Ecrittératures

25 août 2009

Missak, de Didier Daeninckx

Missak

Dans la série des livres que les Arméniens devraient s’empresser d’acheter pour le lire, l’offrir ou le récompenser, voici Missak, de Didier Daeninckx, tout chaud sorti du four aux éditions Perrin. Ce docuroman – c’est-à-dire ni document à proprement parler, ni roman à part entière, mais document déguisé en roman – s’appuie sur du fait, du vrai,  du certifié historique,  du fouillé sérieux entrelardé ici ou là d’éléments réels destinés à recréer le contexte des années cinquante à travers les films qu’on passait en salle, les crues de la Seine de l’hiver 1955, les bandes de jeunes aux idéaux piteusement hédonistiques et maints autres détails propices à réveiller une atmosphère. « Toute une époque… », comme dirait le Bernard Blier des tontons flingueurs. Le lecteur voudra donc bien me pardonner si je fais la part belle à l’Histoire aux dépens de l’art, celle-là primant sur celui-ci, probablement au grand bonheur de nos jurys annuels qui ont l’habitude d’honorer le passé mis en livre plutôt que ce phénomène trop improbable qu’est la chose esthétique. En ce sens, Didier Daeninckx ne pouvait pas adopter un autre style que celui d’un langage immédiatement accessible, qui passe sans détour de bouche à oreille, démocratique et quasi prolétarien, bien qu’on puisse faire du beau avec du simple comme le prouve Louis Aragon avec le fameux poème à Mélinée qui éclaire ce roman de temps à autre.

Marie-toi, sois heureuse et pense à moi souvent

Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses

Quand tout sera fini plus tard en Erevan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline

Que la nature est belle et que le cœur me fend

La justice viendra sur nos pas triomphants

Ma Mélinée, ô mon amour, mon orpheline.

Loin de moi l’idée de reprocher quoi que ce soit à Didier Daeninckx dont le livre ressemble à une véritable enquête policière portant sur un des moments clés de la résistance en France. Mais d’aucuns vont sûrement regretter que la rencontre avec le responsable de la bibliothèque Nubar dans ces années-là n’ait pas été l’occasion de le nommer, en l’occurrence Aram Andonian, un témoin de première main de ce génocide dont est issu Missak Manouchian. Ou que l’allusion à la garance ait passé sous silence le nom de Hohvannès Altounian dit Jean Alten. Que le grand poète national arménien Issahakian soit devenu Issakarian. Dommage aussi que la lettre de Manouchian à Mélinée datée du 21 février 1944 ne soit pas restituée dans son orthographe défectueuse ( voir Lettre de Manouchian à sa femme Mélinée ). C’eût été une manière de montrer que ces étrangers qui se sont battus contre l’ennemi allemand, s’ils ne maîtrisaient pas l’orthographe comme bien des Français de souche, avaient une conscience de la liberté qui impliquait le sacrifice absolu de leur personne.

Quelques jours avant l’inauguration d’une rue au nom du groupe Manouchian, Louis Dragère,  journaliste à L’Humanité, doit abandonner son enquête sur les bandes de jeunes organisées pour répondre à un ordre du parti communiste soucieux d’en savoir plus sur ces FTP-MOI qui auront été fusillés le 22 janvier 1944. Dragère a en mémoire la lettre écrite à Mélinée par son mari Missak, la veille de son exécution, lue deux ans plus tôt par Gérard Philippe. Cette lettre servira de point de départ à une enquête aux multiples rebondissements où l’anecdote se mêle à la grande histoire, où le sordide côtoie le combat pour l’idéal.  Dès lors Didier Daeninckx va construire son livre selon la technique de l’épluchage d’oignon, à savoir couche par couche, d’une découverte à une autre,  pour atteindre la personne qui aura « lâché » les noms et permis aux Brigades spéciales d’arrêter tout le groupe . Pour autant, plus Dragère avance, plus il est dans la confusion, les questions que se pose l’intrigué devenant le moteur de l’intrigue par la reconstitution, à distance dans le temps, des histoires clandestines ayant présidé à l’exécution de ces étrangers idéalistes qui en savaient trop sur le mépris et l’oppression.

Nul doute que ce livre réjouira les admirateurs de Missak Manouchian. Il le montre vivant. Athlète, poète, engagé dans la cause sociale, courant de ville en ville pour y faire des discours, homme sans travail mais non désœuvré, jamais à cours d’une révolte. Mais surtout Missak amoureux de Mélinée, tellement que celle-ci s’effraie d’une tête qu’elle juge débordante. Ou Missak fidèle en amitié jusqu’à l’aveuglement. Dans la lettre à Armène, sœur de Mélinée, écrite  juste après son ultime message, il mentionne un personnage trouble, son bras droit, qui aurait fui l’Arménie soviétique avant d’être recueilli par des amis trotskistes, Arménak Manoukian. Manouchian sait bien qu’il a été trahi mais veut mettre Manoukian à l’abri de tout soupçon : « Il faut penser aussi à la mémoire de Manoukian qui meurt aussi avec moi ».

Au fur et à mesure de l’enquête, le livre devient une galerie de portraits, des plus vifs aux plus ordinaires. Louis Aragon dans son moulin de Saint-Arnoult, André Vieuguet, secrétaire de Jacques Duclos,  Gabriel Vartarian qui évoquera les tribulations de Missak depuis Adiyaman, Stepan Hampartsoumian racontant l’histoire des émigrants vers l’Arménie soviétique,  Misha et Knar Aznavourian, les parents de qui l’on sait… À ce propos, Missak ayant dit de ce dernier en pleine ascension qu’il « sera l’honneur du peuple arménien, et une gloire pour la France», l’intéressé répondra à juste raison : «  C’est surtout lui qui est l’honneur du peuple arménien et la gloire de la France »… L’histoire jugera… Cette histoire que Dragère va rencontrer en la personne de Charles Tillon, dont l’idéalisme antifasciste n’aura pas l’heur de plaire au parti, alors soucieux de respecter le pacte germano-soviétique pour ne pas froisser le Petit père des peuples.

On voit par là que ce livre est une occasion de rendre hommage à ces hommes qui n’ont pas cédé sur leurs idéaux. L’un d’eux, Henri Krasucki, alias « Bertrand », permanent à la Fédération CGT, échappé des camps, est l’un des hommes clés de la résistance. Malheureusement, c’est dans ses rangs que se trouvera le maillon faible de la clandestinité, une certaine Katia, dont le nom aura été soufflé à Dragère par Charles Tillon. Celle qui aura trahi et aura jeté le groupe Manouchian dans les mains de ces Français qui auront livré d’autres Français à l’ennemi. Dans cette course à la vérité, Dragère-Daeninckx ne nous épargne rien, ni le nom de celui qui aura torturé Manouchian, ni la manière qu’il aura utilisée pour le faire.

À lire donc, et peut-être à confronter au film de Robert Guédiguian : « L’armée du crime ».

Lire également : «  »L’armée du crime » de Robert Guédiguian ou la légende au mépris de l’histoire ». Article du Monde du 15-16 novembre 3009

MISSAK de Didier Daeninckx, Editions Perrin, 2009. Prix : 16,90 euros

manouchian

Voir également trois photos inédites de l’exécution du groupe Manouchian : cliquer ICI

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