Ecrittératures

10 mai 2018

L’honneur ultime de Serge Sarkissian

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Serge-Sarkissian

 

Qu’on le veuille ou non, il faut reconnaître à Serge Sarkissian, le premier des Premiers ministres de l’Arménie parlementaire, le courage patriotique de l’autocritique le jour où il a reconnu que Nikol Pachinian avait raison sur l’avenir du pays et que lui avait tort.

Cette décision n’était pas sans risque pour la sécurité du pays. Mais le risque d’un embrasement intérieur aurait été autrement plus dangereux. Le chaos eût été partout si Sarkissian n’avait pas joué l’apaisement et misé sur la résolution de la crise en se retirant.

Voilà probablement l’acte politique le plus digne qui ait été accompli durant la décennie que dura le pouvoir d’un Sarkissian qui se survécut de gré ou de force, par le maintien de l’ordre ou le bourrage des urnes.

Cet acte qu’on qualifia de faiblesse fut exemplaire dans le sens où les intérêts de la nation arménienne ont été considérés avec gravité et justesse. La paix plutôt que le sang. Et effectivement, une fois qui n’était pas coutume dans la gouvernance de Sarkissian, l’apaisement des consciences prévalut sur l’effusion du sang. Acte d’autant plus exemplaire qu’il suscita de par le monde une certaine admiration. L’ère Sarkissian sera donc marquée dans l’histoire de l’Arménie par ce rattrapage politique qui permit à son auteur de quitter ses fonctions par le fait d’une rupture symbolique avec une décennie de malversations et d’abominations dont les Arméniens eurent à souffrir.

Certes les poussées fiévreuses de la rue démontrèrent que Serge Sarkissian n’avait pas d’autre issue que le retrait tellement l’humiliation du peuple arménien avait assez duré au point de se transformer en haine. C’est qu’on peut tromper un peuple un temps, mais on ne peut le tromper tout le temps. Vient le jour où le violeur de la volonté populaire doit payer pour le mal qu’il a provoqué.

Ce mal, le nouveau Premier ministre, Nikol Pachinian, ne souhaite pas qu’il devienne une cause de déchirement au sein du peuple arménien nouvelle manière. Nikol Pachinian a exclu toute vengeance, tout règlement de compte, même si, qu’il le veuille ou non, le temps viendra de donner force au droit pour reconsidérer toutes les anomalies antidémocratiques qui ont été accomplies sous le règne tant de Sarkissian que de Kotcharian. Il faudra bien un jour que des historiens de l’ère post-soviétique, pratiquant des méthodes d’investigations modernes et animés par la nécessité de clarifier les premiers temps de l’indépendance mettent au jour les agissements secrets de cette république souvent qualifiée de bananière. Sans ce nécessaire et salutaire travail de l’histoire portant sur les trente premières années du pays indépendant, il sera difficile de sortir des méthodes obscures qui ont prévalu dans la gestion politique du pays. Pour la bonne raison qu’en ne les examinant pas avec toute la lucidité qu’il convient, elles continueront à gangréner le pays et à perturber les avancées démocratiques voulues par la nouvelle donne.

Ainsi donc, en définitive, il faut reconnaître que durant les trois dernières semaines qui viennent de s’écouler avec l’espoir qu’elles ont apporté, l’Arménie peut à juste titre se présenter comme le symbole d’un changement par la pacification des esprits. Elle le doit à deux personnalités politiques qui ont joué des rôles complémentaires, à savoir Serge Sarkissian et Nikol Pachinian. Grâce leur soit rendue.

 

Denis Donikian

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7 mai 2015

LA ROSEE AZNAVOUR

AZNAVOUR-23

Les temps sont durs. Mais grâce au Dieu clément, ils nous sont devenus plus supportables.

Car Dieu nous a donné un fils.

Ouvrez le poste, radio ou télévision, un journal du soir ou de la veille, le Monde ou Paris-Match, un livre où fleurit une préface, libérez une porte, embrassez une fenêtre, ouvrez une lucarne ou un hublot et humez l’air du temps, que sais-je encore, déchirez un papier cadeau, écoutez siffler le train ou attendez dans un aéroport et constatez. Il est là. Bien là. Toujours là. Pas pour parler de lui seulement, donner une leçon de longévité ou laisser perler un souffle d’amour, ni évoquer ce qu’il chante ou l’enchante, mais pour être l’Arménie. Car il est son visage et il est sa voix. En vérité, je vous le dis, le visage et la voix de l’Arménie, c’est lui. Mal rasé comme une marmotte au lever d’un jour commémoratif, ou poudré comme une duchesse avant un bal médiatique, le timbre éraillé du parigot qui force le train de ses poumons ou la note fière qui cherche à monter plus haut que sa propre taille, il vous tombe dessus comme une rosée au petit déjeuner, vous accompagne comme une eau de source à votre table de midi ou vous tient la gorge au chaud en s’immisçant dans votre velouté d’asperges. Il peut même arriver qu’il vous berce avant de vous endormir ou qu’il cherche à obséder vos rêves. C’est un vin de vie qu’Aznavour.

Omniprésent Aznavour.

D’ailleurs, en ces durs temps de tempête, les Turcs redoutent d’ouvrir leur poste, radio ou télévision, un journal du soir, un hebdomadaire, le Monde ou Paris-Match, une porte de café, une fenêtre d’appartement, un hublot de navire les ramenant chez eux, d’entendre hurler un chien comme à Istanbul, capitale canine par excellence, ou d’attendre dans un aéroport. C’est qu’ils craignent de tomber sur lui, Aznavour, l’itinérant de la Cause, sur son image, sur sa voix, visage et voix de l’Arménie. A rentrer le cou, ils montrent, ces Turcs, qu’ils ne souhaitent pas être reconnus, comme à baisser la tête pour se faire disparaître, ou à tourner le regard pour viser une colombe, ou à prendre subitement leur téléphone en faisant semblant d’appeler un complice. Mais là encore, qui sait si Aznavour ne va pas leur sauter à la gueule en surgissant comme un diable de leur écran, montrer son visage ou faire entendre sa voix, visage et voix de l’Arménie.

Heureusement les Turcs ont Erdogan pour rester fiers d’être turcs. Mais plus heureux encore sont les Arméniens, car eux, ils ont Aznavour.

Erdogan pèse 100 ans de silence obtenu à prix d’or. Aznavour 1000 chansons qui bruissent de bonheur autour de la planète.

Erdogan, c’est 1,5 million de morts. Aznavour, 180 000 millions disques. Le bide contre le plein.

C’est que l’homme d’honneur a horreur du vide. Surtout l’homme européen. (Je ne parle pas ici de ces Européens vidés de toute honorable européanité, mais du peu d’hommes qui restent encore pour honorer l’Europe). Quand Erdogan parle, c’est le négationnisme qui lâche les chiens de ses obsessions. Avec Aznavour, c’est l’humanisme qui esquisse le sourire d’une vérité têtue et pacifique. Le premier s’écoute lui-même sans réussir à s’entendre car sa fierté d’être turc le conduit à ignorer son ignorance. L’autre est écouté par ses semblables, ses frères humains, qui sont légion.

Erdogan a des armes. Aznavour n’a que ses larmes. Des larmes d’amour. Aznavour pleure sur les Turcs qui ne savent plus pleurer sur l’homme et déplore que leurs armes soient source de larmes et de drames et que leurs yeux crachent du feu.

D’ailleurs à quoi reconnaît-on que la Turquie n’est pas un pays normal ? Au fait, qu’Aznavour n’y ait jamais été invité pour chanter sa « Mamma », pour inviter les uns et les autres à trousser des chemises ou pour prier ceux qui sont tombés afin qu’ils se relèvent. Alors que tous les pays du monde l’ont déjà fait ou presque, et certains plusieurs fois. Je veux dire d’aider à se relever ceux qui sont tombés et ceux qui tombent encore au souvenir de ceux qui tombèrent une fois et à jamais.

C’est qu’en Turquie, les Turcs ont peur qu’Aznavour finisse par leur tomber dessus comme la rosée du matin, par accompagner leur raki, ou qu’il arrive à leur tenir la gorge au chaud en s’immisçant dans leur yayla chorbasi. Sans oublier qu’Aznavour pourrait se substituer à leurs berceuses traditionnelles et assassiner leurs rêves d’assassins en les rendant doux comme des chats de Van et cléments comme des chrétiens de Syrie.

Aznavour, c’est le meilleur ambassadeur itinérant de la cause arménienne. A lui seul, et sans se fatiguer, il fait plus que Davutoglu qui fut ambassadeur à temps plein de la cause vide qui a vidé la Turquie de ses populations chrétiennes. Mais aussi mieux que toutes les associations arméniennes réunies pour conjuguer leurs divisions dans le but de couvrir les croassements du silence par les illuminations de l’histoire. Il suffit qu’Aznavour lève le petit doigt pour que les médias se mettent aussitôt à faire la danse du ventre et céder au tropisme de son érection charismatique.

Si la République d’Arménie a Serge Sarkissian, le président qui s’est élu lui-même, la diaspora arménienne a Charles Aznavour, son président virtuel qui n’a pas eu besoin d’élection pour se faire aimer. Il faut dire qu’à l’international, Aznavour a plus fait pour l’image de l’Arménie que Serge Sarkissian qui défait les Arméniens chaque jour au point de les forcer à l’exil. Il est vrai que l’exil des Arméniens, ça rapporte beaucoup à l’Arménie de Sarkissian. Mais ce n’est pas une raison. Il suffit qu’Aznavour apparaisse quelque part pour qu’aussitôt les Arméniens s’agglutinent autour de sa personne comme la ferraille qui se colle à l’aimant. Avec Sarkissian, c’est le contraire. Il agit en répulsif. C’est pourquoi il se montre rarement, sinon emmuré de gardes du corps.

Quand Aznavour fait un don au président de l’Arménie, le président fait don de ce don à lui-même, laissant des miettes à l’Arménie dont il est président. Mais Aznavour sait ce qu’il fait. Il a la sagesse de la longévité comme le peuple arménien qui n’est pas prêt à compromettre son « dur désir de durer » pour un président éphémère.

Il fut un temps, où je n’étais pas d’accord avec Aznavour, à cause de son omniprésence ad nauseam. C’est que toute ma vie j’ai été entouré d’Arméniens aznavourisés à mort. Un camarade de collège me bassinait déjà en imitant la voix de son dieu. Plus tard, c’est un cousin collectionneur d’affiches qui détournait toutes les conversations en remettant chaque fois son idole sur le tapis. J’ai même connu une Arménienne d’Arménie, frigide comme son intelligence, qui raffolait de ses chansons et qui s’envoyait en l’air rien qu’en les écoutant pour éviter de se mettre en chair avec une autre. Aujourd’hui, ces fanatiques pullulent autour de moi, au point que dès que je peux, je me fais un devoir de me raisonner en lâchant le plus de méchancetés dont je suis capable sur cet idolâtré plâtré au national et sur ses dévots crypto-nationalistes. Et ça me fait du bien. Par exemple, quand Aznavour a poussé son humanisme jusqu’à dire qu’il se foutait du mot génocide pourvu que les Turcs reconnaissent ce qu’ils ont fait et défait. Là, mon sang historique n’a fait qu’un tour. Mes maux ont mis ses mots en charpie. Et ça m’a fait du bien. Ou bien quand il ne s’est même pas révolté au tabassage mortel d’un pauvre homme par un garde du corps du président qui l’avait invité à dîner dans un restaurant jazzophile d’Erevan, le fameux Paplavok. Ce jour-là, j’ai eu mal à mon Aznavour et j’ai commencé à détester le jazz.

Et puis, Aznavour, c’est un adorateur d’honorifiques médailles, et qui trouve honorable de fréquenter les présidents, même les plus déshonorants, pourvu qu’ils lui donnent un musée où exhiber ses médailles le jour où il n’aura plus de assez de veste pour les accrocher. Seulement voilà, le quantitatif débouche un jour et forcément sur le qualitatif. Cent ans de solitude ont abouti à donner une année d’abondance et de reconnaissance pour notre génocide. Ainsi donc, je suis parvenu à penser qu’Aznavour avait ses raisons et que la raison du plus mesquin dénominateur finit toujours par être balayée par une raison plus grande. Sûrement qu’Aznavour a toujours eu des raisons plus grandes que les plus petits des présidents qu’il a fréquentés avec l’assiduité d’une sangsue. Mais il les gardait secrètement, ces raisons, laissant aux énervés de s’énerver tout seuls afin qu’ils trouvent par eux-mêmes le secret d’Aznavour le grand.

D’ailleurs, tel qu’en lui-même et pour l’éternité, Aznavour est à lui seul une recette anti-âge, un livre vivant du vivre amoureux. Et moi qui peine à me survivre, j’ai fini par comprendre qu’il fallait à tout instant porter sa vie en positif, toujours chantant et vert d’une année sur l’autre, à l’instar des oliviers qu’Aznavour cultive dans ses Alpilles et du mien mis en pot sur mon balcon. Ces oliviers de notre Cause, qui nous enterreront tous. Aznavour compris. Emmenez-moi au bout de la terre….  

5 mars 2013

Elections ou la tactique du chaos.

 

kreatoup de Mkrtitch Matévossian

kreatoup de Mkrtitch Matévossian

Jeu de mots sur kvéatoup (urne électorale) transformé en kréatoup ( urne criminelle)

 

A l’heure actuelle, le contexte postélectoral montre une Arménie partagée entre ceux qui croient au ciel et ceux qui s’en méfient. Les uns imaginent un ciel radieux, les autres craignent des ciels de tempêtes. Les premiers veulent oublier les parapluies, les seconds ne sortent pas sans eux. La politique de ces derniers est même essentiellement une politique du parapluie. Pour se défendre contre les déluges de feu qui menacent, ils ont échafaudé toute une stratégie autour du parapluie avec la conviction que pour éviter la guerre, mieux vaut s’y préparer.

Ainsi donc, entre le transparent Raffi Hovanissian  et le sombre Serge Sarkissian, qui entendre,  qui croire ?

Or, nous voici à un moment de son histoire où l’Arménie joue son destin sur cette question. Car autour de cette inquiétude s’accumule toute l’électricité d’un peuple aux abois, tandis que la diaspora continue comme si de rien n’était à exciter ses énervements sur ses propres chevaux de bataille.

Certains observateurs voient dans les manifestations actuelles une lame de fond inédite accompagnant une profonde volonté de changement. Ils oublient que l’Arménie est coutumière de ces mouvements de protestation postélectoraux comme en 1996, 2003 et surtout 2008. Ils oublient également que si Raffi Hovanissian a bondi de ses 5% ordinaires à ce beau 36,7%, c’est moins en raison d’un programme excitant que sous l’effet d’un dégoût général pour le système Sarkissian, ses méthodes et sa clique.

Voici donc Raffi Hovanissian promu nouveau messie. Brusquement et contre toute attente, le voici investi d’une immense confiance populaire. C’est que l’homme, issu de la diaspora, incarne aux yeux des gens une voie politique nouvelle, pure de toute connivence avec l’oligarchie monstrueuse qui s’engraisse en gangrenant la nation. De ce fait, il porte l’ultime espoir dans un pays à bout d’espérance, celui d’un changement radical dans la vision de la chose publique.  C’est qu’hier les présidents ne juraient que par l’Arménie, entité historique et abstraction symbolique investies d’un fort tropisme par tous ceux qu’on appelle Arméniens. Avec Raffi Hovanissian, c’est l’homme arménien qui fait la substance vivante et souffrante de l’Arménie. Or ce point de vue change tout. Il rend à l’Arménie sa chair et il restitue à tout Arménien son humanité.  Et en politique, le social retrouve sa part et son importance. En effet, plus on respectera les Arméniens, plus on les rendra heureux ensemble, plus on tiendra compte de leur volonté commune, et plus leur énergie ainsi rassemblée confèrera au peuple une conscience collective apte à incarner cette terre humaine qu’on appelle Arménie. Démarche qui, si elle réussit dans un pays qui a tout pour la contrarier, aboutira à une véritable révolution des mœurs.

Certes, Raffi Hovanissian n’a pas l’expérience de la guerre. Guerre contre les oligarques, guerre contre les ennemis extérieurs. Mais quelle autre issue resterait-il sinon de lui faire confiance pour mener à bien le combat avec l’appui des lois et du peuple en vue de renverser les intérêts privés qui minent les intérêts de la nation. Nul n’ignore, et lui-même le premier, qu’il aura à repousser les poids lourds du régime, prêts à ne reculer devant aucune extrémité pour le neutraliser. La faiblesse de Raffi Hovanissian, c’est son angélisme diasporique. Dans le pire des cas, contre les machinations cyniques des autochtones les plus madrés, il ne ferait au pire qu’un martyr de plus. Quant à la guerre au Karabagh, si les signes avant-coureurs d’une reprise devaient se confirmer, il est certain que le peuple arménien n’aurait besoin de personne pour se lever comme un seul homme, de la même manière qu’il s’est spontanément porté au combat pour défendre l’Artsakh aux toutes premières heures du conflit.  

N’en déplaise aux amateurs de vin nouveau, ce cas de figure d’un Raffi Hovanissian à la tête du pays, n’est qu’une hypothèse dans la mesure où, comme nous l’avons déjà dit,  nous voyons mal notre Serge Sarkissian céder quelque pouce que ce soit de son pouvoir, même sous la pression de la rue. Et ce n’est pas la récente saisine de la cour constitutionnelle par le candidat malheureux pour annuler les élections qui changera grand chose. Dès lors, nous serions bien en peine de prévoir la suite des événements dans les mois et les années à venir en Arménie. Entre le pire et le moins pire, entre le chaos et la lassitude, que peut-il arriver ? Nul doute que pour l’instant, le pouvoir mise sur l’essoufflement contestataire. Sa patience ayant payé hier avec la déliquescence des meetings organisés autour de la personne de Lévon Ter Pétrossian, il peut jouer le même jeu et attendre que les gens se résignent à ronger leur frein dans leur maison. Mais cette fois, tout laisse imaginer que le pire peut mûrir et se développer en une sorte de surenchère verbale entretenue par l’activisme des réseaux sociaux, l’exacerbation des mouvements civiques et le jusqu’au-boutisme de ceux qui ont touché le fond. Reste à savoir si le peuple arménien peut se permettre le luxe d’une révolution dans un contexte géopolitique qui est loin de lui donner les coudées franches. Et si, à l’instar des révolutions arabes, ses fils iraient jusqu’à se sacrifier pour elle. Et dans ce cas, on peut se demander si de son côté, le pouvoir cèderait à la tentation d’un second 1er mars 2008, conscient des dégâts moraux et des risques d’instabilité qu’il provoquerait.

Pour l’instant, Serge Sarkissian se réjouit publiquement et avec toute l’ironie dont il est capable, d’une opposition active afin de passer pour un grand démocrate aux yeux des pays occidentaux qui ont entériné et même salué sa réélection.

En réalité, en fin stratège de la politique qu’il est, Serge Sarkissian a mis en pratique une tactique du chaos dont il sort gagnant aujourd’hui et sortira gagnant demain.  Car l’homme de pouvoir est celui qui a pouvoir sur tout et même sur le temps politique tant qu’il est capable de l’orchestrer à sa guise.

Sa machinerie électorale se déclenche en amont des échéances de février, quand il met hors course les personnalités les plus dangereuses : Lévon Ter Pétrossian, Vartan Oskanian et Gagik Tsarukian, soit par le défaitisme et le découragement, soit par la menace fiscale, soit par le chantage. De sorte que le peuple ne pourrait plus avoir d’autre choix sérieux qu’entre Serge Sarkissian et Sarkissian Serge.  

Deuxième acte d’une élection devant lui assurer la victoire, celui des fraudes massives (bourrage des urnes, vote des morts et des expatriés, pressions sur les fonctionnaires et les militaires, etc..).  La feinte est d’aveugler son monde en se proclamant partisan d’élections propres et exemplaires avec l’intention non avouée de ne rien changer aux pratiques frauduleuses. De ce fait, il réussit à tromper les observateurs occidentaux et à tromper son peuple, car les vœux pieux ne seront suivis d’aucune avancée réelle, d’aucune recommandation, et une fois l’élection faite d’aucune sanction.

Le troisième acte est le couronnement d’une stratégie fondée sur l’organisation du chaos grâce auquel il va donner à penser aux plus réalistes des citoyens que faute de se présenter comme un sauveur par affection à l’instar de ce Raffi, il pourrait se camper dans la figure du sauveur par nécessité. La première réponse de Serge Sarkissian à Serge Tankian est à ce point significative qu’elle prend à contre-pied tout ce pour quoi les gens manifestent.  A savoir qu’il a renforcé l’Arménie, organisé les meilleures élections de ces 21 dernières années et que les « défauts » constatés n’auraient de toute manière eu aucun impact sur le résultat. Une chanson déjà entendue. Mais le plus fort de cette stratégie du mensonge, c’est  de brandir la menace d’une bombe qui pèserait sur le pays et qu’il serait, lui Serge Sarkissian, le seul capable de désamorcer pour éviter l’autodestruction de l’Arménie.  Or, il ne faut pas être grand observateur pour admettre que ce même Serge Sarkissian a poursuivi, après les deux autres présidents, une politique de destruction du tissu social, de détérioration de la confiance et d’émigration massive. Qu’il n’a construit aucune usine, qu’il n’a pas su écouter les plaintes de la rue et qu’il n’a pas cherché à enrayer l’hémorragie galopante. On peut donc douter que l’histoire le retienne comme un président qui a renforcé le pays. Au contraire, en encourageant en sous-mains une bourgeoisie maffieuse soumise à ses intérêts politiques, il porte la responsabilité de l’avoir fragilisé, affaibli, divisé contre lui-même. Et le tour de magie consiste aujourd’hui à jeter de la poudre aux yeux des naïfs en affirmant que le pays a besoin d’un homme fort pour le sauver. Or quel homme peut donner l’assurance de sauver l’Arménie de son autodestruction sinon celui-là même qui a l’expérience du combat ?

Dès lors, le peuple arménien qui serait menacé d’autodestruction se trouve poussé à prendre pour sauveur le propre orchestrateur de son chaos, lui-même et uniquement lui, Serge Sarkissian.

C’est que le paradoxe du mandat de Serge Sarkissian, c’est d’avoir cherché la stabilité du pays et d’avoir réussi à le détruire. De fait, cette stabilité existe en ce sens que le statu quo avec l’Azerbaïdjan est toujours en place. Mais stabilité aux frontières toujours relative, et qui a été gagnée au prix d’une profonde instabilité intérieure. Pour lui, la détermination aux frontières est tout. Car sans elle que vaudrait la vie à l’intérieur ? 

Dans ce cas de figure, se sentant investi d’une mission sacrée à l’égard des générations futures, quitte à s’aveugler sur les souffrances du présent, Serge Sarkissian ne fera aucun pas en arrière pour céder du terrain à un Raffi Hovanissian qu’il peut juger dangereux pour le pays.

Ainsi donc, rien n’est vraiment possible en Arménie, rien d’autre que la force aux frontières au prix d’un cauchemar sans fin dans les cœurs. Pas d’autre destin désormais pour les Arméniens que celui d’une servitude volontaire.

 

Denis Donikian

24 février 2013

L’Etat immoral

 

Pré-élections présidentielles par Mkrtitch Matévossian

Pré-élections présidentielles par Mkrtitch Matévossian

 

Comme il fallait s’y attendre, les dernières élections en Arménie ont été entachées de fraudes, massives diront certains, sans incidence estimeront les autres. Pour ces derniers, les fraudes électorales seraient donc comme le sel. Outrepasser la règle n’aurait aucune incidence sur le goût de vos dolmas et ne devrait pas vous empêcher de les manger. Eh bien, allez-y ! Mangez-les salés si ça vous chante ! Et voyez si votre palais tiendra le coup longtemps ! Depuis l’indépendance, les Arméniens trouvent que la dose de sel électoral dépasse le supportable. Voilà vingt ans que le sel de la politique officielle leur brûle la langue et leur incendie le cerveau. Pendant ce temps, les maîtres fraudeurs mangent leurs dolmas en toute quiétude. Si le sel venait à leur piquer la langue, ils seraient indignés et s’en prendraient au chef de cuisine. Mais l’indignation n’est pas d’actualité en politique. L’indignation morale, c’est l’argument des opposants quand l’amoralisme des intérêts est celui du pouvoir.

L’Arménie a-t-elle le devoir de respecter la morale électorale ou l’obligation de défendre ses intérêts ? C’est toute la question. En d’autres termes, l’environnement hostile (Azerbaïdjan et Turquie)  et problématique (Géorgie et Iran) dans lequel elle se trouve, lui permet-elle d’être morale ou lui enjoint-elle de ne pas compromettre ses intérêts ?

La réponse à cette question est d’autant plus difficile que l’Arménie a réussi la gageure de se donner des airs de société stable dans un contexte de guerre fiévreux. D’autant plus stable qu’elle a réussi parfois à faire oublier qu’elle était en guerre. Or, reste à savoir de quel côté doit pencher la conscience d’un président. Certainement du côté des intérêts de la nation, quitte à exiger d’elle des sacrifices et des souffrances aussi nécessaires qu’il les voudrait provisoires. Mais 90 % du peuple arménien souffre moralement ou physiquement et la conscience immédiate de ces citoyens porte sur leur intérêt à moins souffrir. C’est pourquoi, leurs revendications sont d’ordre social alors que le président n’a d’autre préoccupation que la pérennité de la nation dans son histoire. Quand les citoyens les plus précaires se battent quotidiennement pour ne pas crever, le président se démène pour que la nation arménienne ne soit ni anéantie ni asservie.

On est donc dans une véritable quadrature du cercle. Concernant les Arméniens de la diaspora, les uns souffrent de voir la grande majorité des Arméniens d’Arménie souffrir au nez et à la barbe des nantis les plus arrogants, les autres soutiennent la force tranquille d’un président qui doit accepter d’être impopulaire  pour ne pas vendre le pays.

Dès lors, nous pouvons comprendre que le président Sarkissian, homme de guerre et Karabaghtsi, soit hanté par une conscience obsidionale, comme le fut son prédécesseur. Ce complexe de la citadelle assiégée induit des comportements d’autant plus extrêmes qu’ils répugnent à toute soumission à aucune morale reconnue par les instances internationales. S’il affiche de temps en temps des colères éthiques, c’est pour fustiger ses ennemis (comme le président Aliev  pour avoir gracié et érigé en héros le boucher Ramil Safarov). C’est que la morale du président Sarkissian est et restera toujours une morale de l’intérêt.  Ce principe vient une fois de plus de prévaloir lors des dernières élections, suivant en cela l’exemple de ses deux prédécesseurs. Dans ce cas de figure, le président  Sarkissian a pour morale politique de ne pas respecter la morale ordinaire des hommes. Conformément au principe machiavélique de tout faire pour conquérir le pouvoir et de tout faire pour le conserver. L’homme qui tient tête à l’Azerbaïdjan, qui tient tête à l’Europe, qui ruse avec la Russie, qui a su neutraliser les grandes gueules de l’opposition et qui a réussi à faire le désert autour de lui avant les élections présidentielles fera une bouchée de Raffi Hovanissian. Qu’on se le dise ! Et qu’on le dise au principal intéressé.

 

*

Tout d’abord aujourd’hui, mais bien moins qu’hier, force est d’admettre que ces élections ont encore une fois montré l’immaturité politique tant de ces électeurs qui librement voté sous la force d’une contrainte, d’un chantage ou d’un billet que de ceux qui se sont érigés en agents de cette force.

Le score de Raffi Hovanissian de 36,7 % en a surpris plus d’un. Sûrement le président sortant lui-même et tous les Républicains à sa suite. Un score réel mais faussé par les fraudes adverses. Raffi Hovanissian se sent dès lors pousser des ailes de président. Défalquant ces fraudes du score de Serge Sarkissian, il se déclare l’élu du peuple arménien et va réclamer son dû auprès de l’usurpateur. Comme si les fraudes étaient précisément quantifiables et comme si Serge Sarkissian avait cessé d’être lui-même pour accepter de lui céder son fauteuil. Dès lors, voilà que cette brusque poussée de la confiance populaire au bénéfice de Raffi Hovanissian lui monte à la tête. Et ce que n’a pas réussi Lévon Ter Pétrossian, Raffi Hovanissian croit pouvoir le faire en soulevant ses partisans jusqu’à la victoire finale.

Raffi Hovanissian, c’est l’anti-Sarkissian. Qui ne s’en réjouirait ? Après la déroute de Ter Pétrossian, renvoyé à ses chères études par la force des lassitudes, Raffi Hovanissian représente le guide de substitution, le sauveur, le messie dont le peuple a besoin pour respirer l’air du pays plutôt que de s’empoisonner le cerveau avec le climat délétère qu’ont orchestré  Sarkissian et sa clique oligarchique. Raffi Hovanissian est un homme des deux mondes, venu de la diaspora et vivant en Arménie. Relativement pur ( bien qu’il ait fricoté comme ministre des affaires étrangères avec Ter Pétrossian), net de tout lien avec la grande bourgeoisie des maffieux, homme du renouveau, admirablement secondé par des hommes et des femmes qui n’ont jamais hésité à descendre dans la rue pour défendre les droits des citoyens (Zarouhie Postandjian, Ludmilla Haroutunian…), Raffi Hovanissian veut préserver l’avenir des enfants et n’hésite pas à réveiller les mythes pour donner à rêver à des gens qui sont au fond du trou.

On peut espérer qu’avec lui, la diaspora sera respectée et mise à contribution comme une entité nationale à part entière. Le ministère actuel qui lui est consacré, en s’imposant à la diaspora plutôt qu’en mettant en œuvre un partenariat véritable, n’a fait que réveiller des méfiances et susciter des sarcasmes. On aurait pu attendre qu’un membre de la diaspora soit invité à remplir par exemple une fonction de vice-ministre. Mais non. Ce ministère n’est qu’une façade pour rapatrier l’argent de la diaspora sans aucune contre partie. Sachant que les ambassadeurs d’Arménie, distributeurs de médailles, n’ont pas d’autres consignes que de flatter les uns et les autres pour mieux les manipuler. Avec Hovanissian, il est certain que la confiance de la diaspora envers la mère patrie trouverait une voie nouvelle pour des investissements qui ne seraient que bénéfiques au pays et à la population.

Pour ce qui est des représentants de la diaspora de France, on ne peut que déplorer le silence complice qu’ils se sont toujours gardés de briser pour dénoncer les malversations électorales actuelles, les atteintes aux droits démocratiques ou la grande misère des Arméniens. Leurs raisons sont plus que déraisonnables. Le CCAF, généralement si prompt à jeter la pierre sur les moindres fautes morales de nos ennemis de toujours  ferait bien d’admettre que son mutisme, son défaut d’indignation, l’absence de toute déclaration portent préjudice au travail des démocrates en Arménie et contribuent à encourager la corruption. D’ailleurs, ces frauduleuses élections dont le caractère honteux se répercute sur les Arméniens du monde entier dessert la cause même de la reconnaissance de notre génocide en ce qu’elles jettent la suspicion sur nos revendications de justice et de vérité.

Il reste que Raffi Hovanissian, colosse aux pieds d’argile, donne l’impression d’être un sentimental exalté comme en produit souvent notre diaspora. Et que peut un romantique de la patrie contre un cynique de la nation ? C’est le pot de terre contre le pot de fer. Serge Sarkissian en a vu d’autres. C’est un stratège qui a usé plus d’un adversaire sous la râpe de ses ruses. C’est que la machine républicaine fonctionne avec l’aide des oligarques qui viennent manger dans sa main pourvu qu’ils puissent sauvegarder leurs intérêts.

Si l’Arménie était un pays normal, et Serge Sarkissian moins un homme de clan qu’un politique soucieux de respecter la voix du peuple, Raffi Hovanissian serait choisi pour être son premier ministre. Mais les conflits seraient tels que la cohabitation tournerait vite au pugilat. Car ce sont deux cultures de la politique qui seraient en concurrence. Un autre poste ministériel ne saurait combler les espérances dont Hovanissian a été investi par ses électeurs. Par conséquent tout laisse à penser que l’Arménie est tombée dans un traquenard dont la population ne sortira pas indemne.

La reconnaissance de ses erreurs par Serge Sarkissian durant sa campagne n’était qu’une ruse électorale de plus pour amadouer les votants. Oubliant que les « erreurs » d’un homme politique sont des catastrophes sociales. Sarkissian est lui-même l’erreur politique du pays et une catastrophe à lui tout seul. Son dernier mandat n’a été marqué par aucune réforme au bénéfice du peuple.  Plutôt que de créer des usines, il a poussé les Arméniens à s’expatrier. Car si l’homme est remarquable, c’est pour le peu de souci qu’il a du bien public, donnant ainsi l’exemple de l’arbitraire, du cynisme et de l’amoralisme à l’ensemble des jeunes générations. Il n’a pas compris que la sécurité nationale pour laquelle il milite presque exclusivement ne va pas sans une confiance du peuple envers son chef. La fracture politique est aujourd’hui à son comble et va certainement s’aggraver. Sarkissian n’aura pas cru qu’un pays fort est avant tout un pays où la démocratie joue à plein, où chaque citoyen est une vie qui comprend son développement dans sa relation au développement des autres. Relation qui en l’occurrence se ferait aussi avec les membres de la diaspora comme partie prenante d’une même famille culturelle.

Pour l’instant, le peuple arménien devra certainement encore attendre. Serge Sarkissian ne changera rien à l’état des choses pour la raison qu’il ne changera pas lui-même. L’atmosphère toxique va se poursuivre et la désespérance obliger certains à quitter le pays. Mais c’est par le pourrissement que viendra le changement. Nul doute qu’après cinq années de vaches maigres et d’aigre vie, les Arméniens, incapables de révolution violente, atteindront enfin le bout du tunnel.

Denis Donikian

 

 

 

23 avril 2012

Portrait de président (1)

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Homme tranquille présidant un pays intranquille

ou

Homme tranquille présidant tranquillement un pays qu’il a rendu intranquille

9 octobre 2011

Aznavour se rebiffe. Moi aussi…

Depuis que l’Arménie existe, la diaspora semble n’avoir d’autre voix pour se faire entendre que celle de son chanteur patenté. Comme c’est une voix fameuse, chaude, réussie donc, qui se produit tantôt sur scène, tantôt sur les plateaux de la télévision ou sur les radios, grâce à elle cette diaspora s’écouterait parler sur des tribunes où elle n’a pas accès. Quand cette voix parle, la diaspora parle. Quand cette voix se tait, elle se tait. Les autres sont si petites que même en haussant le ton, même en s’accompagnant de chants révolutionnaires au rythme des tambours, même en étant portées par des masses indignées de marcheurs, elles n’arrivent pas à entrer aussi profond dans les oreilles des grands que celle-là, la voix de Charles Aznavour.

Loin de moi l’idée de jeter la pierre sur celui qui est notre honneur depuis qu’il s’occupe des affaires arméniennes plus ouvertement que jamais. Peu importe ici que j’aime ou n’aime pas le chansonnier ou le personnage. Il faut reconnaître que son engagement envers le peuple arménien reste et restera admirable, inconditionnel, efficace sur toute la ligne.  En effet, pour réussir aussi bien et aussi longtemps, alors que les détracteurs n’ont jamais cessé de ricaner contre lui, il faut savoir aller à l’essentiel et mouiller sa chemise. Aznavour aura montré ce qu’un petit peuple comme le peuple arménien est capable de donner au monde. Or des Aznavour, dans tous les domaines de l’art, de la science et autres, le peuple arménien en a beaucoup. Mais aucun n’a une voix qui porte au-delà des frontières, là où elle veut.

Mais voici qu’après vingt années d’Arménie indépendante et quatre-vingt seize ans de négationnisme turc, Aznavour se rebiffe. Il aura tout essayé pourtant. Mais son Arménie perd ses hommes et la Turquie lui fait perdre patience. Et en chanteur efficace, Aznavour change de stratégie. Et la diaspora tourne avec lui. Ou presque.

Si le mot génocide gêne les Turcs pour reconnaître 1915, employons un autre mot, qu’il fait. Cela ne veut absolument pas dire qu’Aznavour tourne sa veste, et se fait négationniste pour convertir les négationnistes turcs à la vérité historique. Non. Aznavour fait un pas vers le gouvernement turc, afin que les Turcs fassent un pas vers les Arméniens. Seulement, faire un pas vers les Turcs, les Arméniens connaissent. L’excès de confiance a conduit les Arméniens à la mort. A ce stade, cette alerte qui est en chaque Arménien vibre, sonne, se rebiffe. D’autant que des Turcs eux-mêmes, avertis, connaisseurs, droitsdelhommistes admettent qu’il y a eu génocide, à savoir une intention d’effacement par le massacre. Nul n’a le droit d’écraser un fait historique considérable à des fins d’euphémisation tout aussi considérables. La voix d’Aznavour n’est pas la voix de l’histoire. Et on ne peut rien contre l’histoire. Chassez-la aujourd’hui, elle se réveillera demain plus forte, plus outragée, plus dangereuse….

L’autre sujet d’impatience de Charles Aznavour est provoqué par la maffiaïsation qui sévit en Arménie. Une gangrène qui conduit les hommes à fuir le pays au risque d’un affaiblissement de plus en plus critique de la population.  Mais Charles Aznavour serait-il assez naïf pour croire que la maffia arménienne agirait comme un corps constitué indépendamment des politiques ? De ces politiques auxquels il n’accorderait plus aucun crédit, si l’on s’en tient à une de ses confidences, donc tant pour leurs promesses trahies dans la défense de la cause arménienne que pour la paupérisation des Arméniens en Arménie même. Est-ce à dire que cette récente interview donnée à Nouvelles d’Arménie Magazine sonne la fin du sommeil dogmatique d’Aznavour ? Est-ce à dire qu’il aura été baladé par les différents présidents arméniens, habiles à tirer profit de sa notoriété sans rien céder de leurs intérêts propres ? Dix années durant, Aznavour aura fréquenté le président Kotcharian dans l’intention d’être utile à son pays. Durant ses mandats, Kotcharian aura gagné cinq milliards de dollars rien qu’en violant ses pauvres. Aznavour le pragmatique, le lucide, l’efficace Aznavour, le compassionnel Aznavour a fréquenté pendant dix années le fossoyeur des Arméniens sans discontinuer, comme ça, à l’aveugle, pour «  être utile à son pays ». Que n’a-t-il coupé les ponts avec ce Kotcharian quand ses sbires ont assassiné Poghos Poghossian au restaurant Paplavok ? Que n’a-t-il forcé  le même Kotcharian à infléchir sa politique intérieure vers plus de social tandis qu’il déposait des aides européennes sur sa table ? Ne pouvait-il mettre sa voix dans la balance pour faire la morale à un président qui était plutôt enclin à l’instrumentaliser qu’à écouter ses doléances ? Dix années au service de l’Arménie qui n’ont servi à rien. Dix années de flatteries mutuelles, de courbettes, qui ont fait de la voix d’Aznavour une voix sans issue dans les changements nécessaires au pays. Dix années à s’acoquiner avec des politiques favorisant l’enrichissement des uns aux dépens du plus grand nombre par des moyens plus que douteux. C’est que maintenant, monsieur Aznavour, vous serez dans l’histoire celui qui par son silence, par ses fréquentations et par ses choix aura contribué à fragiliser l’Arménie. Car tout artiste qui se respecte ne serre pas la main sale d’un politicien sale. Et vous l’avez fait. Et en le faisant vous avez sali davantage ceux qui en Arménie ont faim et ont froid, faim de démocratie et froid de désespoir.

Qui plus est,  aujourd’hui  vous en remettez une couche en choisissant le côté du fléau Sarkissian. Aujourd’hui, tout en étant le représentant de l’Arménie en Suisse, votre voix se fait entendre pour dénoncer les dérives de la politique actuelle (maffia, émigration) tandis que la voix de la rue en Arménie gronde depuis plusieurs années pour les mêmes raisons. Pendant ces années, vous n’avez pas levé le petit doigt en faveur des indignés d’Arménie. Au contraire, vous avez accompagné, de près ou de loin, par votre engagement, votre silence ou votre sens de la réserve, ceux qui les ont matraqués, ceux qui ont frappé leur voix d’interdit. Et maintenant, voilà que vous y venez. Je veux bien croire que c’est pour une Arménie idéale que vous avez chanté devant le président arménien et le président français. Vingt ans, ça se fête ! Et vous avez raison de voir le verre à demi plein de l’Arménie indépendante plutôt que le même verre à demi vide d’une Arménie au bord du gouffre. Mais c’est ce même vide qui aujourd’hui vous indigne, vous fait peur, vous fait pousser des cris d’orfraie. Car ce vide, c’est la désespérance généralisée des Arméniens dont vous avez fêté en grandes pompes vingt années d’une existence libre. Mais quelle liberté quand ils étouffent et qu’ils doivent fuir le pays pour survivre !

Vingt années… Vingt années qui auraient pu faire de l’Arménie une Suisse du Caucase…

On peut toujours chanter.

23 janvier 2011

La démocratie par le feu.

La honte ! La honte ! Les Arméniens rasent les murs, ferment leur chapka et remontent le col de leur veste. Ils ne veulent pas être reconnus. Vous vous rendez compte, un peu ! Les Tunisiens ont renversé en quelques jours leur Ben Ali. Mais les Arméniens braillent depuis des années sans faire bouger Sarkissian d’un poil. Un type se transforme en chachlik et voilà toute la Tunisie qui s’embrase.  Pourtant, le chachlik, les Arméniens ils connaissent. Ils ne font même que ça. Eh bien, rien à faire. Ça ne les fait pas descendre dans la rue et ça n’ébranle pas le président. Un jour, à un jeune qui sirotait son café glacé sur une terrasse, je lui ai dit, mais brûle-toi, tu sauveras ta patrie ! Me brûler ? il a répondu. Mais pour quoi faire ? J’ai des cousins en Amérique. Qui paierait mon café glacé sinon ? Et pour me narguer, il s’est allumé une cigarette. En Arménie, les briquets servent à ça, pas à se donner le feu. Les corps s’enfument, et ça fait marcher le business. C’est qu’un Arménien, c’est pragmatique. Un briquet, ça sert à mettre le feu au bois pour le chachlik et ensuite à s’allumer une cigarette.  Chaque Arménien mâle préfère mourir à petit feu dans une pseudo-démocratie plutôt que de se transformer en torche simplement pour refuser cette même pseudo-démocratie. Reprends tes esprits, khyiâr (comprendre cornichon) ! D’ailleurs les militants LTP ( comprendre Lévon Ter Pétrossian) ont horreur de la violence. Ils ont appris ça chez Gandhi.  Mais si Gandhi a réussi à chasser les Anglais, LTP qui avait été chassé par la rue comme président n’est toujours pas arrivé à chasser le président Sarkissian avec la même méthode. Et LTP ne peut tout de même pas demander à Kotcharian de lui donner des cours particuliers en la matière. Ce serait indécent. De fait la non-violence selon LTP est politique, rien que politique. Une non-violence arménienne en somme. Alors que la non-violence selon Gandhi  avait des racines morales et philosophiques. Et même humanistes. LTP veut changer Serge Sarkissian. Gandhi veut changer l’homme. On ne verra jamais des Arméniens accepter de recevoir des coups pour démoraliser leur agresseur et lui tendre avec leurs joues le miroir de sa propre misère morale. Sinon, ce qu’il faut souhaiter aux opposants arméniens, c’est qu’ils aillent faire des stages d’immolation politique en Tunisie. Et surtout qu’ils fassent un pèlerinage à Sidi Bouzid où Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu. C’est qu’on ne peut pas se transformer en chachlik comme ça. Les Arméniens, pour intelligents qu’ils soient, pourraient se rater. Par exemple en appliquant la flamme de leur briquet à leur dernière cigarette, celle du condamné à mort volontaire.  Le temps qu’elle se consume, leur pragmatisme pourrait avoir raison de leur geste salvateur… Comment ? Moi ? Tu voudras que j’apprenne à me faire griller aussi ? Mais j’habite pas l’Arménie ! Arménien, oui, mais arménien et autre chose. Comme Aznavour. Lequel ne fume pas, et il a bien raison.  Ne pas fumer, ça conserve la voix. Et puis il représente l’Arménie en Suisse. Qu’est-ce qu’il irait foutre en Tunisie ? Chanter Ave Mariiiiiiia ?

28 décembre 2009

Sauveurs et naufragés

par Denis Donikian

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Le texte en arménien : Sauveurs et naufragés

Le texte en anglais : Saviors and shipwrecked

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Les Arméniens se partagent en deux catégories : les sauveurs de la nation et les naufragés de cette même nation.  Sauveurs impénitents et naufragés en cours de naufrage, s’entend. Heureusement, les premiers sont moins nombreux que les seconds. Mais n’allez pas croire qu’il n’y a pas de sauveurs parmi les intermittents du naufrage. Il n’y a même que ça. Chez eux, le côté sauveur est en sommeil. De temps à autre, la fièvre leur montant à la tête, leur esprit sauveur perce sous leur ennui naufragé et remonte à la surface. Puis, au bout d’un certain temps, cette même fièvre tombe et le sauveur retourne à son naufrage. Ce qui ne l’empêche pas de vivre d’ailleurs. Il en vit même très bien. Mais il traîne constamment avec lui ce sentiment ambigu de perte et d’humiliation. Surtout quand il écoute parler les sauveurs, les vrais, les sauveurs actifs, ceux qui veulent sauver la langue occidentale arménienne, la terre occidentale arménienne, l’enfant occidental arménien, l’école arménienne elle aussi occidentale, le beurek arménien, le génocide arménien, le trauma arménien, les ruines d’Ani et les autres, le livre arménien qui ne se lit pas, la danse arménienne qui ne se danse plus, la diaspora arménienne  qui ne cesse de se disperser et pour tout dire l’Arménie avec son Ararat dedans de préférence. J’en sais quelque chose, puisque j’en fais partie. Quand j’écris, c’est pour sauver. Quand je mange, c’est aussi pour sauver. Quand je pète, c’est pour sauver encore. Je rêve de sauver les Arméniens d’eux-mêmes. Mais heureusement, j’ai mes limites. Je me fatigue assez rapidement. Vouloir sauver, fatigue, oui. Alors je coule à pic. C’est pourquoi j’ai une admiration sans bornes pour ceux qui œuvrent 24 heures sur 24 à nous sauver. Leur cerveau est une machine à sauver. Ils jouissent de ça, qu’on les regarde comme des sauveurs. Cette jouissance christo-narcissique, c’est leur essence même, je veux dire leur nature et leur carburant. La nation arménienne en ce sens est bien pourvue. On en trouve de bas en haut de son échelle sociologique, depuis ceux qui s’improvisent eux-mêmes comme sauveurs jusqu’à ceux que d’autres sauveurs ont élus pour qu’ils nous sauvent. Les trois présidents de la troisième république d’Arménie en sont un bon exemple. Ils ont tous réussi à sauver le naufrage de la catastrophe. En effet, la seule chose que les trois présidents d’Arménie ont réussi à sauver, c’est le sauve-qui-peut. Les citoyens préfèrent se naufrager ailleurs qu’être sauvés en Arménie. Quant au Premier ministre du troisième président, il veut sauver  de la corruption une nation corrompue. Il n’a pas dit qu’il comptait aussi sauver l’Ararat de ses neiges éternelles. Il a trop de sagesse. Ni Dodi Gago de sa graisse gagolitique. Ni son président de son passé militaire. Tous nos sauveurs présidentiels ont au moins réussi à se sauver eux-mêmes, faute de pouvoir sauver leur peuple. Par exemple Kotcharian s’est sauvé dans une somptueuse villa après avoir épargné le naufrage chronique des Arméniens d’un effondrement moral, tandis qu’Arpineh vit toujours sous terre à Ashtarak. D’ailleurs, ils se sont mis à trois présidents, tous jouissant dans leur cabanon d’un confort à l’européenne, pour réussir à ne pas pouvoir loger tous les naufragés du séisme de 1988 dans des habitations répondant à des standards humains. Récemment, le dernier de ces présidents, visitant les constructions sur place, s’est transformé en inspecteur des travaux infinis, au constat qu’il manquait toujours quelque chose, un robinet, une conduite de gaz… Pour autant, ça n’enlève rien au fait que les Arméniens soient de grands bâtisseurs d’églises. Mais on ne va pas leur jeter la pierre à nos dévoués officiels qui font tout pour que les Arméniens n’aillent pas devenir des esclaves en Europe ou des parias en Turquie. N’est-ce pas en Arménie, et en Arménie seule, leur Mère patrie, qu’ils peuvent avoir la chance d’échapper à la condition d’esclaves ou de parias ? Il serait indécent de les confondre avec ces sauveurs providentiels qui ont fait notre histoire en défaisant notre nation. Une fois, on en a eu six d’un coup, qui devinrent dix-neuf. Mais faute de pouvoir nous sauver, ils se sont sauvés eux-mêmes. Après quoi, ce fut le naufrage : sept mille morts. Un naufrage de sang.  D’ailleurs, tous les partis politiques arméniens sont des partis destinés à sauver le peuple arménien. Normal, me direz-vous. Mais les partisans de la salvation sont tellement contractés sur cette obsession de vouloir nous sauver à tout prix qu’ils ont fini par contracter une constipation idéologique chronique. Essayez donc de penser librement quand vous avez le cul bouché. Pour autant, il ne faudrait pas prendre nos messies pour des lanternes. Nos sauveurs éclairent vraiment le chemin de notre nation, celui qui permet à chacun de suivre le sien en oubliant un peu tout ça. Mais comment, me direz-vous, en oubliant un peu tout ça ? Oui, parce qu’un naufragé qui voudrait qu’on le sauve 24 h sur 24 se fatigue vite. Il a besoin de se divertir, de s’égarer, et qui sait même parfois de se désarméniser dans l’air ambiant. Les sauveurs s’égosillent, gesticulent. Mais que peuvent-ils contre l’air ambiant ? Rien. Mais attention. Air ambiant, n’est pas l’équivalent arménien d’Air France. L’air ambiant, c’est la France, laquelle est habitée par des Français. C’est pourquoi nos sauveurs ont beaucoup de mérite. Plus l’air ambiant croît, plus nos sauveurs croient devoir nous sauver. Périodiquement, ils lancent de grands discours, ils pagaient, pagaient contre le courant, ils se débattent comme des diables. Mais l’air ambiant, aguicheur comme une pute à quat’sous, agit avec la malice d’une pieuvre appliquant ses ventouses sur le moindre égaré. Et là, va l’arracher ton naufragé à des bras pareils. Mais la foi, c’est la foi. Foi de charbonnier ou bonne foi, qu’importe. L’essentiel, c’est  de rappeler les naufragés au devoir de sortir du naufrage. J’en vois déjà qui me reprochent d’être un pseudo-sauveur qui ne croit qu’en la catastrophe. Il faut croire qu’ils ont raison. Tout fout le camp. C’est mon côté naufragé qui parle. Il est vrai que si nous n’étions pas déjà naufragés, nous n’aurions pas besoin de sauveurs. Et il faut croire qu’une nation qui suscite tant de sauveurs, amateurs ou professionnels, est déjà une nation qui sent venir le naufrage. Il faut croire… Mais pétons et rouspétons tant qu’on voudra, mer d’huile ou océan de tempête, l’essentiel n’est-il pas de ramer ?

15 octobre 2009

Diaspora arménienne, cocue des uns, otage des autres.

« Car l’égarement des stupides les tue,

et l’insouciance des insensés les perd.»

(Proverbes, 1, 32).

Les votch (non) vociférés à l’encontre du Président Serge Sarkissian devant la statue impassible de Komitas à Paris, le 2 octobre dernier, a donné lieu à une véritable foire d’empoigne. Elle m’a rappelé cette époque, en France, où la diaspora s’entredéchirait à propos de l’Arménie soviétique. Ce 2 octobre, des Arméniens étaient aux prises non seulement avec la police, mais avec d’autres Arméniens. Le bruit et la fureur auront au moins permis aux médias, qui ne sont pas à une schématisation près,  de déclarer que « les » Arméniens étaient opposés aux protocoles. On peut imaginer ce qu’ont dû penser ceux qui étaient opposés à ces Arméniens de l’opposition. Je veux dire ceux qui n’ont pas pour habitude de répondre à l’appel d’aucun parti pour quelque cause que ce soit et qui sont assez jaloux de leur indépendance d’esprit pour ne pas subir la contagion des rengaines et des slogans. Or, ce jour là, on aura vu un évêque arménien faire des tentatives désespérées pour apaiser les esprits, tandis qu’on criait de tous côtés à la trahison. Ce jour-là, on aura entendu le mi-président du CCAF faire allégeance au président de l’Arménie, tandis que l’autre mi-président du même CCAF le menaçait de tous les maux s’il persistait à vouloir signer les protocoles. Ceux-ci auront au moins eu pour effet de déchaîner les passions nationales et de révéler  nos clivages. On ne pouvait s’attendre à moins tant les enjeux sont importants. Et les Arméniens ont démontré pour le moins qu’ils étaient un peuple normal. Mais ce qui n’est pas normal, c’est que ce jour-là les vociférants se sont arbitrairement érigés en défenseurs légitimes de la cause arménienne et même en représentants uniques de la diaspora en France. De la même façon que la publicité dans le quotidien Le Monde – on ne sait payée par qui et avec quel argent –  a pu laisser croire que cette même diaspora était unanimement contre la signature des protocoles.

Ces événements auront au moins eu pour effet de nous faire amèrement sourire pour plusieurs raisons.

La première raison est que ces protocoles ont seulement montré ce que les protagonistes ont bien voulu. Et comme l’iceberg  comporte une partie immergée, les protocoles n’ont laissé voir qu’une part minime de leur histoire. Certes, on aura donné à lire aux peuples concernés le texte final qui appelait les signatures turque et arménienne. Mais en ce cas, on peut s’étonner que les partisans du votch n’aient pas eu la même lecture que ceux-là mêmes qui ont contribué à l’élaboration de ces textes. Est-ce à dire que nos opposants étaient mieux informés que ceux-là mêmes qui ont, durant deux années, mené les tractations avec la partie adverse pour défendre bec et ongles les intérêts arméniens, comme on le suppose ?  D’un côté, on entendait les uns affirmer que les autres bradaient le génocide et insultaient nos morts, et ces mêmes autres déclarer le contraire. Les uns qu’on vendait le Karabagh, les autres qu’il n’en avait jamais été question. (Le comique étant que les premiers qui n’avaient jamais combattu pour ce même Karabagh faisaient la leçon à ceux qui s’y étaient illustrés). Dès lors, on est en droit de se demander sur quelles informations claires les partisans du votch se sont-ils mobilisés et pourquoi ne nous ont-ils pas éclairés afin que nous-mêmes nous nous rangions à leur côté ? Ou selon quels intérêts ? À moins qu’ils n’aient suivi un mot d’ordre ou qu’on ait joué sur une corde sensible ? Ou simplement sur des affects comme la peur, la frustration, la méfiance, ou que sais-je encore ?

Une autre raison de sourire amèrement fut le spectacle non de nos dissensions, somme toute naturelles, mais d’une forme d’incohérence qui augure mal de notre avenir, tant la passion des uns aura débordé la raison des autres. Ce jour-là aura pour le moins révélé la faillite sinon la faille du CCAF Paris (Conseil de coordination des Associations arméniennes de France). En effet, on suppose que ces protocoles, en raison de leur importance historique, ont fait l’objet d’âpres discussions au sein de cet honorable conseil dit de coordination. Que ces mêmes discussions ont dégagé un choix à faire, une attitude à prendre et que toutes les composantes avaient décidé de s’y conformer. Or, visiblement, il n’en a rien été. L’enjeu a fait éclater la bulle qui n’avait réussi jusque-là qu’à gérer nos 24 avril. La logique de parti l’aurait-elle emporté sur la discipline démocratique ? Toujours est-il que ce 2 octobre, les membres éminents du CCAF auront manqué d’accorder leurs violons. Ainsi, après des années d’efforts honorables, ce conseil dit de coordination montra ce jour-là ses propres limites et par là-même révéla nos propres pathologies. Il est aisé de comprendre qu’elles tiennent au fait que les uns, au nom de je ne sais quelle légitimité, s’estiment autorisés à parler au nom de tous les autres, à s’ériger en uniques défenseurs des intérêts arméniens, à monopoliser tout ce qui se pense et se fait autour du génocide et de son corolaire négationniste. Qui, ce jour du 2 octobre, a réussi à prendre ma voix en otage au point qu’on l’ait absorbée dans une diaspora profondément irritée à l’idée qu’on veuille toucher à son génocide ? Qui m’a ôté ma liberté de penser autrement cette histoire de protocoles ? Le CCAF serait-il devenu un machin qui se mâche comme un chewing-gum ou une organisation qui s’efforce de représenter honnêtement et raisonnablement les voix arméniennes de France ? De la même manière que la Fédération euro-arménienne, dont on aurait du mal à ne pas saluer  par ailleurs le travail d’alerte accompli au plan européen, outrepasse ses prérogatives quand elle s’arroge le droit de lancer des proclamations péremptoires au nom de tous les Arméniens. Evoquant une  déclaration faite par sa présidente,  en date du 12 octobre dernier, l’agence NOVOSTI  rapporte : « Hilda Cheboyan [sic] a souligné que le président Serge Sargsian, dans son adresse à la nation du 10 octobre, a éludé les références au génocide arménien, à la reconnaissance des frontières turco-arméniennes et au conflit du Haut-Karabakh. Ces trois concessions ont été sévèrement condamnées par les Arméniens qui estiment que la Turquie doit assumer la responsabilité politique et juridique de ses crimes contre le peuple arménien ». Si j’appartiens à ces Arméniens qui estiment que «la Turquie doit assumer la responsabilité politique et juridique de ses crimes contre le peuple arménien », que je sache je n’ai jamais pensé que  Serge Sargsian faisait des concessions pour le condamner sévèrement. En conséquence, parmi ces « Arméniens qui estiment que… », on aurait dû reconnaître que d’autres, à l’instar de messieurs Aznavour, Alain Terzian (président de l’Académie des Césars) et Alexis Govciyan (président du CCAF), estimaient différemment cette affaire de protocoles. Histoire de ne pas les censurer, ni de les mépriser en faisant comme s’ils n’existaient pas.

Les Arméniens aspirent à l’unité. Mais unité ne signifie pas uniformité. Il est naturel et souhaitable que s’élèvent des voix différentes même quand il s’agit d’une cause unique comme la lutte contre le négationnisme de l’État turc. L’équilibre s’établit quand toutes les composantes sont prises en compte et que les tendances minoritaires se plient aux exigences d’une orientation majoritairement choisie. L’histoire a fourni aux Arméniens des événements si extrêmes qu’ils ont déchaîné des passions non moins extrêmes : génocide, soviétisation, tremblement de terre,  pogroms, guerre, négationnisme, etc.  De quoi perdre l’esprit, mais surtout le sens de l’unité nationale. L’étonnant est de constater qu’en dépit de nos divisions, les Arméniens tiennent toujours le cap. Mais pour combien de temps ? De fait, ceux qui chez nous sont prêts à céder du terrain au nom du principe d’unité deviennent  rapidement la proie de ceux qui vandalisent sans vergogne l’esprit démocratique. Certes, et contrairement à ce que l’on devrait penser, on pourrait leur donner raison à ces prédateurs arméniens de la cause arménienne. En effet, la diaspora en France a été, au cours de son évolution, dans l’incapacité de s’organiser en société comportant des représentants élus. (Et en dépit des tentatives et des propositions faites, elle n’est pas près d’y parvenir). Devant les assauts répétés du négationnisme turc, force était que quelques-uns  montent au créneau sans attendre. Ceux qui avaient une tradition de combat politique l’ont occupé de leur propre initiative. Mais la frontière reste poreuse entre défendre les intérêts des Arméniens et défendre les intérêts de son parti. Un système pervers ne peut qu’engendrer des comportements pervers. Cette anomalie est d’autant plus dommageable qu’elle contribue au déséquilibre de nos choix, qu’elle alimente nos dissensions et empoisonne les tentatives unitaires. Mais si la diaspora n’est pas une, je veux dire organisée dans la défense d’une seule cause, comment dès lors pouvons-nous espérer faire contrepoids aux anomalies politiques et sociales qui sévissent en Arménie quand le peuple souffre de notre impuissante capacité à atténuer ses souffrances ? Comment dès lors cette diaspora peut-elle espérer s’inscrire dans les rapports diplomatiques arméno-turcs en tant qu’entité nationale ayant des droits et des revendications à faire valoir ? À quand un Congrès Mondial Arménien ?

Oui, il est un fait que certains disposent du génocide en véritables prédateurs. Ils ont l’ancienneté du combat avec eux, ils ont l’argent, ils ont la force mobilisatrice et donc ils prétendent posséder seuls le droit, la science et la sagesse. À eux donc le destin de la diaspora arménienne. Pour y arriver, ils sont prêts à tous les compromis, vu qu’ils ont tous les droits et que ces compromis ne peuvent être que sages et scientifiques. Je ne leur reprocherai pas leurs compromis d’hier, la confusion des temps et l’urgence des décisions à prendre incluant des risques inéluctables. Ni que leur terrorisme publicitaire comportait un plan B pour leurs auteurs (terme pudique pour exprimer une échappatoire vers la vie sauve) et rien pour ces gens qu’on massacra par centaines en guise de représailles.(« What kind of heroism is it when the heroes survive and the people perish? », écrit Ara Baliozian dans son billet du 14 octobre 2009).  Mais que ces fanatiques de la chose arménienne aient largement joué dans la cour d’un Kotcharian et de ce même Sarkissian qu’ils nous demandent aujourd’hui d’abhorrer me laisse pantois tant ils oublient que le sang de ces années là tache aussi leur costume. En d’autres termes, après avoir longtemps dit oui-oui à un pouvoir trouble et inquiétant, les voici partisans du non, baladant à leur gré une diaspora qu’ils manipulent au rythme d’un métronome.

Certes, il  n’est jamais trop tard pour se réveiller de ses erreurs. Mais il est des erreurs dont on ne se relève pas. Car ceux qui avaient le droit, l’ancienneté, l’argent, la force mobilisatrice n’ont-ils pas irrémédiablement dévoyé la culture de la diaspora. Ils l’ont atrophiée à force de la gaver d’histoire, de rancœurs et de rancunes. Ils veulent regagner, ce que leur naïveté, leur arrogance, leur narcissisme idéologique ont fait perdre à la nation arménienne. Quitte à mettre en péril le peu qui nous reste, ce territoire qui n’aspire qu’à vivre en paix, à prospérer et à respirer au sein de frontières stables. Ils dressent leurs enfants pour les transformer en instruments au service d’idéaux passéistes, et peu soucieux de leur liberté, ils en font des robots aboyeurs de conneries mystiques. À force de fuir ou d’éloigner ceux qui alimentaient l’esprit critique, ils se sont aveuglés sur eux-mêmes. À force de développer le goût de la revanche, ils se sont fanatisés contre leur propre peuple. Car le fascisme arménien est une production du fascisme turc. Mais son champ d’exercice a été la culture arménienne qu’il a gangrenée de mythes destructeurs, d’utopies fumeuses et de censures secrètes. Et il inspire aujourd’hui les répugnances les plus profondes même auprès des jeunes Arméniens soucieux d’apporter sa pierre à l’édification morale du monde. Or sans relève, la diaspora ne s’en relèvera pas.

Denis Donikian

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4 octobre 2009

Diaspora arménienne ou les cocus de l’Arménie

La diaspora arménienne se réveille. L’imminente signature entre les États arménien et turc des protocoles d’accord sur l’ouverture des frontières qu’ils pourraient figer comme intangibles semble l’avoir piquée au vif, touchée dans son amour-propre, atteinte au plus profond de son combat. Elle qui se voyait faire partie d’un seul peuple se retrouve aujourd’hui comme une part oubliée de son histoire et de son destin. Et voici qu’elle touche le fond de sa schizophrénie.

En fait, les différences entre la diaspora arménienne et le gouvernement d’Arménie sont d’autant plus grandes que l’une vit le problème des frontières de manière symbolique, tandis que l’autre le ressent au plus profond de sa survie même. L’une peut pérorer autant que le temps lui en laisse le temps, l’autre n’en a pas le temps. Le principal souci de l’Arménie, c’est de trouver des issues pour offrir une respiration économique à un peuple géographiquement exposé à l’asphyxie. Sachant que sur les quatre fenêtres que l’histoire lui a octroyées, la fenêtre azerbaïdjanaise est close pour longtemps et que les fenêtres iranienne et géorgienne peuvent se fermer du jour au lendemain, la première en raison non seulement de l’instabilité qui règne dans un Iran désormais nucléarisé mais aussi de la suspicion  que lui vouent les occidentaux et certains pays du Moyen-Orient, la seconde en raison de son assujettissement à l’épée de Damoclès russe. Le président Sarkissian aurait-il tort de chercher par tous les moyens une large ouverture vers l’ouest ?

Mais chaque fois que l’interlocuteur turc signe quelque chose, tout devient suspect à juste titre. Les Arméniens savent d’expérience que l’État turc joue sur tous les tableaux et selon tous les registres dans le but de parvenir à ses fins. La diaspora vit cette inquiétude dans sa chair. Pour autant, les Arméniens d’Arménie ne sont pas en reste. Eux aussi savent quel degré de dissimulation peut atteindre le cynisme diplomatique turc. Il suffit de voir comment Erdogan « balade » les uns et les autres, Américains, Arméniens et même Azéris, soufflant le chaud et le froid, le vrai et le faux, dans le seul but de leur embrouiller l’esprit et de faire avancer ses propres pions. Ce que confirmait hier le Père Félix Charmetant (1844-1921) en écrivant : « …Le Turc, en effet, ne cède jamais qu’à la force. Sur le terrain diplomatique, il ne craint personne ; il possède au plus haut degré l’art des réponses évasives, des formules dilatoires ; il est le maître dans l’art de feindre, dans les discussions, et nul ne sait mieux stériliser les négociations et gagner le temps dont il a besoin pour ajourner une solution et faire échouer les combinaisons qui le gênent. »

On peut « dégommer » Serge Sarkissian au gré de ses propres fantasmes, mais je crains qu’on serait mal venu de lui prêter autant d’angélisme politique que le font les contestataires et les pétitionnaires en tous genres. À l’appui de cette thèse, on devrait retenir que Sarkissian a combattu à un haut niveau pour la défense de l’Artsakh, au point d’être décoré par son ennemi d’aujourd’hui, Levon Ter Petrossian. Par ailleurs, je doute que le moindre protestataire de la diaspora qui s’effraie à l’idée de je ne sais quel bradage du génocide et du Karabagh ait plus que lui conscience qu’il n’y a rien à céder sur ces terrains là. Enfin, pour continuer dans ce registre, il conviendrait de reconnaître que les Turcs ont devant eux un interlocuteur qui sait habilement se jouer des règles internationales du droit. Voilà un homme qui, sans vergogne, s’était « vu » président plusieurs mois avant les élections et qui l’est devenu, quitte à y mettre le prix, à savoir au mépris de toute transparence. Un homme qui pratique la démocratie par le mensonge, les coups bas et le coup de poing. Et qui laisse sans fléchir une opposition baver sur lui en place publique. Cet homme est assurément un dur, un fourbe, un guerrier, un machiavel, mais qu’on ne me dise pas qu’il s’agit d’un mou ou d’un naïf.

Dans ce jeu avec l’État turc, il sait qu’il y a des risques à prendre. Mais il sait aussi que le plus grand risque pour  l’Arménie, que la diaspora n’est pas à même de mesurer, c’est celui de l’enclavement. Nous l’avons dit : les pays qui entourent l’Arménie sont instables. Ils ne sont pas à l’abri de conflits qui pourraient éclater du jour au lendemain, au point de fermer leurs portes au moindre coup de chaud. Si Serge Sarkissian ne cherche pas à pousser la porte turque, demain, en cas de problèmes au nord ou au sud, on lui reprochera de n’avoir rien prévu. Puisque selon l’adage, gouverner, c’est prévoir.

Dans ce cas de figure, la diaspora a-t-elle son mot à dire ? Mais encore faudrait-il déterminer comment elle se manifeste en tant que conscience nationale.

Pour l’instant, je m’en tiendrai à deux de ses tendances principales, l’une comme force de mobilisation, l’autre comme puissance solidaire. La mobilisation pour la reconnaissance du génocide est surtout assumée par les troupes d’un parti traditionnellement actif dans la défense, fût-elle aveugle, des intérêts nationaux. Ceux qui agitent aujourd’hui le drapeau rouge et jettent la suspicion sur Serge Sarkissian en l’accusant de tout brader, même ce qu’il a défendu par les armes, n’en sont pas à une caricature près, quitte à jouer sur les peurs, les frustrations et à réactiver les mythes et les utopies. À ce compte, les plus modérés qui se frottent aux extrémistes deviennent extrémistes et les plus naïfs tombent dans la surenchère. On me dira qu’en la matière, mieux vaut prêcher le pire pour éviter toute éventuelle déconvenue, même si on espère qu’elles n’arriveront jamais. Mais la diaspora est également une force de solidarité économique sans laquelle l’Arménie serait au plus bas. Cette diaspora est non seulement un effet du génocide, mais encore une construction politique voulue par l’État  arménien depuis l’indépendance. En obligeant les hommes à travailler à l’étranger, l’État  soulage sa propre responsabilité tandis qu’il prend appui sur cette richesse extérieure plus ou moins acquise à la cause patriotique. L’aide financière que chaque exilé apporte à ses parents ou à ses enfants constitue une manne qui fait fonctionner directement ou indirectement le pays. Quant à la diaspora issue du génocide, elle contribue elle aussi à combler les carences de l’Etat arménien, par ses aides ciblées (Phonéton, jumelages des villes et autres) ou éparses par le biais de diverses associations. Sans compter, ces cousins de l’extérieur qui aident leurs familles ou ces généreux donateurs qui profitent de leurs voyages pour secourir des inconnus sous forme de microcrédits. On ne peut non plus passer sous silence tous ceux de la diaspora qui apportent leur concours à l’Arménie sur le plan purement culturel (cours, formations, manifestations ou autres). De la sorte, je n’hésite pas à dire comme je l’ai toujours fait, que ces membres de la diaspora qui se sentent en responsabilité envers l’Arménie peuvent à bon droit être considérés comme des citoyens économiques ou culturels du pays.  Même s’ils n’ont pas le statut à part entière de citoyen de facto. Il est vrai que cette diaspora ne reçoit pas en retour la considération politique que sa contribution à la vie du pays pourrait lui faire espérer. Plus précisément parlant, aujourd’hui, dans cette affaire de protocoles qui touche à l’essentiel de son combat contre l’État  turc, la diaspora n’aura compté pour rien. Et pour cause.

Aujourd’hui, cette diaspora vient de recevoir une douche froide. C’est que, depuis l’indépendance, la puissance solidaire qu’elle a représentée semble s’être exprimée à fond perdu. En n’exigeant aucune contrepartie politique, les contributeurs financiers de la diaspora sont devenus les cocus de l’Arménie. Non seulement leurs aides sont partiellement ou totalement détournées (à l’image des secours apportés lors du tremblement de terre), mais elles semblent unilatérales (permettant ainsi aux oligarques et aux politiciens d’affaires de continuer à s’enrichir et de se construire sans vergogne des demeures somptueuses). Depuis l’indépendance et malgré les efforts de la diaspora, certes concentrés sur le Karabagh, la campagne arménienne croupit dans une pauvreté crasse. Force est de constater que la diaspora n’ayant pas voix au chapitre de la politique interne du pays, n’a pas su monnayer son aide en obligeant l’État  arménien à élaborer une réelle politique sociale. C’est dire à quel point le mépris politique que l’on voue aux Arméniens de la diaspora est profondément humiliant au regard de l’intérêt financier qu’elle représente. La création d’un ministère de la diaspora n’a pas d’autre but que de canaliser les richesses extérieures vers le pays (cf les différentes propositions de parrainage des campagnes par de richissimes arméniens ou d’aides aux particuliers par le microcrédit).

Il n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui la diaspora se sente flouée. De fait, vue d’Arménie, elle n’a jamais compté pour grand-chose. (L’aghperoutyoun est un leurre : entre le frère d’Arménie et son frère de la diaspora les rapports sont ceux d’un voleur et d’un naïf). Aujourd’hui, elle paie pour avoir trop complaisamment ménagé les susceptibilités de l’État  arménien. Quand Serge Sarkissian s’est installé à la tête du pays dans les conditions frauduleuses que l’on sait, quand il a jeté les opposants en prison, qu’il continue à incarcérer des personnalités de la diaspora ayant combattu au Karabagh, qu’il leur refuse même la citoyenneté arménienne, les représentants de cette diaspora et ses militants n’ont pas été aussi furieux et menaçants qu’ils le sont aujourd’hui où l’on semble toucher à leur génocide. Comme si les morts étaient à leurs yeux plus vivants que les vivants eux-mêmes. En n’accompagnant pas l’opposition démocratique qui s’égosille à longueur d’année contre les surdités et les absurdités du régime Sarkissian, en abandonnant à leur sort des campagnes volontairement laissées à l’abandon, en ne dénonçant pas d’une manière ferme le génocide blanc de l’émigration économique, la diaspora devait s’attendre à recevoir un jour la juste monnaie de sa pièce. Quel opposant d’Arménie, habitué des meetings de protestation, ne sourirait pas amèrement pour avoir lu ou entendu dans les médias rapportant les incidents liés à la venue de son président à Paris, ce qu’il ne cesse de crier depuis des mois : « Sarkissian démission ! »

De fait, l’inacceptable et le dangereux dans cette histoire de protocoles, c’est qu’au moment où Sarkissian se présente devant les Turcs, son régime n’a toujours pas soldé les comptes internes et obscurs du pays. La démocratie n’est pas apaisée, les meurtres du 1er mars ne sont pas élucidés, la justice est à la botte du pouvoir, l’économie est totalement déséquilibrée aux dépens des campagnes, les oligarchies maffieuses fleurissent à tout va et le Karabagh est toujours sans solution. Pour un pays aussi jeune, aussi fragile et aussi petit que l’Arménie, ces composantes négatives et aléatoires constituent une faiblesse sinon une faille au regard du destin national. Nul doute que ces problèmes non résolus ne soient autant de bombes à retardement. Si la diaspora avait constitué une force politique réelle, elle n’aurait pas manqué pour le moins de mettre en garde un gouvernement qui joue avec la vérité et qui gouverne avec cynisme. Encore aurait-il fallu que cette diaspora fût sensible aux signaux d’alerte donnés ici ou là en accordant la parole à ceux qui n’ont jamais craint de déchirer les drapeaux sous lesquels se dissimule une culture de la haine de soi. Où l’on voit aujourd’hui que tout est lié. Silence complice et sacralisation aveugle de la nation ont produit en diaspora ces censures ayant eu pour effet d’encourager les exactions qui pourrissent de manière endémique le tissu socio-politique du pays. En détournant l’attention vers l’intense combat contre le négationnisme, la diaspora a nourri à l’égard du régime Sarkissian  des complaisances qui se retournent aujourd’hui contre ce qu’elle a de plus cher. Non seulement elles mettent à mal l’objectif de la reconnaissance et des réparations par l’État turc, mais encore elles mettent en danger un pays qui n’est probablement pas en mesure d’affronter l’ouverture des frontières en toute sérénité.

Cependant on aurait tort de reprocher à la diaspora d’être une force en proie à l’égarement. Mais quelle force au regard de l’État  arménien ? Ses représentants n’ont aucune légitimité et pour le moins, quels qu’ils soient, ils ne m’ont pas demandé l’autorisation de parler en mon nom. En l’occurrence, l’État  arménien, qu’on serait en droit d’accabler pour de multiples raisons, n’a en face de lui qu’une nébuleuse menée par des forces militantes qui monopolisent la parole diasporique selon une idéologie qu’elles veulent croire comme exprimant les idéaux de tous. On ne saurait non plus reprocher à cette diaspora d’avoir trop tardé à se constituer comme force politique externe, capable d’infléchir le destin du pays et de conduire avec lui un combat unitaire concernant la reconnaissance du génocide. Les aléas de l’histoire contemporaine ne l’auront pas permis. Mais il semblerait qu’aujourd’hui, la crise grave qui pointe entre l’Arménie et la diaspora mondiale arménienne, à l’occasion de la signature des protocoles, devrait accélérer le processus d’une structuration capable de jouer sur les décisions politiques du pays. D’ailleurs, la récente fermeture du quotidien Haratch a violemment secoué les esprits au point que beaucoup aujourd’hui voient avec lucidité les dangers qui guettent l’existence même de la diaspora. Ils se hâtent pour établir un état des lieux de notre destin, dans l’espoir qu’ils sauront être assez persuasifs pour réorienter dans un sens plus pragmatique les éléments de notre survie. Reste à savoir si les hommes clés qui contribuent inconsciemment à fossiliser notre culture suivront ces « donneurs de leçons ».

Il reste que la Turquie aura réussi à neutraliser la diaspora en établissant, comme il se doit en pareil cas, des relations d’État à État  avec l’Arménie. Or, dans ce contexte, la diaspora ne constitue pas un Etat, même pas un État en exil.

D’aucuns pensent que la reconnaissance du génocide est avant tout une affaire morale. On peut admettre que le moralisme est de plus en plus présent dans les consciences politiques du moment, ne serait-ce que sous l’égide d’une part, des principes européens qui agissent dans le sens d’une pacification des peuples, et d’autre part de la nouvelle donne américaine. Mais si un criminel ne reconnaît son crime que contraint et forcé, il n’y a aucune raison de penser que l’État turc puisse céder quoi que ce soit sous la pression de la morale aux dépens de ses propres intérêts. En effet, on voit difficilement un pays céder une once de son âme s’il n’a rien à y gagner. En revanche, c’est au sein même de la société civile turque que cette conscience du mal peut être agissante et à terme pousser au changement de mentalité. Il est vrai aussi que les tenants d’une confrontation avec l’État turc n’ont ni le temps ni les moyens d’attendre. Cette foi ne porterait ses fruits que si elle était soutenue par une structuration de la diaspora au niveau mondial de façon à dénoncer efficacement, à dénoncer sans relâche, un négationnisme qui n’a que trop duré et dont les ignorants se font facilement les complices.

Tout compte fait, il semblerait que la crise d’identité que traverse aujourd’hui notre diaspora, rendue immédiatement sensible à l’occasion de la perte du journal Haratch et de l’affaire des protocoles, n’ait d’autre cause que cette hypertrophie de la pensée génocidaire dans un contexte négationniste tenace qui a réduit à rien la seule chose qui aurait pu donner une respiration à l’esprit, à savoir la culture. Non une culture fossilisée, condamnée au culte de la langue, de l’Église ou de je ne sais quel mythe, mais une culture vivante, aimante et humoristique. En lieu de quoi, nous avons réussi à faire fuir nos artistes, à crisper notre réflexion, à pratiquer des censures et des ostracismes, à transformer le génocide en idéologie castratrice.

Der Voghormia ! Der Voghormia !

Denis Donikian

4 octobre 2009

In english, translated by Viken ATTARIAN :  The Armenian Diaspora or the Cuckolds of Armenia

En Arménie dans Lragir

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