Ecrittératures

29 juin 2017

DIASPORA, CULOTTES et DRAPEAU

 

ErikJohansson_10 Erik Johansson

(Article de 2014 que nous avons cru bon de rappeler).

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La vérité, quelle qu’elle soit, est moins terrible que l’ignorance.

Anton Pavlovitch Tchekhov

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Récemment, des membres d’Education sans Frontières, scandalisés par le traitement que subissent les migrants arméniens de la part du gouvernement français, me demandent de les éclairer sur la situation socio-politique de l’Arménie. Jusque-là, je croyais blanchir nos culottes en famille. Et voilà que d’autres, mais animés d’humanisme, me prenant au mot, viennent me dire que c’est justement le genre de lessive qui les intéresse. Le lecteur peut imaginer mon embarras. Comment faire, me suis-je demandé, pour qu’on évite de prendre mes justes colères pour du dénigrement,  mon esprit critique pour de la trahison, et fustiger le caca arménien sans souiller notre culture ?  Exercice d’autant plus périlleux qu’il me fallait honteusement confesser que des Arméniens, professant une idée de l’Arménie plus éthérée que terre à terre, se demandaient aujourd’hui comment aider les autorités françaises dans leur tâche contre ces migrants qui osent bobarder sur leur pays rien que pour sauver leur peau. C’est que chez nous, héritiers d’un génocide, la haine des autres a muté, dans certains cerveaux racornis, en haine des nôtres. Difficile d’en faire l’aveu. En bref, j’avais à parler de l’Arménie mais sans l’humilier. Et je tenais à affirmer, droits de l’homme obligent, que si des Arméniens cherchaient, comme tout un chacun, à échapper au goulet d’étranglement patriotique, c’est que leur marâtre culture du cynisme ne leur offrait plus d’autre choix. Mais comment éviter la gêne à devoir étaler au grand jour les aberrations politiques du génial peuple arménien, les cruautés aveugles d’un arbitraire à visage démocratique, la complicité par le silence de notre diaspora ? Des problèmes de santé m’auront épargné ces exercices d’acrobatie sans pour autant me mettre à l’abri des questions qui pèsent sur la responsabilité des Arméniens d’ici concernant  le sort des Arméniens de là-bas.

Cependant, et je le sais, ces mots que je dis ne pèseront d’aucun poids sur les vrais décideurs du destin arménien, lesquels n’en feront qu’à leur tête. Faibles mots au regard de ceux qui rusent, qui abusent les gogos et qui minent par l’indifférence toute position contraire à la « doxa armeniaca ». Faibles paroles au regard de la Parole patriotarde, laquelle exige du sang et des larmes au nom de la radieuse Arménie. Mais si mes mots ne font pas mur contre la bêtise, au moins ils ne contribueront pas à salir nos linges de famille.

A l’heure où j’écris ces lignes, la soi-disant diaspora arménienne ( à vrai dire, une poignée de météorologues auto-proclamés du temps arménien, qui vous font acheter du parapluie pour couvrir les plus démunis et vous vendent du ciel radieux quand c’est la tempête) semble animée d’un sursaut critique. Ici ou là, la panique prend forme. L’UGAB et autre fondation multiplient les alarmes sur la dépopulation gravissime de l’Arménie en programmant des réunions dans plusieurs villes du monde ( Beyrouth le 30 janvier, Paris le 3 février, Toronto le 5, NewYork le 6, Los Angeles le 11). Quand je disais que mes mots étaient faibles. Mes alertes lancées il y a plus de dix ans viennent seulement de parvenir aux oreilles de ces messieurs forcés d’exhiber aujourd’hui leur culotte salie après dix années de constipation.

Parallèlement se tiennent à Lyon et à Paris deux tables rondes ( voir ci-dessous) destinées à faire parler des réprésentants de la société civile arménienne. Premier sujet à vous faire bondir un éléphant jusqu’au plafond :  l’Arménie et la diaspora, perspective d’une résistance commune. Il en est donc encore qui y croient ! A quoi ? me demanderez-vous. Mais à la diaspora résistante. (Cette diaspora francisée par amour m’a toujours fait penser, concernant son soutien à la désobéissance civile arménienne, au mot d’Arletty germanisée par la passion boche : « Pas très résistante, Monsieur le juge. ») Mais c’est quoi, la diaspora ? Combien de divisions, la diaspora ? En fait, beaucoup. Faute de divisions militaires, nous avons au moins des divisions communautaires. ( La division communautaire consiste à mettre en commun nos sales culottes pour pratiquer leur déchirement en réunion). Qui donc y croit à cette diaspora ? Et qui n’y croit plus ? Qui la fait et à qui ne la fait-on plus ? Qui la représente et qui subit les manques, les excès, les erreurs de ses représentants ?  C’est toute la question.

Tout d’abord, oui, la diaspora est une entité historique à causes multiples, dont les deux principales tiennent au génocide et  à la débâcle économique de l’Arménie dite indépendante. Or ces deux causes constituent à l’heure actuelle son ferment autour de la reconnaissance et son problème quant au chaos économique.

De fait, force est de reconnaître que l’énergie déployée depuis cinquante ans autour du génocide par la communauté arménienne de France a été phénoménale dans tous les domaines. Pour un témoin comme moi de ces cinquante années, l’activisme des Arméniens de la diaspora destiné à faire connaître le génocide a accusé une courbe exponentielle.  Il a donné lieu à de multiples livres ( scientifiques, thèses, romans, mémoires, BD et autres), manifestations, commémorations, érections de stèles, vocations, engagements, etc.

C’est dire qu’il y a un esprit diasporique orienté essentiellement vers la réparation de la perte. Mais cette conscience du national est en rivalité constante avec les exigences d’une conscience dominante incarnée par le pays d’accueil. C’est dans ce pays que chaque élément de la diaspora a dû apprendre à se refaire et à mobiliser son énergie pour se constituer en tant qu’individu et citoyen. Le combat  est si rude que beaucoup finissent par céder à la culture d’accueil en accordant aux racines juste ce qu’il faut pour ne pas se renier totalement. Ce principe de réalité aura obligé le plus grand nombre à confier à plus conscients que soi le soin de gérer cette réparation de la perte engendrée par le génocide. Et donc tacitement, le soin de nous représenter. En conséquence, la diaspora comprise comme force politique et culturelle n’est devenue l’affaire que de quelques-uns, les plus actifs ou les plus en vue, qui prennent la parole au nom d’une famille historiquement soudée mais minée pas sa dilution. Ainsi quand cette parole dérive ou délire, la collectivité doit la subir. Comme Aznavour disant qu’il se foutait du mot génocide. Concernant la diaspora arménienne de France, dans le fond, elle assume ses tiraillements entre une assimilation à marche forcée et une nostalgie malheureuse, entre un climat général européaniste et un communautarisme identitaire, un mode de vie mimétique et des représentants quasi nationalistes.

Or, ces acteurs de la diaspora, grâce leur soit rendue, ont réussi à faire vivre, contre vents négationnistes et marées antimémorielles, la vérité  du génocide. Ils savent aujourd’hui comment sensibiliser les responsables politiques. Ils alertent sans dissocier le génocide arménien des autres génocides du XXème siècle. Ils soutiennent à bout de bras une langue qui s’asphyxie faute d’usage pour la vivifier . Ils rebondissement à la moindre humiliation. Ils font un travail de fourmi pour que le passé douloureux des Arméniens ne soit pas englouti dans les sables de l’histoire… Certes la perfection n’étant pas arménienne, on assiste ici ou là à des ratés. C’est dire qu’on oublie trop souvent que les résistants les plus engagés contre l’engourdissement de la cause arménienne doivent aussi assumer leur subsistance et que le militantisme à taux plein n’est guère réalisable. Nous resterons toujours des amateurs, mais des amateurs qui en veulent, qui ont la rage de vaincre. (Nous verrons d’ailleurs comment en 2015 chaque Arménien voudra à sa mesure contribuer à faire avancer les revendications arméniennes). N’oublions pas non plus que la nation arménienne est une nation ravagée et qu’elle se bat malgré le poids délirant de cette blessure qui pleure en permanence dans son âme. Et si nos représentants sont sujets à quelques défaillances, c’est qu’elles sont le reflet de notre situation ambiguë comme communauté au sein d’une société française qui a ses exigences propres, à commencer par le devoir d’assimilation et l’impératif économique. Chacun serait mal venu de reprocher à ces représentants d’avoir été élus par des groupuscules plutôt que par l’ensemble de la diaspora pour la bonne raison qu’il ne suffit pas de souhaiter des élections pour réussir à les mettre en place. Dans nos critiques, nous oublions trop facilement que la diaspora est un groupe humain dispersé dans un autre plus grand, plus fort et plus vivant, auquel nous appartenons sans qu’il soit nôtre tout à fait. Et  tandis que l’histoire avance, faute de mieux, la diaspora se doit d’avoir des interlocuteurs capables de défendre dans l’urgence les intérêts des Arméniens. Sans ces individus qui se sont battus, démenés et même sacrifiés, ni Mitterand, ni Chirac, ni Sarkozy et ni Hollande n’auraient pris fait et cause pour nous. Personne n’a le droit de les conspuer même si chacun estime à juste titre que le peuple arménien doit être reconnu dans son humanité pleine et entière et qu’il puisse prospérer sur les terres qui sont actuellement les siennes.

Mais ce déficit démocratique inéluctable en diaspora, dès lors qu’il n’est compensé par aucun mécanisme minimum qui permette la consultation, la contestation ou la discussion franche crée obligatoirement des frustrations, des défiances ou mêmes des indifférences à l’égard de la chose arménienne.  En d’autres termes, il n’est pas abusif d’exiger des comptes de ces représentants, alors qu’aujourd’hui il semblerait que les garde-fous soient totalement absents et que nos chefs s’inventent une conduite patriotique au gré de conciliabules sélectifs pour pondre du communiqué, monter de la commémoration, ou lancer de l’anathème. C’est que nos pitbulls ont de la revanche à revendre et savent montrer les dents au moindre manquement démocratique constaté par l’Etat turc. Il arrive même qu’ils pètent les plombs quand on touche à leur génocide ( voir les hystéries devant Sarkissian sous la statue de Komitas au temps des protocoles en octobre 2009). Mais jamais on ne les a entendus grogner, la bave aux lèvres, jamais ils ne se sont fendus d’un communiqué pour dénoncer les abus du pouvoir arménien et prendre faits et causes pour la société civile. Réclamer à cor et à cri la démocratie chez les autres, mais surtout éviter de l’exiger chez nous. De cette philosophie de l’enfumage il ressort qu’on prend bien garde de ne pas toucher à l’intouchable caca arménien. Ah ça non ! Ça jamais ! Au drapeau les chefs ! Larme à l’œil et main sur le cœur ! Alors que déborde la contestation en Arménie même, qu’elle génére des dégâts irréversibles en termes de démographie, nos assis jouent la prudence, la grande histoire, l’éternelle Arménie et obtiennent… une pauvreté qui s’appauvrit, une république poutinisée, un population qui s’exile par le corps et en esprit. Ce silence de rigueur a permis à l’Etat arménien d’avoir les coudées franches dans les décisions cruciales intéressant la diaspora au premier chef, comme celles relatives aux protocoles arméno-turcs.  Nos chefs croyaient respecter le gouvernement Sarkissian en faisant les autruches sur ses dérives autoritaires, et Sarkissian les a remerciés en ne les consultant pas. C’était dire à la diaspora que la diaspora n’existait pas comme entité politique, seulement comme manne financière.  Ainsi donc, aujourd’hui, le bilan est lourd. La soumission par le mutisme de nos représentants aux dirigeants du pays affiche un bilan de catastrophe national. Et faute de mieux, ce sont ces personnes qui seront une fois de plus reconduites pour perpétuer le désert de confiance qui gagne l’Arménie et même la diaspora.

L’ambiguïté qui caractérise le statut de nos « chefs » peut en étonner plus d’un. A y regarder de près, chacun d’eux est animé par un conflit d’intérêts. Quand parler au nom de la diaspora vient en concurrence avec un intérêt de parti, un intérêt d’affaires ou un intérêt de carrière, c’est toujours le langage de la vérité qui passe à la trappe. Aujourd’hui, le peuple diasporique arménien voit bien que dans son juste combat pour la reconnaissance on lui a fait oublier le combat pour la survie démocratique de l’Arménie. Or, si ses dirigeants ne les ont pas suffisamment alertés, c’est bien qu’ils avaient un intérêt de parti, d’affaires ou de carrière à ménager ceux qui ont fourvoyé le pays dans cette impasse. Et comme les intérêts sont tenaces, nos chefs continueront à nous aveugler de génocide par-ci, de loi antinégationniste par-là pendant que les Arméniens d’Arménie vivront impuissants le délitement de leur âme et de leur pays.

Ainsi donc, demander aux représentants de la diaspora de soutenir les mouvements civiques d’Arménie, c’est comme demander au président Sarkissian de leur ouvrir les portes de son cabinet secret.

 Mais on peut toujours essayer. « Il ne suffit pas de violer Euterpe, disait Stravinsky, encore faut-il lui faire un enfant. »

Denis Donikian

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Tables rondes entre de jeunes journalistes politologues d’Erévan et la diaspora arménienne de France.

Les tables rondes auront lieu :

  • à Lyon : à l’Université catholique (25 rue du Plat 69002 Lyon), jeudi 30 janvier de 19h00 à 23h00, dans l’amphi Buret,

  • à Paris : à l’INALCO, samedi 1er février de 15h00 à 19h00, dans l’amphi VI.

Il nous semblé nécessaire de donner la parole à ces jeunes qui représentent ce qu’on peut appeler la nouvelle société civile émergente arménienne. Ils font partie des mouvements des Droits de l’Homme et écologistes. Ils s’inscrivent dans une forme de résistance face au pouvoir oligarchique.

Au moment où toutes les diasporas sont mobilisées pour commémorer le Centenaire du génocide, la jeune République d’Arménie est arrivée à un tournant dangereux de son évolution.

Plusieurs phénomènes contribuent à cette situation :

l’émigration, voire la dépopulation des forces vives de la nation ;

  • le désengagement de la diaspora depuis 2008 ;

  • l’enclavement du pays ;

  • etc…

Ces jeunes ne comprennent pas notre désengagement. Ils veulent redéfinir une nouvelle dynamique partenariale sur la base de valeurs partagées.

Dans ce contexte, il semble urgent de rétablir une relation de confiance.

C’est le sens de cette initiative : donner la parole à ces jeunes et susciter un débat entre nous, aujourd’hui proche du point zéro.

Trois thématiques seront abordées :

1.       L’ARMENIE ET LA DIASPORA

Perspectives d’une résistance commune

2.       ARMENIE : RENVERSEMENT OU EFFONDREMENT

o   Les choix d’orientation et les perspectives de développement dans la région

o   Le bras de fer Union eurasienne/Union européenne

o   Faut-il ouvrir la frontière entre l’Arménie et la Turquie ?

3.       LA REPUBLIQUE DU HAUT-KARABAGH

Second Etat arménien / second souffle

Le groupe de réflexion d’Erévan sera représenté par

Nazénie Garibian, directrice de recherche au Madénataran ;

  • Olya Azatyan, politologue ;

  • Hakob Badalyan, journaliste politologue ;

  • Artur Avtandilyan, politologue ;

  • Modératrice : Zara Nazarian, fondatrice du site internet Le Courrier d’Erévan, responsable de la francophonie en Arménie et journaliste aux Nouvelles d’Arménie Magazine.

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30 mai 2010

Les tontons flingueurs et la quadrature du livre « arménien »

Au temps des soviets, on disait démocratie populaire pour faire le bonheur des peuples par le viol de leurs droits. Les mots, dans ce cas de figure, servaient de camouflage idéologique. En ce sens, nos Arméniens ne sont pas en reste. Ils disent union, fédération, coordination, ou  mettent de l’amitié dans le nom de leur association sans pour autant s’embarrasser de pratiquer la censure et l’ostracisme. Le censeur rejetant souvent la faute sur l’ostracisé qui la lui renvoie en retour. C’est normal, me direz-vous. Les idéaux mobilisateurs, dès lors qu’ils sont pensés par des hommes, sont impurs. Reste à savoir si  les Arméniens dispersés par la force peuvent encore se payer le luxe de mettre de la dispersion dans la dispersion. Les esprits fédérateurs, qui prétendent sauver la diaspora arménienne de la dilution pesant sur elle, vous jureront leurs grands dieux qu’ils gardent en l’esprit le sens de la fédération contre vents et marées. Et pourtant sur le terrain, rien de ce qu’ils font ne se passent comme ils l’avaient promis. C’est qu’il y a dans le cœur de chaque Arménien des ciseaux qui sommeillent. Pour preuve, les tailleurs sont légion. Et l’Église divise et se divise au sein d’un peuple lui-même déjà partagé en deux langues et deux parts unies par les liens sacrés du malentendu et parfois de la haine.

Ainsi, au-delà du respect qu’on doit à tous ceux qui ont été les chevilles ouvrières d’ARA 2010, force est de regretter l’absence parmi les faiseurs de livres de deux acteurs considérables de la communauté de Valence et de surcroît auteurs, à savoir Robert Tafankejian et Grégoire Amirzaian. Mais sachant la bonne volonté des uns et des autres, on veut croire que cet accroc sera réparé l’année prochaine.

C’est que, au-delà des personnes, c’est le livre qu’il faut défendre. L’ultime nourriture qui reste peut-être aux Arméniens pour qu’ils aient d’eux-mêmes la conscience d’être ce qu’ils sont. Chaque fois que le livre est ostracisé de quelque manière que ce soit et pour quelque raison que ce soit, on occasionne une perte dommageable pour notre culture. C’est dire qu’il y a chez nous des assassins de la culture, comme il y a ailleurs des assassins de la mémoire. Ainsi quand un éditeur arménien décourage un traducteur arménien en ne le payant pas, il assassine la culture arménienne. Quand on néglige d’inviter un éditeur arménien ou un auteur arménien à un salon du livre arménien, on assassine la culture arménienne. Certes, ce ne sont que de petits assassinats entre amis, mais ils sont la honte du peuple arménien. Quelques livres qui manquent, un auteur qu’on oublie ne changent pas grand-chose à l’affaire quand elle est commerciale. Mais un livre n’est pas une savonnette et un écrivain n’est pas un agent de commerce. Ce qu’on perd en les « oubliant », c’est un peu de l’esprit vivant qui manque à une diaspora qui se gargarise d’histoire et d’historicité.

Alors mettons les pieds dans le manti.

Le salon du livre de l’UGAB n’aura invité ni le directeur de la maison d’édition Le Cercle d’écrits caucasiens, ni moi-même. Pour ma part, une première fois, je peux le comprendre. Une seconde fois et voilà que la puanteur me titille les narines. Surtout quand les salons de Genève, de Valence ou de Saint-Chamond m’auront largement ouvert les bras.

Qu’on m’entende bien. Je ne défends pas ici et en aucune manière la personne de Monsieur Hratch Bédrossian. Je ne partage ni sa table, ni sa couche, ni ses haines, ni ses hargnes, ni ses excès, encore moins ses idées. (Il le sait et je le lui ai dit. Et je ne ferai pas ici mon Voltaire). Comme je peux comprendre que ses ennemis déclarés ne souhaitent pas lui donner l’occasion de se croiser. Or, je ne doute pas que le deuxième salon de l’UGAB devait pulluler en ennemis déclarés de Monsieur Hratch Bédrossian. Lequel, sachant que la liberté de parole et de pensée a toujours un prix, le paye volontiers. En ce sens, d’aucuns diront qu’il l’a bien cherché.

Cependant, personne ne peut nier que Monsieur Hratch Bédrossian est un éditeur militant qui a permis la redécouverte d’auteurs qu’aucune maison française n’aurait eu le front d’imprimer. Chacun devrait savoir que la littérature génocidaire n’est pas « commerciale » et que s’obstiner à la publier par devoir envers les morts de 1915 relève du sacerdoce, sinon du suicide financier. Pour ma part, sans Monsieur Hratch Bédrossian, qui l’aura traduit et édité, je n’aurais probablement jamais lu, au moment où je le devais, un livre aussi fondamental que Le Golgotha arménien de Monseigneur Grigoris Balakian. Sans parler des autres. Et je suis certain qu’aucune miette d’aide financière venant de la diaspora ne tombe dans l’escarcelle de Monsieur Bédrossian  pour qu’il puisse continuer son travail en ayant les coudées franches.

Or, en ne présentant pas ses livres dans un salon, comme je le suppose à celui de l’UGAB, c’est un éditeur qu’on ampute de ses possibilités de diffusion auprès du premier cercle de ses lecteurs naturels. C’est pourquoi je voudrais bien me tromper.

Certains, comme Monsieur Hratch Bédrossian lui-même, suggéreraient de créer une association des éditeurs, auteurs et traducteurs arméniens pour faire front à l’ostracisme que subirait l’un de ses membres. Du genre tous pour un, un pour tous. Tel salon refusant tel membre devrait supporter l’absence de tous les autres. L’idée serait excellente si cette association obligeait, comme il se doit, tous ses membres à une discipline de groupe. Il serait trop facile d’avoir, au nom de la liberté de parole et de pensée, des comportements d’irrespect et d’intolérance et d’instrumentaliser le groupe à des fins personnelles. Dès lors, je me demande si ces éditeurs, auteurs et traducteurs ne devraient pas plutôt créer un salon des indépendants où s’exposeraient les écrémés de notre bonne diaspora.

Pour ce qui concerne mes livres, on m’assure qu’ils y sont. Pour me faire comprendre qu’ils y sont bien mais sans moi. Or, comme mes ouvrages les plus personnels et les plus récents sont publiés en Arménie et que j’en suis le seul diffuseur, et que personne ne m’a sollicité, je voudrais bien savoir selon quelle opération du Saint Esprit les livres qui sont chez moi ont pu être en même temps au salon de l’UGAB. (Mais l’astuce, c’est de prendre un livre – en l’occurrence Les Actes du Colloque de Cerisy, dans lequel je n’ai qu’un rôle de coordonnateur – pour mieux camoufler la mise à l’écart de son auteur). Or de telles pratiques n’ont d’autre effet que celui d’entretenir chez les ostracisés un complexe de persécution. Et voilà que non content de faire vivre modestement un éditeur d’Arménie, de trimbaler nos livres dans les avions, maintenant il nous faut prendre du temps sur l’écriture pour écrire ce genre d’article et la jeter à mer comme une bouteille du dernier désespoir.  Honte à ceux qui nous obligent à faire ça.

Car je voudrais bien savoir aussi en quoi Denis Donikian vaut moins que Monsieur Vartan Berbérian qui, voici quelques années, a fait un tabac avec le figuier de son père et qui a certainement moins de difficulté à vendre son livre que Monsieur Hratch Bédrossian et moi-même les nôtres. Serait-ce que nos livres ou nos personnes ne font pas dans la culture consensuelle du ressassement perpétuel mais dans celle d’une certaine vigilance et d’une possible lucidité ? Or, tous ceux qui remuent le dedans d’un peuple font remonter la merde de ses hypocrisies. Et un salon qui se respecte doit éviter les vérités pour mieux faire croire aux mensonges de cette union des Arméniens dont se targuent nos présidents de ceci et nos chefaillons de cela.

Denis Donikian

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