Ecrittératures

28 août 2021

Une histoire de damier arménien.

 

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Un jour, dans un café arménien du quartier arménien de Toronto entre un Noir. Il s’approche du juke-box, sort une pièce de sa poche, l’introduit dans la fente et appuie sur un bouton. Aussitôt, le café se met à résonner du chant bien connu des Arméniens : Grounk, dédié à la grue cendrée. Les clients arméniens esquissent un sourire moqueur à l’idée que le Noir s’est trompé de bouton. Le disque terminé, le Noir retire une autre pièce de sa poche, l’introduit dans la fente, appuie sur un bouton. Et aussitôt, pour la seconde fois, le café se met à résonner du chant bien connu des Arméniens, etc. Cette fois, intrigués les clients arméniens se lèvent et viennent entourer le Noir qui par deux fois, etc. « Il vous plaît ce chant-là ? lui demande le patron du café. Et pourquoi ? Racontez un peu. » Le Noir les regarde, perplexe, et leur répond : « Vorohedev, yéss Hay ém. » (Mais parce que je suis arménien ! )  Et le voilà qui raconte son  histoire de long en large devant les yeux écarquillés des clients arméniens du café arménien de ce quartier arménien de Toronto, disant qu’il travaille comme  haut fonctionnaire  au Pays-Bas. Puis avisant le patron,  il continue : « D’ailleurs, si vous passez par Amsterdam, je vous invite à me rendre visite. » Des mois s’écoulent, quand le patron du café arménien du quartier arménien de Toronto se trouvant à Amsterdam avec son épouse sonne à la porte du Noir haut fonctionnaire. Ils sont accueillis par une magnifique femme blonde, deux garçons métis et lui-même. Ils passent une agréable soirée. Les deux Canadiens prennent congé, et tandis qu’ils s’éloignent, la porte n’étant pas encore fermée, ils entendent la femme blonde de l’Arménien noir lui dire, étonnée : «  Mais tu ne m’avais jamais dit qu’il y avait des Arméniens blancs ? »

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Cette histoire vraie est un effet de la grande Histoire, quand des Arméniens établirent les premiers contacts avec l’Ethiopie au Moyen-Age, et surtout quand ils s’y installèrent après le génocide de 1915, grâce à la protection du Roi des Rois Haïlé Sélassié. Elle ne dit pas que les enfants métis parlaient l’arménien ni que l’épouse blanche, en vacances en Ethiopie chez ses beaux-parents, n’ayant de contacts qu’avec des Arméniens noirs, n’était pas en mesure de penser qu’il existât d’autres types d’Arméniens. L’histoire ne va pas plus loin, mais on n’ose pas imaginer ce qu’elle aurait donné si l’épisode du café s’était passé en Arménie.

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P.S. Le récit de cet Arménien noir, rapporté par Serge Avédikian, Arménien blanc, vous a été raconté par Denis Donikian, Arménien gris.

25 novembre 2009

Histoires autour du petit soldat Mustafa Dogan

Collage d.donikian : Hymne à Laya.

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par Denis Donikian

Fin des années 60, université d’Erevan, mes premiers mois comme étudiant invité.  Notre professeure de russe nous propose une rédaction et nous impose de vanter les mérites de Vladimir Oulianovitch Lénine. Impossible. Je ne peux pas. J’ai lu Soljenitsyne et je ne peux pas. La dame se fâche. Me prend dans le couloir. « On veut faire la révolution ? C’est ça ? » Je lui explique que je ne peux pas. Elle me réplique qu’elle risque de gros ennuis. Finalement, je cède. Mais pas tant que ça. Lénine n’apparaîtra jamais sous ma plume, seulement nommé : Vladmir Oulianovitch. La professeure est sauve, ma conscience aussi. En ce temps-là, c’était l’Union soviétique et l’idéologie infusait ses slogans dans les moindres replis de l’existence.

Le 12 novembre dernier,  dans une école de France,  le collège Jacques-Marquette de Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle), un professeur propose à ses élèves d’écrire sur la Première Guerre mondiale. Parmi eux, cinq jeunes originaires de Turquie d’une quinzaine d’années. L’un d’eux, Mustafa Dogan, se refuse au devoir d’écrire qu’il y eut un génocide des Arméniens sous l’Empire Ottoman. Pire que ça : il écrit sur sa copie « Les Arméniens n’ont pas subi de génocide. Mais s’il y a eu un génocide, ça veut dire qu’ils l’ont mérité ». Par la suite, il aurait regretté publiquement la seconde partie de sa note de protestation.  Trop tard. Les médias turcs s’étaient déjà emparés de l’affaire. Les Arméniens se déchaînent, à juste raison. Quel peuple mérite d’être génocidé ? Et au nom de quels critères déterminés par quel autre peuple ? Tous en conviendront. Mustafa Dogan n’est pas Mustafa Dogan, mais une conscience forgée de toute pièce par plus haut et plus fort que lui. Son père d’abord, lui-même pur produit d’une propagande efficace. En Turquie, l’idéologie nationaliste infuse sa haine anti-arménienne dans les moindres replis de l’existence, ou presque.

Oui, presque. Car dans le même temps, en Turquie même, des Arméniens étaient venus donner une pièce ayant pour sujet central… le génocide des Arméniens sous l’Empire Ottoman. Gérard Torikian comme auteur et acteur, Serge Avédikian comme metteur en scène. Mais… Et l’article 301, qui condamne toute allusion au génocide ? Et quoi ? Pas de censure ? Pas de condamnation ? Probablement, des Turcs se sont déchaînés sur la toile. Et même dans la salle à Istanbul où les représentations ont eu lieu. «  Mais que venez-vous faire chez nous ? Nous donner une leçon ? » Réplique : «  Mais chez vous, c’est aussi chez nous … »

Ces faits conduisent à se poser plusieurs types de question. La première, et pas des moindres, serait de savoir quelle est la nature d’une conscience morale authentique. De comprendre comment elle se forme ou comment on la forge. Dans quelles mesures une conscience collective peut se substituer à une conscience personnelle, sachant que la première nous transforme en instrument, la seconde en sujet. «  Penser, c’est dire non », disait Alain. Mais quel est ce non qui semble faire de Mustafa Dogan un jeune homme assez mûr pour penser par lui-même sur une « affaire » aussi grave qu’un génocide et qui le dépasse ? Son attitude incarne ni plus ni moins la confrontation entre une éducation idéologique et une éducation fondée sur les principes des lumières. C’est une victime. Et à ce titre, plus à plaindre qu’à blâmer. La  mesure d’exclusion-inclusion (par laquelle l’élève aura à travailler hors de la classe, encadré par des enseignants, sur la notion de génocide et de mérite, pendant deux jours)  prise par le principal, si justifiée qu’elle pourrait paraître, a transformé Mustafa Dogan en «  martyr ». Que pouvait faire d’autre, ce principal ? Laisser contester l’incontestable ? Permettre qu’on bafoue la dignité des déportés de 1915 et la douleur de leurs survivants ? Ou répondre à la bêtise par la pédagogie ? Pas facile.

L’autre interrogation porte sur la liberté d’expression. Dans l’exemple qui nous occupe, il n’est pas interdit d’affirmer que tous les Arméniens sont favorables à la liberté de penser en France. Sauf dans le cas où le génocide de 1915 serait récusé comme fait. Mais que devient la liberté d’expression si elle n’est pas absolue, si elle est amputée de son essence même ? Ces mêmes Arméniens, partisans d’une liberté d’expression relative en France s’empressent de réclamer une liberté d’expression absolue en Turquie. Et de condamner cette même Turquie «idéologique » où sévit l’article 301 et où tout de même des Arméniens ont pu jouer une pièce portant sur le génocide. C’est à n’y rien comprendre.

Reste à savoir si l’on peut tout dire et tout accepter au nom de cette sacro-sainte liberté de penser ? Des journalistes turcs se sont empressés de brandir ce principe pour montrer que la France était en contradiction avec ses propres valeurs. Mais sans se soucier des hypocrisies de la loi turque, sinon d’une mentalité habituée à dénoncer chez les autres des pratiques dont elle use abondamment. C’est que la faiblesse d’une démocratie peut venir de ses principes mêmes. Les faussaires ont vite fait de trouver le défaut dans sa cuirasse pour faire avancer leurs pions. Pour autant faut-il nécessairement combattre les menteurs  en leur opposant des arguments que leur mauvaise foi ne sera jamais à même de reconnaître ? Le mensonge se ridiculise de lui-même pourvu que, de son côté, la vérité déploie librement et sereinement ses arguments. Il faut laisser aux imbéciles leur imbécillité et éviter à la raison d’empoisonner sa propre liberté en tenant compte de leurs arguments.

Récemment, la fiche 37 de la Petite encyclopédie du génocide arménien, intitulée, Les femmes et les enfants de Yozgat, a fait l’objet du commentaire suivant de la part d’un certain ahhhhaaaa : « Je connais bien Yozgat est ses habitants, tout cela n est que foutaise et legende. il n y a pas eu un genocide me dise t il mais bien un massacre suite à l’ insurrection des armeniens qui souhaitaient porté mains forte au russe. Le traitre merite toujours sont chatiment [sic]. » J’ai assez vite reconnu qu’il me fallait le porter à la connaissance des lecteurs, mais accompagné de la réplique suivante : «  Au nom de la liberté d’expression, nous avons décidé d’afficher le commentaire du courageux ahhhhaaaa, domicilié à Amsterdam. Ce commentaire en dit long sur l’autonomie intellectuelle de son auteur et ne modifie en rien les faits historiques incriminés dans cette fiche. Au contraire… » La pauvreté des arguments négationnistes, toujours les mêmes, qui puent à plein nez une propagande simpliste, ne peut prétendre rivaliser avec l’abondance des faits.

Cet incident démontre, pour le moins, que les convictions sont différentes selon qu’on se trouve d’un côté ou de l’autre d’une ligne de fracture. Mais il faut bien que la vérité soit d’un côté sans être de l’autre. Tout l’effort des survivants du génocide consiste à faire passer cette vérité de l’autre côté de ce mur, dans les consciences négationnistes. Mais en même temps, tout l’effort des négationnistes est d’envahir le champ historique des événements de 1915 par leurs convictions propres, au mieux de leurs intérêts politiques.

Il est temps à présent d’avoir recours à Noam Chomsky, linguiste de renom, mais aussi penseur dissident qui n’épargne pas ses critiques à l’égard des démocraties installées. Avec Hermann, il a montré dans un livre datant de 1988, La Fabrication du consentement, comment les grands médias contribuent à asseoir l’ordre établi. En d’autres termes, ils participeraient d’une idéologie qui ne dirait pas son nom et dont le but serait de permettre aux gouvernants qu’ils obtiennent l’assentiment des gouvernés. C’est dire aussi que les démocraties qui s’affichent comme libérales, mais se comportent comme idéologiques, n’ont aucune leçon à donner à ces démocraties en proie à une propagande dure, faite pour embrigader la pensée des citoyens. Il faut donc une forte dose de subtilité intellectuelle pour déceler chez soi les manquements politiques qui empêchent les citoyens d’accéder à une conscience personnelle. Ce préambule formulé, chacun comprendra que dans cette affaire de liberté d’expression, aucune démocratie ne peut se prétendre être plus respectueuse qu’une autre. C’est ainsi que Chomsky en est arrivé un jour à défendre Robert Faurisson, cet ancien professeur de littérature à l’université de Lyon,  qui fut suspendu pour avoir nié l’existence des chambres à gaz pendant la Seconde Guerre mondiale. Présent parmi les signataires d’une pétition pour défendre la liberté d’expression, Chomsky fut sommé de s’expliquer. Il le fit dans un opuscule où il montra qu’on peut être en faveur du droit qui permet à la personne de s’exprimer sans pour autant partager ses opinions. (En l’occurrence, Chomsky a expressément affirmé qu’il tenait les thèses de Faurisson pour ridicules). Ce texte fut publié à l’insu de Chomsky en introduction à un mémoire destiné à défendre Faurisson. Matériellement, il ne put être retiré malgré la volonté de son auteur. Et dès lors, l’opinion française ne manqua pas de l’assimiler à un défenseur des thèses négationnistes. Malgré les attaques de Pierre Vidal-Naquet, Chomsky sortira tout de même de cette polémique comme celui qui tiendra la liberté d’expression pour plus importante que n’importe quelle interprétation de la vérité factuelle.

En se battant pour la reconnaissance du génocide de 1915, les militants arméniens assimilent à leur insu leur action à une fabrication du consentement. Cette machine à nier toute négation du génocide devient une machine à nier toute liberté d’expression. Et c’est en quoi, l’idéal qui anime la reconnaissance peut à tout moment tourner au vinaigre de la plus infecte idéologie.

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VOIR le REPORTAGE  FRANCE 24 sur  Le concert arménien et le proverbe turc ( en seconde partie, à 5 h 30 du début de l’émission)

20 novembre 2009

De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace…

par Denis Donikian

 

Dans leur lutte pour la reconnaissance du génocide de 1915, les Arméniens se comportent parfois comme des individus qui parlent d’égal à égal avec l’Etat turc. Et comme ils oublient qu’ils ne sont que des individus, leurs paroles restent inaudibles. Inaudibles par l’État turc et inaudibles par les Turcs eux-mêmes. Mais également inaudibles par l’État arménien. Et comme ils raisonnent par cris, leurs cris résonnent dans la chambre d’échos qu’ils ont eux-mêmes créée. Des cris qui donnent toute la dimension de leur tragédie. C’est une pièce de théâtre qui se joue à huis-clos, un monde étanche d’une humanité en désir de justice, plongée dans l’obscurité.

Il en est d’autres qui ont conscience de n’être que des individus. Et qu’à ce titre, la meilleure façon de se faire entendre est de s’adresser à d’autres individus. Des individus arméniens parlant à des individus turcs, en somme.  De quoi ? De la manière indigne dont sont morts d’autres individus et de la manière indigne dont chaque Turc pris individuellement a été trompé sur son histoire pendant plus de 90 ans.

Pas facile. Car la réalité d’une confrontation interindividuelle n’est jamais sans risque. Surtout quand il s’agit d’un sujet où chacun peut se sentir agressé. A moins de créer les conditions pour qu’une forme d’humanité transcende les individus.

Les représentations qu’ont données Serge Avédikian, comme metteur en scène, et Gérard Torikian, comme comédien, à Dyarbékir et à Istanbul,  furent de cet ordre. Voilà un metteur en scène qui a présenté à des Turcs le génocide des Arméniens en tant que metteur en scène. Et un comédien qui l’a fait en tant que comédien ( Gérard Torikian étant le co-auteur de la pièce  avec Isabelle Guiart,  ainsi que le compositeur des intermèdes musicaux qui émaillent le texte). Autrement dit, chacun avec ses moyens, a dit ce qu’il fallait dire du génocide là où il fallait le dire pour qu’il soit entendu.

Il faut rappeler que cette pièce,  Le concert arménien et le proverbe turc, ne fait guère dans la dentelle. Elle évoque ce qui constitue le fonds de la mémoire arménienne depuis des décennies, elle le montre par des images connues de tous, et le démontre par des arguments aussi dogmatiques que peuvent l’être les faits historiques.

Inutile de dire que cette audacieuse intrusion du génocide sur la scène turque fera date. Ceux qui l’auront vue ne pourront pas en sortir indemnes, si tant est qu’ils aient l’œil ouvert et l’esprit averti.

À chacun de tirer les leçons de cet acte de bravoure. Mais depuis peu les actions de ce genre se multiplient car une part de plus en plus importante de la société turque est en attente de vérité. Même si la coquille avec laquelle la propagande a enveloppé les cerveaux est dure à percer. Film de Serge Avédikian tourné et présenté en Turquie,  Nous avons bu la même eau. Cycle de conférences de Marc Nichanian à Istanbul. Pièce de Gérard Torikian et Isabelle Guiart jouée à Dyarbékir et Istanbul, etc. Sans compter, le travail considérable accompli autour du journal Agos et par les Amis de Hrant Dink, turcs et arméniens.

L’une de ces leçons est que la société civile turque est plus perméable à l’argument génocidaire que l’État qui fait la sourde oreille. C’est à se demander si ce n’est pas la vraie cible que les Arméniens devraient se donner pour faire reconnaître le génocide.

Novembre 2009

14 novembre 2009

Le génocide arménien sur la scène turque

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Dernières nouvelles du Concert arménien et du proverbe turc, joué par Gérard Torikian et mis en scène par Serge Avédikian à Dyabékir.

Article de Guillaume Perrier. LE GENOCIDE ARMENIEN SUR LA SCENE TURQUE.

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Photographies exclusives de la représentation donnée à Dyarbékir avec kotchari final.

Copyright : SIBIL CEKMEN

29 octobre 2009

Entretien avec Gérard Torikian

A l’occasion de la représentation prochaine de sa pièce en Turquie, Le concert arménien ou le proverbe turc, (Voir l’annonce) Ecrittératures s’est entretenu avec Gérard Torikian:

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Ecrittératures : Comment a été mise en place cette représentation de ta pièce en Turquie et grâce à qui ?

Gérard Torikian : Le désir de porter le spectacle en Turquie, et en Arménie, remonte à sa conception. C’est en le jouant au festival d’Avignon il y a 3 ans, que ce désir a vraiment commencé à prendre forme. Un spectateur anonyme, de nationalité turque, assiste à l’une des représentations de la pièce, à l’issue de laquelle il me demande si je serais prêt à aller le représenter en Turquie. Il ajoute qu’il serait très honoré d’être l’artisan de cette tournée. Un an plus tard, je me retrouve à communiquer avec des intellectuels et des artistes turcs, qui accueillent cette perspective avec beaucoup d’enthousiasme et de chaleur. Aussi, la rencontre « physique » avec ces interlocuteurs s’impose d’elle-même, et me voici en partance pour Istanbul avec mon ami Serge Avedikian. Là, à travers toutes mes rencontres, je découvre auprès de ces hommes et de ces femmes, une implication artistique, et politique aussi, absolument extraordinaires. Parmi tous ces contacts, un homme remarquable qui allait devenir le co-producteur turc de la tournée du spectacle, Osman Kavala (Anadolu Kültür).

Ecrittératures :  Pourquoi en Turquie et pas en Arménie ?

Gérard Torikian : Ah… Il se trouve que le spectacle a été invité en Arménie, dans le cadre du festival « High Fest », c’était en Octobre 2007. En recevant cette invitation, j’étais très heureux bien sûr, car comme je l’ai dit tout à l’heure, j’étais convaincu que la vocation du spectacle ne serait remplie qu’une fois celui-ci représenté et en Arménie et en Turquie. En deux mots, et pour être franc, j’ai eu le sentiment que cette « invitation » n’était que de pure forme. Autrement dit, tout m’a paru compliqué, voire même démobilisant, décourageant, tant dans la communication avec les instances organisatrices que dans l’esprit qui l’animait. Sans pour autant attendre de me voir dérouler un tapis rouge à mon arrivée, j’ai réalisé petit à petit que je devrais tout prendre en charge moi-même, et prendre le risque, ce que j’ai fini par refuser, de représenter le spectacle dans de mauvaises conditions. J’ai fini par me dire que la chose se serait peut-être passé différemment si le propos du spectacle avait traité de botanique…

Ecrittératures :  Que représente pour toi cette prestation d’un point de vue symbolique ?

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Gérard Torikian : Il y aurait bien des choses à dire à ce sujet. C’est un acte fort, à titre personnel bien sûr, mais aussi à titre collectif. La chose essentielle à mes yeux réside dans sa dimension artistique, même si d’autres implications l’entourent inévitablement. Ma démarche artistique, et personnelle aussi, est disons pacifiante… pacificationnelle… pacifique. Que ce spectacle, co-écrit par un Français d’origine arménienne et une Française de pure souche, mis en scène par un Français né en Arménie, traduit en turc pour les besoins des représentations à Diyarbakir et à Istanbul, soit « offert » à un public turc en Turquie, voilà pour moi la symbolique la plus forte, à savoir celle de pouvoir donner à entendre et à voir haut et fort la multitude d' »amnésies », d’ignorances et de secrets bien gardés, poisons de la conscience et du corps de tout être humain.

Ecrittératures : Comment définir cette pièce somme toute très hybride, qui échappe en tout cas aux canons traditionnels et qui ne peut être jouée que par toi, ne serait-ce que pour les morceaux de piano ?

Gérard Torikian : Cette pièce est pour moi une sorte de sésame. Elle suscite l’interrogation, la mise en distance vis-à-vis de nous-mêmes. Elle réclame de moi, et à travers moi de tout un chacun, de sortir de nous-mêmes pour mieux être nous-mêmes. Elle impose la légèreté, la farce même, la nécessité de se traverser soi-même pour être en mesure de vivre l’intolérable héritage de l’Histoire. A l’inverse, elle peut n’ouvrir aucune porte en nous, surtout si nous n’avons pas la moindre idée de ce que peut être une porte et de l’endroit où elle se trouve en nous. Dans ce cas, la pièce n’est plus un sésame, mais un concombre ou une asperge.

Mon credo pourrait se résumer dans cette phrase : « Pour être en paix avec son passé, il faut apprendre à se jouer de lui en riant ». Pour ce qui est de l’impératif à ce que je sois seul à pouvoir la représenter, cela reste à voir… Il me semble que j’aimerais beaucoup la découvrir assis dans le public, mais je suis persuadé également que la richesse de cette expérience est intimement liée au fait que ce soit moi qui la serve.

Dans cette pièce génocide et volonté de dialogue semblent fortement imbriqués. Oublier, réparer, pardonner… ?Comment devenir sourd au chant des Sirènes ?

Le génocide perpétré contre les Arméniens par les Jeunes Turcs est une monstruosité du passé. De quel autre outil que le partage et le dialogue disposè-je au présent en tant qu’artiste ?

Comme il est dit par le personnage dans le spectacle, s’adressant à deux marionnettes, l’une arménienne, l’autre turque : « C’est quoi, votre problème, à tous les deux ? » Interloquées, l’une et l’autre ne peuvent faire autre chose que de rester campées sur la « tradition de loyauté » de leurs cultures respectives, interdisant totalement une transformation profonde de leurs comportements. Que faire d’autre que parler et écouter, avec bienveillance « si possible » ?

Parler et écouter pour apprendre de l’autre, de l’autre qui vit aujourd’hui dans le monde d’aujourd’hui, bien loin de ce drame du passé ? Or, si je me mets à douter de la parole de l’autre, que va-t-il se passer ? Je ne l’écouterai plus, je ne l’entendrai plus. A moi, le cortège infini des ombres d’une mémoire lointaine. A moi, le retour à la case départ de la haine.

Une dernière phrase du spectacle dans ce sens, dite par la défunte Mère du personnage  : « Tu pourris ta vie en la trempant jour après jour dans le jus de mort du passé, de sorte que tu continues l’oeuvre des criminels. Idiot ! »

Ecrittératures :  Qu’avez-vous fait, d’un point de vue technique, Serge Avédikian et toi-même, pour rendre cette pièce compréhensible par un non francophone ?

Gérard Torikian : Il serait préférable de poser la question à Serge en ce qui concerne son travail de metteur en scène du spectacle. Pour moi, j’évoquais tout à l’heure les notions d' »amnésies », d’ignorances et de secrets. Ces notions, chaque homme et chaque femme, quelle que soit leur nationalité, les portent en eux, quand bien même ils n’en ont pas conscience.

Une seconde notion, partagée, sinon par tous les peuples, en tout cas par bon nombre d’entre eux, voire partagée par des ethnies ou des régionalismes vivaces, est celle d’un drame du passé, de luttes fratricides, d’une tragédie de l’Histoire. Cette volonté d’ouverture a accompagné l’écriture de la pièce à chaque instant. Comme on dit, on n’est jamais autant universel qu’en évoquant ses spécificités culturelles et personnelles. Je n’ai jamais souhaité écrire ou jouer un spectacle communautariste, tout simplement parce qu’à mes yeux une telle démarche est tournée vers le passé et l’enfermement. L’un des témoignages les plus inattendus est certainement celui d’une jeune spectatrice française venue assister à l’une des premières représentations du spectacle. Elle me confie qu’elle a eu un peu de mal à « rentrer » dans le spectacle au début, et qu’à un moment donné, lui est revenu en mémoire un pan de son histoire vendéenne que lui avait livré son grand-père. Elle m’a simplement remercié pour avoir retrouvé cette partie d’elle-même.

Ecrittératures :  Attends-tu des répercussions concrètes de cette représentation ?

Gérard Torikian : Oui et non. Oui. Mon souhait le plus cher, en tant qu’artiste – j’ai déjà quelques idées à ce sujet – serait de créer en collaboration avec des artistes turcs, kurdes, et autres… Non, sans être gasconian, dans le sens où je ne n’attends rien d’autre de la tournée en Turquie que ce qu’elle va m’apporter dans le présent, les 12, 16 et 17 Novembre prochains.

Je m’en satisfais entièrement.

Ecrittératures :  Tu as récemment collé ta voix sur des  textes de Denis Donikian dans un CD intitulé Une Nôtre Arménie. Peux-tu dire pour quelles raisons tu t’es prêté à ce jeu de massacre ?

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Gérard Torikian : Je ne pourrai dévoiler certaines de ces raisons qu’à Denis Donikian « hors interview », car trop personnelles. Pour le reste, j’ai pris un plaisir immense à lire ses textes, tout simplement parce qu’ils me touchent énormément. Ce mélange d’apparente cruauté envers ses congénères, de plume sans complaisance aucune, sans la moindre concession, cachent l’exigence d’une relation d’amour à son « Peuple » comme à une « bien-aimée ». « Qui aime bien châtie bien ! » En ce qui le concerne, je lui préférerais la formule suivante : « Qui vénère bien massacre bien ! »

Denis Donikian : Ch…Ch… Chnor…Chnoraga… gaga..loutyoun Barone Gérard Torikian.

 

Site de Gérard Torikian : http://www.gerardtorikian.com/

30 mai 2009

Accords et désaccords avec Laurent Leylekian (1ère partie)

« L’espérance est un risque à courir » (Charles Péguy)

Au début du siècle dernier, dans une Smyrne encore multiethnique, un Arménien d’un certain parti frappe à la porte d’un certain notable lui-même arménien. «  Dernier avertissement, lui lance l’homme avec aplomb. Au 30 du mois, je viendrai retirer l’impôt que vous devez à la Cause. – Mais, réplique le notable, nous sommes en février, et le mois n’a pas trente jours. – Peu importe. Le parti l’a dit, donc c’est vrai. »

Les grandes causes élèvent les hommes, fussent-ils mal dégrossis. Encore faut-il que l’éthique de la vérité soit respectée. Le système éducatif de la Turquie a dévoyé sur des générations la formation de ses esprits. La cause qu’elle défendait étant réduite à l’étroitesse de la nation,  reposant sur le poison du mensonge. La France, grâce à son école obligatoire et son éducation de type laïque est censée donner à ses enfants l’usage de leur raison. Les Arméniens ont eu cette chance. Reste à savoir si tous ont réussi à la prendre. C’est que, d’un côté comme de l’autre, on est en droit de se demander si on peut être un grand raisonneur sans pour autant accéder à l’universalité de la raison.

Il faudrait ne pas être arménien pour ne pas souscrire aux propos de Laurent Leylekian tenus lors du débat d’Althen-les-Paluds le 9 mai 2009, dans une intervention intitulée  « Société civile et intellectuels turcs au service du négationnisme d’État » (reproduite sur le site du journal France-Arménie ). Rien que nous ne répétons, à juste titre, depuis cinquante ans et plus. À cette nuance près, que ce genre  de discours doit aujourd’hui tenir compte de la nouvelle donne ouverte par des intellectuels turcs  de Turquie sur la question arménienne, qu’ils s’appellent Ragib Zarakolu, Ayse Günaysu,et j’en passe qui reconnaissent ouvertement le génocide de 1915, ou encore Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu, Ahmet İnsel et Baskın Oran, tous initiateurs de la fameuse et contestée pétition de pardon. Pour autant, Monsieur Leylekian réussit le tour de force de rester droit dans ses bottes, insensible au changement climatique turc, tant ses conclusions n’ont d’autre objet que de faire tomber les masques de ces quatre mousquetaires réduits à des mécaniques  négationnistes d’un nouveau genre.

Qu’on ne s’y méprenne pas. Cette culture du coup de boutoir a du bon. L’homme a du mordant et ne s’en laisse pas conter. Esprit de géométrie plutôt qu’esprit de finesse. Et la diaspora arménienne de France, assoupie dans l’illusion de sa propre réalité, devrait se réjouir d’avoir un émissaire aussi combatif pour répliquer aux menteries turques qui courent les couloirs de Bruxelles ou fleurissent dans ses amphithéâtres. « Quoi ? Mais je n’ai jamais mandaté personne pour qu’on parle en mon nom auprès des instances européennes, que je sache ! Ai-je été consulté pour des questions aussi graves ?» s’insurge tel ou tel sempiternel râleur de cette diaspora amorphe et fictive, avant de vaquer à ses occupations ordinaires. C’est alors qu’il faut lui faire remarquer, à ce rouspéteur stérile, qu’il en a toujours été ainsi dans notre histoire, les uns dormant, les autres se portant en première ligne d’une cause qui ne mérite pas d’être abandonnée au sommeil. Et d’ailleurs, mieux vaut un dur réactif à Bruxelles plutôt que rien ni personne à opposer à la machinerie et aux machinations du négationnisme turc.

En ce sens, le discours de Monsieur Leylekian à Althen-les-Paluds a toutes les apparences d’une réplique donnée dans le cadre des instances bruxelloises. La démonstration serait brillante, savante même, si le défaut de cette diatribe, et pas le moindre, n’était d’avoir confondu un débat d’homme à homme avec un combat officiel contre un État, d’avoir systématiquement amalgamé des intellectuels turcs à l’Etat qui les gouverne, quitte à en faire des serviteurs de son idéologie. En somme, les trente mille signataires de la pétition, parmi lesquels, selon nos informations, des hommes de la rue, des mal dégrossis, des gens ne sachant ni lire ni écrire, des jeunes, que sais-je encore… seraient tous, selon la théorie de Monsieur Leylekian, rien moins que des crypto-négationnistes, des négationnistes souterrains. Normal, me direz-vous, de jeter la suspicion sur la pétition de pardon de ces intellectuels, en référence aux tromperies et aux ruses par lesquelles le passé turc a maintes fois cocufié les Arméniens. Surtout quand on sait qu’avec son argumentaire qui vise à décharger la Turquie du crime de génocide, Baskin Oran a réussi à faire croire que ses trois collègues pensaient exactement comme lui. Mais facile tout de même de prendre le vraisemblable pour une vérité arrêtée au prix d’oublier par exemple les déclarations franches et nettes faites par Cengiz Aktar et Ali Bayramoglu sur radio Ayp (ce qui laisse supposer que l’entente au sein du quarteron tombeur du tabou arménien est loin d’être parfaite).

L’attitude de Monsieur Leylekian relève d’une philosophie pour laquelle l’individu n’a d’autre existence que celle que lui impose l’État qui le gouverne. Les Turcs seraient gülottés jusqu’au cou comme les Français seraient sarkozyfiés jusqu’au menton. Reste la tête, me direz-vous. Mais dans ce cas de figure, les intellectuels l’auraient vendue elle aussi à la cause de l’État. On ne leur accorde ni le bénéfice du doute, ni la possibilité d’inventer librement une réflexion et une éthique propres. Si au moins ces intellectuels turcs, à l’origine de la pétition de pardon, pouvaient se retrouver en prison, on leur ferait plus crédit. Mais ils n’ont même pas ça à nous offrir pour qu’on puisse les chérir, les défendre et les croire.

Par ailleurs, il reste que notre esprit-de-géométrie, fort en gueule et fort du droit des Arméniens à réclamer justice pour un crime absolu, risque en ce cas-là de s’octroyer un rôle de vox populi, totalement et absolument Or, être le peuple, c’est savoir ce qui est bon pour lui. Et le savoir seul. Un savoir qui ne souffre aucune contradiction, ni contrariété. C’est que toute pensée omnipotente se pense dans une hiérarchie, refusant qu’un tiers ose ouvrir quelque perspective que ce soit vers la moindre altérité. Sois Arménien et tais-toi !

La rhétorique déployée par notre esprit-de-géométrie a l’allure d’un bel édifice, impeccable et solidement construit. Son discours a le mérite de rester cohérent avec ses a priori. Et nul ne saurait lui en faire grief. L’impression d’ensemble plaira forcément à celui qui n’aura pas le temps de s’interroger sur tel argument, ni  de s’informer sur tel autre. L’essentiel n’est-il pas de donner du foin à des lecteurs affamés de certitudes arrêtées ?

Or, il suffirait de révéler le caractère infondé d’un seul élément pour qu’un soupçon de malhonnêteté intellectuelle pèse sur toute la démonstration.

À commencer par cette phrase : « Découlent directement de cette stratégie l’idée d’initiatives telle que Biz Miassin ou Yavas Gamats ou la formule un peu mièvre selon laquelle « nous avons bu la même eau » dans lesquelles l’idée-maîtresse est que nous aurions tous souffert d’une violence d’origine tierce, sinon non identifiée. »

Pour qui a vu le film de Serge Avédikian, Nous avons bu la même eau, il est évident que le réduire au rappel d’une violence communément subie, c’est faire fi de son commentaire explicatif et du propos frontal tenu par son auteur à certains habitants de Solöz, où le mot génocide est mis en exergue comme un moment clé de leur histoire. Un film qui a le mérite de nous éclairer sur le formatage de la mémoire réalisé sur les citoyens turcs par leur État, durant plusieurs décennies, ce dévoiement éducatif des esprits dont je parlais plus haut. (Encore faut-il que les démonstrations comme celles de Monsieur Leylekian en tiennent compte).  Mais au-delà de son tournage, un film qui aura été visionné en Turquie même dès 2006, apprécié par Hrant Dink, et qui laissera une forte impression auprès de ces intellectuels dont Monsieur Leylekian veut ignorer la sincérité. Dès lors, on se demande bien pourquoi ce dernier ne mentionne pas l’impact de ce film pour finalement ne s’en tenir qu’à une critique sur son titre, ce qui laisserait penser qu’il n’aurait vu que lui.

Et puisque, Monsieur Leylekian cite à loisir les théories de Marc Nichanian, on s’étonne qu’il ne mentionne pas son invitation à Istanbul par ces intellectuels turcs crypto-négationnistes  pour des conférences autour des problèmes liés à l’historiographie génocidaire. Que je sache les maisons de la culture arménienne de France n’ont pas fait preuve d’une aussi grande ouverture d’esprit avec ces écrivains « arméniens » qui n’étaient pas de leur goût. L’histoire dira que c’est Serge Avédikian qui a essuyé les plâtres, tant en affrontant avec son film les sceptiques arméniens qu’en le présentant sur le terrain même de ces intellectuels turcs pestiférés. Force est de constater que ce film aura fait plus de chemin vers une prise de conscience de leur passé par certains Turcs que les propos à l’emporte-pièce de Monsieur Leylekian, que son titre lui plaise ou non.

Je m’étonne à mon tour que le Collectif Biz Myassine (et non Biz Miassin, comme il l’écrit) soit également réduit à la simple expression d’une souffrance partagée. On se demande où Monsieur Leylekian va puiser ses informations. On pourrait, pour le moins,  lui suggérer de lire l’article de Vilma Kouyoumdjian du 7 mai 2008 sur le site de France-Arménie pour savoir quel propos tient exactement Michel Atalay, co-fondateur avec moi-même de ce collectif. Mieux : d’interroger Monsieur Atalay lui-même. Que je sache, Michel Atalay qui s’est incliné à trois reprises devant le monument au génocide des Arméniens ne m’a jamais demandé de m’incliner à mon tour devant un monument similaire turc, si tant est qu’il en existe. Qu’attendre de plus d’un originaire de Turquie qui accepte en conscience d’accomplir ce geste symbolique ? Qu’il se flagelle ? Qu’il change de sang ? Qu’il gomme de sa mémoire, rien qu’en claquant des doigts,  les années de formatage subi ? Pour ma part, j’accompagnerai quelque Turc que ce soit sur le chemin de son intime révolution culturelle, fût-il seul contre les siens. Et ce n’est pas le doigt levé contre moi de Monsieur Leylekian qui m’en empêchera.

Ici, quitte à être trop long, je ne peux m’empêcher d’offrir au lecteur une citation éclairante, trouvée dans Les testaments trahis de  Milan Kundera (Folio, pp 204-205) :

« Sur la pensée systématique, encore ceci : celui qui pense est automatiquement porté à systématiser ; c’est son éternelle tentation […] : tentation de décrire toutes les conséquences de ses idées ; de prévenir toutes les objections et de les réfuter d’avance ; de barricader ainsi ses idées. Or, il faut que celui qui pense ne s’efforce pas de persuader les autres de sa vérité ; il se trouverait ainsi sur le chemin d’un système ; sur le lamentable chemin de l’ « homme de conviction » ; des hommes politiques aiment se qualifier ainsi ; mais qu’est-ce qu’une conviction ? c’est une pensée qui s’est arrêtée, qui s’est figée, et l’ « homme de conviction » est un homme borné ; la pensée expérimentale  ne désire pas persuader mais inspirer ; inspirer une autre pensée, mettre en branle  le penser… »

Il y aurait donc une pensée systématisante et une pensée expérimentale. Dans l’affaire qui nous occupe, je ne doute pas que le négationnisme de l’État turc et des millions de suiveurs qu’il a réussi à drainer derrière lui depuis des générations n’appartienne à la première forme. Mais je ne doute pas non plus que l’homme d’un certain parti évoqué au début n’ait un système en lieu et place de sa raison. Le syndrome du 30 février ne fait pas de notre homme un simple d’esprit, mais un « homme de conviction ». Aujourd’hui, le négationnisme constitue un enfermement. Et l’anti-négationnisme pas moins. Je laisse au lecteur le soin de placer les trente mille signataires de la pétition de pardon. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?  Et le film de Serge Avédkian, les interventions de Marc Nichanian, le Collectif Biz Myassine, l’association Yavas Gamats. Ou Ragib Zarakolu à ses débuts avec sa femme Ayse Nur. Sans oublier le journal Agos. Dans la pensée systématisante ou dans la pensée expérimentale ?

De fait, ces finesses gênent notre esprit-de-géométrie. Comme il déteste l’altérité et travaille en termes de catégories, il fourre dans les cases de son raisonnement même ce qui n’est pas appelé à y entrer. Car «  la vérité est dans les nuances » comme le proclamait Benjamin Constant. Ces nuances, entre les quatre signataires de la pétition de pardon, à savoir Ahmet Insel, Cengiz Aktar, Ali Bayramoglu et Baskin Oran, sont faciles à constater au fur et à mesure qu’ils s’expriment ici ou là sur leur approche concernant le génocide. C’est que nous avons affaire à des pensées vivantes, pétries de doutes et de contradictions, animées par des rêves, à des citoyens profondément inscrits dans un contexte politique donné. De quel droit les Arméniens devraient-ils leur récuser le droit d’avoir des doutes, d’être pétris de contradictions et malgré tout d’avoir des rêves ? De quel droit leur enlèveraient-ils le droit d’aimer et de défendre le peuple auquel  ils appartiennent, quitte à se battre pour lui, à souffrir à cause de lui ? Il reste que certains veulent l’aimer dans une vérité niellée de mensonges (on accepte les massacres de 1915, mais on oublie allègrement les viols d’enfants, les rapts de biens, les convois vers la mort et j’en passe), quand d’autres veulent la vérité, rien que la vérité.

Ce que les Arméniens ont perdu avec le génocide ou ce que le génocidaire leur a ôté, c’est de considérer les Turcs comme des êtres humains à part entière. Chaque fois qu’un Arménien s’exprime sur les Turcs se dresse devant lui la figure figée des  bourreaux du passé.  Impossible de se défaire de cette peur, à moins d’une conversion humaniste du regard. Ce tic profond conduit à commettre forcément des erreurs d’appréciation, car le raccourci catégorique masque la personne même de son interlocuteur turc. Chaque Arménien balance entre une vigilance systématique et un appel intime à la confiance. Heureux les hommes comme Monsieur Leylekian qui ont choisi leur camp sans chercher à se compliquer la vie.

Doit-on rappeler aux Arméniens pressés que, pour certains Turcs, la sortie des somnolences nationalistes est toute récente ? Pour les uns, elle s’est déclenchée avec les actes de l’ASALA, pour les autres avec l’assassinat de Hrant Dink. Que les esprits, dans un pays aux tendances ultranationalistes, ont du mal à briser leur gangue idéologique. Que chacun se réveille à la conscience de l’histoire selon sa propre histoire. Il n’y a pas de commune mesure entre un Taner Akçam, un Ragib Zarakolu et un Baskin Oran ou un Ahmet Insel. On ne pourrait incriminer les retardataires que s’ils ne jouaient pas le jeu de leur conscience.  Mais qui a le droit de parler au nom de la conscience d’autrui, surtout quand cet autre se trouve dans un pays aussi peu « normal » que la Turquie ?

J’ai déjà dit dans un autre article ce que je pensais de l’usage fait par Cengiz Aktar du concept de  Medz Yeghern. Même si j’ai été, avec d’autres, à l’origine de la lettre de remerciement. Bien sûr, je ne place pas Baskin Oran sur le même plan qu’une Ayse Günaysu, dont nous avions, sur le site Yevrobatsi.org, publié en son temps les mots de pardon autrement plus francs, plus directs, plus courageux que ceux des intellectuels turcs en question. Mais je retiens, qu’en dépit des propos scandaleux d’un point de vue objectif tenus par Baskin Oran (un de ces intellectuels, avertis s’il en est, que la masse de documents sur les faits sanglants de 1915 ne parvient pas à rendre « fou »), ou de ceux plus finassiers d’un Ahmet Insel, la pétition de pardon a déjà eu, d’une manière ou d’une autre, avec les risques que cela suppose, un impact certain au sein de la société civile turque. Par rapport au black-out total auquel nous nous heurtions dans les années soixante,  même si l’attente fut longue, aujourd’hui l’épine de « l’affaire arménienne » est définitivement dans le pied de la Turquie. Les propos de Baskin Oran ne plaisent pas à certains Arméniens qui se sentent frustrés par rapport à la vérité historique, mais bon an mal an, ils « travaillent » ici ou là les esprits. L’homme s’en prend au kémalisme et voici que Monsieur Erdogan fait de même aujourd’hui. Des mots, disent les sceptiques. Oui, mais pas n’importe lesquels et ne sortant pas de n’importe quelle bouche. Et voici aussi qu’une actrice turque, Pelin Batu, déclare tout de go à la télévision turque que « les événements de 1915, c’était un génocide ». Un courage qui ne fera pas rougir Monsieur Baskin Oran mais qui incitera les velléitaires à franchir le pas.

Enfin, ce serait une erreur de croire que ces intellectuels n’étaient que quatre à lancer cette pétition. On sera bientôt surpris d’apprendre qui était derrière elle. Peut-on penser un seul instant que les milliers de personnes qui ont assisté aux funérailles de Hrant Dink, et surtout ces jeunes dont on voit les portraits dans le dossier du Monde 2, soient ensuite rentrés chez eux pour jouer au tavle ? Ces quatre intellectuels, connus comme auteurs, professeurs ou éditorialistes, pour exposés qu’ils fussent, avaient moins de risques d’être jetés en prison que des jeunes qui auraient pris cette initiative seuls.  D’ailleurs, comment ces quatre mousquetaires de la vieille école auraient-ils pu mettre en place un site pour leur pétition et surtout contrer les hackers négationnistes sans l’aide de personnes plus averties qu’eux, en l’occurrence ayant l’âge des nouvelles technologies ?

Qu’on me comprenne. Monsieur Leylekian parle juste quand il oppose au négationnisme officiel les répliques qu’il mérite dans les instances où il « exerce ». Devait-il pour autant lancer à la figure de Monsieur Baskin Oran : « Et bien oui, vos grands-pères étaient des nazis, ou leurs équivalents… » ? J’essaierai de montrer, une autre fois, pourquoi, pour ma part, je ne l’aurais pas fait.

Denis Donikian, écrivain, dernier livre paru Vers l’Europe, du négationnisme au dialogue arméno-turc ( Éditions actual art, Erevan, 2008)

PS. Pour prévenir l’usage que pourraient faire de ce texte des personnes mal intentionnées, l’auteur rejette toute responsabilité pour toute utilisation partielle ou tronquée qui en serait donnée, sauf en cas de reproduction in extenso, ce post-scriptum compris.

15 janvier 2009

MERCI / I THANK

Merci aux citoyens de Turquie qui viennent de lancer une pétition pour demander pardon, à titre individuel, aux Arméniens d’aujourd’hui. (pétition en ligne sur http://www.ozurdiliyoruz.com)

Ils ont décidé publiquement, en leur âme et conscience, de ne plus supporter le déni auquel on les a soumis depuis bientôt 94 ans. Par leur geste sans précédent, ils reconnaissent que la négation des victimes du génocide de 1915 a pour conséquence la négation des blessures morales des survivants et descendants.

Conscient des risques qu’ils encourent, je décide à mon tour de répondre autrement que par l’indifférence, la critique ou l’attentisme. Citoyen du monde et enfant de rescapés arméniens, j’exprime ma reconnaissance aux signataires pour leur courage. Le déni et le mensonge ont fait et continuent à faire le lit de l’extrémisme, générant haine et souffrance.

Toute forme de violence doit maintenant appartenir à un passé révolu. Aujourd’hui peut venir le temps de la vérité qui apaise, de la rencontre et du partage. C’est la voie ouverte par Hrant Dink. Je crois à la forte détermination des hommes et des femmes, de part et d’autre, pour accélérer ce processus sur le plan humain.

La société civile turque est en droit de savoir, librement et individuellement, tout ce qui s’est passé. Partout et aussi en Turquie, l’information et les livres existent, des témoignages et des traces sont encore là, les paroles se délient malgré et contre les dénégations d’Etat.

Dans ce contexte, j’accueille cette initiative comme un signe authentique d’espoir et de progrès historique et, personnellement, je la soutiens.

France, le 19 janvier 2009 …/…

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I thank the Turkish citizens who started an online petition to apologize, for their share, to the Armenians of today (www.ozurdiliyoruz.com).

They took in conscience and publicly the decision to no longer support the denial they were involved in for 94 years. With this unprecedented gesture, they do recognize that denying 1915 genocide victims implies as a consequence the denial of the moral injuries of the survivors and their descendants.

Being aware of the risks they run, I decide in my turn, to respond in a manner other than indifference, criticism or abiding time. Citizen of the world and child of Armenian survivors, I express my gratitude to the signatories for their courage.

Denial and lies have been and continue to make the bed of extremism, generating hatred and suffering. Any form of violence must now belong to a bygone past.

Today the time may have arrived for truth that soothes, for encounters and for sharing. This is the path opened by Hrant Dink. I believe in the strong determination of men and women on both sides to accelerate this process on a human level.

Turkish civil society is entitled to know, freely and independently, all that has taken place. Information and books are available everywhere and also in Turkey; testimony and traces are still there, words liberate themselves despite and against the state’s denials.

In this context, I welcome this initiative as an authentic sign of hope and progress of history, and I support it personally.

France, January 19, 2009

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Les 21 premiers signataires:

Simon Abkarian, comédien, metteur en scène (Paris), Serge Avedikian, comédien et réalisateur (Paris), Alain Alexanian, chef cuisinier et consultant (Lyon), Simon Azilazian, chef d’entreprise (Marseille), Denis Donikian, écrivain (Paris), Atom Egoyan, cinéaste (Toronto), Aram Gazarian, chirurgien (Lyon), Claire Giudicenti, éditrice, agent littéraire (Paris), Robert Guediguian, cinéaste (Paris), Jean-Claude Kebabdjian, éditeur, président d’association (Paris), Jacques Kebadian, cinéaste (Paris), Robert Kechichian, cinéaste (Paris), Jean Kehayan, journaliste et essayiste (Marseille), Arsine Khandjian, comédienne (Toronto), Nourhan-Francis Kurkdjian, créateur parfumeur (Paris), Gérard Loussine-Khidichian, comédien (Paris), Michel Marian, professeur de philosophie (Paris), Naïri Nahapetian, journaliste, romancière (Paris), Didier Parakian, chef d’entreprise (Marseille), Hélène Piralian, psychanalyste et auteur (Paris), Gérard Torikian, compositeur et comédien (Paris)

et

Michel Abrahamian, chef d’entreprise (Avignon), Achot Achot, artiste peintre (Paris), Véronique Agoudjian, pharmacienne (Paris), Olivia Alloyan, bibliothécaire (Lyon), Krikor Amirzayan, journaliste et caricaturiste (Valence), Gorune Aprikian, producteur (Paris), Eugénie Arève, comédienne et agent artistique (Paris), Edmond Aslanian, professeur (Albertville), Hovnatan Avedikian, comédien (Paris) Hourig Attarian, universitaire (Montréal), Vicken Attarian, hommes d’affaires (Montréal), Martine Batanian, écrivaine (Ottawa), Daniel Besikian, photographe (Paris), Mireille Besnilian, traductrice (Paris), Chloé Chapalain, décoratrice (Paris), Michel Chirinian, mairie (Avignon), Anahit Dasseux Ter Mesropian, psychanalyste (Paris), Anaïd Donabédian, professeur des universités (Paris), Hervé Georgelin, universitaire (Montpellier), Isabelle Guiard, comédienne et musicienne (Paris), Christophe Hovikian, éducateur et musicien (Paris), Annie Kebadian, programmatrice de théâtre (Paris), Elisabeth Kiledjian, productrice (Paris), Isabelle Kortian (Paris), Anahid Krimian, orthophoniste (Paris), Marie-Anne Le Métayer-Djivelekian, productrice (Paris), Gérard Malkassian, professeur de philosophie (Paris), Hélène Melkonian, artiste lyrique (Perpignan), Levon Minasian, scénariste et réalisateur (Paris), Alain Navarra, historien d’art (Cannes), Isabelle Ouzounian, monteuse (Paris), Christine Papazian, assistante de direction (Paris), Michaël Papazian, décorateur (Paris), Michèle Raineri, présidente d’association (Epinal), Armand Sarian, chef d’entreprise (Paris), Anne Sarkissian, réalisatrice (Paris), Jean Sarkissian, agent immobilier (Paris), Bernard Sarry, praticien hospitalier (Limoges), Aram Sédéfian, auteur-compositeur (Paris), Sarkis Tcheumlekdjian, metteur en scène (Lyon), Chouchane Tcherpatchian Abello, costumière (Paris), Pascal Tokatlian, comédien (Paris), Gisèle Tsobanian, fondatrice association culturelle (Paris), Berge Turabian, bibliothécaire, auteur-compositeur (New-York), Claude Vartan, retraité (Suresnes)
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Article en pages Rebonds du journal Libération

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