Ecrittératures

29 novembre 2011

A propos de VIDURES (1) par Myriam Anderson

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 9:33
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Analyse de Myriam Anderson

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C’est une journée dans la vie de Gam’, une journée qui contient toute une vie.
Unité de temps, unité de lieu, unité d’action, matière première de tragédie classique que Denis Donikian sculpte en roman-monde. On est au pied du mont Ararat, sous le bleu du ciel et le rire des mouettes moqueuses, les pieds dans la boue, entre la grande décharge et le cimetière, peut-être le chemin le plus court pour raconter la vie sur terre. Et tout est vrai. Poète contrarié, journaliste-pamphlétaire clandestin, vagabond magnifique, fils en fugue, orphelin inconsolable, chiffonnier de fortune dans une Arménie en ruine qui ressemble diablement à sa décharge – cette “apocalypse en sursis”, Gam’ conduit cette danse folle, dangereuse et salvatrice, épique et dérisoire : la traversée d’un jour parmi les sans-riens qui fouillent les entrailles de la ville pour en faire leur festin.
Et Gam’ nous prête ses yeux, ses oreilles et ses sens pour appréhender une réalité de fable ou de mauvaise blague historique aussi invraisemblable que réaliste, aussi anachronique qu’actuelle. On est à la marge – dans l’ombre toujours vaguement menaçante d’un régime qui pour être indépendant n’en est pas moins autoritaire, mafieux, expéditif ; où la police envoie au feu ses voyous en costards à la gâchette facile, où tous les cadavres doivent disparaître.
Voici Dro, le “bouseux sensuel”, le patron de la décharge, qui a baptisé son chien et ses porcs préférés des surnoms des trois caricatures de présidents qui se sont succédés aux commandes de la petite république – et qui manie le tractopelle en scénographe de la pourriture. Voici Roubo, le gardien du cimetière, son voisin-frère-ennemi, collé toute la sainte journée à son tabouret, qui biberonne sa gnôle et surveille les entrées et sorties, aussi attaché à “ses” morts que l’autre l’est à ses porcs.
Et voici les chiffonniers, hommes, femmes, enfants, dont le désespoir et les épreuves n’ont jamais entamé la fierté. L’humanité en deuil d’elle-même que nous présente Denis Donikian nous colle au cœur : elle est à part égale effrayante et attachante pour ce qu’elle ravive de souvenirs autant que pour ce qu’elle promet – parce qu’elle nous pend au nez. Le regard qu’elle pose sur son absence d’horizon (de la décharge, on voit le cimetière et vice-versa) est chargé d’une lucidité acérée, d’un humour de dépossédés et d’un sens de la fête proche de l’instinct de survie.
C’est un pays, un peuple, qui a tout subi, injustice des hommes et de la nature, génocide et tremblement de terre, un pays qui s’est tout juste assez relevé, construit, pour céder aux fausses sirènes d’une comédie d’Indépendance conquise de haute lutte et aussitôt gangrénée par toutes les corruptions. Dans ce contexte sans merci, Denis Donikian échappe au folklore et aux lamentations légitimes pour mieux mener la ronde des affaiblis, explorer la hiérarchie sophistiquée de la misère et sonner l’heure du réveil.
Aux confins d’un pays en charpie, dans l’urgence reçue en héritage, parce que quand “on n’a plus d’avenir à offrir, on patauge dans la fatalité”, comme un chant contestataire improvisé pendant qu’il est trop tard, Vidures est un hymne à la résistance humaine (à la survivance de l’humain), fort d’un constat paradoxal qui vaut pour tout un peuple : Vivre était encore possible après qu’on avait touché le fond.
Vidures est une allégorie de l’Arménie dans un miroir tendu à toute la planète. Un hymne et un appel, un hymne et un coup de tonnerre pour rallumer les âmes, secouer les corps et rendre aux esprits le seul pouvoir qui vaille : celui des mots choisis, celui des histoires transmises, pour nourrir la mémoire qui est le meilleur moyen de transport vers l’avenir. Il y a dans ce texte une puissance rare et fondamentale – et fondamentalement singulière, qui évoque des grandes voix à la pelle (on pense à Beckett, à Shakespeare, à Céline, à Hrabal…) et/mais qui ne ressemble à rien.
Il y a, au-delà du souffle narratif, un texte qui fonce vent debout contre les pseudo-fatalités de l’histoire, une révolte qui creuse et qui jaillit, une rage pleine d’amour contre ses semblables si aisément vaincus, si vite démissionnaires. Il y a, enlacés, la colère et la joie de vivre, l’ordure et la poésie, le rire et l’impossible. Le “vin fou des légendes” et la honte bus d’un même trait. Il y a les messies narcissiques et les révoltés désarmés, des hommes qui font les morts et des morts qui ne lâchent rien.
Der Vorghomia ! crie au petit matin Gam’, perché sur sa colline qui domine la ville. Ce sont les premiers mots de Vidures. Ils signifient : Seigneur, prends pitié ! Pourtant, après avoir résonné tout au long du roman, ils sonnent à nos oreilles comme un toast et comme un cri de guerre. Comme une improbable promesse. Comme une prière active.

Myriam ANDERSON

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12 novembre 2011

VIDURES : entre le dur à dire et le dur à vivre (1)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 1:29
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Entretien avec Denis Donikian sur VIDURES

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Le journaliste : Qui parle ?

L’auteur : Celui qui doit parler, mais de quoi parler ?

Le journaliste : L’auteur de Vidures peut-il parler de Vidures ?

L’auteur : Vous savez, le livre appartient pour moitié au lecteur et pour l’autre à l’auteur. Les deux ne sont pas interchangeables. Mais l’auteur peut ouvrir à son lecteur des paroles pour qu’il puisse mieux lire les intentions de son livre. Et réciproquement d’ailleurs.

Le journaliste : Mieux lire le livre, en somme ?

L’auteur : Oui pour éviter certains malentendus. Mais des controverses, il y en aura toujours.

Le journaliste : Alors, dites-moi ! Vidures, roman provocateur ?

L’auteur : Ah non ! Provocateur, c’est l’aspect le plus vulgaire et le plus artificiel d’une volonté de désacralisation des certitudes, comme aurait dit Milan Kundera. Chez moi, cette veine profanatrice fait partie de la chair même du roman. De son tissu organique. C’est son moteur. Ce qui le fait se mouvoir en quelque sorte. Et puis, vous savez, ça me vient comme ça. Ce n’est pas toujours absolument volontaire. Les choses vous obligent à faire du rentre-dedans tellement elles accrochent le cœur et le regard.

Le journaliste : Elles arrachent, vous voulez dire ?

L’auteur : Ou elles écorchent. C’est comme vous voulez…

Le journaliste : En tout cas, ce qui écorche une oreille avertie, c’est votre début. Faire dire Der Voghormia au personnage alors qu’il se soulage de son urine… Associer Dieu à un acte purement physiologique, si ce n’est pas de la provocation…

L’auteur : Je ne l’ai as voulu comme ça. Mais ça m’est venu tout seul. C’est après coup que j’ai réalisé la puissance de cette sorte d’oxymore. En fait, Avec Der Voghormia répété, on est situé d’emblée dans la métaphysique. Puis chute brutale, dans le physique, le déchet. Eh bien, tout le roman est déjà là. Dans cette chute brutale. Car tout va se dérouler au fil des pages comme une remontée lente, laborieuse, vers le chant d’abord, puis vers la mystique de ce cri adressé à Dieu dans la toute dernière fin. Il fallait que cet appel du cœur vienne après le soulagement du corps et traverse la boue de ce monde, la lie d’une société à l’épreuve d’elle-même. C’est en quoi je dis qu’il s’agit moins d’une provocation gratuite que d’un terme qui va dynamiser tout l’ensemble du roman.

Le journaliste : Le déchet est en effet omniprésent dans ce roman. Vous nous faites voir ce qui est volontairement occulté dans une société de consommation, sachant que consommer, c’est détruire.

L’auteur : Je montre en effet l’envers du décor. C’est-à-dire le détruit d’une société, qui peut être n’importe laquelle, prise au hasard. Par exemple, les Noirs pauvres des Etats-Unis. Et ici, en l’occurrence, les pauvres qui sont une production de la société capitaliste aux prises avec la mondialisation.

Le journaliste : Et vous en faites matière de roman.

L’auteur : Cela a déjà été fait, je suppose. Mais pas d’une manière aussi ouverte que dans Vidures.

Le journaliste : Ouverte… C’est-à-dire ?

L’auteur : La décharge me conduit à élargir la thématique du déchet. Qui sont les déchets humains d’une nation qui se veut propre, pure, sacrée… Ce sont ces hommes qui en sont les éternels sacrifiés, à savoir les prisonniers politiques, les fous, les handicapés mentaux… Et aussi ses pauvres, bien sûr. Ses très très pauvres. Ceux qui souillent l’image d’un pays qui se voit grand et qui oublie pour cela l’élémentaire, le petit peuple qui subit toutes les agressions d’une aussi pernicieuse idéologie…

8 août 2011

VIDURES, roman à paraître chez Actes Sud

Filed under: LIVRES — denisdonikian @ 5:11
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Aux confins d’un pays en charpie, le chant contestataire de Gam’, vagabond magnifique, fils en fugue, orphelin inconsolable, poète clandestin et chiffonnier de fortune, nous guide à la rencontre d’une petite humanité de marginaux qui luttent pour vivre au cœur du désastre hérité d’un passé en forme de champ de bataille. 
Entre cimetière et décharge municipale, au pied du mont Massis, parmi les damnés de l’histoire, une allégorie époustouflante de l’Arménie d’aujourd’hui – ou de la condition humaine de toujours ? Quelque part entre Shakespeare, Beckett et Hrabal, une voix puissante, lyrique, théâtrale, iconoclaste pour un premier roman politique aux allures de sombre farce existentielle.

(Argumentaire Actes Sud)

Hayeren : Գերեզմանատան և քաղաքային աղբանոցի միջև

Décharge et cimetière sur la route de Noubarachen en Arménie. ( Photo Denis Donikian  Copyright)

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