expressions similaires furent fréquemment usitées pour présenter ceux qui disent que « la Turquie doit faire face à l’histoire », ceux qui veulent promouvoir des relations avec l’Union Européenne et ceux qui demandent une conformité avec les normes internationales. En particulier, le « fait de débattre des allégations de génocide arménien » par les intellectuels sans citer les exemples de crimes commis par la France en Algérie, les Etats-Unis au Vietnam, en Afghanistan et en Irak, et l’Italie en Afrique, constituaient des raisons suffisantes pour qu’ils soient qualifiés d’ « ennemis de la patrie et de la nation ».

Les Arméniens, « l’autre absolu » des Turcs

Que signifie tout ceci ? Nous savons que les processus de « souvenir » et d’ « oubli » jouent un rôle important dans la formation d’une identité nationale. L’identité turque a ceci de particulier qu’elle n’est capable d’exister qu’en niant les événements de 1915-17. Chacun sait que l’empire ottoman, présent sur trois continents, entra, lors de ses 150 dernières années, dans une période de déclin. Des guerres incessantes, des défaites et un grand nombre de pertes humaines suscitèrent de graves inquiétudes quant au devenir de l’empire.

Durant cette période où chaque tentative se soldait par un échec, l’élite dirigeante fut incline à tenir pour responsables les puissances impérialistes et les « minorités » qui collaboraient avec elles. A cette époque, la classe gouvernante de l’empire se voyait comme rejetée du discours historique développé par l’Occident, devenant « un zéro » et faisant face à la destruction totale de l’empire. Persuadés que cette situation avait pour seule origine la traîtrise des nations, ils espéraient pouvoir trouver quelque mesure de consolation.

L’exemple du Phoenix d’émeraude

Les responsables, qui, durant la période de Libération nationale, se sentirent affranchis de la pression de l’opinion publique internationale, firent en sorte d’achever leur tâche à moitié accomplie. Alliés aux Kurdes, considérés comme étant « moins autres » car partageant une même religion islamique, les nationalistes turcs kémalistes expulsèrent les rescapés du « véritable autre », les chrétiens arméniens et grecs vers les régions lointaines d’Anatolie, puis passèrent un accord avec les Kurdes. Le caractère extrêmement sanguinaire de cette action contribua à favoriser l’éradication de la mémoire collective de ce qui fut fait aux Arméniens. (Ce qui fut fait aux Grecs acquit presque une légitimité, du fait des erreurs commises par la Grèce.) Durant cette période, non seulement les élites kémalistes qui étaient liées sur le plan organisationnel ou idéologique aux Unionistes, mais aussi tous ceux qui avaient pillé les biens des déportés arméniens, adoptèrent ou devinrent les parents adoptifs d’enfants arméniens, les notables ou gens du peuple locaux qui avaient ajouté des jeunes filles arméniennes à leurs harems, la bourgeoisie commerciale dont le capital se constitua à partir des richesses confisquées aux Arméniens, les artisans pour qui un marché se créa dans les territoires vidés des Arméniens, tous eurent besoin de faire le ménage dans leur mémoire. Il en résulta un consensus au sein des différents segments de la société : en premier lieu, oublier ce qui avait été fait aux Arméniens et donc les oublier.
Les dirigeants de la nouvelle république ordonnèrent de créer une identité turque, tentèrent de se différencier du passé ottoman qui représentait le « passé », la « superstition » et l’ « Orient » et, présentant les anciens sujets ottomans comme « cosmopolites », « métissés » et « obscurs », ils lancèrent une initiative visant à se libérer de l’identité ottomane afin de créer une « communauté de citoyens » qui fût « ethniquement pure » et, dans leur vision, « laïque ». Lors de cette période de construction nationale, l’identité arménienne devint l’ « autre » parfait pour les nationalistes comme pour la gauche, pour les religieux comme pour les laïcs, pour les intellectuels comme pour les gens ordinaires, comme étant un peuple « barbare » et « terroriste », des non musulmans fanatiquement religieux et une communauté en diaspora enracinée sur la scène internationale.

« L’ennemi intérieur » plus dangereux que l’ennemi extérieur

Durant cette période d’ « altérité », l’attribution du slogan « ennemi intérieur » aux Arméniens nécessitait naturellement un « ennemi extérieur ». Or, dans l’esprit du nationalisme turc, l’entité définie en tant qu’ « ennemi intérieur » était considérée comme un élément insidieux, corrodant la structure sociale et, comparée à l’ « ennemi extérieur » relativement visible, vue comme beaucoup plus dangereuse. En particulier si cet ennemi résultait d’un grand nombre d’éléments constituant l’ « autre », par rapport à l’identité turque musulmane. En conséquence, la lutte contre les Arméniens continua de plus belle. Le succès du projet de neutraliser les Arméniens en tant qu’ « autre » de la collectivité et de l’opinion mondiale, dépendait de la collaboration étroite de l’Etat et de la société. Cette collaboration était garantie en grande partie par une politique dictatoriale.

Finalement, la population en vint à se persuader qu’il était de son devoir d’accepter le discours historique que l’Etat lui imposait. Durant cette période, l’Etat devint un instrument visant à former une idéologie et aussi la garantir. Afin de rendre ce rôle de garant rapidement acceptable, il était nécessaire pour l’Etat de souligner les dangers « menaçant la société ». A cet égard, des théories de complot contre l’Etat – telles que « la ressuscitation de Sèvres », « la création du Pont », « le retour de Byzance dans le district de Fener » et « l’achat de terres par Israël dans la zone du Projet Anatolie du Sud-est (GAP) » – furent mises en avant. Parallèlement, l’idée que la diaspora arménienne, avec sa stratégie des 3R (reconnaissance du génocide, restitution des biens et des terres, et enfin la réconciliation), ravivât les plans des puissances impérialistes visant à diviser la Turquie.

La crainte de rendre les biens confisqués

Tentative fut faite de convaincre la population qu’ « un peuple qui, quatre-vingt-dix ans auparavant, fut capable de briser un immense empire, compte tenu des relations actuelles entre les nations, pourrait à coup sûr briser la Turquie qui est petite ». Toutefois, la véritable inquiétude n’est pas la dislocation du pays ou le fait que les Turcs soient qualifiés de « génocidaires ». Il s’agit de la crainte des demandes de restitution ou de compensations au titre des biens confisqués des Arméniens déportés. Indices révélant que telle est la raison de cette peur, la stricte interdiction qui frappe l’accès aux archives relatives aux actes de propriété datant de l’époque ottomane, ainsi que les critiques et l’obstruction déployées lors de la mise en œuvre de la Loi sur les fondations de février 2008.

De fait, nous aurions pu continuer à vivre cette situation spirituelle malsaine, sans la persévérance des Arméniens et ce 20ème siècle devenu une ère d’excuses de la part des individus et des Etats, des entreprises commerciales et des organisations religieuses, pour des fautes politiques, économiques, culturelles et sociales. De nos jours, faire face à l’Histoire est quasiment devenu une « norme morale ». Même s’il existe quelques exceptions et des cas problématiques, cette approche, qui peut être résumée par « des sociétés qui ne font pas face à leur histoire n’ont pas le droit d’appartenir à la communauté internationale », peut contribuer à mettre un terme à la déchirure schizophrénique créée dans la société turque en 1915. A cet égard, « s’ouvrir à l’Arménie » semble très important. A condition que cette ouverture soit en accord avec les normes universelles de la jurisprudence et de l’éthique.

Publié dans Taraf, le 06.09.2009.

Source : http://www.reporter.am/index.cfm?furl=/go/article/2009-09-17-from-opening-to-armenia-to-the-opening-of-the-memory&pg=1

Traduit du turc en anglais par Arutun Maranci.

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