Ecrittératures

6 janvier 2018

Grandeur et misère des intellectuels arméniens (6)

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« Je te plains, terre d’Arménie ; je te plains, contrée supérieure à toutes celles du nord, car ils te sont ravis, ton roi et ton pontife, le conseiller et le maître de la science ! La paix a été troublée, le désordre a pris racine ; l’orthodoxie a été ébranlée, et l’hérésie s’est fortifiée par l’ignorance. »

« Je te plains, Église d’Arménie ; le magnifique éclat de ton sanctuaire est obscurci, car tu es privée du pasteur excellent et de son compagnon. Je ne vois plus ton troupeau spirituel paître dans la prairie verdoyante, le long du fleuve de la tranquillité ; je ne vois plus le troupeau rassemblé dans la bergerie et protégé contre les loups ; mais il est dispersé dans des déserts et des précipices. »

« Les docteurs ignorants et prétentieux, achetant l’honneur [du sacerdoce] et non désignés par Dieu, élus à prix d’argent et non par l’esprit, avares, envieux, méprisant la douceur dans laquelle Dieu se complaît, deviennent des loups déchirant leurs propres troupeaux. »

« Les moines hypocrites, orgueilleux et vains, préfèrent les honneurs à Dieu. »

« Les ecclésiastiques hautains, pleins d’assurance, débitant des futilités, paresseux, ennemis des sciences, des instructions des docteurs, préfèrent le trafic et les bouffonneries. »

« Les disciples insouciants de s’instruire, pressés d’enseigner avant d’avoir approfondi la science, siègent en théologiens. »

« Le peuple altier, insolent, hautain, désœuvré, caustique, malfaisant, fuit l’état ecclésiastique. »

« Les soldats brutaux, fanfarons, laissant le métier des armes, paresseux, débauchés, intempérants, pillards, sont devenus les émules des brigands. »

« Les princes révoltés, associés aux voleurs, avares, cupides, spoliateurs et dévastateurs, dépravés, Ont l’âme semblable à celle des esclaves. »

« Les juges partiaux, faux, trompeurs, avides de cadeaux, prévaricateurs, sont faibles dans leurs jugements et se livrent à des controverses. »

« En somme, tout sentiment de charité et de pudeur a disparu d’au milieu de tous. »

« Les rois deviendront des tyrans cruels, exécrables, qui imposeront des charges énormes et accablantes, et donneront des ordres intolérables ; les supérieurs, sans souci de la justice, seront sans pitié. Les amis seront trahis et les ennemis triompheront. La foi sera vendue au profit de cette vie futile. Les brigands, en nombre considérable, afflueront de toutes parts. Les maisons seront ruinées, les propriétés volées ; il y aura des chaînes pour les chefs, des prisons pour les notables, l’exil pour les gens libres et la misère pour la masse du peuple. Les villes seront prises, les forteresses détruites, les bourgs mis au pillage, et les édifices livrés aux flammes. Enfin, il y aura de longues famines, des épidémies et des morts de toute espèce. Le culte divin sera oublié et on aura l’enfer à ses pieds… »

Qui a écrit pareil texte sur l’état de déliquescence de l’Arménie sera vite accusé par les inconditionnels de l’Arménie, entité idéale, absolue et intouchable, de ne voir que le verre à moitié vide plutôt que sa partie pleine. Pour avoir à longueur de livres lancé les mêmes diatribes, un de nos conférenciers nous a affublé du titre peu amène de « mouche du coche ». Loin de nous l’envie de régler nos comptes avec un ami qui n’aura jamais voulu que notre bien, mais force est d’admettre que cette formule est d’autant plus malheureuse qu’elle dévoie notre légitime souci de lucidité et de clairvoyance contre les thuriféraires pathologiques de la cause nationale, prompts à défendre becs et ongles leur pré carré. La chose est d’autant plus étonnante que ce même intellectuel peut jouir librement aux critiques faites sur l’état de la France sans pour autant accepter qu’on détruise l’image de l’Arménie. Or, loin de détruire l’image de l’Arménie que de dénoncer une culture et une gouvernance qui maintiennent le pays dans l’obscurantisme, la pauvreté et l’oppression, nos livres cherchent au contraire à déconstruire cette image pour la relever. Laissons à ses partisans l’idée d’une Arménie idéale, absolue et intouchable, qui contribue à maintenir le pays en l’état, tandis que la nécessité de faire table rase pour susciter des utopies réalistes peut seule rendre aux Arméniens leur force et leur dignité. Car l’idée de l’Arménie importe moins aux yeux des Arméniens que la joie de vivre librement, sachant que les impératifs de sécurité nationale ne doivent pas étouffer les impératifs du bonheur.

« Mouche du coche », Donikian ? Que non ! Nous ne croyons pas qu’avec nos simples mots nous ferons avancer d’un pouce ici et maintenant le char lourd de l’Arménie. Mais nous sommes persuadés que ces mêmes mots qui sèment des doutes rafraichissent en même temps l’image du réel arménien. Écrire, en effet, c’est semer. Semer des indignations, des compassions pour qu’un jour ou l’autre s’épanouissent des actes libérateurs. C’est ainsi que la démocratie des pays avancés trouve son fondement dans les écrits de Montesquieu, de Voltaire et de Rousseau, que l’idée d’Europe et l’abolition de la peine de mort ont été initiées par Victor Hugo. Ces auteurs montrent que finalement les mots ont raison des fanatismes. Or l’idée d’Arménie est un fanatisme qui nuit aux Arméniens.

En ce sens, nous écrivons dans la même lignée et nous crions dans la même direction que Moïse de Khorène au Ve siècle, l’auteur du texte ci-dessus (Traduction publiée par l’éditeur Firmin Didot Frères à Paris M DCCC LXIX (1869) Voir ICI). Le grand Movses Khorénatsi ne mâchait pas ses mots. D’autant que certains, à juste titre, auront reconnu que ces propos d’hier collaient bien avec la réalité d’aujourd’hui. Est-ce à dire qu’en 1500 ans, les Arméniens, experts en survie nationale, sont restés identiques à eux-mêmes ? A chacun de répondre.

 

( à suivre)

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14 décembre 2009

La maison (close) de Lepsius

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 12:27
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Dans la banlieue proche de Berlin, se trouve Potsdam, capitale du Brandebourg, riche de 138 000 habitants. C’est à Potsdam que Voltaire vint, le 21 juillet 1750, occuper le poste de Chambellan auprès du roi philosophe Frédéric II de Prusse. Après les premiers mois d’enchantement, vint la brouille amorcée par ce mot du roi que lui rapporta le philosophe La Mettrie   : « on presse l’orange et on en jette l’écorce ».  En janvier 1753, Voltaire renvoya à Frédéric les différents titres et décorations reçus à son arrivée et réussit à quitter Potsdam en mars.

C’est à Potsdam que se trouve le Schloss Sanssouci où séjourna Voltaire. Postérieur et plus imposant est le Château de style rococo (de rocaille) ou Palais Nouveau. Une écœurante merveille de mauvais goût où l’on vous fait déambuler en chaussons de feutre pour ne pas abîmer le parquet et le carrelage. Il est vrai que l’hiver n’est pas la meilleure saison pour apprécier les jardins.

Mais c’est à Potsdam que se trouve la demeure de Lepsius, Docteur en théologie et Président de la Mission allemande d’Orient et de la Société germano-arménienne, auteur du «  Rapport secret sur les massacres d’Arménie », mort en 1926.

L’Office du tourisme nous indique comment y aller, mais le chauffeur de l’autobus nous lâche dans un beau quartier aux résidences magnifiques sans trop savoir où se trouve celle du théologien. Nous marchons et nous demandons, jusqu’au moment où nous tombons sur une bâtisse isolée, hermétiquement close. Nous interrogeons un voisin qui travaille aux archives de l’écrivain Théodore Fontane, dans le bâtiment proche. Il nous explique que la maison a été remise à neuf et attend des financements pour qu’elle serve de bibliothèque aux chercheurs.

Crédit photos : Denis Donikian

8 juillet 2009

ARARAT, article de Voltaire dans le Dictionnaire philosophique

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Dessin de A.W. Callcott, d’après une scène de James Morier

Gravure de E. Finden

Mount Ararat

*

ARARAT

Montagne d’Arménie, sur laquelle s’arrêta l’arche. On a longtemps agité la question sur l’universalité du déluge, s’il inonda toute la terre sans exception, ou seulement toute la terre alors connue. Ceux qui ont cru qu’il ne s’agissait que des peuplades qui existaient alors, se sont fondés sur l’inutilité de noyer des terres non peuplées, et cette raison a paru assez plausible. Nous nous en tenons au texte de l’Écriture, sans prétendre l’expliquer. Mais nous prendrons plus de liberté avec Bérose, ancien auteur chaldéen, dont on retrouve des fragments conservés par Abydène, cités dans Eusèbe, et rapportés mot à mot par George le Syncelle.

On voit par ces fragments que les Orientaux qui bordent le Pont-Euxin faisaient anciennement de l’Arménie la demeure des dieux. Et c’est en quoi les Grecs les imitèrent. Ils placèrent les dieux sur le mont Olympe. Les hommes transportent toujours les choses humaines aux choses divines. Les princes bâtissaient leurs citadelles sur des montagnes: donc les dieux y avaient aussi leurs demeures: elles devenaient donc sacrées. Les brouillards dérobent aux yeux le sommet du mont Ararat: donc les dieux se cachaient dans ces brouillards, et ils daignaient quelquefois apparaître aux mortels dans le beau temps.

Un dieu de ce pays, qu’on croit être Saturne, apparut un jour à Xixutre, dixième roi de la Chaldée, suivant la supputation d’Africain, d’Abydène, et d’Apollodore. Ce dieu lui dit: « Le quinze du mois d’Oesi, le genre humain sera détruit par le déluge. Enfermez bien tous vos écrits dans Sipara, la ville du soleil, afin que la mémoire des choses ne se perde pas. Bâtissez un vaisseau ; entrez-y avec vos parents et vos amis ; faites-y entrer des oiseaux, des quadrupèdes ; mettez-y des provisions ; et quand on vous demandera : « Où voulez-vous aller avec votre vaisseau? » répondez : « Vers les dieux, pour les prier de favoriser le genre humain. »

Xixutre bâtit son vaisseau, qui était large de deux stades, et long de cinq ; c’est-à-dire que sa largeur était de deux cent cinquante pas géométriques, et sa longueur de six cent vingt-cinq. Ce vaisseau, qui devait aller sur la mer Noire, était mauvais voilier. Le déluge vint. Lorsque le déluge eut cessé, Xixutre lâcha quelques-uns de ses oiseaux, qui, ne trouvant point à manger, revinrent au vaisseau. Quelques jours après il lâcha encore ses oiseaux qui revinrent avec de la boue aux pattes. Enfin ils ne revinrent plus. Xixutre en fit autant : il sortit de son vaisseau, qui était perché sur une montagne d’Arménie, et on ne le vit plus ; les dieux l’enlevèrent.

Dans cette fable il y a probablement quelque chose d’historique. Le Pont-Euxin franchit ses bornes, et inonda quelques terrains. Le roi de Chaldée courut réparer le désordre. Nous avons dans Rabelais des contes non moins ridicules, fondés sur quelques vérités. Les anciens historiens sont pour la plupart des Rabelais sérieux.

Quant à la montagne d’Ararat, on a prétendu qu’elle était une des montagnes de la Phrygie, et qu’elle s’appelait d’un nom qui répond à celui d’arche, parce qu’elle était enfermée par trois rivières.

Il y a trente opinions sur cette montagne. Comment démêler le vrai? Celle que les moines arméniens appellent aujourd’hui Ararat était, selon eux, une des bornes du paradis terrestre, paradis dont il reste peu de traces. C’est un amas de rochers et de précipices couverts d’une neige éternelle. Tournefort y alla chercher des plantes par ordre de Louis XIV; il dit « que tous les environs en sont horribles, et la montagne encore plus ; qu’il trouva des neiges de quatre pieds d’épaisseur, et toutes cristallisées ; que de tous les côtés il y a des précipices taillés à plomb. »

Le voyageur Jean Struys prétend y avoir été aussi. Il monta, si on l’en croit, jusqu’au sommet, pour guérir un ermite affligé d’une descente. « Son ermitage, dit-il, était si éloigné de terre, que nous n’y arrivâmes qu’au bout de sept jours et chaque jour nous faisions cinq lieues. » Si dans ce voyage il avait toujours monté, ce mont Ararat serait haut de trente-cinq lieues. Du temps de la guerre des géants, en mettant quelques Ararats l’un sur l’autre, on aurait été à la lune fort commodément. Jean Struys assure encore que l’ermite qu’il guérit lui fit présent d’une croix faite du bois de l’arche de Noé ; Tournefort n’a pas eu tant d’avantage.

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