Ecrittératures

30 mai 2010

Les tontons flingueurs et la quadrature du livre « arménien »

Au temps des soviets, on disait démocratie populaire pour faire le bonheur des peuples par le viol de leurs droits. Les mots, dans ce cas de figure, servaient de camouflage idéologique. En ce sens, nos Arméniens ne sont pas en reste. Ils disent union, fédération, coordination, ou  mettent de l’amitié dans le nom de leur association sans pour autant s’embarrasser de pratiquer la censure et l’ostracisme. Le censeur rejetant souvent la faute sur l’ostracisé qui la lui renvoie en retour. C’est normal, me direz-vous. Les idéaux mobilisateurs, dès lors qu’ils sont pensés par des hommes, sont impurs. Reste à savoir si  les Arméniens dispersés par la force peuvent encore se payer le luxe de mettre de la dispersion dans la dispersion. Les esprits fédérateurs, qui prétendent sauver la diaspora arménienne de la dilution pesant sur elle, vous jureront leurs grands dieux qu’ils gardent en l’esprit le sens de la fédération contre vents et marées. Et pourtant sur le terrain, rien de ce qu’ils font ne se passent comme ils l’avaient promis. C’est qu’il y a dans le cœur de chaque Arménien des ciseaux qui sommeillent. Pour preuve, les tailleurs sont légion. Et l’Église divise et se divise au sein d’un peuple lui-même déjà partagé en deux langues et deux parts unies par les liens sacrés du malentendu et parfois de la haine.

Ainsi, au-delà du respect qu’on doit à tous ceux qui ont été les chevilles ouvrières d’ARA 2010, force est de regretter l’absence parmi les faiseurs de livres de deux acteurs considérables de la communauté de Valence et de surcroît auteurs, à savoir Robert Tafankejian et Grégoire Amirzaian. Mais sachant la bonne volonté des uns et des autres, on veut croire que cet accroc sera réparé l’année prochaine.

C’est que, au-delà des personnes, c’est le livre qu’il faut défendre. L’ultime nourriture qui reste peut-être aux Arméniens pour qu’ils aient d’eux-mêmes la conscience d’être ce qu’ils sont. Chaque fois que le livre est ostracisé de quelque manière que ce soit et pour quelque raison que ce soit, on occasionne une perte dommageable pour notre culture. C’est dire qu’il y a chez nous des assassins de la culture, comme il y a ailleurs des assassins de la mémoire. Ainsi quand un éditeur arménien décourage un traducteur arménien en ne le payant pas, il assassine la culture arménienne. Quand on néglige d’inviter un éditeur arménien ou un auteur arménien à un salon du livre arménien, on assassine la culture arménienne. Certes, ce ne sont que de petits assassinats entre amis, mais ils sont la honte du peuple arménien. Quelques livres qui manquent, un auteur qu’on oublie ne changent pas grand-chose à l’affaire quand elle est commerciale. Mais un livre n’est pas une savonnette et un écrivain n’est pas un agent de commerce. Ce qu’on perd en les « oubliant », c’est un peu de l’esprit vivant qui manque à une diaspora qui se gargarise d’histoire et d’historicité.

Alors mettons les pieds dans le manti.

Le salon du livre de l’UGAB n’aura invité ni le directeur de la maison d’édition Le Cercle d’écrits caucasiens, ni moi-même. Pour ma part, une première fois, je peux le comprendre. Une seconde fois et voilà que la puanteur me titille les narines. Surtout quand les salons de Genève, de Valence ou de Saint-Chamond m’auront largement ouvert les bras.

Qu’on m’entende bien. Je ne défends pas ici et en aucune manière la personne de Monsieur Hratch Bédrossian. Je ne partage ni sa table, ni sa couche, ni ses haines, ni ses hargnes, ni ses excès, encore moins ses idées. (Il le sait et je le lui ai dit. Et je ne ferai pas ici mon Voltaire). Comme je peux comprendre que ses ennemis déclarés ne souhaitent pas lui donner l’occasion de se croiser. Or, je ne doute pas que le deuxième salon de l’UGAB devait pulluler en ennemis déclarés de Monsieur Hratch Bédrossian. Lequel, sachant que la liberté de parole et de pensée a toujours un prix, le paye volontiers. En ce sens, d’aucuns diront qu’il l’a bien cherché.

Cependant, personne ne peut nier que Monsieur Hratch Bédrossian est un éditeur militant qui a permis la redécouverte d’auteurs qu’aucune maison française n’aurait eu le front d’imprimer. Chacun devrait savoir que la littérature génocidaire n’est pas « commerciale » et que s’obstiner à la publier par devoir envers les morts de 1915 relève du sacerdoce, sinon du suicide financier. Pour ma part, sans Monsieur Hratch Bédrossian, qui l’aura traduit et édité, je n’aurais probablement jamais lu, au moment où je le devais, un livre aussi fondamental que Le Golgotha arménien de Monseigneur Grigoris Balakian. Sans parler des autres. Et je suis certain qu’aucune miette d’aide financière venant de la diaspora ne tombe dans l’escarcelle de Monsieur Bédrossian  pour qu’il puisse continuer son travail en ayant les coudées franches.

Or, en ne présentant pas ses livres dans un salon, comme je le suppose à celui de l’UGAB, c’est un éditeur qu’on ampute de ses possibilités de diffusion auprès du premier cercle de ses lecteurs naturels. C’est pourquoi je voudrais bien me tromper.

Certains, comme Monsieur Hratch Bédrossian lui-même, suggéreraient de créer une association des éditeurs, auteurs et traducteurs arméniens pour faire front à l’ostracisme que subirait l’un de ses membres. Du genre tous pour un, un pour tous. Tel salon refusant tel membre devrait supporter l’absence de tous les autres. L’idée serait excellente si cette association obligeait, comme il se doit, tous ses membres à une discipline de groupe. Il serait trop facile d’avoir, au nom de la liberté de parole et de pensée, des comportements d’irrespect et d’intolérance et d’instrumentaliser le groupe à des fins personnelles. Dès lors, je me demande si ces éditeurs, auteurs et traducteurs ne devraient pas plutôt créer un salon des indépendants où s’exposeraient les écrémés de notre bonne diaspora.

Pour ce qui concerne mes livres, on m’assure qu’ils y sont. Pour me faire comprendre qu’ils y sont bien mais sans moi. Or, comme mes ouvrages les plus personnels et les plus récents sont publiés en Arménie et que j’en suis le seul diffuseur, et que personne ne m’a sollicité, je voudrais bien savoir selon quelle opération du Saint Esprit les livres qui sont chez moi ont pu être en même temps au salon de l’UGAB. (Mais l’astuce, c’est de prendre un livre – en l’occurrence Les Actes du Colloque de Cerisy, dans lequel je n’ai qu’un rôle de coordonnateur – pour mieux camoufler la mise à l’écart de son auteur). Or de telles pratiques n’ont d’autre effet que celui d’entretenir chez les ostracisés un complexe de persécution. Et voilà que non content de faire vivre modestement un éditeur d’Arménie, de trimbaler nos livres dans les avions, maintenant il nous faut prendre du temps sur l’écriture pour écrire ce genre d’article et la jeter à mer comme une bouteille du dernier désespoir.  Honte à ceux qui nous obligent à faire ça.

Car je voudrais bien savoir aussi en quoi Denis Donikian vaut moins que Monsieur Vartan Berbérian qui, voici quelques années, a fait un tabac avec le figuier de son père et qui a certainement moins de difficulté à vendre son livre que Monsieur Hratch Bédrossian et moi-même les nôtres. Serait-ce que nos livres ou nos personnes ne font pas dans la culture consensuelle du ressassement perpétuel mais dans celle d’une certaine vigilance et d’une possible lucidité ? Or, tous ceux qui remuent le dedans d’un peuple font remonter la merde de ses hypocrisies. Et un salon qui se respecte doit éviter les vérités pour mieux faire croire aux mensonges de cette union des Arméniens dont se targuent nos présidents de ceci et nos chefaillons de cela.

Denis Donikian

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29 mai 2010

Jules Renard et autres en chansons. A VOIR !

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 7:06
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