Ecrittératures

14 décembre 2017

Evitez de passer le 25 décembre à l’hôpital 

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 9:33

Par Xavier Bazin
Cher(e) ami(e) de la Santé,

Noël approche à grands pas, avec ses repas de fête copieux et bien arrosés.

Parfois, cela donne mal de crâne… et dans ce cas, le réflexe de la plupart des Français, c’est de soulager la douleur par un Doliprane (ou Dafalgan).

Et pourtant, ce simple geste peut vous envoyez à l’hôpital, si vous forcez sur la dose.

Si vous avez le malheur de combiner le paracétamol du Doliprane et l’alcool, les résultats peuvent être dramatiques.

Cela peut détruire totalement votre foie et vous obliger à en obtenir un nouveau !

Dans les services de transplantation du foie en Grande-Bretagne, les deux tiers des patients étaient là à cause d’un excès de paracétamol. La plupart du temps, ils avaient aussi abusé sur l’alcool. [1]

L’alcool et le Doliprane peut aussi malmener terriblement vos reins.

En cas de mélange, vous avez 120 % de risque en plus d’avoir de graves problèmes rénaux… même si la dose d’alcool est modérée ! [2]

Donc vous avez compris : évitez soigneusement le Doliprane pendant les fêtes.

Mais évitez-le aussi EN DEHORS de fêtes !

Car là où le paracetamol fait le plus de victimes, c’est chez ceux qui en prennent très régulièrement.

Si vous en prenez trop souvent, vous risquez tout simplement… la mort !

Une grande étude publiée dans le British Journal of Clinical Pharmacology l’a révélé de manière éclatante. [3]

Parmi des patients dont le foie était sévèrement endommagé, ceux qui avaient consommé chaque jour un peu trop de paracétamol avaient plus de risque de mourir que ceux qui avaient été hospitalisés pour un seul surdosage grave.

Ces pauvres malades voulaient calmer leurs douleurs chroniques… et à cause du Doliprane, ils se sont retrouvés dans un service de transplantation, à attendre la greffe d’un nouveau foie… qui arrive parfois trop tard.

Et si vous vous dites qu’il « suffit » de respecter les doses maximales autorisées pour être tranquille, détrompez-vous !

D’après une revue d’études publiée dans Annals of the Rheumatic Diseases, la prise de paracétamol aux doses conseillées augmente de 23 % le risque de mortalité ! [4]

Les mêmes chercheurs ont aussi découvert que les femmes qui prennent plus de 15 comprimés par semaine ont plus de crises cardiaques : leur risque est augmenté de 63 % !

Or 15 comprimés par semaine, c’est encore moitié moins que le maximum autorisé !

Bref, le Doliprane n’est clairement pas cette « pilule inoffensive » qu’on vous a longtemps présentée.

Et si vous avez encore le moindre doute, voici d’autres effets indésirables très inattendus, découverts tout récemment :

Saignements gastriques, asthme, surdité, fertilité… et insensibilité !

On a cru pendant longtemps que le Doliprane ne posait pas de souci à l’estomac. C’était d’ailleurs un gros avantage par rapport aux anti-inflammatoires classiques (aspirine, Ibuprofène…), dont on sait qu’ils peuvent provoquer des brûlures d’estomac et des saignements.

Eh bien figurez-vous que cet « avantage » du paracétamol n’est pas si clair que cela.

Dans une étude récente, des patients ont pris soit du paracétamol, soit de l’Ibuprofène pendant 13 semaines. Sans surprise, au bout de 13 semaines, une petite partie des patients sous Ibuprofène avait perdu l’équivalent d’une unité de sang, probablement à cause de saignements digestifs.

Mais la perte de sang était exactement la même chez ceux qui avaient pris du Doliprane, preuve qu’il cause des dégâts digestifs ! [5]

Et je n’ai toujours pas fini. Voici les autres risques du paracétamol découverts récemment :

  • Il peut rendre sourd ! Si vous êtes une femme, il suffit d’en prendre 2 fois par semaine pendant 6 ans pour augmenter votre risque de surdité de près de 10 % ! [6] (Même chose pour l’Ibuprofène, mais pas l’aspirine.) ;
  • Il peut rendre votre enfant asthmatique : s’il en prend régulièrement avant l’âge de 3 ans, son risque d’asthme augmente de 29 % ; [7]
  • Chez la femme enceinte, le paracétamol est à éviter fortement : non seulement il augmente le risque d’asthme de l’enfant, mais il accroît aussi son risque de troubles du comportement et d’hyperactivité[8], ainsi que d’infertilité et de cancer des testicules chez les garçons [9] ;

Et comme si cela ne suffisait pas, le paracétamol s’en prend aussi à votre cerveau :

Il suffit d’en prendre 1 000 mg pour que votre empathie baisse : vous devenez subitement moins sensible à la souffrance de ceux qui vous entourent ! [10]

Vous voyez qu’il faut vraiment l’éviter !

Si le paracétamol était une plante chinoise ou un remède naturel… il serait interdit et pourchassé depuis longtemps… les médias nous abreuveraient de messages pour dire à quel point sa consommation est dangereuse et déconseillée…

…et si un naturopathe avait le malheur de le prescrire à un malade, il serait immédiatement traîné en justice, accusé d’être un meurtrier en puissance.

Mais parce que c’est un médicament, il est autorisé en vente libre !!!

Heureusement, certains pays commencent à réagir :

Enfin, une prise de conscience en Amérique et en Suède !

Aux États-Unis, la FDA (l’équivalent de notre « agence du médicament ») l’a récemment avoué : près de 100 000 Américains sont victimes chaque année d’une intoxication au paracétamol… et 450 d’entre elles n’en réchappent pas. [11]

Les autorités canadiennes ont fait un pas de plus : en 2015, elles ont lancé une grande réflexion officielle sur la prescription du paracétamol. Voici ce que vous pouvez lire sur le site du ministère de la santé canadien :

« Le paracétamol (acétaminophène) est la principale cause de graves lésions du foie, y compris l’insuffisance hépatique aiguë, dans de nombreux pays, dont le Canada, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie. »

Malgré ce diagnostic sans appel, le Canada n’a toujours pas pris la moindre mesure.

Mais la Suède, elle, a commencé à prendre le sujet à bras le corps.

D’abord, les Suédois ont décidé de retirer le paracétamol des supermarchés, en novembre 2015. Il faut dire qu’entre 2006 et 2013, le nombre d’hospitalisations causées par ce médicament avait été multiplié par deux. [12]

Puis, en octobre 2016, les autorités suédoises ont interdit aux mineurs d’acheter plus d’une boîte à la fois. Quant aux adultes, ils recevront désormais un avertissement systématique, sous la forme de « conseils d’utilisation ».

Et en France ?

Rien…

Pas de miracle à attendre en France – alors agissez !

Il faut dire que le paracétamol est le NUMÉRO 1 des ventes en pharmacie.

On en trouve dans le Doliprane, bien sûr, mais aussi le Dafalgan et l’Efferalgan, ou encore ActifedHumexFervexProntalgine, etc…

En nombre de boîtes, c’est le médicament le plus vendu en France, de très loin, avec la bénédiction de notre système médical.

Au total, les multinationales pharmaceutiques gagnent plus de 6 milliards de dollars avec ce produit. [13]

Alors que faire ? Le boycott, bien sûr !

Evitez soigneusement le paracétamol en cas de mal de crâne – il y a bien mieux à essayer, sans effet secondaire.

Evitez-le aussi pour soigner des lombalgie ou des douleurs articulaires, c’est peu ou pas efficace. [14] [15]

Et évitez le en cas d’état grippal, car il est mauvais de faire tomber la fièvre – la fièvre est produite par votre corps pour tuer le germe qui a envahit votre organisme !

Evidemment, si vous ne prenez qu’un ou deux comprimés de Doliprane tous les 2 ou 3 mois, vous ne risquez pas grand-chose, bien sûr.

Des alternatives naturelles efficaces et sans danger

Mais même dans ce cas, il y a tout de même mieux à faire !

J’ai déjà beaucoup écrit sur le sujet, mais je vous rappelle que :

  • En cas de mal de tête, l’aspirine est nettement plus efficace que le paracétamol, mais il existe aussi des alternatives naturelles qui font moins de dégâts à l’estomac, comme l’huile essentiellede lavande vraie ou de menthe poivrée ;
  • La douleur est presque toujours liée à l’inflammation. Or le curcumaet le gingembre sont d’excellents anti-inflammatoires naturels, qui réduisent très efficacement la plupart des douleurs. [16] [17] [18] Commencez toujours par cela avant de prendre quelque chose de plus fort !
  • Contre l’arthrose, la glucosamine et chondroïtined’un côté, et l’harpagophytum réduisent aussi efficacement les douleurs que les médicaments anti-inflammatoires.
  • Des huiles essentiellescomme l’Eucalyptus citronné ou la Gaulthérie couchée font des merveilles pour lutter contre les douleurs générales dentaires, musculaires, règles douloureuses, état grippal… quelques gouttes suffisent pour vous soulager rapidement !

Voilà les bons remèdes pour éviter de passer un lendemain de Noël… à l’hôpital.

Avouez que cela gâche un peu la fête !

Bonne santé,

Xavier Bazin

PS : Si cette lettre vous a convaincu, transmettez-là autour de vous, et partagez-là un maximum sur Facebook !

Nous avons tous des proches qui prennent du paracétamol, et ils ont le droit de connaître la vérité !

 

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Sources 

[1] Darren G. N. Craig, Caroline M. Bates, Janice S. Davidson, Kirsty G. Martin, Peter C. Hayes & Kenneth J. Simpson Staggered overdose pattern and delay to hospital presentation are associated with adverse outcomes following paracetamol induced hepatotoxicity British Journal of Clinical Pharmacology Volume 73, Issue 2, Article first published online: 6 JAN 2012
[2] Relationship of acetaminophen and alcohol usage to renal dysfunction: An opportunity for health promotion/education in chiropratic. Think Global. Harrison T. Ndetan et all, Novembre 2013

[3] Craig DG, Bates CM, Davidson JS, Martin KG, Hayes PC, Simpson KJ. Staggered overdose pattern and delay to hospital presentation are associated with adverse outcomes following paracetamol-induced hepatotoxicity. Br J Clin Pharmacol. 2012 Feb;73(2):285-94. doi: 10.1111/j.1365-2125.2011.04067.

[4] Emmert Roberts, Vanessa Delgado Nunes, Sara Buckner, Susan Latchem, Margaret Constanti, Paul Miller, Michael Doherty, Weiya Zhang, Fraser Birrell, Mark Porcheret, Krysia Dziedzic, Ian Bernstein, Elspeth Wise, Philip G. Conaghan. Paracetamol: Not as Safe as We Thought? A Systematic Literature Review of Observational.Ann Rheum Dis doi:10.1136/annrheumdis-2014-206914.

[5] Michael Doherty, Chris Hawkey, Michael Goulder, Iain Gibb, Nicola Hill, Sue Aspley, Sandie Reader. A Randomised Controlled Trial of Ibuprofen, Paracetamol or a Combination Tablet of Ibuprofen/Paracetamol in Community-Derived People with Kneepain. Ann Rheum Dis 2011;70:1534-1541 doi:10.1136/ard.2011.154047.

[6] American Journal of Epidemiology December 14 2016 DOI: 10.1093/aje/kww154 Duration of Analgesic Use and Risk of Hearing Loss in Women

[7] Paracetamol use in pregnancy and infancy linked to child asthma

[8] Association of Acetaminophen Use During Pregnancy With Behavioral Problems in Childhood. Evidence Against Confounding. E. Stergiakouli et al. JAMA Pediatrics, août 2016. doi:10.1001/jamapediatrics.2016.1775

[9] S. van den Driesche, J. Macdonald, R. A. Anderson, and al. Prolonged exposure to acetaminophen reduces testosterone production by the human fetal testis in a xeno- graft model. Science Translational Medicine, 2015; 7 (288): 288ra80

[10] Mischkowski D., Crocker J., Way B.M. From Painkiller to Empathy Killer: Acetaminophen (Paracetamol) Reduces Empathy For Pain. Soc Cogn Affect Neurosci. 2016 May 5.

[11] Paracétamol hors officines : une expérience douloureuse en Suède. JIM. Octobre 2014

[12] Pourquoi la Suède retire le paracétamol des supermarchés. Léa Galanopoulo. Avril 2015 Allodocteurs.fr

[13] Top 20 generic molecules worldwide. By Eric Palmer FiercePharma

[14] Ahebkar A., Henrotin Y. Analgesic Efficacy and Safety of Curcuminoids in Clinical Practice: A Systematic Review and Meta-Analysis of Randomized Controlled Trials. Pain Med. 2016 Jun;17(6):1192-202.

[15] Khayat S., Fanaei H., Kheirkhah M., Moghadam Z.B., Kasaeian A., Javadimehr M. Curcumin Attenuates Severity of Premenstrual Syndrome Symptoms: A Randomized, Double-Blind, Placebo-Controlled Trial.

[16] Kuptniratsaikul V., Dajpratham P., Taechaarpornkul W., Buntragulpoontawee M., Lukkanapichonchut P., Chootip C., Saengsuwan J., Tantayakom K., Laongpech S. Efficacy and Safety of Curcuma Domestica
Extracts Compared with Ibuprofen in Patients with Knee Osteoarthritis: A Multicenter Study. Clin Interv Aging. 2014 Mar 20;9:451-8. doi: 10.2147/CIA.S58535. eCollection 2014. [22] C. Black, P. O’Connor. Short Term Effects of 2-Grams of Dietary Ginger on Muscle Pain, Inflammation and Disability Induced by Eccentric Exercise. The Journal of Pain, vol. 9, issue 4, p25.

[17] Efficacy and safety of paracetamol for spinal pain and osteoarthritis : systematic review and meta-analysis of randomised placebo controlled trials. BMJ 2015. Gustavo C Machado. Pas mieux qu’un placebo, donc… mais beaucoup plus dangereux. Les auteurs révèlent que les patients sous paracétamol ont été 4 fois plus nombreux à se retrouver avec des analyses sanguines inquiétantes pour leur foie…. alors même qu’ils avaient pris des doses « normales ». Par ailleurs, une autre étude contrôlée confirme l’inefficacité totale du paracétamol contre le mal de dos : http://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(14)60805-9/abstract.

[18] Effectiveness of non-steroidal anti-inflammatory drugs for the treatment of pain in knee and hip osteoarthritis : a network meta-analysis. Bruno R da Costa. The Lancet. Mars 2016

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11 décembre 2017

Entretien avec Samuel Totten, chercheur et militant anti-génocide

Filed under: ARTICLES,Uncategorized — denisdonikian @ 5:12

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© Routledge, 2012

« Une question de conscience » :

entretien avec Samuel Totten, chercheur et militant anti-génocide

par Aram Harumi

The Armenian Weekly, 18.08.2017

*

Avec l’aimable autorisation de Georges Festa pour la traduction.

Voir ICI  l’article sur  le blog de Georges Festa : Armenian Trends

*

Samuel Totten, universitaire américain, est sans doute plus connu pour ses recherches sur le génocide. La plupart des gens ignorent cependant son action sur le terrain contre le génocide.

« Le génocide au Darfour a eu sur moi un impact à la fois proche et personnel, » nous précise Totten lors d’un récent entretien. Durant l’été 2004, Totten a fait partie des 24 enquêteurs du United States Atrocities Documentation Project [Programme de Documentation des Etats-Unis sur les Atrocités], qui avait pour but d’interviewer des survivants sur leur vécu lors des attaques perpétrées par les troupes du gouvernement soudanais et les janjawids (milices mercenaires) contre les populations africaines noires du Darfour.

Quatre ans plus tard, lors d’une brève étape à Nairobi, une rencontre fortuite l’a amené à se rendre dans les Monts Nouba pour la première fois. Il fait alors la connaissance de gens qui ont survécu au génocide dit « d’usure » des populations des Monts Nouba durant les années 1990.

Suite à cette première visite, Totten est revenu à plusieurs reprises dans la région afin d’interviewer des survivants. Puis, lorsque la guerre éclata entre le gouvernement du Soudan et les rebelles Nouba (Mouvement Populaire de Libération du Soudan – Nord) en juillet 2011, les missions de Totten dans les Monts Nouba prirent un tournant dramatique, passant de la conduite d’interviews à la mise en œuvre d’opérations humanitaires.

Les missions de Totten dans les Monts Nouba sont toujours en cours. « Ni les Nations Unies, ni leurs agences, ni les organisations non gouvernementales n’apportent quelque aide ou protection que ce soit, quasiment rien, » déclare-t-il. « Je ressens une obligation de maintenir le cap sur les Monts Nouba. Ne pas le faire serait abandonner le peuple Nouba à son sort. »

Aram Harumi a récemment rencontré Totten pour The Armenian Weekly afin d’en savoir plus sur son action dans les Monts Nouba. Ci-dessous leur entretien dans son intégralité.

***

– Aram Harumi : Tout d’abord, pourquoi cet intérêt pour les études sur le génocide ?

– Samuel Totten : C’est une très longue histoire, en fait, que j’ai présentée, du moins en partie, dans deux études différentes dans deux ouvrages différents : Pioneers of Genocide Studies, édité par Samuel Totten et Steven Jacobs (Transaction Publishers, 2002), et Advancing Genocide Studies (Transaction Publishers, 2015). Ces études s’intitulent « Une question de conscience » et « Une question de conscience : 2ème partie. »

En résumé, cet intérêt est né de mes recherches sur les prisonniers d’opinion avec Amnesty International (AI). L’élément déclencheur a été un article de Rose Styron, grande militante des droits de l’homme et épouse du romancier William Styron, décédé depuis (auteur d’œuvres de fiction comme Les confessions de Nat Turner1 et Le choix de Sophie2, parmi bien d’autres). Le texte de Rose Styron s’intitulait simplement « Torture in Chile » [La torture au Chili].3 Diplômé depuis peu de l’université, me considérant assez bien informé, j’étais a) abasourdi, stupéfait de voir que la torture qu’elle décrivait était une réalité dans de nombreuses parties du monde, et même omniprésente; b) horrifié par le côté atroce de la torture et le fait que certains gouvernements y soumettaient leurs propres citoyens et de soi-disant ennemis au nom de la sécurité nationale; et c) honteux d’admettre que j’ignorais à ce point ce qui se passait à travers le monde. C’est cet article, en fait, qui a décidé de mon engagement et de ma carrière dans le domaine des droits de l’homme et des études sur le génocide.

Après avoir exercé durant deux ans (1976-1978) des missions avec AI en Australie et plusieurs années avec des bénévoles d’AI au Népal, en Israël et aux Etats-Unis, j’ai eu la chance de me lier d’amitié avec le docteur Israël W. Charny, professeur de psychologie de l’université de Tel Aviv, reconnu maintenant comme l’un des doyens des études sur le génocide. A l’époque, j’enseignais l’anglais à la Walworth Barbour American International School en Israël. Son fils y était élève et un de ses professeurs avait parlé à Charny de mon engagement dans les droits de l’homme. Charny travaillait alors sur son premier ouvrage consacré au génocide et, durant le reste de mon année en Israël, nous avons commencé à parler du génocide.

A mon retour aux Etats-Unis, Charny m’a demandé de collaborer à un chapitre de ce qui allait devenir le premier volume de la collection Genocide: A Critical Bibliographic Review.4Ma contribution s’avéra si détaillée et si longue que Charny, au lieu de la rejeter comme tant d’éditeurs l’auraient fait – ou, du moins, auraient insisté pour que j’en enlève les trois-quarts – me conseilla de la revoir et ainsi d’en faire trois chapitres.

A ce moment-là, j’avais obtenu mon doctorat à l’université Columbia et je m’apprêtais à intégrer une fac. Parallèlement, je me disais : « Des milliers et des milliers de gens à travers le monde s’attaquent au problème des violations des droits de l’homme, mais, paradoxalement, seule une poignée s’attaque à la question du génocide. » En fait, c’est cette prise de conscience qui m’a conduit à écrire mon premier livre sur le génocide et, ce faisant, devenir un autodidacte concernant la théorie du génocide, l’histoire du génocide, les cas particuliers de génocide, les questions de la prévention et de l’intervention en cas de génocide, etc. C’était en 1987.

– Aram Harumi : En quoi le génocide du Darfour t’a-t-il influencé ?

– Samuel Totten : Le génocide du Darfour m’a touché de près et personnellement. Durant l’été 2004, j’ai fait partie des 24 enquêteurs du Projet de Documentation des Etats-Unis sur les Atrocités [United States’ Atrocities Documentation Project], chargé notamment d’interviewer des survivants sur leur vécu, victimes de la stratégie de la terre brûlée pratiquée par les troupes gouvernementales du Soudan et les janjawids (milices mercenaires) contre les populations africaines noires du Darfour.

Avec mon collègue, un avocat du Département de la Justice des Etats-Unis, j’ai interviewé 49 survivants. Chaque entretien durait de une heure et demie à deux heures, et ils entraient dans tous les détails, même les plus horribles, des attaques : les viols collectifs visant les jeunes filles (parfois âgées de 8 ans) et les femmes noires africaines; l’empalement et le meurtre de nourrissons noirs sous les yeux de leurs mères; l’immolation des Africains noirs âgés incapables de fuir leurs toukouls (cases circulaires), après avoir été enflammés; les fusillades, les coups et les tortures infligées aux Africains noirs qui tentaient de fuir l’attaque. Huit heures par jour, sept jours sur sept, nous avons mené ces entretiens. Souvent je devais me mordre les lèvres pour cacher mon émotion face à ces survivants, mes interlocuteurs. Ma colère était telle que j’avais envie de m’en prendre personnellement aux perpétrateurs.

Je me suis saisi de cette rage et je l’ai canalisée en travaillant sans cesse (en menant des enquêtes de terrain dans les camps de réfugiés le long de la frontière entre le Tchad et le Darfour, celle du Soudan et, plus récemment (depuis 2010), dans les Monts Nouba au Soudan; en écrivant et en publiant plus de 50 contributions pour des journaux à travers le monde; en écrivant et en publiant cinq livres, deux sur le Darfour et trois sur les Monts Nouba; en donnant des conférences aux Etats-Unis et en Europe sur le calvaire des populations du Darfour et des Monts Nouba; et, plus récemment (depuis 2012), en faisant parvenir de la nourriture à ces mêmes populations qui souffrent de malnutrition sévère et de famine dans les Monts Nouba).

– Aram Harumi : Plus précisément, qu’as-tu appris des Monts Nouba ?

– Samuel Totten : Suite à mon action avec le Projet de Documentation sur les Atrocités, en juillet et en août 2004, j’avais très envie de partir au Darfour interviewer des survivants du génocide. Durant six ans, j’ai tout tenté pour obtenir l’autorisation d’entrer au Darfour, en vain. (A mon avis, c’était dû au fait que le gouvernement du Soudan était au courant de mes publications qui le critiquent pour ses agissements au Darfour.)

Bref, en 2008 je travaillais en tant que boursier Fulbright à l’université nationale du Rwanda et je devais prendre un avion pour donner une conférence sur le Darfour à l’université de Chicago. Durant une escale à Nairobi, deux types ont embarqué et se sont assis à côté de moi, ils travaillaient au Soudan et rentraient aux Etats-Unis pour un congé. Je leur ai parlé de mes difficultés pour entrer au Soudan. L’un d’eux m’apprit que des survivants du génocide du Darfour se trouvaient en fait dans un camp de déplacés non loin de là où il vivait dans les Monts Nouba, en me disant qu’il pensait pouvoir s’arranger pour me faire entrer là-bas sans que le gouvernement du Soudan le sache (et donc que je n’aurais pas besoin de demander un visa), et qui plus est, gratuitement, à bord d’un avion cargo que possédait son organisation.

Quelques mois plus tard, j’ai décollé de Nairobi pour Kauda dans les Monts Nouba pour interviewer les survivants dans ce camp de déplacés. Durant mon premier séjour, puis mon second séjour dans les Monts Nouba, j’ai commencé à rencontrer des gens qui avaient survécu au génocide dit « d’usure » des populations des Monts Nouba durant les années 1990. Réalisant que j’avais facilement accès à ces personnes, je suis revenu plusieurs fois dans la région pour les interviewer. Puis, quand la guerre a éclaté entre le gouvernement du Soudan et les rebelles Nouba (Mouvement Populaire de Libération du Soudan – Nord) en juillet 2011, j’ai commencé en 2012 à faire venir de la nourriture vers les civils Nouba dont les fermes étaient bombardées et qui cherchaient désespérément de la nourriture.

– Aram Harumi : Durant tes voyages, t’es-tu senti en danger ?

–  Samuel Totten : Pas durant mes deux premiers voyages dans les Monts Nouba en 2010 et 2011, mais plutôt durant les cinq derniers en 2012, 2013, 2014, 2015 et 2016, pendant que la guerre faisait rage entre les Nouba et le gouvernement soudanais.

Sans répit – que nous soyons chez les gens, dans des souks (marchés publics) ou en train de voyager – les bombardiers Antonov en mission de bombardement nous survolaient. Naturellement, personne ne savait exactement où les Antonov largueraient leurs bombes, donc chaque fois qu’un Antonov passait, tout le monde se ruait – soit vers un de ces trous de plus de deux mètres de profondeur que les gens ont creusé autour de leurs foyers et de leurs souks, ou vers le désert en quête d’une anfractuosité où se replier, d’un gros rocher ou d’un grand arbre où se cacher pour se protéger des shrapnels. Ces éclats d’obus sont de gros éléments de métal tordu qui volent et qui sont capables, littéralement, de réduire un corps en bouillie, comme de la viande hachée. Le shrapnel est aussi capable, là aussi littéralement, de cisailler une tête, un bras ou une jambe. J’ai vu des dizaines de gens dans les Monts Nouba qui ont perdu leurs jambes et leurs bras après avoir été frappés par un éclat d’obus.

Lors d’un voyage aux Monts Nouba en 2015, plusieurs Antonov nous ont survolés à cinq reprises durant une heure. A chaque fois, tout le monde dans le souk se précipitait pour trouver un abri, puis alors que nous étions dans notre véhicule, on a tous sauté et on a couru dans un sauve-qui-peut général. A chaque fois, un Antonov nous survolait, en tout cas c’était comme ça pour moi, personne ne savait si c’était son dernier jour à vivre.

Mon expérience la plus effrayante dans les Monts Nouba s’est passée aussi en 2015, mais durant un autre voyage. Mon équipe et moi (à savoir, mon chauffeur, mon interprète et moi) on venait juste d’arriver dans une petite ville appelée Heiban sur notre route à travers le désert. 15 à 20 minutes après notre passage, un avion de chasse Soukhoï a déboulé et a tiré un missile sur trois adolescents qui couraient vers un des trous dont je te parlais. Le missile a littéralement coupé en deux un des garçons. Le lendemain, son père a apporté les deux moitiés de son fils vers sa tombe et les a déposées pour qu’elles soient incinérées. Je suis sûr que si, avec notre Land Cruiser blanc, on avait traversé Heiban lors de l’attaque du Soukhoï, on aurait été pris pour cible – une cible idéale, vraiment – et que s’il avait atteint notre véhicule avec un missile, on aurait été réduits en cendres. Non seulement on avait un réservoir plein de pétrole, mais on transportait aussi des jerrycans de pétrole, car il n’y a pas de stations-service dans les Monts Nouba.

– Aram Harumi : C’est plus facile de collecter des fonds et de se contenter de filer de l’argent aux gens qui travaillent dans ces relais humanitaires. Qu’est-ce qui t’a poussé à prendre les choses en main, à te rendre dans la région et à distribuer de la nourriture ?

– Samuel Totten : C’est sûr, tu as raison, c’est bien plus facile de collecter de l’argent et de l’envoyer à telle ou telle organisation qui agit au nom des populations des Monts Nouba (même si, malheureusement, très peu le font).    

Dès le départ, mon intention quand je collectais des fonds, que j’achetais de la nourriture et que je l’acheminais par camion vers les Monts Nouba, était d’apporter de quoi manger aux populations les plus sinistrées des Monts Nouba – à ces gens qui, pour telle ou telle raison, n’avaient pas facilement accès à de la nourriture ou qui n’en recevaient pas des organisations humanitaires locales présentes dans les Monts Nouba. J’avais l’impression et je pensais que c’était comme ça que je pouvais contribuer à aider les Noubas. Résultat, chaque fois que je revenais dans les Monts Nouba, je tenais à parler aux gens informés (la Nuba Relief, Rehabilitation and Development Organisation (NRRDO), une organisation humanitaire locale, des dirigeants du Mouvement Populaire de Libération du Soudan – Nord, et des journalistes, entre autres), des groupes de population les plus nécessiteuses dans les Monts Nouba, à savoir là où j’allais distribuer de la nourriture.

En fin de compte, c’était bien, comme les titres des deux chapitres que j’ai rappelés au début de cet entretien, une question de conscience.

– Aram Harumi : As-tu été témoin de situations semblables dans d’autres régions du monde ?

–  Samuel Totten : Oui, mais jusqu’à présent je me suis concentré sur le calvaire des populations des Monts Nouba. Les trois autres endroits où je pense vraiment aller pour apporter de l’aide sont le Burundi, la République Centrafricaine et la Birmanie (Myanmar).

Si je suis resté focalisé sur les Nouba et si je ne suis pas allé ailleurs, c’est principalement pour trois raisons. Premièrement, comme ni les Nations Unies, ni une de leurs agences, ni aucune organisation non gouvernementale n’apporte une quelconque aide ou protection, en fait rien du tout, je me sens obligé de maintenir le cap sur les Monts Nouba. Ne pas le faire serait les abandonner à leur sort. Deuxièmement, il faut pas mal de temps pour réaliser quelle est la situation sur le terrain dans des pays différents, quel type d’assistance est nécessaire et quels sont les contacts nécessaires pour mener une mission de façon satisfaisante. Et puis, chacun des pays que je viens de mentionner pose des risques spécifiques aux étrangers, il faut en être informé et savoir comment les éviter le plus possible – ou, du moins, les gérer pour ne pas finir mutilé ou tué.

– Aram Harumi : Pourquoi ce scandale de la non-reconnaissance par le gouvernement du Soudan de la malnutrition des populations des Monts Nouba ?

– Samuel Totten : Bombarder des fermes, obliger les gens à en sortir, à quitter les villages et les éloigner de leurs sources de nourriture est le mode opératoire du gouvernement soudanais. J’imagine donc que ce gouvernement ne va pas perdre pas son temps à se soucier des souffrances et du sort des populations des Monts Nouba. En fait, je suis convaincu qu’en refusant aux Noubas un accès facile à la nourriture, le gouvernement soudanais espère les chasser des Monts Nouba et par delà la frontière vers un autre pays et/ou dans des camps de réfugiés. Autrement dit, il s’agit là d’un stratagème pour épurer la région des Nouba – un cas classique d’épuration ethnique.

– Aram Harumi : Est-ce que ces voyages t’ont profondément marqué ?

– Samuel Totten : Oui. Trois choses, en particulier. Premièrement, les moments où les bombardiers Antonov déboulaient. Deuxièmement, le jour où nous l’avons échappé belle quand le Soukhoï a attaqué Heiban. Troisièmement, je tombe un jour sur un gamin qui avait déclenché accidentellement l’élément d’un obus non explosé; je fonce à travers le désert pour tenter de l’emmener dans le seul hôpital présent dans toute la région, mais il finit par mourir. Non seulement ses jambes avaient été arrachées, les os sortant de la peau (une fracture ouverte), mais il avait une large et profonde blessure au bas de l’abdomen qui avait réduit en bouillie la plupart de ses organes. Aujourd’hui encore, j’ai beaucoup de mal à évoquer la mort de ce gamin qui, par ailleurs, avait marché plus de 16 kilomètres loin de chez ses parents pour trouver des mangues. Je suis plutôt un dur à cuire, mais chaque fois que je pense à ce pauvre gamin innocent, faut que je me force à pas pleurer. Et enfin, la dernière fois où j’étais dans les Monts Nouba, je croise un groupe de gens qui vivotaient dans un semblant de camp pour déplacés; là, je découvre de nombreux nourrissons si faibles qu’ils n’arrivaient littéralement pas à lever la tête; c’est à dire que leurs petites têtes pendaient de côté, comme des poupées de chiffon. Ça, ça te prend aux tripes.

– Aram Harumi : Aurais-tu un message à faire passer sur ton séjour dans les Monts Nouba ?

– Samuel Totten : Le fait que les populations civiles des Monts Nouba sont complètement isolées. Personne, je dis bien personne, mis à part des gens comme moi, n’essaie de les aider. Ni les Nations Unies. Ni le Programme Alimentaire Mondial. Ni Oxfam. Ni Médecins Sans Frontières. Aucune organisation humanitaire n’existe dans les Monts Nouba – de peur d’être attaquée et massacrée par le gouvernement soudanais.

En fait, le président du Soudan, Omar al-Béchir, a déclaré que quiconque franchit la frontière avec le Soudan sans y avoir été expressément autorisé par son gouvernement, aurait la gorge tranchée. Je m’imagine que ce n’est pas une menace en l’air, car lorsque la guerre a éclaté en juillet 2011, les soldats soudanais allaient de porte en porte dans les villes et les villages, frappaient aux portes et, si ceux qui répondaient était apparentés d’une façon ou d’une autre aux Noubas, ils étaient égorgés d’une oreille à l’autre, perdaient leur sang et mouraient là même où ils gisaient à terre.

– Aram Harumi : Comment les gens peuvent-ils t’aider à collecter de l’argent pour les populations des Monts Nouba ?

–  Samuel Totten : Oui, merci pour ta question. Les gens peuvent m’envoyer un chèque destiné à l’achat de nourriture et/ou de médicaments pour les populations Noubas. Mon adresse est 18967 Melanie Road, Springdale, Arkansas 72764. Pas un seul dollar ne servira à autre chose que de la nourriture – et pas à financer des voyages, ni à louer un véhicule et un chauffeur, ni à engager un interprète, etc.

Je tiens à préciser que chaque voyage pour amener de la nourriture dans les Monts Nouba coûte environ 8 000 dollars. Acheter de la nourriture pour les Noubas revient entre 3 000 et 4 000 dollars. Et puis je dois couvrir le coût aller-retour de mon billet d’avion pour Nairobi, au Kenya; un autre billet d’avion aller-retour pour Djouba au Soudan du Sud; et un troisième pour le camp de réfugiés de Yida, le long de la frontière entre le Soudan du Sud et le Soudan; la location d’un Land Cruiser et le salaire du chauffeur, d’un interprète, etc.      

NdT

  1. William Styron, Les confessions de Nat Turner, traduit de l’américain par Maurice-Edgar Coindreau, Paris : Gallimard, 1969
  2. William Styron, Le choix de Sophie, traduit de l’américain par Maurice Rambaud, Paris : 1981
  3. Rose Styron, « Torture in Chile, » The New Republic, March 20, 1976, p. 15-17
  4. Israel W. Charny, ed., Genocide: A Critical Bibliographic Review, Vol. 1, Mansell, 1988

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Source : https://armenianweekly.com/2017/08/18/a-matter-of-conscience/

Traduction : © Georges Festa – 12.201

7 décembre 2017

L’ACTU QUI TUE

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,L'ACTU QUI TUE — denisdonikian @ 5:47

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Johnny Halliday est mort. Les industriels du tabac sont en deuil.

*

Moi je n’ai rien de Johnny en moi. Suis je encore français?

*

« Putain ! Si d’Ormesson et Johnny ont reçu tant d’hommages les miens vont être grandioses alors ? »

Charles Aznavour

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Selon son cuisinier personnel, Bachar El-Assad voudrait se suicider après qu’on lui a révélé les atrocités et les viols infligés à ses opposants par ses partisans.

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Trump veut faire de la Maison Blanche la capitale mondiale  de la connerie. Les Palestiniens ne sont pas d’accord.

*

L’Europe a donné son feu vert à Monsanto pour qu’il remplace le sel de table par du glyphosate. Le sel, c’est mauvais pour la tension.

*

Il y aurait de l’aluminium dans les vaccins mais pas dans les dosettes de café.

*

Nous autres civilisations nous savons que nous sommes hantées par la jungle. La preuve : les harcèlements sexuels font du mâle un prédateur. Mais on ne nous dit pas tout. Monsanto, les labos pharmaceutiques, les industries de l’alimentaire ou de la pêche, le système de la consommation sont des entreprises de prédation massive qui vous nourrissent ou qui vous soignent par empoisonnement. Tous harcelés, tous empoisonnés. La grande bouffe.

*
Le rocker commence rocker et finit millionnaire. Si c’est pas un oxymore, qu’est-ce que c’est ?

*

Macron en Algérie : Bouteflika va lui apprendre à sucrer les fraises sans se pisser dessus.

*

Dans le cadre d’une politique d’accroissement démographique de l’Arménie voulue par le président Sarkissian,  La ministre de la diaspora, Hranouch Agopian m’a écrit comme au  » fer de lance de la diaspora de France » ( dixit) pour venir engrosser les filles du pays. J’ai répondu que je manquais de fer et que ma lance était trop molle pour besogner qui que ce soit. Elle m’a répliqué en colère qu’elle serait obligée dans ce cas de faire appel à des homosexuels. Mais mon ami Chouchou déteste faire ça avec une fille, même pour une cause nationale aussi urgente. Bref ! On n’est pas dans la merde !

*

Poutine va se représenter aux prochaines élections sur le modèle des poupées russes. Vous retirez la plus grande et vous tombez sur une  autre chaque fois plus petite. Et c’est vrai, d’une élection à l’autre, Poutine est chaque fois plus petit mais ne disparaît pas.

 

21 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (18)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:54

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Le point de vue du militant ascensionniste.

 

 

Pour Ara Baliozian

Qui aima cette histoire

Racontée autrement une autre fois.

 

« Je vais me la grimper ! Je vais me la grimper cette putain de montagne ! Même si je crève là-haut. J’en ai trop rêvé, depuis trop longtemps. Mes parents m’ont drogué au Tarara. Et je pourrai dire à mon copain Garbis que je me la suis faite… Mais quelque chose commence à se gripper quand je marche… On dirait que je fais du sur place, que j’avance à reculons. Et pourtant je pousse sur mes jambes, mais je n’y arrive pas à le percer cet espace qui se dresse devant. C’est comme une pucelle, ce Tarara ! Mais je l’aurai, je le dis, je vais l’atteindre l’orgasme du sommet ! »

 

C’est ainsi qu’il se parlait, le marcheur, en train de jouir de son obsession fabriquée à grands renforts de contes mythologiques et d’imageries naïves.

 

Sarkis, dit Sako, né au Liban, expatrié au Canada par ses parents patriotes, est aujourd’hui, en compagnie d’autres Canadiens, en train d’entreprendre l’érotique ascension du turgescent Tarara. «  Une montagne qui ne se donne pas facilement », fit Lionel, leur accompagnateur, tandis qu’ils avaient atteint le premier camp de base. Et comment ! Le Tarara n’était pas n’importe quelle montagne. « C’est la montagne sacrée des Arméniens, lui avait répliqué Sako, surtout des Arméniens les plus arméniens qui soient au monde. Une montagne aussi sacrée que le Mont Fuji des Japonais ou l’Uluru des aborigènes d’Australie ».

 

Mais qui dit sacré pense intouchable, gardien d’une divinité, cher Sako. D’ailleurs, que te disait Garbis avant que tu prennes le large pour la grande ascension ?« C’est une montagne qui est physiquement dans le monde et spirituellement hors du monde ». Voilà ce qu’il disait le Garbis. Et il avait raison.

 

Sako monte, mange, pète, pisse et monte encore. Un jour, deux jours. Mais le corps a ses raisons que la raison ne peut connaître. Le corps. Tu le gouvernes que si tu le respectes. Et voilà qu’au bout de deux jours, la monte se démonte.

 

« Merde ! se dit Sako. T’avais pas pensé à ça. Si Garbis te demande : « Et pour chier, t’as fait ça où ? Sur le Tarara ? » qu’est-ce que tu vas répondre ?  Je ne pourrai pas dire dans des toilettes turques, ça ne serait pas crédible. Où trouver des toilettes turques sur une montagne telle que celle-ci ?»

 

Voilà bien le problème. Sako est prisonnier d’un cul-de-sac. Le premier jour s’était passé les tripes légères et les guiboles alertes. Mais au deuxième, son ventre lançait déjà son hallali. Son anus lâchait des SOS et tous les clignotants viraient au rouge alors qu’il se serrait les miches et qu’il devait déployer ses jambes coûte que coûte. Il devint blême sur la neige blanche. Il lui arriva même, eh oui ! de maudire ceux qui l’avaient programmé à adorer cette montagne, laquelle aurait pu jurer qu’elle n’y était pour rien, car même si elle n’était pas douée de parole, ses pierres témoignaient pour elle en montrant qu’elle se contentait de n’être qu’un amas de rochers.

 

Ainsi donc, Sako avait l’idéologie si dure qu’il en vint à se constiper. S’il connaissait maintes stratégies pour ridiculiser un négationniste de ce génocide qui l’avait mis au monde, cette fois, il était aux abois tant le désarroi le désorientait. Il se dit qu’il pourrait bien faire sa crotte dans un sac en plastique acheté en pays turc avec un drapeau turc bien saignant imprimé dessus, mais même si les hauteurs étaient balayées par les vents, l’odeur lui collerait au sac et au dos. Et puis, un sac, ça peut s’enfouir dans un sac à dos, mais deux, mais trois ?

 

A la fin, c’est fourbu qu’il arriva sur un sommet perdu dans les brumes. Et tandis que le groupe se prenait en photo pour preuve de son triomphe, Sako alla se perdre dans une nappe de brouillard épais et fit ce que son corps désespéré espérait après 5165 mètres d’opilation intestinale : IL SE LÂCHA. Le soulagement fut instantané et la béatitude revint au valeureux militant.

 

Or, si toute souffrance peut engendrer une sagesse, Sako n’en fit rien. Né et demeuré jusqu’à sa mort l’homme de sa tribu, il était loin de naître à l’homme spirituel qui était en lui. Ainsi donc, Sarkis, dit Sako, militant révolutionnaire, n’avait pour avenir qu’une obstruction mentale et nationale contre laquelle le Tarara n’y pouvait rien.

 

Toutefois la morale de cette histoire pourrait bien nous dire que si la culture contrarie la nature, leur conflit produira des souffrances à coup sûr. Qu’on se le dise !

20 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (17) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:16

 

 

 

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Voilà, monsieur le tatoueur. Vous voyez ma poitrine. Elle est belle, n’est-ce pas ? Seins fermes d’une Arménienne pur jus de 18 ans. Je veux que vous m’en fassiez deux montagnes côte à côte vues du ciel. Le droit plus petit que le gauche, s’il vous plaît. Oui, je sais. Mes seins sont comme deux sœurs jumelles. Débrouillez-vous ! Vous devez donner l’illusion à l’homme, un Arménien bien sûr, qui me regardera la poitrine en face, d’être en présence de nos deux Massis. Voici une photo prise d’avion. Ici le petit Massis, pentes abruptes, cône parfait. Celui qui devrait vous donner le moins de mal. L’autre. Le Grand Massis. 5165 mètres. Avec un vaste plateau au sommet. Quoi, les mamelons ? Ils vous gênent ? Ils ne sont pas dans l’image ? Mais faites-en des cailloux, des rochers, je ne sais pas, moi ! C’est vous l’artiste, non ? Un jour, je serai vieille ? Ils seront flasques ? Chirurgie esthétique. Ce n’est pas votre affaire. D’ailleurs, je ne serai pas la seule à être flasque. D’ici là, je vous ferai dessiner les Massis sur mes soutiens-gorge. Allez ! Au boulot !

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

 

19 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (16) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:22

Ani GEZALYAN-CHIBUKHCHYAN

tableau d’Ani GEZALYAN-CHIBUKHCHYAN

*

Le point de vue des deux peupliers

 

Ah, les temps sont durs mon jojo ! Avant nous étions sur tous les tableaux, toi et moi entre le grand Tarara et le petit. Maintenant, c’est plutôt rare. Nous devions faire trop soviétiques probablement. Si je pouvais lâcher mes feuilles mortes sur l’Amerloque qui le premier a suggéré au peintre en mal de dollars de nous ratiboiser… Après ça, si on nous coupe pas en rondelles ! Et tu sais par quoi nous avons été remplacés ? Par une église ! Tiens, celle que tu vois à droite, là au fond ! Khor Virap qu’on l’appelle. Forcément, ils redeviennent religieux. De notre temps, on n’aurait jamais vu ça. Nous, nous avons toujours grandi dans la neutralité. Tu te rappelles que certains dimanches ils venaient par dizaines pour nous chercher. Tu as vu mon tronc à moi ? Des cœurs et des initiales partout. Le tien aussi d’ailleurs. On inspirait l’amour. Le couple parfait sur fond de couple absolu. Les amoureux, ils aiment se graver quelque part. Seulement, moi, j’ai l’écorce tatouée au point que j’en suis malade. J’ai la peau fripée comme une vieille à présent. Je suis méconnaissable. Je fais même peur aux oiseaux. La seule satisfaction, c’est d’être là ensemble, tous les deux. Mais je pense que les autorités auraient dû nous entourer de barbelés pour éviter qu’on nous écorche. C’est pas comme le grand et le petit Tarara. Pas aujourd’hui qu’on va les piquer au piolet de montagne, ceux-là. Ils sont bien gardés. Les belles choses, on devrait les éloigner de la bêtise des hommes. Heureusement, les temps sont à l’écologie. On a des chances de mourir sur pied. Tout de même, notre vie durant, nos feuilles ont reçu cette beauté-là. Du miracle en permanence. Du mystère indéchiffrable. Je comprends pourquoi les peintres avaient choisi de nous placer devant. Nous incarnions ces couples amoureux d’eux-mêmes et du monde. Ils s’identifiaient à nous, plantés dans le décor de leur rêve… Quelle brise, ce matin ! Un peu frisquet, non ? Au fait, tu sais qu’avec la tempête de l’an dernier, nous avons maintenant des rejetons qui poussent l’autre côté de la frontière. Avec un peu de chance, nous allons coloniser les pentes du Tarara. Tiens, tu vois, dans la crevasse, à gauche, près de la ligne noire. Eh bien ! Ils sont de nous. Avec eux, nous ne sommes pas prêts de mourir…

 

(2003-2017)

 

 

 

 

 

 

18 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (15) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:19

 

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Le point de vue de Komitas

 

C’est une ligne qu’il faut que vous teniez jusqu’au bout. La ligne blanche du Tarara, cette hanche de femme. Votre voix doit  épouser ce modèle de courbe au plus près. On monte, on monte lentement, puis on atteint le plateau. Une vague qui enfle vers le sublime. Force, puissance, élévation. Et limpidité… Toute la partie haute du mont Tarara, sa part neigeuse et pure, c’est nous. Imaginez le cultivateur. Il s’arrête. Il a de la sueur au front. Ses muscles se relâchent. Son souffle s’apaise. Et tout à coup, il est sous le charme d’un mystère. Alors l’envie de chanter le prend. Et il chante, sa poitrine éclate. Et la terre chante à travers lui. Il est devenu son instrument. Son corps vibre tout entier. La terre, dans son corps, trouve sa voix. Vous comprenez ça ? C’est cette alchimie qu’il faut rendre. Ne soyez pas des choristes en représentation. Soyez des corps qui font monter la terre vers le sublime.  Gardez en vous cette vision. Donnez du muscle à votre voix, mais sans oublier la limpidité. Personne, aucun peuple ne peut chanter nos horovels comme nous les chantons. Car cette terre-là nous a choisis, nous, pour le faire. Dans nos yeux, il y a ces lignes. L’homme qui chante ici, sur cette petite montée de terre, où a été construite cette petite église, devant ce puissant paysage, cet homme est devenu par son chant un corps où tous les infinis trouvent à s’exprimer. Et vous devez restituer ces infinis-là. Les offrir à ceux qui vous écoutent. Gardez-vous de vous prendre pour des choristes, des liseurs de partitions, des suiveurs de baguette, des cœurs mécaniques. Non. La terre, celle qu’on travaille pour vivre, doit frémir à travers vos propres cordes vocales. Et votre cage thoracique résonner des sons qui sont les vôtres. Imaginez que c’est l’air que respire la terre qui entre dans vos poumons, et de vos poumons dans votre sang. Un air légèrement humide, avec une odeur de labour, traversée par des chants d’oiseaux. On y voit voler une cigogne, tenez, là, à gauche. Le trait blanc et noir qui palpite sur cet écran de neige. La lumière rosit la ligne de crête, le ciel éclate… Ne pensez qu’à la partie haute, à celle qui émerge. Vous devez atteindre par le chant cette ligne au-dessus de laquelle la montagne devient un être spirituel. Dessous, c’est comme le socle d’une statue, son assise.  Et plus bas encore, gisent les frontières, grouillent les hommes, se déploient les drapeaux, se multiplient les guerres. Les peuples se lancent des injures, lisent des discours, entretiennent leurs jeux de massacre. La folie nous guette tous. Mais posée sur ce socle, il y a une statue, une statue à nous, une statue qui représente l’un des nôtres. Ne soyez pas des choristes de bronze. Regardez plus haut. Voyez l’art. L’art n’est pas un drapeau. Il fait l’homme. Alors, posez votre voix sur ce socle de pierre et chantez à la bonne hauteur.

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

17 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (14) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 1:15

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Le point de vue de l’assistant

 

Bon, nous allons voir ça. Vous me dites que vous avez quelque chose dans le rectum. Et que c’est douloureux. Vous ne voulez pas me dire ce que c’est. Nous allons voir ça. Nous trouverons bien un moyen de vous l’enlever. C’est vrai que vous marchez comme un canard. Je vais demander à mon assistant de vous ausculter. Vous ôterez vos vêtements et vous prendrez place sur ce siège, un pied dans chaque étrier. Couchez-vous bien. Maintenant, Garbis à toi. Dis-moi ce que tu vois. Ça ne va pas être long, détendez-vous. Garbis ? Alors ? Que vois-tu ? Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? Tu vois de la neige qui tombe ? Tu te moques de moi ? Tu confirmes ! Et… Quoi encore ? Le mont Tarara ? Comment ça, le mont Tarara ? Le mont Tarara sous la neige ? Et la neige tombe ? Tu penses que c’est une boule de verre qu’il s’est mis ? De ces boules qu’on agite pour donner l’illusion que la neige tombe ? Mais qu’est-ce qui vous a pris de vous mettre cette boule dans le cul ? Et comment je vais sortir ça maintenant ? Vous imaginez ! Ce trou–là n’est pas fait pour l’introduction, mais pour l’expulsion ! Je vais vous le sortir votre Tarara ! Et croyez-moi, ça risque de faire mal ! Très mal ! Garbis, vaseline ! Quoi, il n’y a pas de vaseline ? De l’huile d’olive alors ! Non plus. Et de l’huile de vidange ? Trouve-moi quelque chose de gras dans ce cas-là. Du beurre à tartiner, par exemple ! Du beurre à tartiner !

 

(2003- 2017)

 

 

 

16 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (13) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:18

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Le point de vue du fou

 

Il… Il est partout… Là encore… Je te parle… Mais je sais que … Je regarde par la fenêtre… Il y est. Il y est je te dis… Même quand je descends dans la rue, je le vois en train de me suivre… Quand je marche sur Komitas, je l’ai en face … Sur l’avenue Bagramian, j’arrive à me cacher derrière les immeubles … Mais… Mais après, quand j’ai passé l’immeuble, eh bien je suis à découvert… Et là, il a l’œil sur moi… Ou plutôt, je le vois… Ça fait que dans mes rêves, il y est aussi… J’avais un tableau de lui dans ma chambre… Il m’avait été donné par mes parents, tu vois… Toute mon enfance j’ai dû la passer avec lui dans ma dans ma chambre tu vois… Toute toute mon enfance, tu vois… Tu vois un peu ça ? Et maintenant maintenant je le vois partout… Ils l’ont mis sur des étiquettes, le cognac par exemple… Sur des boites de conserve, des bouteilles de vin, des enveloppes, des banques, des carrefours, des autobus, des chiens marqués de son image, tu vois… Partout partout je te dis… J’ouvre un journal, je tombe dessus… Au cimetière, sur toutes les tombes… Attends, je vais voir encore encore… Il y est ! Il y est ! Tu le vois, toi, de ta fenêtre ? Tu le vois aussi, hein ? Tu le vois aussi ! Je ne peux plus sortir tu comprends… Tu comprends ça ? Quand je rentre dans un magasin, je le perds de vue… Mais après, c’est radical, il est là… Et en plus, mes parents m’ont appelé Tarara, en plus… Tarara, tu imagines ! Quand j’allais à l’école, j’en étais fier… Tu te tu le vois aussi de ta fenêtre ? Tu le vois hein ? Il va nous bouffer si ça continue… L’autre jour, j’étais au meeting devant le Madenataran (1) … Eh bien, il était là, au fond, assis sur un son banc à nous regarder tous… Le plus difficile, c’est la nuit. J’ai peur de m’endormir… Je sais qu’il va venir se planter devant moi… Je voudrais bien partir à l’étranger… Mais ils ne comprennent pas ici que je veuille partir à cause de lui… Au moins, là-bas, je suis sûr de ne pas le voir… Pas au moindre détour d’une rue comme c’est toujours à Erevan… je veux aller à San Francisco… Là-bas il y a moins d’Arméniens qu’à Los Angeles… Parce que si si je vais à Los Angeles, c’est sûr, il va me retrouver… Il sera sur les enseignes des magasins et tout ça … Tandis qu’à San Francisco, non … Il y a l’océan, tu dis… Partout ? Vraiment on voit l’océan de partout ? Tu crois que c’est pire l’océan, l’océan ?

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

15 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (12) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:03

 

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Le point de vue du publicitaire

 

Voyons, voyons… Qu’est-ce qui pourrait me servir d’accroche à un produit pareil ? Il faut que ça pète, que ça gicle, que le badaud en prenne plein les yeux. Mais en même temps, calme, grandiose, contenu. Zen. Puissant et zen, c’est ça ! Pas facile, pas facile… Si j’en parle à Nounée, elle va me dire de choisir un parapluie. Et noir, en plus. Non… Il me faut quelque chose de national, dur, droit et sécurisant. Tiens ! Notre drapeau. Pas plus national que notre drapeau. Oui, pas plus national qu’un drapeau. Dur et droit, c’est le bâton, là, je veux dire ce qui maintient le drapeau, quoi ! Je ne sais pas comment on appelle ça, déjà. Ouais ! Pas mal, un drapeau. C’est juteux, un drapeau. Ça te met un type au garde-à-vous. Salut du soldat. Et qui dit soldat, dit retenue, discipline. On ne tire pas n’importe où, ni n’importe comment. Et puis, on est généralement couvert. Casque, casquette, képi, béret… Toujours couvert. Et puis nos femmes aiment bien nos petits gars. Ils sont en protection. S’ils font le coup de feu, c’est pour protéger nos femmes et nos enfants. Sur l’image, il ne me restera plus qu’à coller mon petit rond de caoutchouc à côté de notre drapeau, avec pour tout slogan : J’AIME, JE PROTÈGE… Tiens justement, voici Nounée.

« Alors ton accroche, c’est trouvé ?

– Notre drapeau.

– Notre drapeau ? Mais tu es complètement fou. Les femmes vont croire qu’on leur demande de peupler la patrie ! Elles qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, à nourrir leurs gosses, tu voudrais qu’elles remettent ça ? Non, tu vois, ton drapeau, ce n’est pas très sexy.

– Mais alors quoi ?

– Mais prends le Tarara ! Il n’y a pas plus sexy que le Tarara. Un bordakar(1) géant. Toutes les femmes rêvent de s’y frotter le ventre.

– Mais tu n’y es pas Nounée, le bordakar servait aux femmes stériles.

– Aucune d’entre nous n’est stérile, tu m’entends ! Jamais ! C’étaient vous les stériles ! Je te dis le Tarara ou rien… N’est-ce pas mon petit Massis (2) ?

 

1) Le bordakar est une rocher lisse se situant au bord de la route entre Sissian et Goris en Arménie. Les femmes stériles qui espéraient un enfant y venaient pour se masser le ventre en se couchant dessus.

2) Le petit Massis est la montagne qui jouxte l’Ararat, autrement appelé Massis par les Arméniens.

14 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (11) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 6:25

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Le point de vue du berger

 

Où je fais paître mes moutons ? Mais là, dans cette plaine, entre la route et la frontière. Ça fait des années que je fais ce travail… Des années… Quoi ? De la chance ? Et pourquoi donc ? Parce que je travaille devant le Tarara ? Si l’on veut ! Si l’on veut ! C’est un endroit comme un autre après tout. Toi, tu est bouche ouverte devant cette montagne, tu trouves probablement qu’il n’y a pas plus beau au monde. Mais moi, ce serait devant une belle voiture allemande, genre Mercedes, que je tomberais en extase. Après tout, ce n’est qu’une montagne. Nous n’allons pas en faire un khorovadz (1) pour ça. Elle est de l’autre côté de la frontière ? Mais qu’elle y reste ! Ça changerait quoi si elle était chez nous ? Ce n’est pas moi qui ferais grimper mes moutons sur ses pentes ! Ah ça, non ! Crois-moi. Pas à mon âge. Pas moi non plus qui me battrais pour qu’elle nous revienne. Une montagne, ça va, ça vient… Une fois chez nous, une autre fois chez eux. La seule chose qui me plaît, tu vois, c’est qu’elle nous cache ce qu’il y a de l’autre côté, le cul de notre ennemi. C’est vrai qu’en même temps elle nous laisse imaginer tout l’arrière-pays où les nôtres avaient habité. Mais elle est là comme un mur, et c’est tant mieux. Elle mène sa vie de montagnes et nos histoires ne l’intéressent pas. Pour ma part, je vis avec mes moutons parce qu’ils me font vivre. Le reste, c’est de la poésie pour les touristes de ton genre. Rien de plus. C’est un tas de pierres, cette montagne ! C’est tout ! Un gros tas de cailloux pour nos poètes. Et tralala, et tralala… Avec ce genre de tralala, on en a fait des guerres ! Mais les poètes ne les font pas, eux. Ils se contentent de mettre le feu aux esprits, bien assis dans leur fauteuil. Tiens, demande à mes moutons ce qu’ils en pensent de ton Tarara ! Eh bien moi, je pense comme eux. Bééééé…

 

  • – Viande grillée

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

 

 

13 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (10) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 7:47

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Le point de vue du photographe

 

On ne bouge plus monsieur Tarara. Voilà. C’est parfait. Attention ! Je compte jusqu’à trois.(Ce rose, il va rester, ce rose !) Un… (éclairage sublimesublimesublime). Deux… Raté. Mais, Hayrig djan (1) ! tu vois bien que je suis en train de prendre une photo ! Non ? Alors, pourquoi es-tu passé devant mon objectif ? Hein ! Pourquoi ? Mais c’est toi le taré ! C’est notre montagne, oui ou non ? Comment ce n’est pas notre montagne ! Ce n’est pas une malheureuse frontière(2) qui va venir nous contrarier  le paysage ! Laisse-moi travailler maintenant ! C’est ça ! C’est ça ! Je suis un idéaliste, un tararatiste également si tu veux. Tu voudrais que je te prenne en photo ? Ah parce que monsieur se croit plus intéressant que notre Tarara ! Mais tu l’as vue ta tronche ? Tous les matins ? Et tu continues à te regarder ? Mais dis-moi, tu t’es rasé aujourd’hui ? Il n’y a pas d’eau ! Et tu voudrais que je te prenne avec ta barbe de trois jours et ta casquette de tchôbane (3) ? Et devant le Tarara, rien que ça ! Devant ! La belle et la bête, quoi ! Il me prend pour qui ce type ? D’accord, mais après tu me laisses tranquille, n’est-ce pas ? Marché conçu. Mets-toi là. Comme ça. Tu regardes ici dans l’objectif. Tu ne bouges pas, hein ! C’est parti. Je compte jusqu’à toi. Un… (Voilà le rose qui revient, qui revient… Vite, finissons-en !) Deux… (Arrive ! Arrive !…) Et trois. C’est bon. Merci. Au revoir ! Tu l’auras dans trois jours, ta photo. Maintenant, à nous deux, petit nuage rose ! Ouverture à 5,6. Vitesse 125e. A nous deux ! A nous deux ! Arrive ! Arrive ! Stop ! Quoi encore, Hayrig djan ! Mais tu l’as eue ta photo ! Tu l’auras la semaine prochaine ! Ah ! Maintenant tu voudrais que je te prenne avec ta petite-fille ? Et pourquoi pas avec ta femme, avec ta mère, avec ta belle-fille, avec ton fils aîné, sa vache, son mouton à cinq pattes, ta charrue ? Sans oublier ton président de la république, sa femme, sa Mercedes, son premier garde du corps, son deuxième garde du corps, son troisième, son quatrième, leur femme, leur Mercedes, les chauffeurs, avec leur épouse, avec leur belle-mère ? Mais avec tout ça, vous allez me le décourager mon Tarara ! Vous allez me le décourager !

 

  • Petit père
  • Berger

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

12 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (9) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:48

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( Frontière arméno-turque, photo Alain et Jean Bernard Barsamian, copyright)

Le point de vue de la frontière

 

Tu me traites de frivole, je veux bien, Mont Tarara chéri. Pour ma part, je déteste ton costume trois pièces, toujours le même depuis des millénaires et jamais défraichi, je l’admets. Et puis, ne me regarde pas de haut comme ça ! Je ne suis pas ta boniche ! Bon, je reconnais que je ne tiens pas en place. J’ai besoin de bouger, moi. C’est ma nature, je n’y peux rien. Je suis faite comme ça. Les hommes s’entretuent pour m’avoir dans leur lit. Je ne me donne qu’aux plus offrants. J’aime ça. Mais toi, comment fais-tu pour rester de glace, impassible comme une statue de sel ? Tu n’as jamais le feu ou quoi ? Tu n’as jamais envie d’aller voir ailleurs ? Il est vrai qu’avec ta vue dominante, tu n’as nul besoin de changer d’air. Je te trouve seulement un peu compassé. Trop taciturne à mon goût. Mais qui t’a mis dans un état pareil ? Et en plus, monsieur ne se plaint jamais. Ce n’est pas comme moi qui suis condamnée à ramper comme une esclave. Que dis-je une esclave ? Une serpillière, oui ! Et vas-y que je traîne par-ci, et vas-y que je te traîne par-la. J’ai beau changer de lit, ce n’est pas la joie tous les jours. J’ai été étroitement surveillée ces derniers temps. Aujourd’hui, je le reste encore. Je n’ai pas intérêt à me retourner d’un poil sinon je déclenche des guerres. Heureusement, qu’avant ça, j’ai vu du pays. Et je n’ai pas été toujours à tes pieds. Tiens, à l’époque de l’Ourartou, on m’avait placée si loin que nous étions dans l’ignorance l’un de l’autre. Et tu ne vas pas me dire que du haut des tes 5165 mètres tu parvenais à distinguer mes traces ! Avec les Mèdes, on m’avait repoussée dans toutes les directions. Ce n’était plus un déplacement, c’était l’exil. Les Perses m’avaient satrapisée comme une malpropre, tu te rends compte ! Grâce au Royaume d’Arménie, je faisais encore cercle autour de toi, mont Tarara adoré. Je t’embrassais des yeux à des kilomètres à la ronde. Quand je le pouvais bien sûr, et à condition que tu ne fusses pas caché par tes brumes. Hélas, le succès aidant, ce royaume m’obligea à remonter vers le Caucase et à descendre jusqu’aux abords d’Ecbatane. Surtout, et pour la première fois, je vis enfin la mer. Ah, la mer ! Et pas une s’il te plaît, mais deux. La Caspienne et la Méditerranée. La Méditerranée, tu te rends compte ! Des kilomètres de plage à moi toute seule. Bronzette intégrale et bruits de vagues en continu. Mais les bonheurs sont toujours de courte durée. Neuf ans plus tard, on pliait bagage et remontée vers les terres. Après quoi je changeais tellement de lieux qu’aujourd’hui, je m’embrouille. Je me souviens seulement d’une chose : c’est au moment où je fus mise au service de l’empire byzantin et du royaume sassanide que je me rapprochai le plus de toi. J’étais à tes pieds et tu daignais à peine jeter un coup d’œil sur mes courbes. Pourtant j’étais restée jeune malgré toutes ces tribulations. Tu ne peux pas savoir comme ils m’ont triturée par la suite. Des sadomasos tous ces politicards qui m’obligeaient à me contorsionner comme une femme de cirque. J’aime ça, d’accord, mais il ne faut pas exagérer tout de même ! Il y a des limites, non ! J’en passe et des meilleures. Un moment donné, grâce aux Russes, au début du XIXe siècle, je te pris par derrière. Oh pardon ! Je voulais dire que je te contournai par l’Ouest. Le plus beau point de vue que j’ai jamais eu de toi. Quels muscles saillants tu as dans le dos (enfin si on peut dire que tu as un dos) ! Des hordes de soldats me passèrent sur le corps. Des réfugiés me traversèrent dans l’autre sens. A Sardarabad, on se battra rien que pour moi. Tu imagines ! Une vraie boucherie. Malheureusement, en 1921, on redistribua les cartes. Et me voici à tes pieds maintenant, côté Est. Et toi, mon grand toutou, en territoire ennemi. Depuis ce jour, tout est resté figé. J’ai l’impression de m’assoupir. Je m’ennuie un peu. Est-ce ma faute à moi si tu es passé dans l’autre camp ? A ton corps défendant bien sûr ! Mais regarde-moi quand je te parle, Grand Dieu ! J’ai l’impression que tu es au-dessus de tout ça. J’ai l’impression qu’il n’est d’autre frontière à tes yeux que le blanc de tes neiges qu’on dit éternelles et ce bleu au-dessus qui n’en finit pas. J’existe aussi, moi ! Même si je serpente à tes pieds, si je rampe à tes pieds… Et j’existerai encore… Tant qu’il y aura des hommes.

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

11 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (8) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:41

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Le point de vue du petit annonceur

 

Location à Erevan. Maison de caractère dans quartier typique de Kond (1) Accès par escaliers facile été (même chaud) comme hiver (même froid) Totalement rénovée par spécialistes remont (2) européen Totalement indépendante par rapport voisins immédiats Ni chant de coq ni sons de cloche à proximité Toiture sans fuite Garage trois voitures (sortie Roustavelli Frik) Terrasse avec vue imprenable sur Tarara Jardin à la française avec vignes arméniennes Fenêtres sur ruelle passage réduit enfants allant à l’école Chambres avec lits Lits avec pieds et matelas Matelas avec ressorts Couverture arménienne vermag (3) qualité extra en laine de montons Sevan (4) Table de nuit avec lampe de chevet Lampe de chevet avec ampoule Livre de chevet Recherche du temps perdu Lecture à discrétion Cuisine IKEA Salle de bain IKEA Eau sans coupure Gaz sans coupure Électricité sans coupure Papier hygiénique à volonté fourni rose d’importation marque Lotus Savonnette Palmolive Serviette hygiénique marque locale non fournie Confort Hilton trois étoiles Khorovadz(5) à la demande moutons Sevan Possibilité transfert aéroport/ville et réciproquement

Écrire journal Nouvelles d’Arménie Magazine qui transmettra

 

  • Quartier d’Erevan
  • Plâtriers peintres
  • La couverture arménienne est remplie avec de la laine
  • Le lac Sevan est le plus grand d’Arménie
  • Viande grillée

 

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

 

10 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (7) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 1:18

 

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Le point de vue du Père, du Fils et du sain d’esprit

 

Le Père : PAS MAL RÉUSSIE, CETTE MONTAGNE, N’EST-CE PAS ?

Le Fils : C’EST VRAI, UNE MONTAGNE EXÉCUTÉE AVEC MAESTRIA, PÈRE.

Le Père : TU VOIS FISTON, IL M’A SUFFI D’EN DESSINER LA FORME AVEC LA MAIN, DE LA CARESSER EN SUIVANT SA COURBE TELLE QUE JE ME L’IMAGINAIS, POUR QUE LA TERRE MONTE ET PRENNE SA PLACE DANS CET ESPACE OÙ JE VOULAIS L’ENFERMER.

Le Fils : C’EST GÉNIAL D’ÊTRE DIEU. MAIS LE PETIT QUI EST LÀ, UN PEU PLUS LOIN, POURQUOI L’AVOIR CONSERVÉ ?

Le Père : MAIS POUR METTRE EN VALEUR LE GRAND TARARA !

Le Fils : SI TU ME PARLES DE NOUS, PÈRE, À MOI QUI NE SUIS QUE TON FILS, TE METTRE EN VALEUR AUX YEUX DES HOMMES M’EST UN DEVOIR D’OBÉISSANCE.

Le Père : JE RECONNAIS QUE CES DEUX MONTAGNES SONT FAITES À NOTRE IMAGE. LE PÈRE ET LE FILS.

Le Fils : SANS OUBLIER LE SAINT ESPRIT QUI M’A CONÇU. TROISIÈME DU NOM ET NOTRE ÉGAL. TOUTE CETTE LUMIÈRE QUI NIMBE NOS CIMES, C’EST ENCORE NOUS.

Le Père : TU L’AS DIT. EN FAIT, J’AVAIS PENSÉ MONTAGNE, ET AUSSITÔT LA PREMIÈRE FORME QUI M’EST VENUE À L’ESPRIT FUT CE PETIT TAS EN FORME DE PYRAMIDE. MAIS JE L’AI TROUVÉE TROP SPONTANÉE, TROP VIVE, TROP GÉOMÉTRIQUE. EXACTEMENT CE QU’UN ENFANT AURAIT FAIT AVEC DU SABLE. IL ME FALLAIT INVENTER DES LIGNES PLUS AMPLES. J’AI DONC SOUHAITÉ QUELQUE CHOSE D’IMPOSANT, AVEC DE VASTES ÉPAULES, UNE ALLURE DE GRAND OISEAU AUX AILES LARGEMENT DÉPLOYÉES, UN MAXIMUM DE BLANC, UN AIR DOUX ET EN MÊME TEMPS REDOUTABLE.

Le Fils : EN RÉSUMÉ UNE MONTAGNE QUI EN METTRAI PLEIN LA VUE AUX HOMMES DESTINÉS A NAÎTRE EN CES LIEUX. UNE MONTAGNE POUR QU’ON TE VOIE.

Le Père : POUR QU’ON NOUS VOIE. ENTRE NOUS, PAS DE HIÉRARCHIE S’IL TE PLAÎT. PAS D’AVANT, PAS D’APRÈS NON PLUS.

Le Fils : IL N’EMPÊCHE. SUR CETTE TERRE RÉPANDUE À NOS PIEDS FUT SEMÉ NOTRE MESSAGE QUI LONGTEMPS NE S’EST NI DÉMENTI, NI TOTALEMENT DÉMANTELÉ.

Le Père : POUR PREUVE, EN CES LIEUX, L’HOMME A PRONONCÉ CES PAROLES : « La mort inconsciente, c’est la mort, la mort consciente, c’est l’immortalité » (1). TOUT DE MÊME ICI ILS ONT HUMÉ LA FLEUR DE L’INTEMPOREL.

Le Fils : MAIS QUEL INTEMPOREL ? QUELLE IMMORTALITÉ ? L’IMMORTALITÉ SELON NOUS, OU L’IMMORTALITÉ SELON LES HOMMES, CELLE QU’ILS ONT FABRIQUÉE À LEUR MESURE ?

Le Père : NOUS METTRE EN PLEINE LUMIÈRE A FINI PAR LES AVEUGLER.

Le Fils : VOUDRAIS-TU DIRE, PÈRE, QU’À FORCE DE NOUS CONTEMPLER, ILS N’AURAIENT RÉUSSI QU’À NOUS PERDRE DE VUE ?

Le sain d’esprit : Je… Je vous prie de m’excuser… Est-ce que je peux Vous interrompre ?

Le Père : TIENS, UN FRÈRE À TOI FILS ! VA ! PARLE !

Le sain d’esprit : Je passais par là… Et j’ai surpris votre conversation.

Le Fils : COMMENT T’APPELLES-TU AZAD (2)?

Le saint d’esprit : Azad !

Le Père : CE NOM-LÀ EST UN DON DE DIEU, N’EST-CE PAS ? MIEUX QUE VRÉJ(3) !

Le saint d’esprit : Don ou pas don, ce nom est toute ma vie.

Le Fils : J’IMAGINE. ALORS, QU’AS-TU DONC À NOUS DIRE AZAD ?

Le saint d’esprit : J’ai à Vous dire, Seigneur, que vous avez fait notre terre si belle qu’à la longue nous l’avons divinisée. Mais installer des dieux dans les choses de ce monde n’est que du fétichisme, et Vous le savez bien.

Le Père : EST-CE À DIEU QU’IL FAUT REPROCHER D’AVOIR OFFERT AUX HOMMES LA POSSIBILITÉ D’ENTREVOIR SA PUISSANCE ? N’EST-CE PAS À LEUR « AZADAMDOUTIOUN »(4), MON CHER AZAD, CET AUTRE CADEAU DE MON AMOUR, QUE SERAIT DÛ CE DÉTOURNEMENT DE MES FAITS ET GESTES ?

Le saint d’esprit : Mais moi, je travaille à Vous voir tels que vous êtes ! À vous dévêtir de vos apparences. Tarara, Niagara, Fuji Yama, que sais-je encore ? Les hommes d’ici me prennent pour un avorton. Or, il suffit que je Vous fixe longuement, jusqu’à ce que ma tête me tourne, pour que vienne le moment béni où mon œil se met enfin à respirer cet impalpable qui émane de votre présence absente, ou l’inverse, je ne sais pas.

Le Fils : TU VOIS, PÈRE, ÊTRE SAIN D’ESPRIT DANS LE FOND, C’EST PASSER POUR FOU CHEZ LES HOMMES ;

Le Père : AZAD, TU ME PLAIS. DÉSORMAIS, TU SERAS GRÉGOIRE, ET TU PORTERAS L’ILLUMINATION À TES SEMBLABLES.

Le saint d’esprit : Et que devrais-je faire pour ça ?

Le Père : SOUFFRIR LE MARTYRE, COMME TON FRÈRE, LE FILS DE L’HOMME. C’EST LE SORT DE TOUS LES FOUS, NON ?

Le saint d’esprit : Mais je tiendrai pas le coup !

Le Père : AUJOURD’HUI, LES SEIGNEURS DE L’ÉTAT OBLIGENT LES VIERGES À SE PROSTITUER POUR SURVIVRE. ILS SE SONT TRANSFORMÉS EN SANGLIERS ET N’EN GUÉRISSENT PAS. LE CACHOT POUR LA RÉSURRECTION EST DEVENU UN LIEU TOURISTIQUE. À TOI MAINTENANT DE L’OCCUPER EN ESPRIT.

Le saint d’esprit : Impossible, je suis trop gros et le goulot d’entrée est trop étroit.

Le Père : DOUTERAIS-TU DE MA PAROLE ? EXCELLENTE OCCASION POUR TE METTRE À MAIGRIR UN PEU ; SI TU ALLAIS MOINS AU MAC DO, HEIN !

Le saint d’esprit : Mais alors, tout est à recommencer ?

Le Père : TOUT, DEPUIS LE DÉBUT, DOIT REVENIR EN ENFANCE ET TOI AUSSI.

Le Fils : LES FANATIQUES DE LA TERRE VONT TE CRACHER AU VISAGE, FRÈRE ! LEURS PRÊTRES SERONT LES PLUS ENCLINS À RIRE DE TOI. ILS DEMANDERONT AUX LOUPS D’INTERDIRE TA PRÉSENCE SUR LA VOIE PUBLIQUE. TU JEÛNERAS SOUS UNE TENTE, PLACE DE LA LIBÉRATION, LA BIEN NOMMÉE. MAIS PAS POUR UNE GRÈVE DE LA FAIM COMME DANS UN OPÉRA ! TU TE TIENDRAS AU CARREFOUR DES ROUTES ET DES DOUTES. ET TU AURAIS TORT DE TE PLAINDRE ! TOUTE CRUCIFICTION N’EST RIEN AUPRÈS D’UNE CRUCIFIXION. DÉJÀ AUJOURD’HUI CEUX QUI LIRONT CE QUI VIENT DE S’ÉCRIRE LÀ HAUSSERONT LES ÉPAULES COMME ON FAIT POUR MONTRER QU’ON SAIT RESTER SÉRIEUX DEVANT DES BALIVERNES.

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

 

*

1- Cette citation se trouve dans le livre de l’historien religieux Yéghiché (Vème siècle après J-C) intitulé «  La guerre des Arméniens et des compagnons de Vartan ».

2- Azad veut dire libre.

3- Vréj veut dire vengeance.

4 – Liberté de pensée.

9 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (6) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 2:45

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Le point de vue des tontons flingueurs

« Ferme la lourde ! Double tour ! Crochète ! Crochète, je te dis ! Et tu me cales une chaise contre. Voilà. Et maintenant, un verre d’eau à moitié plein sur ce tabouret. Pourquoi d’après toi ? Mais si quelqu’un prend l’escalier, l’eau va se mettre à vibrer dans le verre, forcément ! T’as la cervelle gélatineuse ce matin, toi ! On n’est jamais assez prudent par les temps qui courent.

– Oui, chef.

– C’est ça ta piaule ? Bon. No comment. Tu te la fais célibataire ta vie, hein mon arménoch ! Mais comment tu fais ? Pas de taulière, pas de mouflette qui traîne dans les coins de lit ! Bon. No comment. On sort l’oseille et on compte. Paquets de 10 à droite, paquets de 100 à gauche. Et on se mouille l’index comme à la poste dans le bon vieux temps. Et puis, sers-nous à boire. On n’est pas ouvriers d’usine, que je sache !

– Voilà, chef !

– Voilà, chef ! Et puis arrête avec tes courbettes, s’il te plaît ! Tu fais chez les obséquieux maintenant ?

– Très juste, chef ! Nous, on est toujours vivants. Les obsèques, c’est pour ceux qu’on a butés, pas vrai ?

– C’est quoi ce pissat encore ? Tu mélanges du thé à du lave-glace maintenant ?

– Du cognac, chef.

– Avec cette étiquette ? Fais-moi rire, oui !

– Le mont Tarara, chef ! C’est du cognac arménien.

– Vous plantez de la vigne sur la neige, vous ? Je goûte… Hum ! Mais dites-moi ! Ton cognac, tu l’as eu à la contrebande ?

– Je l’ai eu rien de plus honnête, chef.

– Et puis, il t’a un sacré goût de chêne… C’est bon pour les hommes, dis-moi. Ça mériterait qu’on s’en occupe, qu’en penses-tu, l’arménoch ?

– Faut voir, chef !

– Quel passage ?

– Quel passage ? Ni par le Nord… Trop de concurrence. Par le Sud, pour cause d’ayatollah. A l’Est, des pogromistes.

– Merci. Drôle de géographie. Tu vivais dans un cul-de-basse-fosse, dis-moi ! Monsieur veut faire passer sa came par l’Ouest. Tu pouvais pas le dire plus tôt ! Et qu’est-ce qu’on a à l’Ouest ?

– Le mont Tarara et la Turquie, chef.

– Quoi ? Tu me vois en Saint-Bernard avec une barrique accrochée à mon cou ? J’aime pas la neige en plus. La neige, ça non ! Moi qui suis né au soleil. Pour la Turquie, je ne dis pas. Mais tu vois pas qu’ils fassent un génocide sur moi tout seul. Et puis, avec toi comme guide, c’est grillé d’avance. On finirait en chachlyk.

– En khorovadz, chef. Chachlyk, c’est russkof.

– Bon… Comme tu dis. En plus, il faudrait jouer plutôt fin dans leur cour à ces sanguinaires. Tu ferais affaire avec moi ?

– C’est à discuter, chef !

– Quoi, tu sors du rang à cause du national ? Tu voudrais pas le voir ton Tarara ? De près, là, les yeux dans les yeux ? Mais au fait, et pour le sortir de l’usine, ce cognac ? On aurait du collabo sur la place, tu crois ?

– On peut essayer, chef.

– Bon, ton prochain voyage, c’est retour au pays. Tu te renseignes. Tu arroses un max. Ensuite, j’aviserai. No comment. Et maintenant compte le fric. Sinon on sera encore là demain matin… C’est vrai qu’il est juteux ton cognac. Mais au fait, cognac, c’est de l’appellation à nous autres ? »

 

 

 

(2003- 2017) extrait du livre Hayoutioun

8 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (5) 

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 6:28

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Le point de vue de Mona Lisa

 

Tiens, c’est vrai. Elle a mon sourire. Leonardo, s’il avait planté son chevalet devant elle, il aurait certainement réussi à le restituer aussi le sourire de cette montagne. Et puis, il aurait eu beaucoup de chance, car elle au moins, jamais elle ne bouge.
Jamais elle ne bouge ! m’aurait-il répliqué. Mais elle change tout le temps ! Elle tourne sur elle-même. C’est toujours comme ça avec les montagnes. L’air de rien, elles déplacent leurs lignes et disparaissent pour réapparaître autrement.

C’est à cause de la lumière peut-être, Leonardo !

Mais oui, m’aurait-il répondu, c’est à cause de la lumière. L’homme se contente de peindre les ombres. Mais la lumière, c’est Dieu. Et cette lumière-là, Lisa mia, elle est insaisissable. Elle joue avec les reliefs et se joue de nous, les peintres. C’est pourquoi, les paysages, je préfère les imaginer. Quant à planter mon chevalet dans la nature, ça non !

Pourtant, Leonardo, je lui aurais dit, tu aimes tout ce qui est virginal ! Or, quoi de plus virginal que cette montagne !

Pure, cette montagne ! Allons donc ! Cara mia ! Tous ceux qui la regardent brûlent de la grimper. Une jeune pucelle qui se sait regardée par un homme a déjà perdu sa part d’innocence, non ?

Mais Leonardo, cette montagne est de pierre ! Ce n’est pas comme moi ! Et puis tes propos ont quelque chose d’effrayant. Toi qui m’as regardée si longuement, si minutieusement pour me peindre, que cherchais-tu donc à saisir ? Dis, que cherchais-tu quand tu portais les yeux sur moi ? Tes yeux tellement patients et tellement passionnés ! Car je dois te l’avouer à présent, j’ai eu parfois l’impression, tandis que tu me peignais, d’être caressée et que mon être tout entier n’était que jouissance pure, spirituelle. Une jouissance mystique en quelque sorte.
Ce que je cherchais en toi Lisa, c’était ton humanité, toute ton humanité, c’est-à-dire cette innocence divine d’un corps menacé par les forces naturelle qui montent à travers ses veines ?

 

Voilà ce qu’il m’avait répondu un jour, Leonardo. Ce criminel ! Il donne en pâture à tous les voyeurs du monde cette image de moi qui n’est pas moi. Il m’a figée dans un sourire de vierge pour l’éternité, juste avant que je rencontre Sergio, puis Claudio, puis Alfonso. Non, Alfonso est venu avant Claudio… Dans le fond, cette montagne, je lui trouve trop de poitrine.

 

 

(2003-2017)

7 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (4) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 12:51

 

Unknown

Le point de vue de Charles Aznavour

 

Je m’voyais déjà

Sur mont Tarara

Sans trousse-chemise

Oubliant Venise

Et tout le tintouin

Qu’on a plein la tête

Avec les copains
Quand on fait la fête

 

Je m’voyais déjà

Mon nom gros comm’ça

Sur mont Tarara

Écrit dans la neige

Jouant des arpèges

Sur un piano bar

Gagnant des oscars

Qu’on n’offre qu’aux stars

 

Je m’voyais déjà

Monter au sommet

Chantant comm’ jamais

Des chansons magiques

D’amour magnifiques

Qui font qu’on se pâme

Qu’on clame et réclame

Pour faire une djame

 

Je m’voyais déjà

Debout sur la cime

Nous deux comm’deux rimes

D’un même sommet
Le pays des miens

Faisant son chemin

De sang et de peine

Dans l’histoire humaine

 

Je m’voyais tout ça

De mon Tarara

Quand soudain la terre

Toujours meurtrière

Fait des trémolos

Je saute aussitôt

Dans mon hélico

Fonder à Paris
Aznav’Arménie

 

 

(2003-2017)

6 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (3) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 6:10

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 (Photo : http://www.armenie-pere-et-fils.com/)

*

 

Le point de vue du prisonnier

 

Je regarde en direction de notre montagne, j’aperçois un bout de sa crête, je me demande pourquoi tout ça. Sur le mur d’enceinte, il y a des boudins barbelés. Le mur est déjà haut. De ma lucarne, je la vois, une bosse blanche au-dessus du mur. J’imagine d’autres murs derrière celui-ci. Et des maisons, et d’autres murs encore, jusqu’à celui de la montagne. Elle est si haute qu’elle ne laisse rien deviner de ce qui est derrière. Hier je pouvais la contempler à mon aise. Je la savais là, à ma portée, quand je voulais et tout entière. De partout dans la ville on peut la voir. On n’a pas besoin de la chercher. On dirait qu’elle vous attend. Mais je ne l’ai pas fait. Le temps pour la contempler n’existe plus. Hier, j’avais bien trop à faire. Il a suffi d’une nuit pour qu’on me l’enlève. C’est la première chose que j’ai voulu savoir ce matin. Et si d’ici j’arriverai à l’apercevoir. Le mur d’enceinte me la cache en grande partie. Mais si je me hisse un peu, je peux réussir à en voir davantage. C’est-à-dire tout le plateau supérieur, absolument blanc. La neige couvre le haut des murs. Il a suffi d’une nuit. Je n’ai pas pu crier, j’avais perdu ma voix. Et puis à quoi bon résister ! Je m’y attendais un peu. On m’avait mis en garde par téléphone. Je n’avais pas envie de m’échapper. D’ailleurs, ils étaient déjà à notre porte. Ils m’ont demandé de rester calme et de les suivre. J’ai eu froid toute la nuit. La lucarne n’a pas de vitre. C’est seulement au petit matin que je suis monté sur un tabouret. Et delà, j’ai vu le mur. Et derrière le mur, elle.

 

(2003-2017)

5 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (2) 

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:26

Ararat-Hawk

 (Photo site :  http://www.armenie-pere-et-fils.com)

 

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Le point de vue du proverbe

 

Le travail peut niveler les montagnes. C’est ce qu’affirme un de nos proverbes. Mais il ne dit pas que la montagne peut désespérer le travailleur. Vous me voyez avec une pioche en train d’entamer le Tarara ? C’est comme si une fourmi m’attaquait par le pied avec l’idée de me grignoter entièrement. Même si j’étais mort, toute ma personne ne pourrait se perdre corps et biens dans son estomac. Plusieurs vies n’y suffiraient pas. Peut-être un cheveu par-ci, un bout de peau par-là ? Pourquoi pas ? Sans compter que s’il m’arrivait de me sentir piqué par ses mandibules, j’aurais vite fait de l’écraser avec mon index. A moins qu’elle ne fasse appel à toutes ses sœurs dans le but de me déplacer pour me jeter dans un de leurs trous. Une éventualité qu’on ne saurait envisager. Toutefois la fourmi n’est pas dépourvue d’intelligence. Je veux dire par là, qu’elle serait bien à même de créer sa fourmilière à proximité de mon corps. Voilà ce qui s’appelle de l’adaptation. C’est ainsi d’ailleurs que fonctionnent les peuples entreprenants. Ils n’ignorent pas que le plus précieux pour eux, sur cette terre où ils sont condamnés à se nourrir, ne se laisse pas transporter aussi facilement que fruits, poules, chevaux, troupeaux de vaches, etc. La nature d’un sol et la qualité d’un climat relèvent, encore aujourd’hui, de l’inamovible. Dès lors, c’est leur frontière que les hommes déplaceront. Ils se mettront à plusieurs, agiront par vagues de générations successives, mus par l’obsession de leur survie jusqu’au jour où ils triompheront des obstacles humains ou naturels. Mais chez les hommes, la conquête du sol tourne vite à la possession jalouse et farouche, c’est-à-dire à l’identification. Ils seront désormais cette terre qui les nourrit et cette terre sera eux. Alors que les fourmis, quant à elles, ne se compliquent pas l’existence avec ce genre de fétichisation qui n’est ni dans la nature ni dans leur tempérament. Certes, en se nourrissant de mon cadavre, elles pourraient modifier leur substance vivante au point que quelque chose d’humain finirait par entrer dans la composition de leur matière corporelle. Pour le cas des hommes, il est évident qu’au goût du sol et à la saveur du climat vont se combiner les souffrances de l’histoire et les merveilles du paysage. Cette combinaison subtile suffira à déterminer une certaine façon d’être de ces hommes, à nulle autre pareille. Dès lors qu’un des éléments de cette quadrilogie identitaire vienne à disparaître, et c’est le drame. L’angoisse se transformera en violence. Par exemple, qu’une montagne, élément immobile par excellence, manque à la réalité mentale d’un peuple en raison des ingratitudes de l’histoire, et c’est à l’inconfort psychologique que ce peuple serait confronté. Et dès lors, chaque homme et chaque femme de ce peuple, de près ou de loin, n’auraient de cesse que cet élément d’eux-mêmes devenu étranger retrouve sa place légitime au sein de la géographie mentale de leur nation. Chacun serait travaillé par cette absence et travaillerait seul ou avec les autres pour retrouver sa totalité. Chacun à sa manière veillerait à aplanir les montagnes d’obstacles qui se mettraient en travers de sa route pour faire rentrer sa montagne sacrée au bercail des mythologies nationales. Un vrai travail de fourmi.

 

(2003-2017)

 

4 novembre 2017

Trente-six vues de mont Tarara (1)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:42

ARMENIE-27-MAI-2011--

 (Photo site :  http://www.armenie-pere-et-fils.com)

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Le point de vue de Cyrano

Je chevauchais dans la plaine du Tarata en direction de l’Iranie, quand tout à coup la brume s’étant levée, j’aperçus quoi ?
Ce nez !
La chose, visiblement, faisait concurrence à mon appendice. Une belle Arménienne, que j’eusse voulu courtiser, assurément aurait ri du ridicule de mon petit rocher auprès de l’immense voisine. Il me serait impossible d’échapper à la comparaison tant qu’allait durer mon parcours sur ce fond de pyramide naturelle. J’avais beau baisser mon chapeau sur ma cheminée en vue de la couvrir, l’autre me toisait. Je me sentais mesuré à mes dépens. J’avais trouvé rival plus hippocampéléphantocamélos que ce piètre animal qui exhibait sous mon front tant de chair sur tant d’os. Pourtant, la belle à qui je demandais mon chemin fut heureuse de l’ombre que je lui fis avec mon parasol. Un moment, elle me crut Arménien. Il faut dire qu’ici, les autochtones ont des nez qui ne sont pas de nains. C’est que leur gouvernail les aide à humer leur terre, à vivre continuellement de son parfum et à s’orienter vers elle où qu’ils se trouvent. Quand ils vont à cheval, leur figure de proue fend si bien l’air ou le vent que tout leur corps semble pénétrer dans la faille d’un mur, comme s’il brisait toute résistance. Certains, qui me saluent comme un frère magistral, me donnent du maître et m’accordent l’esprit qu’ils croient tout entier compris dans mon avancée de chair. Les femmes, encore elles, qui ont des imaginations réalistes, voient dans mon nez un instrument à turgescence permanente qu’elles brûlent d’essayer sur-le-champ pour des expériences qu’elles doivent juger à nulle autre pareille. Sitôt que la poussière, car il en est ici de redoutables, me titille le fond des narines jusqu’à les mettre en feu, je pétune, faisant reculer à cent lieues les braves venus admirer mon enseigne. Les enfants se baissent tant pour regarder mes trous que je croirais déceler chez eux l’envie de les visiter comme des grottes et de s’y réfugier. Sans compter les gynécologues, qui me demandent d’y aller voir, supposant que je pourrais, avec ma permission, mettre au monde des Arméniens plus typés, je veux dire plus en vue de nez, si l’on me passe l’expression. Il est vrai, m’avouèrent-ils, qu’après Arno Babadjanian ( célèbre pianiste arménien) , qui avait l’appendice plus symphonique que sonatine pour enfants, les nez arméniens se normalisent de plus en plus, à la grande déception des femmes qui aiment naturellement le lyrisme et l’emphase des débordements ithyphalliques que leur beauté inspire. C’est dire comme ce pays me plaît. Déjà, on me demande en mariage. Les rivales se bousculent à mon portillon. Un harem ? J’y songe. Même si ce n’est pas trop chrétien de monter son haras. Le pays y trouverait son compte. Le président d’ici, même le papolikos, le chef de leur église, lequel n’est pas trop regardant, m’y engagent avec insistance. C’est que l’Arménie, en état d’hémorragie démographique, y aurait grand besoin. Mais comment vivrais-je dans une rivalité permanente avec ce Tarara, si beau, si fort, si magnifique, mille fois mieux monté que moi ?

(2003-2017)

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Arno Babadjanian

3 novembre 2017

Brèves de plaisanterie ( disponible)

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 8:23

« Les Arméniens tuent leurs écrivains ( les derniers) en n’achetant pas leurs livres. »

( Denis Donikian)

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Brèves de plaisanterie est encore disponible  au prix de 13 euros, port compris . Libellez votre chèque à DONIKIAN et adressez-le à Denis Donikian, 4 rue du 8 mai 1945, 91130, Ris-Orangis, sans oublier votre adresse d’expédition.

 

Libérez Osman Kavala

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 5:48
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Osman Kavala, intellectuel turc et mécène, partisan actif du dialogue entre les cultures anatoliennes, et principalement entre les Arméniens et les Turcs, vient d’être incarcéré. dans le cadre des purges orchestrées par le président Erdogan.

Qui est Osman Kavala ?

 

Osman-Kavala

1 – Homme d’affaires turc, Osman Kavala, né à Paris en 1957, appartient à une famille originaire de la ville grecque de Kavala, (annexée en 1913), qui, en 1924, après la chute de l’Empire ottoman, viendra s’installer à Istanbul. Après des études en sciences sociales à Ankara à la fin des années 1970, il part étudier les sciences politiques et la sociologie à Manchester et passe près une année à New-York dans les années 1980. Rentré à Istanbul, en 1982, il reprend les affaires familiales au décès de son père, héritant avec sa famille d’une des plus importantes fortunes de Turquie. A partir de 1985, il se rapproche des milieux culturels fréquentés par l’intelligentsia.

2 – En 2002, Osman Kavala crée Anadolu Kültür, afin de promouvoir les activités culturelles et faciliter des collaborations artistiques à Istanbul et en Anatolie. Dans ce but, des centres culturels seront ouverts à Diyarbakir et à Kars. Dès lors, seront mis en œuvre des échanges avec des artistes et institutions culturelles d’Arménie, en 2005, ainsi qu’une plate-forme commune de cinéma et des recherches en histoire orale. Un orchestre symphonique formé en juillet 2010, composé de jeunes musiciens des deux pays a pu donner un concert à Istanbul et à Berlin. Anadolu Kültür a coproduit la pièce de Gérard Torikian, Le concert arménien ou le proverbe turc, (jouée à Diyarbakir et à Istanbul en novembre 2009) et Chienne d’Histoire, film d’animation de Serge Avédikian (2010).

3 – Au surlendemain des commémorations du génocide arménien dans le monde et à Istanbul , Osman Kavala, directeur du Centre culturel DEPO, accueillit l’exposition d’Antoine Agoudjian intitulée « Les Yeux Brûlants » du 26 avril au 5 juin 2011. Avec Osman Kavala, avouera Agoudjian, « nous avons spontanément éprouvé l’envie d’agréger nos énergies, rejetant délibérément nos appréhensions, ayant pour seule motivation le vœu d’ouvrir une brèche face au rempart sectaire de l’obscurantisme pour enfin devenir les initiateurs d’un dessein utopique, celui de rendre pas à pas audible une voix qui ne l’était plus depuis 96 ans en Turquie. »

4 – Le 25 octobre 2014, participant à un symposium organisé par la Fondation İsmail Beşikci de Diyarbakır intitulé « Diyarbakır et les Kurdes en 1915 », avec l’avocat Erdal Doğan et le coordinateur en charge du projet, Namik Kemal Dinçer, Osman Kavala a invité la société civile turque à se mobiliser pour la reconnaissance du génocide arménien, problème devenu international « car le génocide a créé la diaspora arménienne et cette diaspora œuvre pour la reconnaissance du génocide par les Parlements dans les pays où vivent des Arméniens ».  Par ailleurs, cette question intéresse d’autant plus les Turcs eux-mêmes, qu’il importe moins de compenser une injustice contre le peuple arménien, que de « faire de la Turquie un État plus civilisé et démocratique ».

5 – « Lors de nos entretiens avec des Arméniens de la diaspora, nous avons réalisé que pour eux établir des liens avec leur terre ancestrale est plus important que la reconnaissance du génocide, car pour maintenir leur identité, ils ont besoin de faire le lien avec cette terre », observera-t-il. « Des années après le génocide, ils considèrent les Turcs comme des salauds, tout comme nous les considérons de même. Mais, grâce à Hrant Dink, quelque chose a commencé à changer, car il travaillait à une réconciliation. Après son assassinat, une sensibilité à cette question s’est développée en Turquie. »

 

30 octobre 2017

LAO ( roman, 48 et dernier)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 9:38

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LAO ( roman, 48 et dernier)

*

homme de faim

( aquarelle : Denis Donikian)

37

Ce quartier, le plus éloigné du centre-ville, semblait le plus désert. On y marchait en solitaire tellement on était à distance de tout. Peu de gens sur les trottoirs. Les autobus servaient une seule station ou deux.

Le long des avenues, de hauts bâtiments administratifs, rosâtres ou lie de vin, couvraient contre la vue des immeubles d’habitation tragiques, avec des balcons aussi disparates qu’ils étaient bricolés au goût de chacun et selon sa bourse. Sans parler des linges qu’on mettait à sécher sur des fils tirés jusqu’à un poteau ou accrochés partout où c’était possible.

Le monde commençait à grouiller avec les carrefours. Là où étaient les magasins d’alimentation. La bonne chaleur donnait un air d’été aux déambulations. Elles étaient alertes et insouciantes. Les filles avaient sorti timidement des vêtements plus légers. Les trottoirs s’étaient remplis de petits vendeurs à la sauvette pour de petits bénéfices, avec quoi ils tentaient d’assurer leur quotidien. Des légumes, toutes sortes de bricoles, mais aussi des glaïeuls blancs et rouges, leurs tiges plongés dans un seau.

«  C’est bon de retrouver la ville, n’est-ce pas ? fit Gabo. Tiens, mais regarde-moi celui-là ! Ça traverse la rue n’importe comment. Mais prends les passages pour piéton, fils de pute ! Et le policier qui ne dit rien. Il laisse faire… À sa place, je l’aurais déjà verbalisé, ce cul de singe !»

À qui s’adressait-il, Gabo ? À Lao ? À son chauffeur ? Ou peut-être qui sait, à lui-même ? Devant un tel fourmillement de faits urbains, ses instincts prédateurs lui montaient au cerveau. D’ailleurs, il s’était regarni le crâne de sa casquette. Elle précisait sa silhouette policière. Et ça forcerait les passants à la retenue. À ce qu’il croyait.

Le chauffeur ralentit à l’approche d’un carrefour. Puis marqua la pause sous le rouge des feux. Les gens traversaient à la hâte, sachant que les voitures bondiraient sitôt le vert revenu.

Sur le trottoir, un homme soufflait bêtement dans un pipeau. Lao reconnut le papy chauve à la contrebasse. Mais il était si amaigri que son costume lui tombait comme une peau sur un corps dégraissé. Gabo avait baissé la vitre, le son aigu du pipeau s’entendait à l’intérieur de la voiture. Un son continu qui durait autant qu’un souffle de poumons fatigués. Lao remarqua que les doigts du monsieur n’allaient pas chercher les trous, mais restaient figés sur ceux qu’ils bouchaient. Il n’en changea qu’une fois épuisée son expiration pour passer à la suivante. Une petite soucoupe était à ses pieds. Les gens devaient se pencher pour y lâcher leurs pièces. On entendait le cliquetis qu’elles faisaient avant de se poser. Lao fouilla aussitôt dans sa poche. Des pièces, il en avait de toutes les tailles. Il prit ce qu’il put dans une main. «  Laissez-moi lui donner quelque chose ! dit-il. » Le vieil homme s’aperçut de son geste et esquissa un mouvement dans sa direction. Mais la voiture venait de démarrer. «  Trop tard, fit Gabo en remontant la vitre. Trop tard… »

 

FIN

2010-2011

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Brèves de plaisanterie est encore disponible au prix exceptionnel de 10 euros port compris ( 13 euros, port compris après le 1er novembre 2017). Libellez votre chèque à DONIKIAN et adressez-le à Denis Donikian, 4 rue du 8 mai 1945, 91130, Ris-Orangis, sans oublier votre adresse d’expédition.

 

 

 

 

 

LAO ( roman, 47)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:23

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LAO ( roman, 47)

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*

36

… Cette affaire de cassette, et tout l’énervement que tu avais mis chez Gabo, c’était un point que tu venais de marquer contre lui. Là, tu l’avais serré à la gorge. Pour peu, avec tout le lard qui lui ceignait le cœur, tu l’aurais achevé. Mais tu aurais joui plus fort de ton savoir si tu avais gardé le silence, pas traduit le refrain. Histoire de créer au sein de ce véhicule de la police une ambiance de contraste. Folle rencontre entre deux chiens de garde, un opposant et un chant rebelle. Et comme ça jusqu’à la capitale. Et puis, une fois arrivés, tu lui aurais tout lâché. Même à ses chefs. Savez-vous quel genre de musique il écoute, votre subalterne ? Des chansonnettes américaines qui poussent à la subversion… Et tout penaud serait Gabo d’avoir été floué.

« Et toi, te dit-il en te plantant ses yeux de crapaud dans les tiens, cesse de jouer à me faire passer pour ballot. Pour obtenir mon grade, j’ai dû en franchir des barrages, crois-moi.

– Mieux vaut dire combien de fois tu as baissé ton froc pour te donner le droit de baiser les autres. »

Ces flèches–là, il ne les attendait pas, le baobab. Tu lui en lardas le tronc. Mais il avait de la ressource. Pour peu, il t’aurait sauté à la gorge. Et toi, ses énervements te donnaient du cœur à le démolir. Au point qu’il t’arrivait de ne plus te reconnaître. Lui aussi avait du mal à te retrouver. Il croyait avoir affaire à un soumis imbécile et voilà que tu lui piquais le gras. «  Toi, mon chacal, dit-il en guise de menace, tu y auras droit, à ta cage. Encore une heure ou deux et tu goûteras au plaisir de contrarier notre président.

– Je sais ce que vous faites des gens convoqués dans vos locaux. Et toi, mon gros, tu es complice de ces tortionnaires qui portent le même uniforme.

– Moi ? Un tortionnaire ? Voyez-vous ça !

– Au lieu de protéger le citoyen, vous le rançonnez. Au lieu de le présumer innocent, vous lui faites porter le chapeau des crimes que vous avez vous-mêmes commis.

– Tu ne parles pas, tu pètes. C’est de la merde qui te sort de la bouche… Je comprends mal qu’avec ce type de discours, Martha puisse te sucer des yeux. J’ai vu comment…

– En tout cas, Martha, c’est la seule personne qui aura manqué à ton tableau de chasse.

– Je n’ai pas dit mon dernier mot. Toi éliminé, il m’en restera encore un.

– Encore un ? C’est-à-dire ?

– J’ai dit encore un comme j’aurais dit il fait beau ou passe-moi le sel.

– C’est ça. Tu veux mettre Varou au frais, lui aussi. Histoire que tu aies les coudées franches pour la sauter, hein !

– Ne sois pas vulgaire, citoyen Lao. Tu t’adresses à un agent de l’État. Et un agent patenté, s’il te plaît.

– Plutôt agent pathétique qu’agent patenté, d’ailleurs… »

Gabo demanda au chauffeur de s’arrêter. «  Assez disputaillé dans tous les sens, fit-il. Si tu veux te vider avant la capitale, c’est le moment. Car nos gars pratiquent la torture par rétention d’urine… On te laissera pas pisser à volonté. »

La voiture s’arrêta sur le bas côté. Tu te plantas le dos à la grande montagne pour te soulager. À ton plaisir organique s’ajoutait celui de jouer avec les nerfs de Gabo. En t’isolant, tu laissais croire que tu pouvais t’échapper à travers champs. Et Gabo, ça l’angoissait d’avoir à te courir au cul. Tellement que, sans le savoir, tu lui coupas net sa miction. C’est ce que, te retournant, tu avais remarqué. Pas une goutte. Alors le pachyderme agita son gros bout pour donner à croire qu’il avait des restes à faire tomber. Mais il savait quelle torture l’attendait, que les soubresauts de la voiture et la pression de son pantalon lui comprimeraient les bourses, et que ça n’arrangerait pas ses humeurs.

Il y eut du silence entre les hommes sur plusieurs kilomètres. Tu étais dans une douce accalmie. Même si entre des mains comme celles de Gabo, ton proche avenir n’augurait que du noir : interrogatoires, brimades, pressions manœuvrières. Mais il était exaltant. Au moins, ta vie serait dans le sens de ceux qui ne concédaient rien au régime. Qu’ils soient dans la ville ou dans les prisons.

« Finalement, lâcha Gabo, je ne te comprends pas, mon gars. Quel intérêt avait-tu à te mêler à ces meetings de sauvages ? Ça te rendait malade d’avoir vu perdre ton candidat préféré aux élections, hein ?

– Malade, non. Mais fou à l’idée qu’elles avaient été truquées.

– Truquées… Voyez-vous ça. Tu as bien dit truquées…

– J’ai bien dit truquées.

– Des preuves ?

– …

– Aucune. C’est ce que je pensais.

– Mais toi, tu les connais, ces preuves. Et comment puisque vous étiez mobilisés pour magouiller ou forcer les urnes à marcher avec vous… En tout cas, tout le monde voulait que ça change. Dix ans de trou noir à cause d’un président véreux, et dix autres encore avec son dauphin, non merci. Et toi Gabo, tu n’es qu’un suppôt de cette clique. L’homme aux fleurs, vois-tu, c’est vous qui l’avez tué. Et combien d’autres comme lui… »

Ni lui, ni le chauffeur n’en revenaient de ton culot. Gabo eut un geste à se jeter sur toi. Mais il se pinça les lèvres et porta une main à ses bourses.

« Tu voulais me tirer les oreilles, comme tu faisais à l’homme aux fleurs, n’est-ce pas ?

– Moi je ne fais qu’obéir, fit-il. C’est comme ça que je mange.

– Tu te goinfres, oui. Avec ta trompe aspirante et ton cul refoulant…

– Tout doux ! Le révolutionnaire. Mais dis-moi. Il a fallu la mort d’un homme pour que tu te réveilles ? Sinon, tu filais à l’anglaise par le sud, hein ? Fuir, tu connais…

– Fuir ? Pas tout à fait. Me chercher peut-être.

– Te chercher ? Comment ça te chercher ? Et tu ne savais pas où ? L’homme nommé Lao cherche le même homme nommé Lao… Tu vois, moi je me retrouve chaque matin dans ma culotte. »

Il s’esclaffa à s’en faire péter la vessie. Partagé entre le besoin de dégager ses poumons et les gonflements de la boule coincée entre ses cuisses. Le chauffeur sautillait sur son siège. Au point que la voiture commença à hoqueter comme si elle s’y était mise elle aussi pour se joindre aux chineurs.

L’air hilare se dégonfla vite. On reprit son sérieux.

« Si tu racontes ce genre de balivernes aux enquêteurs, ils te mettront pas au trou mais chez les fous, à Noubarachen… Se chercher. Ah ça ! »

Gabo se vengeait par la moquerie. Prenant son chauffeur à témoin pour goûter sa rancœur. Et l’autre trouvait son intérêt à faire le zouave au diapason avec son chef. Quant à piger ce que tu avais voulu dire, c’était autre chose.

Vous abordiez les premiers faubourgs.

Après la grande plaine, la ville.

On vendait sur les trottoirs des œillets poussés en serre. Ou bien on étalait des pièces de moteur, des morceaux de carrosserie, des pneus de toutes sortes.

Le véhicule de la police progressait sans baisser de régime. Devant elle, les voitures se rabattaient ou roulaient au pas.

«  On y est presque, fit Gabo. Puis, il ajouta, goguenard. Et si je t’ouvrais la portière pour te laisser aller ? Hein, qu’en dis-tu, Lao ?

– Ce que j’en dis ? Tu serais capable de lancer aussitôt un avis de recherche en disant que je me suis échappé.

– Vraiment ? Tu me crois capable d’une chose pareille ?

– Et comment ? »

La voiture passa sous le pont du chemin de fer. Celui qui marquait la limite entre les faubourgs et les premiers quartiers de la capitale. En effet, après cette goulotte et son éternelle ornière qui obligeait à rouler au pas, les avenues s’élargirent. La circulation bruissait de tous côtés.

Nous y étions.

29 octobre 2017

LAO ( roman, 46)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 2:52

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LAO ( roman 46)

*

Ararat-Hawk

Comme la voiture remontait vers le nord, la montagne était de ton côté. De ses neiges en pleine lumière émanait une étrange puissance. De ses neiges une douceur et une puissance quasi absolues. Et la voiture roulait follement tandis que la montagne restait à la même place, restait longuement sans bouger au même endroit du paysage, immuablement et que tu regardais, regardais tellement que tu étais ce paysage et que ce paysage était en toi, tandis que la voiture fuyait vers le nord, la capitale, ton destin, cette vie nouvelle que tu t’étais choisie sous le calme puissant de la montagne, ou que des événements, des signes, des infinis, des ordinaires et des intimes, autour de toi et en toi-même, tu ne savais pas, t’avaient dictée, et ça roulait vite, sur la route longue, longue et droite, au regard de la montagne, l’immense, la haute, la puissante, entrée en toi, dure et bandée vers le ciel, ses neiges noyées dans le bleu, vives et éclatantes à cause du soleil froid qui tombait dessus ainsi que sur la plaine et sur la route qui te conduisait à la capitale, à ta condamnation heureuse et honorable, puisque tu ne l’avais pas tué l’homme aux fleurs, pas tué, non pas tué, tellement c’étaient les autres qui l’avaient fait, indirectement, mais fait, l’avaient tué, comme ça, d’un coup de feu, d’un bout de métal dans la chair, dix centimètres au-dessous de la bouche au moment où il alluma sa cigarette, à cause de la flamme que le soldat à la moustache avait vue et prise pour repère, à travers la brume, montrant que le Dragon était infaillible, qu’il tirait quand il fallait, peu importait sur qui, peu importait, et du moment que c’était ce qu’il fallait faire il le faisait, le Dragon…

*

28 octobre 2017

LAO (roman, 45)

Filed under: E VIVA ARMENIA ! — denisdonikian @ 4:16

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LAO (roman, 45)

*

35

L’aube diffusait sur toi tout son or. C’était le grand jour.

Martha avait frappé à ta porte. «  Il faut se préparer », dit-elle. Se préparer ? Elle serait donc du voyage ? Et si Gabo s’était entendu avec elle pour l’embarquer ? Le temps d’une journée, qui sait ? Une perspective qui te contrariait. Ta remontée, tu voulais en jouir seul. Car encagé dans la voiture avec ton monstre, c’est là que tu lui dirais ton évangile. À ce Gabo pour qu’il se perçoive en perdant ridicule. Pour sûr, Martha n’avait d’oreille que pour ses frivoles obsessions. À quoi bon lui faire comprendre que tu n’avais d’autre envie que de t’arracher de la chair le feu qu’elle y avait mis. Et en finir avec ton image d’homme en fuite. Et que pour te débarrasser de tes niaiseries de vaincu, tu comptais bien te le faire, ce Gabo. Histoire qu’il te mette en cage dans les geôles de la capitale, avec les têtes brûlées de l’opposition. Là où Gollo te lâcherait la grappe. Qui sait même si ça ne lui déplairait pas de te savoir à l’abri ?

Tu avais rassemblé tes affaires, mis de l’ordre dans la chambre. Et tu franchis la porte sans te retourner.

En descendant l’escalier, tes yeux iraient sur Varou dans son cabinet. Il y était, tout au fond, le dos tourné. Un cafard dans son bocal. Avec sa bouderie Varou voulait te jeter à la gueule qu’il se régalait déjà à l’idée que tu vides les lieux. Mais aussi que tu sois rendu à la capitale. Où t’attendait le pire comme c’était toujours avec cette ville qui faisait baver Martha. Car on saurait trouver des raisons pour te coller au trou, qu’il devait penser.

Martha était sur ses tables. Elle astiquait nerveusement. Tu lui demandas la note. Elle finassait pour te soustraire à son regard. Un moment surgit dans ses yeux l’éclair d’une douleur. Ses gestes rapides et embarrassés, ses mots murmurés à fleur de bouche, tout sonnait lourd en elle un air de condamnation. Ses joues pâles rendaient tragique et forcé son sourire d’adieu. Elle s’essuya avec son tablier et te tendit une main. « Tout ira bien, dit-elle. Tout ira bien. Soyez sans crainte… » Elle savait que Varou avait une oreille dans la salle du café. Et même un œil, si habile qu’il était à jouer des miroirs. La main de Martha dans la tienne, souple et soumise dans la tienne dure et décidée… « Oui, tout ira bien, je le crois aussi… » Et tu filas vers la porte.

La route poussa aussitôt dedans ses bruits de fuite et de moteur.

Gabo piétinait près du véhicule de la police. Ferme comme un bourreau qui va trancher sa victime. Il serait seul à t’accompagner. Un chauffeur était déjà en place.

« Pas de regret ? demanda Gabo. Regarde une dernière fois ces lieux où tu as semé la mort et la discorde.

– Pauvre cabot de Gabo, » tu lui rétorquas.

Gabo ouvrit la portière, l’œil mauvais.

« Entre ! grogna-t-il. Cabot, hein ? Eh bien, le cabot va t’en faire bouffer du chien enragé. »

Martha se tenait sur le pas de sa porte. Elle se triturait les mains, avait des larmes.

« Fais pas l’éplorée, ma cocotte ! lui fit Gabo. Si encore il en valait la peine, ce petit émeutier sans couilles. Le temps de lui régler son compte et je reviens te faire la grande vie… »

Des mots en l’air, Gabo en semait à la pelle. Mais derrière, les sales coups qu’il fomentait en douce, il les tenait bien en laisse. Pendant un temps, il vous embrouillardait jusqu’à l’heure voulue pour vous harponner. Avec lui, Martha pouvait toujours attendre de la voir, sa capitale. Gabo avait bien eu dans ses comptes de se la faire in situ, mais tu l’avais coiffé au poteau. Maintenant, il te ferait payer sa défaite, et cher. Comme il t’avait sous la main, durant tout le voyage, il allait t’en mettre plein la gueule. Il te rabaisserait au plus bas. Et si tu t’avisais de le contrarier, il n’hésiterait pas à te trouer dans un coin perdu à l’écart de la route. Son chauffeur lui étant acquis. Il suffisait de s’arrêter et sous prétexte d’une pause pipi, il te saignerait derrière un fourré comme un mouton. Car il était bourré de hargnes. Des nœuds jamais défaits dont sa tête était pleine. Le genre de cerveau à faire les meilleurs flics. Obéissants, sadiques, brutaux, dominateurs. Mais toi, ses manigances te banderaient contre lui encore plus. Fini de jouer profil bas. Tu lui rentrerais dans son lard. Tu lui ferais vomir ses balourdises à cette ganache.

Vous rouliez à la puanteur de la capitale, droit sur l’usine de caoutchouc. La grande montagne sur la gauche, tu la voyais alerte et claire. Les peupliers, déjà tous montés en feuilles, formaient des torches émeraude ici ou là dans la plaine. Gabo remplissait son coin de ses deux jambonneaux. Sa chair tendait la toile de son pantalon. Pour peu elle l’aurait fait craquer. Comme il dégageait son air, son ventre se gonflait et dégonflait à mesure. Il avait posé sa casquette sur le siège entre vous. Quelle bouille de bœuf il faisait avec son œil inerte et ses larges trous de nez !

Le chauffeur, c’était un dodu de la même étable. Un flic à Gabo, c’est grand et c’est gros. Comme la route filait droit de droit, ça ennuyait le monsieur. Il avait inséré une cassette. Une rengaine d’Américaine qui sonnait exotique sans qu’il comprenne un mot. Elle éructait sur des roulements de grosse caisse.  People have the power… People have the power… People have the power…  Comme ça, répété à tue-tête. Et d’une voix tellement acide, que le bovin sortit de sa passivité.

« Tu n’as pas mieux que ces bruits d’énervés ? finit par lancer Gabo au conducteur.

– C’était pour chauffer l’ambiance, dit l’autre. Comme vous parlez pas.

– Tu n’as pas de la musique à nous ? De celle qui va avec ce genre de paysage. Avec notre pays, je veux dire.

– Celle qui convient à notre pays, tu lui dis à Gabo, c’est justement l’américaine.

– Et pourquoi ça ? fit Gabo.

– Pourquoi ça ? Mais vous ne connaissez pas l’anglais ? People have the power. Voyons ! People have the power.

– Traduis ! Je n’ai jamais été très bon en anglais à l’école.

– C’est pour cela que t’es devenu flic. Et que tu t’es fait ton lard… »

Gabo eut un spasme d’étouffement.

« Tu veux que je t’écrase, petite mouche ? Là, dans cette voiture, fit-il.

– People have the power, Gabo.

– Et ça veut dire quoi ?

– Ça veut dire quoi ? Tu veux vraiment le savoir ?

– Je le veux. Et comment ?

– Ça veut dire les gens ont le pouvoir. Le pouvoir de rêver, de se prononcer, de lutter dans un monde de fous… Voilà ce que ça veut dire… »

Gabo ne tenait plus en place. Un feu lui mordillait le cul. Il baissa la vitre pour prendre une bouffée d’air. Et comme vous étiez encore dans la campagne, c’est comme un pet de bouse qui pénétra dans la voiture. Il remonta aussitôt la vitre.

« Toi, cria-t-il au chauffeur, tu vas me jeter cette cassette sur la route. Retire-là ! Allez ! Exécution ! »

Le type fit cracher la cassette à son appareil. Et la jeta comme avait dit Gabo.

«  Est-ce que je savais ? dit-il d’une voix basse. J’aimais bien cette musique. Je l’avais prise à mon fils…

– Une cassette à ton fils ! Tu veux en faire un émeutier de ton fils ? lui lança Gabo. Tu veux qu’il se fasse flinguer comme au premier mars ?

– Que non, chef ! Un émeutier ? Jamais. »

*

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LAO ( roman, 44)

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LAO ( roman, 44)

*

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34

Lao couché en sa dernière nuit.

Il avait gardé les rideaux ouverts. Creusée dans le noir du plafond, une large plaie de clarté blanche. Ce lampadaire penché sur la route.

Brusquement, il entendit couiner le bois de l’escalier. Une marche qu’on devait écraser. Comme à contrecœur… Et une autre… Et d’autres grincements qui s’approchèrent. Qui cessèrent bientôt. Puis on gratta sur sa porte. Qui d’autre que Martha ?

Lao ne bougea pas. À quoi bon ? Puisque l’affaire était entendue. Il rejoindrait la capitale. Un lieu précis de la capitale où se traitaient et maltraitaient des cas précis. Non pour retrouver Donara. Ni pour siroter sur les terrasses. Ce qui l’attendrait serait tout autre chose… Des examens en série, un processus d’humiliations, une litanie de petits meurtres pour lui faire oublier le goût de la désobéissance à ceux qui sont la loi et le royaume…

Martha, il avait la saveur de sa bouche sur la langue, la chaleur de ses formes qui lui brûlait encore les paumes. Il lui suffisait de sauter du lit. Ouvrir la porte, c’était à coup sûr l’avoir. Mais il serrait les dents et fixait la clarté blanche sur le plafond.

Puis de nouveau les grincements du bois, mais qui, cette fois, s’éloignaient.

Il attendit que retombe le silence dans la maison.

Il se rendit à la fenêtre.

À l’aplomb du lampadaire, un bout de voiture blanche luisait sous la clarté, blanche elle aussi. Une voiture de police. Prudent le Gabo. Il avait mis ses hommes en faction. Craignant que sa proie ne lui échappe.

Lao revint s’étendre.

La lumière au plafond semblait veiller sur lui.

Une paix lui vint douce et franche.

Elle le prit sous son aile. Et il laissa monter du fond ses propres obscurités.

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10 euros au lieu de 13. Merde !

26 octobre 2017

LAO ( roman, 43)

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LAO (roman, 43)

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( Photo Denis Donikian, copyright)

33

Au terme de ton chemin, Gabo t’attendait de pied ferme près de sa jeep.
Il triomphait avec sa mine de chasseur toisant sa proie. Mais il ignorait que tes rêves t’étaient revenus. Qu’ils infusaient déjà ton sang pour vivifier les moindres recoins de ta chair. Et qu’ainsi ça te bandait. Et que ta tête de chien égaré, avec quoi il s’offrait des airs d’aspirant commandeur, tu ne la lui mettrais pas sur un plateau pour qu’il lui crache dessus.

« Maintenant, le temps est venu de te mettre à table, te lança-t-il.

– Quand vous voudrez. Et où vous voudrez. C’est vous le chef. Et je suis votre démon.

– Et comment, c’est moi le chef ! Mais d’abord, qu’est-ce qu’il faisait avec toi, l’homme aux fleurs ?

– Avec moi ? Derrière moi plutôt.

– Avec ou derrière, c’est la même chose. Sans compter que c’est toi qui l’as entrainé au pied du Dragon. Tu n’ignorais pas qu’on vous tirerait dessus comme des lapins.

– Ce jour-là, il y avait du brouillard, vous le savez bien… Et j’ai marché tout droit dans le brouillard.

– Tout droit, hein ? Et dans le brouillard… Tu as d’abord suivi le chemin et brusquement tu en es sorti. Pourquoi ?

– Je n’étais pas dans un état normal. Je ne pensais à rien de précis.

– Facile à dire. Mais encore ?

– Il ne vous est jamais arrivé d’être dominé par un chagrin ?

– Jamais. Quelle drôle d’idée !

– Quand vous apprenez, par exemple, qu’un ami vient de vous trahir…

– Tout le monde trahit tout le monde. C’est comme ça. Et toi comme les autres. Mais ça ne me dit pas pourquoi tu es allé te coller au Dragon.

– Qui peut le savoir ? Si je n’avais pas appris que Gollo jouait dans mon dos un autre jeu que celui qu’il affichait, l’homme aux fleurs serait toujours vivant. Et si je ne vous avais pas connu. Et si je ne m’étais pas arrêté dans ce patelin… Et si le gosse qui pleurait dans le minibus ne m’avait pas agacé… L’homme aux fleurs serait encore parmi nous.

– Et si tu n’étais pas entré dans ce minibus… Hein ! Dis-moi ! Pourquoi as-tu pris ce minibus, justement celui-ci ? Pour fuir, n’est-ce pas ? Et qu’est-ce que tu fuyais comme ça ? Surtout après ces événements du premier mars  qui ont pourri le climat de la capitale ? Hein, dis-moi un peu !

– Et si vos acolytes n’avaient pas tiré sur les manifestants dans la capitale, l’homme aux fleurs n’aurait jamais été tué ici comme un lapin.

– Pourquoi le type du mirador l’a abattu lui et pas toi, alors ? Hein, dis-moi ça !

– Parce qu’il a sorti une cigarette et qu’il l’a allumée. Le soldat moustachu a visé dix centimètres au-dessous de la flamme. Pensant peut-être que c’était moi.

– Donc, s’il n’avait pas fumé… Mais où prenait-il l’argent, ce pouilleux, pour s’acheter des cigarettes ?

– Peut-être bien que c’est le mépris qu’il rencontrait dans les yeux des gens qui le poussait à fumer. L’amour qu’on ne lui donnait pas… Martha devrait vous éclairer sur ce point.

– Martha… Martha… Elle n’a rien à y voir, Martha !

– Rien ? Pas si sûr. C’est quand même elle qui lui a demandé de me suivre.

– Pour te sauver.

– Me sauver ? Mais de quoi ?

– Est-ce que je sais ? Elle avait besoin de te sauver, c’est tout. L’homme aux fleurs l’avait déjà fait une fois le jour où Varou t’avait bouclé dans la fosse. Elle a dû penser qu’il pourrait le faire une seconde fois, ton ange gardien.

– Mon ange gardien… Et maintenant je ne suis gardé par personne. Sinon par vous.

– Est-ce que ça se remplace, un ange gardien ?

– Qui sait ?

– En tout cas, il y a eu homicide involontaire.

– Mais je n’ai tué personne.

– C’est bien ce que je dis : involontaire…

– Excellent prétexte pour me neutraliser, n’est-ce pas ?

– En tout cas, je te rends à la capitale. Et avec un peu de chance, tu m’auras pour accompagnateur. Et sans doute pour pas mal de temps.

– C’est ce que vous avez toujours voulu, quitter cette brousse.

– Je ne fais que mon devoir. C’est tragique, mais c’est comme ça. Que mon devoir.

– Et si je fuyais là, maintenant ?

– Tu crois ça, que je ne te rattraperai pas ? Tu te trompes.

– Je n’en ai nulle envie. Au contraire. Moi aussi je veux rentrer. Après tout, je serai plus utile dans la capitale que dans ce puits plein de cafards.

– Plus utile ?

– Je veux dire pour que des gars comme l’homme aux fleurs ne se fassent pas trouer bêtement. Les vrais auteurs de ce meurtre, il faut qu’ils rendent des comptes.

– Quels vrais auteurs ?

– Ceux qui sont au commencement de la chaîne. Les premiers qui ont conduit à ce malheur…

– En attendant, on reste sagement dans sa chambre. Nous partirons demain matin à l’aube. On dit que ce sera une belle journée. Comme celle-ci.

– Oui, comme celle-ci… »

*

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LAO ( roman,42)

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Lao ( roman, 42)

*

32

Des larmes t’étaient venues. Tu t’en rendis compte avec tes premiers pas sur le chemin du retour… Tu pleurais comme te l’avait dit la femme enterrée. Car tes larmes étaient d’un enfant, le troisième à chialer comme les autres, celui qui en toi-même ne s’était jamais éteint. Des larmes… Des larmes venues sous la poussée de pensées noires. Une marée de boue qui te serait montée au cerveau. Comme une mélancolie qui fait boule et brusquement déborde et fait pleurer. Même si la mort de l’homme aux fleurs avait brutalement desserré ton asphyxie. Et fait retomber ta rage d’avoir été floué par Gollo. Et dégonflé ta haine d’un pays embourbé dans sa pourriture… Et maintenant ne te restait que cet ennui d’avoir à vivre encore ne sachant où ni comment… Vivre au gré de tes organes ? Ou vivre en ajoutant du vif ardent à ton existence ? Une lassitude que c’était devenu tout ça, un sourd coma, une torpeur. Ce fond de merdier tout gluant de détresse… Vous n’aimez pas la mort qui menace. Mais pas la vie non plus qu’il vous faut encore vivre…

Ainsi te dévoraient questions sur questions mêlées au ranci du remords. Cette mort au terme d’un infini de signes, les uns aux autres enchevêtrés, du plus obscur au plus lisible, et pressés contre toi jusqu’à faire tout voler en éclats… Depuis l’arrogance au plus haut du pouvoir jusqu’aux humiliations pratiquées par les petits chefs sur les uns et les autres, tous insectes, tous cafards… Par les sans scrupules, les rogues, les gros, les fiers, les fats… Des gens d’un même pays, s’ignorant les uns les autres, mais acteurs, à des degrés divers, du désordre général, tous Gollo, tous Varou, tous Martha, Gabo et toi-même, acharnés uniment sur l’homme aux fleurs jusqu’à ce qu’il s’écrase et, sans un cri, qu’il tombe…

C’était ton tour de passer maintenant sous l’ombre du combattant. Sous sa gueule de l’ancêtre vaillant par le cœur et l’audace. Mais trop bronze pour être cru. Si légendaire qu’il ne t’inspirait rien. Rien pour te convertir à la nécessité de vivre en conscience dans un pays qui n’en avait plus.

Les feuilles faisaient de petites mains aux plants des vignes. Et leur vert saupoudré sous l’effet des premières chaleurs, maintenant gagnait en force. C’était un incendie silencieux aux mouvements imperceptibles. Et bientôt ce serait une mer remuée par le vent. Du fond de son champ, le vieux paysan te lançait des saluts. Avec une joie d’enfant. Sa vigne lui donnait tant à jouir à cet homme ! Elle mûrissait en lui autant qu’il habitait en elle. Entés l’un sur l’autre en un coïtus étrange et poétique. La terre rendait sa réponse, toujours somptueuse, à qui savait la courtiser. Car Dieu sait qu’il le bichonnait son petit arpent de pays, le vieux paysan… Et le raisin viendrait après les feuilles, longtemps après. Il fallait l’attendre pour ça.

Ainsi, à force de te river sur cette révélation, d’autres larmes te vinrent, mais du genre extatique. Désormais, impossible de te laisser couler… Pas vrai ? Car alors toute la terre s’abîmerait derrière ta propre perdition. Déjà les autres, qui pataugeaient dans le naufrage, ils te poussaient à sombrer avec eux. Des mots pour t’agripper, ils en avaient. Pour te tirer à eux et que tu plonges au cœur de leurs ténèbres. Dans le fond, seul émergeait intact le combattant de bronze. Du sang fort coulait en lui, qui l’empêchait de se défaire. Du sang à produire du neuf, à créer du vrai… «  Debout, Lao ! » te murmurait ton père pour t’aider à combattre la tyrannie ordinaire des peurs et des désespoirs.

*

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A patir du 1er novembre,

Brèves de plaisanterie

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24 octobre 2017

LAO ( roman, 41)

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31

L’enterrement de l’homme aux fleurs, ce fut pour tous un embarras. On ne lui connaissait pas de nom véritable ni de domicile. Sans compter qu’au moment de sa mort, il ne portait sur lui aucun papier. Seulement des pièces de monnaie. Ses poches en étaient pleines. On eut beau interroger des gens, on était dans le cirage bien qu’il fût partout mais sous l’indifférence de tous, étranger comme une bête errante… Et sa vie passait tellement inaperçue qu’il avait perdu toute réalité… Pour autant, qui pouvait accepter qu’on abandonne son corps au vent et à la terre ? On le mit au frais dans une annexe du couvent. Gabo fit constater le décès par le médecin de la cimenterie et rédigea son procès-verbal. C’est lui-même qui commanda le cercueil. «  Du bois, dit-il à un bricoleur du coin. Rien que du bois. Une croix dessus, mais pas de taffetas dedans. C’est moi qui paye… »

Il fut convenu que l’homme aux fleurs serait enterré dans le cimetière du village avec un service funèbre minimum dit par le Père Soghomone. Or, ce jour avait un beau ciel et un groupe de choristes était descendu en car de la capitale avec l’intention de chanter dans l’église en hommage à l’Illuminateur. Le cercueil était posé ouvert au pied de l’autel. Varou, Martha, Lao et Gabo l’entouraient en attendant le Père Soghomone pour la cérémonie. Non loin se tenaient quelques villageoises dont une jeune gravide qui se caressait le ventre.

« Que veux-tu, disait l’une. C’est à peine si on arrive à joindre les deux bouts. Il n’y a pas de travail. Mon aîné est obligé de travailler à faire du pain dans la capitale. Le reste du temps, il dort. Et voilà plusieurs mois qu’il n’est pas rentré, faute d’argent pour le voyage… » Une autre répliqua : « Chez nous, c’est nous qui faisons le pain. Sinon ça nous fait trop cher. D’ailleurs, l’essentiel de ce que nous mangeons est à base de farine et de sucre. L’hiver on dépense plus. Comme tout le monde cherche de quoi se chauffer, on trouve peu de choses. Et sans chauffage, nos enfants sont constamment malades… »

Maintenant, celui qu’on appelait l’homme aux fleurs reposait dans sa caisse de bois avec les vêtements qu’il avait portés le jour de l’accident. Pour dissimuler sa blessure, Martha avait remplacé par l’une de ses écharpes celle, trop chargée de sang, de Lao. On avait tendu ses jambes et disposé ses bras le long du corps pour qu’il ne donne pas une piteuse impression de recroquevillé. Et sur son air de crucifié tout juste descendu de la croix tombait du ciel une paix mélancolique. Une paix d’ailleurs, trop surnaturelle pour toucher ceux qui avaient côtoyé le malheureux de son vivant. À commencer par Martha qui avait du mal à se maintenir sur ses jambes. Son visage, qu’elle n’avait pas fardé, n’était plus qu’un masque aux traits lourds, aux yeux à fleur de larmes. Varou s’était retiré derrière l’opacité de ses lunettes tandis que Gabo conservait une attitude conforme au militaire sanglé dans son devoir. Quant à Lao, glacé, figé, habité par l’effroi, il regardait sans voir et n’avait plus d’oreille pour les bruits extérieurs.

Le défunt étant resté anonyme, le Père Soghomone fut d’abord embarrassé pour l’évoquer dans la prière qui le confierait aux mains de Dieu. Mais tandis qu’il récitait son De profundis, d’inventives périphrases vinrent miraculeusement fleurir dans sa bouche : « l’homme qui est là », « l’homme que nous enterrons » ou « l’homme que nous t’implorons d’accueillir »… Même l’inattendu « fils de l’homme dont la mort nous juge »… Et alors qu’il terminait sa litanie en la muant en aria d’imploration, un autre s’éleva spontanément de la bouche des choristes. Poussées uniment vers les hauteurs de la voûte, ses résonances, tantôt enveloppantes et tantôt ailées, se décomposaient sur les gens en pluie de grâces, vivifiant les sens et baignant le cercueil. Tous qui étaient là autour du mort en cette église, saisis par les intonations du chant, mariaient leur âme aux pierres en un mystère d’alliance pur et puissant. Puis, le silence retombé, les hommes de Gabo s’approchèrent pour porter le cercueil jusqu’à la jeep.

Le cimetière n’était pas très loin. Varou, Martha, Lao et le Père Soghomone prirent place dans une voiture de la police conduite par Gabo. Les véhicules roulèrent au pas dans un air infusé de clarté blanche et or, au pied des grandes neiges de la montagne. Son ombre traversant le chemin, le combattant caressa au passage l’homme aux fleurs à découvert dans sa boîte. On posa le cercueil près du trou et les jeunes policiers ajustèrent le couvercle. Les coups de marteau sur les clous éclataient sur la plaine, traversaient l’enclos du Dragon et en revenaient pour s’éteindre en se disséminant. Après avoir dit une rapide prière, le Père s’en fut avec Gabo. Varou prit seul le chemin du retour. Martha déposa des violettes sur la terre fraîche et resta un temps les yeux dans le vague avant de rentrer. Lao regarda longuement les policiers déverser la terre sur le cercueil, attendant jusqu’au bout que le trou soit rempli. Un petit vent vint souffler sur le sol et souleva une fine poussière.

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LAO ( roman, 40)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 2:18

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(LAO ( roman, 40)

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( photo Alain Barsamian, copyright)

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30

Écrasé et suffoquant, tu t’étais jeté hors de la chambre. L’infernal bazar des questions sans réponses te broyait les nerfs. Et Martha prise au dépourvu… Elle te criait de rester. Mais tu étais déjà dans les escaliers, à débouler pour échapper à une suffocation. Au passage, tu remarquas Varou dans son cabinet. L’œil mauvais, avec son sale air de hyène cynique… Et déjà les pas claquaient de Martha sur les marches. Tu franchis la salle du café, poussas la porte. Et devant toi, brusquement le monstre irrité de route. Par chance, à ce moment-là, aucune voiture pour t’empêcher de traverser vite…

Une brume sale saturait le jour.

Martha, debout devant son café, s’arrachait la gorge à crier ton nom. Mais des roulements de voiture lui hachaient la voix. Et tu t’éloignais à pas de fou sur le chemin. Puis tournant la tête, tu vis Martha qui tirait l’homme aux fleurs par la veste, puis le poussait sur la route. Tu compris ce qu’elle lui avait demandé. De te suivre, de te rattraper à tout prix. Tu accéléras le pas. À mesure que tu avançais, la brume faisait masse contre tes yeux. Elle avait déjà englouti la montagne. Tu t’enfonçais dans un gris humide et froid. Qui cherchais-tu à détruire ? Car tu avais le dépit meurtrier. Ta rogne, tu voulais la vomir rien qu’en plongeant dans cette chose qui masquait tout… Derrière, incessants, les appels de l’homme aux fleurs. Sa voix lancée pour te retenir tandis que la grisaille l’assourdissait. Hurlé, hululé, ton nom se noyait dans le cotonneux. Et tellement le spongieux du vide te ventousait à pleine force. Une aimantation incertaine là-bas venant de l’inconnu…

Tu commençais à perdre ton souffle. Tes jambes devenues flasques sous le poids de cette révélation ironique : Gollo s’était mêlé aux opposants pour mieux les abattre. Pour donner plus de pouvoir au pouvoir. Et toi, à ses discours, à ses racontars, à ses bobards, tu avais cru, tu avais accroché. Pauvre gogo ! Pitoyable gobeur de baratin ! Impropre à changer les choses de ce pays. À faire que les marmiteux se remplument. Que les nababs ne jouent plus les rogues. Que les fortunes soient décentes. Enfin, qu’il y ait de la compassion dans les cœurs… Compassion ! Compassion ! Compassion ! Voilà ce que tu aurais dû proposer comme programme. Compassion obligatoire pour tous, par tous… Car avec la compassion le pays aurait viré au miel. Il aurait changé de route. C’est sûr.

Tu avançais… Avançais sans trop savoir… Dans une incertitude qui te jetait loin. Impossible de dire si tu avais déjà dépassé la statue du combattant et le monastère. Tellement rien ne t’apparaissait plus. Ni le village, ni les arbres. Mais l’homme aux fleurs à tes trousses te gueulait qu’il fallait maintenant rebrousser chemin. Qu’aller par là où tu t’étais engagé, c’était rencontrer le Dragon à coup sûr. Et alors ? Tu t’accrocherais à ses grilles, bien exposé pour qu’il crache son feu sur toi.

Le gris des brumes tantôt s’épaississait, tantôt s’ouvrait en zones claires. Et par moment, des choses surgissaient, vagues ou franches. Les vignes du vieux paysan, des cimes de peupliers, des bouts de mirador ou des bribes de monastère sur ta droite. Puis tout sombrait de nouveau en un clin d’œil. Comme effacé définitivement. Dévoré par les vapeurs qui se mouvaient au gré des instabilités de l’air.

Et voilà que brusquement tu te trouvas le nez sur le Dragon. Les barbelés s’enfonçaient dans le brouillard. Il aurait suffi d’une trouée dans le ciel pour que du mirador s’aperçoive ta silhouette.

L’homme aux fleurs venait de te rattraper. Il te mit la main sur l’épaule. « Reculons ! dit-il. Ça peut cracher à tout moment. » Et il sortit une cigarette, la mit dans sa bouche, puis actionna son briquet. La petite flamme lui éclaira le visage à mesure qu’il l’en approchait. Alors l’air se déchira d’un coup sec et se remplit d’un éclair vaste et brutal. Faisant exploser le ventre des brumes. Et l’écho parti vers la montagne en retourna aussi vite pour s’écraser dans la plaine et traverser la route, faisant trembler les corps et s’envoler les oiseaux réfugiés dans les arbres. Puis aussitôt après, le même silence. Mais glacé. Plus dense qu’avant l’éclair. Et qui de nouveau infusait les brumes tandis qu’elles se reconstituaient.

Tu vis alors que l’homme aux fleurs s’était écroulé. Qu’il saignait abondamment d’une plaie qu’il avait au cou. Affolé, tu l’étais. Baissant l’échine, tu bouchas la trouée avec ton écharpe, puis tu tiras le corps mou du malheureux vers l’arrière.

Tu pleurais. Tu pleurais dans ta propre bêtise. Sanglotant et perdu, une loque, un esprit abandonné tant la mort brusquement était autour de toi partout…

Alors tombée du ciel vint une clarté blanche. Et le mirador t’apparut avec son vigile tourné vers toi. Il te semblait si proche. Tu reconnus sa grosse moustache. Il tenait son arme, le canon vers le haut. Il semblait chercher des yeux quelque chose, là même où il venait de tirer.

Des minutes passèrent. Jusqu’au moment où tu entendis un vague bruit de moteur. De plus en plus pressé d’arriver sur toi.

Une jeep s’arrêta. En descendit Gabo. Seul.

«  Aide-moi à le porter dans la voiture, dit-il. Et cesse de chialer comme ça !»

L’homme aux fleurs semblait entré dans des songes. Mais comment savoir si lui restait encore un peu de vie derrière ses paupières closes ? Ou peut-être s’était-elle déjà retirée ? À cause de ce bout de métal qu’on lui avait planté dans le corps. Comme on fait quand on veut tuer…

« Monte ! t’ordonna Gabo. Et maintenant, va falloir causer tous les deux… »

La jeep fit demi-tour et se remit sur le chemin pour rentrer.

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22 octobre 2017

LAO ( roman, 39)

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C’étaient des images de foules brûlantes, bien séparées d’abord de la horde harnachée des matraqueurs. À leur visage dur, on sentait que les antiémeutiers n’attendaient qu’un ordre pour frotter leur échine aux braillards. Mais le moment était saisi où ils se jaugeaient les uns les autres. Des chiens en arrêt qui fixaient leurs proies frénétiques. Une étincelle aguicheuse d’incendie planait dans l’atmosphère… Plus au fond, on voyait les exaspérés, épaule contre épaule, gueule ouverte et bras levé. Ils débondaient leurs rages qu’on imaginait en mots brefs et bruts contre l’équarrisseur de leur volonté. Ils s’époumonaient à clamer qu’ils auraient sa peau…

Lao se repassa tout ce cirque jusque tard dans la nuit, rien qu’en parcourant les clichés parus dans le journal. De fait, il ne cherchait rien d’autre que Gollo, tantôt dans la cohue, tantôt parmi les chefs. Mais le faciès de l’ami harangueur ne s’y trouvait pas. Son Gollo n’apparaissait nulle part.

Le lendemain, il finissait de s’habiller quand on frappa à sa porte. Une suite de coups tapés sec sur le bois, pareille à aucune autre. À peine entrée, Martha afficha un regard trouble, creusé par d’intenses interrogations. Du genre à se demander comment s’y prendre pour déchirer en douceur quelque chose qui devait l’être.

« Ton Varou, lui lança Lao, hier il m’a coincé dans la fosse pour me faire la leçon.

– Ça m’a été raconté, tu penses bien. Il mijote très fort ces temps-ci. Et quand il se colle à un sale coup, c’est en technicien. Je le vois. Ça se passe derrière ses yeux. Il fait bouillir sa marmite de sorcier.

– Et ce journal ? Qu’est-ce que tu voulais avec ça ? Me faire mal toi aussi ?

– Je savais que tu y chercherais Gollo. Mais tu ne l’as pas trouvé, n’est-ce pas ? Et pour cause…

– Qu’est-ce que tu as appris ? Mort ? Non. Il ne fait pas partie des dix cadavres. Mais peut-être des non déclarés…

– Au contraire, bien vivant. Mais qui sait si ça ne va pas te tuer ?

– Comment ça ?

– Ce que je vais te dire…

– Eh bien, dis-le !

– Gabo m’a parlé. Pas pour m’être agréable, mais en sachant que je te transmettrais sa confidence. C’est que lui aussi, il a son idée te concernant.

– Lui aussi est contre moi… Il m’a à l’œil. Ce n’est pas nouveau.

– Disons plutôt que grâce à toi il compte faire avancer ses pions.

– Il l’a retrouvé, Gollo ? Dis-moi ! Dans les locaux de la police, c’est bien ça ?

– C’est bien ça. Seulement, pas du bon côté de la table…

– Pas du bon côté ?

– Le type qui ne veut pas qu’on touche à ta personne… C’est Gollo. »

Lao était dans la confusion. Martha lui pilonnait la tête avec ses mystères. Soit elle avait des intuitions et elle pythonissait pour l’embrumer. Soit elle avait des informations fiables et se mordait la langue pour lui épargner une crise de nerfs. Ou bien elle attendait un peu pour voir. Histoire de marchander sa fuite avec lui… Mais Lao, pressé de tous côtés, par Gabo, par Varou et par Martha, n’avait pas les bonnes oreilles pour entendre.

«  Ton Gollo, finit par lâcher Martha, il dansait avec vous, mais il se mettait à table avec la police. Tu entends ce que je dis. Fais pas le bébé qui regarde sans voir. Ton Gollo… Il sous-marinait à mort pendant vos manifestations. Et si tu n’as pas reçu plus de coups, c’est lui que tu peux remercier. Et si on t’a laissé prendre le minibus, c’est encore grâce à lui. Et si Gabo n’a toujours pas fait une bouchée de toi, c’est bien que quelqu’un l’a mis en garde. Mais crois-moi, il doit se chercher d’autres appuis. Gabo ne laisse jamais filer une proie. Et c’est pas ton Gollo qui l’empêchera de te mettre le pied dessus pour qu’il monte en grade.

– Tiens ta langue ! lui jeta Lao. Tu perds la tête.

– Prends-le comme tu veux ! Mais bouge-toi tant qu’il en est encore temps. Et tout de suite. Si tu ne tiens pas à être rattrapé par Gabo.

– Partout où j’irai, j’aurai toujours un Gabo au collet.

– Sauf dans la capitale… Dans la capitale, on peut se noyer.

– Détrompe-toi. La capitale se résume à deux ou trois rues où tout le monde finit par se croiser.

– Prends-moi avec toi ! Ne me laisse pas croupir dans cette cave !

– Si j’étais encore fréquentable. Mais avec moi tu n’aurais plus de vie. Tu cherches la lumière, et je ne suis qu’un cafard. Cette femme avec qui j’étais en sait quelque chose. Je suis un homme fatigué, Martha. Fatigué, tu m’entends ? J’ai du mal à me remettre. Et là où je suis tu ne peux pas me remonter. Ce pays ne me convient plus et tout le reste du monde où je voudrais aller, on nous l’interdit… Gollo. Tu dis qu’il… Tu mens. Il est des nôtres. Tu mens ! Tu mens ! Tu mens ! Tu me veux tout entier à toi, c’est ça ? Et que je serve tes lubies ? Gollo n’a pas pu faire ça ! Si lui aussi… Alors plus rien n’est possible. Rien…

– Quelque chose est possible. Quelque chose toujours doit l’être.

– Rien de bon ne peut naître dans le noir. Nous sommes nés dedans. Dedans ! Dans le noir je te dis ! Et maintenant Gollo… Lui aussi. Mais je n’en veux pas de son aide ! Qu’il la réserve aux siens, pas à moi !

– Partons ! Là, tout de suite…

– Là tout de suite… Rejoindre la capitale ! C’est ça ? M’étourdir ? M’écraser et m’étourdir… Et tu m’en crois capable… »

Et Lao vint se coller à Martha. La vie lui manquait. Tellement que ça lui donnait des spasmes. Et le cou de la femme lui était bon. Bon et chaud par le sang de la vie qui coulait en elle… Il se blottissait dans cette chaleur et s’y noyait comme en sa mère. En sa chair il voulait se fondre. S’y enfoncer pour ne plus rien entendre. Cette voix de Gollo rugir sur les tribunes. Et perdre le nom de celui qui s’était révélé d’une autre foi que la sienne… Une foi sourde et aveugle… Prête au pire pour la faire triompher… Il serra son visage contre la joue de Martha et elle, Martha, accueillit de ses mains sa tête confuse et martelée. Elle en oubliait ses obsessions, laissant se réveiller en elle une tendresse trop longtemps recluse. Lao brusquement lui remuait des obscurités, des intimes, des enfouies de longue date, écrasées sous l’ordinaire des jours. Surprise, elle l’était. Et heureuse aussi de ce retournement. Et en elle se levait une douceur venue d’avant sa rencontre avec Varou et que des contrariétés l’une après l’autre avaient recouverte.

Mais ce Gollo, il était planté là dans cette chambre. Sa voix, Lao ne pouvait se l’arracher des oreilles. Maintenant ça le lancinait d’avoir su. Et il s’enivrait d’injures acérées comme en train de les jeter sur Gollo, le faux, le Gollo qu’il n’arrivait pas à faire mourir.

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10 euros, port compris

LAO ( roman, 38)

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LAO ( roman, 38)

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28

Étrange fut ton entrée dans ta chambre après ton passage au trou de l’illuminateur. Bien sûr les cafards, les cafards encore et toujours, en train de faire leurs palpations d’obscurité avec leurs antennes. Mais cette fois, rien qu’à pousser ta porte, tu sentis une appréhension te contrarier le bras. Après un mal, un autre t’attendait sûrement. Un autre qui n’aurait pas de plus folle envie que de te déchirer à pleines dents.
C’était un journal, étalé sur ton lit comme un petit fauve hargneux. Le Matin, et celui du jour même. Mais pourquoi celui-là justement ? Sans doute qu’après des semaines d’interdiction, comme « on » voulait redonner au pays un semblant d’air démocratique, voilà qu’ »on » lui permettait de refaire surface. Même à un journal comme lui. Car ce n’était pas son genre de chanter des Gloria ! aux étrangleurs du peuple et de la presse. Pas le genre de son directeur. Tu savais donc les yeux fermés qu’il exhiberait à pleines pages les trouées dans les corps et dans les esprits. Tellement elles n’en finissaient pas de puruler durant ces longues semaines de traque et de haine ordinaire. Que cherchait-elle, Martha, en te jetant sous les yeux des mots qui t’agaceraient les nerfs ? À te montrer que tu avais raison de fuir la capitale ? Ou à te mettre du remue-ménage dans le cerveau ? Mais revenir au premier mars, ça te causait des répulsions. Tu aspirais à te perdre et voilà que refluait vers toi le bruit de vos fureurs désespérées.

Tu plongeas dedans malgré tout. C’était plus fort, lire ce qu’on y disait… MEURTRIS PHYSIQUEMENT ET MORALEMENT… Les premiers mots qui te sautèrent aux yeux… Ils ranimèrent parfaitement et absolument de veilles atrocités ! Le journaliste disait qu’aux premiers jours de mars, c’est par dizaines que les victimes se firent hospitaliser. Des matraqués, des gazés, des malmenés de hasard. Comme cette femme qui lui débitait sa plainte ainsi : «  Mon mari venait juste de sortir pour faire des courses, quand on apprit que c’était le chaos dans les rues. Avec mon fils, nous sommes allés le chercher. On s’est trouvés vers 9 h 15 devant la boutique « Milano ». Brusquement on a vu venir sur nous une cinquantaine de policiers armés de matraques, l’œil méchant. Ils nous sont tombés dessus à bras raccourcis. Je leur criais que nous étions des passants ordinaires, ils cognaient comme des sourds. Mon fils a voulu me défendre. Mais ils m’ont jetée à terre et lui, ils l’ont embarqué. À ce moment-là, un minibus roulait à proximité. Ils l’ont arrêté, ils ont fait descendre tous les passagers et se sont mis à les rouer de coups, pensant qu’ils étaient des manifestants en fuite… » Une scène que tu avais toi-même vu ce jour-là. La peur t’avait percé les yeux. Car si ces détraqués de matraqueurs t’avaient chopé toi aussi, tu aurais eu droit au même régime de coups et blessures.

Un autre gars, un certain Khatchik, raconte le déclenchement de cette journée. « On fumait tous en groupe au petit matin près d’une tente sur la Place des Libertés, certains dehors, d’autres dedans. Les policiers nous avaient encerclés. On pensait bien qu’ils nous préparaient une gâterie. Et brusquement sans crier gare, voilà qu’ils se mettent à frapper dans le tas. Nous n’avons même pas tenté de nous opposer, c’était à qui sauverait sa peau. Les adolescents étaient cueillis et emmenés au poste. J’ai reçu des coups sur la figure et sur les reins. » Et c’est en se protégeant qu’une main lui fut écrabouillée.

Parmi eux se trouvait un abîmé de la tête, un troufion, vu qu’un hôpital fait de la charité sans séparer les ennemis. « On avait garé notre voiture et on attendait près de la poissonnerie, dit-il à l’enquêteur. On nous avait ordonné de nous replier. À ce moment-là, on a vu venir sur nous une foule en furie. Je me suis alors jeté dans la voiture pour essayer de lui échapper, mais une pierre, qui venait de briser mon pare-brise, me prit en pleine tête, suivie d’une autre qui me sonna. Je réussis quand même à mettre le pied sur l’accélérateur pour m’éloigner. Qui sait si en abandonnant la voiture, j’aurais reçu ces coups. Mais comme j’en étais le chauffeur, je devais la sauver. Notre unité aurait pu lui résister si nous en avions reçu l’ordre. Les militaires se protégeaient avec leur bouclier et tentaient de barrer la route à la foule tout en subissant les coups et les injures du genre ‘‘Sales traîtres ! On va tous vous crever !’’ Nous n’avons jamais tiré sur la foule, mais seulement en l’air en guise d’avertissement. »

Tous qui s’étaient embourbés dans les enfers civils, ils étaient maintenant en photo dans les draps bleus de leur lit d’hôpital. Plus piteux que des paralytiques, l’un aux bras bandés comme une momie, et tous rongés par l’attente sage, après les sauvageries et les sauve-qui-peut. Les voir, tellement incertains, te rendait fou et mou. Tant de gâchis pour désespérer plus encore. Parce qu’un homme, un seul, avait volé à milliers d’autres leurs élections, quitte à mettre du foutoir dans leur existence. Leur vivre amer venant du sentiment que rien n’était au-dessus de cet homme ni aucune force qui lui fasse payer son crime. Au contraire, ce crime, il le multipliait. Ainsi étaient ces blessés au moral, comme toi… Rien à faire d’autre pour eux que se taire. Se terrer quelque part. Ou fuir… Comme toi encore.

D’autres images s’ouvraient des plaies dans ta mémoire.

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21 octobre 2017

LAO ( roman, 37)

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LAO ( roman, 37)

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( Photo Alain Barsamian, copyright)

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« Maintenant, disait Varou dans sa voix d’au-delà la plaque de tôle, ton heure est arrivée. Tu n’échapperas plus à ton jugement. Sinon, cherche-toi le tunnel vers la lumière pour te libérer. Ah, tu ne fais plus le malin, n’est-ce pas ? Comme sur la place avec tes acolytes quand tu vociférais tes slogans à deux sous ! Qu’est-ce que tu croyais ? Sauver le pays ! Rien qu’en criant ? Comme ça ? Comme si des moutons avaient droit à quelque chose parce qu’ils se mettent en troupeau ! Mais quel juste fais-tu pour juger l’injustice des autres, piteux bâtard de l’indépendance ? Hein dis-moi ! C’est tout ce que vous faites dans votre capitale ? Des pets de bouche et des cris de cul ! Et de Martha ? Qu’as-tu fait de Martha ? Tu me l’as pervertie encore plus au lieu de la rendre à la raison. Et Dieu sait comme tu devais les lui attiser ses rêves de luxe, hein ! toi qui ne penses qu’à fuir… Tu es tombé chez nous au hasard et tu t’es mis à tout embrouiller. Maintenant, Martha me prend pour son bourreau. Et toi, pour son sauveur, son messie, celui qui va enfin la tirer de ce trou à rat. Un lâche, oui ! Et qui ne pense qu’à sauver sa peau au lieu de rester au pays pour le construire et le défendre quoi qu’il lui en coûte. En vérité, où que tu ailles, il se collera à tes trousses, ce pays. Il ne te lâchera pas. Jamais ! Il sera ton ver intérieur, celui par qui ton existence est à jamais marquée. Où que tu ailles désormais, il te manquera. Ce qui te manque, ne le cherche pas devant, mais derrière toi. Ainsi va tout exil… »

Qu’est-ce qu’il lui avait pris à ce Varou de le clouer à ce puits pour lui hululer ses haines ? Pourtant Lao n’avait rien d’un illuminateur ! Mais en fermant la sortie, Varou s’était mis brusquement à jouer au roi contrarié. Et brusquement, sa tête plongée dans le noir et l’air pauvre engouffré dans le goulot qu’il respirait, Lao se sentit mal. L’obscurité le serrait à la gorge. Les yeux lui sortaient du crâne. Il redescendit pour se tenir au sol, mais sans décoller de l’échelle. L’angoisse était là. Lui tombant d’en haut par la voix de Varou. Mais aussi le pressant de tous côtés tellement était dur et sombre le silence tout autour. Il suffoquait comme se noyant en pleine eau. Il se plia… Il s’affala… Puis toussa pour se dégazer. Un air fuligineux lui dévorait les poumons. Ce n’était pas le genre de trou où il aurait voulu crever. Piégé comme un animal. Mais en plein jour, dans une grande luminosité. Une suave et puissante et indicible luminosité. Une luminosité comme il en tombe ici et nulle part ailleurs sur les hommes.

Lao baignait parmi ses monstres… Un temps lourd était passé sur lui. Quand brusquement la tôle au-dessus se mit à crisser sur le béton. La lumière s’ouvrit sur ses pauvres yeux. Il entendit une voix : «  Montez ! Montez ! » Il se hissa. Il se tira vers le haut. Échelon après échelon. Jusqu’au moment où une main divine toucha la sienne, puis la saisit. Lao sortit la tête, et traîna tout son corps. Il resta couché un moment sur le sol frais. L’air vrai le ranima. À genoux près de lui, c’était l’homme aux fleurs.

Le souffle lui revint après quelques minutes et Lao se mit debout. Il fit enfin ses premiers pas hors de l’annexe.

Varou était en discussion avec le Père. Et il le vit. Et se tournant de son côté, il lança : « Viens à la lumière ! Viens ! Car pour connaître la lumière, il faut avoir traversé l’épreuve des ténèbres. N’est-ce pas, Père Soghomone ? » Le religieux sourit léger, mais complice. «  Alors, on l’a trouvé ce fameux passage ? Non ? C’est pourtant pas une pyramide de pharaon ! »

Lao cracha une salive âcre. C’était dire qu’il la lui trouerait, sa Martha. Qu’il s’y ferait un passage pour l’atteindre, lui. Et il eut de Varou aussitôt sa réponse par le noir regard qu’il lui jeta. Voulant marquer qu’il n’aurait qu’un mot à dire à Gabo pour le virer du coin. Et Gabo s’en ferait une bien bonne joie. Et comme ça, Gabo partirait pour la capitale, lui aussi.

Lao se retourna et il vit le mirador. Il vit la grande montagne et il vit le vaste ciel…

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20 octobre 2017

LAO ( roman, 36)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:08

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LAO ( roman, 36)

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( Photo Alain Barsamian, copyright)

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27

Varou poussa une plaque de fer. Aussitôt, la bouche exhala les ténèbres de ses entrailles. Et Lao descendit derrière lui par une échelle qui plongeait dans un noir fumeux où brûlaient maigrement quelques cierges.

On suivait un goulot qui s’évasait ensuite sur une dizaine de mètres. En bas, on était comme au fond d’une bouteille. Dans des bacs de sable, des bougies entièrement fondues, d’autres en torture sous une flamme. Des lampes tristes ici ou là. Et l’illuminé en images accrochées au mur circulaire. Elles le montraient dans son bienheureux martyre, une foi de feu dans un corps pitoyable. L’air rance vous ruginait la gorge. Et dans les moindres obscurités, des araignées se tenaient en embuscade ou remuaient des serpents visqueux et des monstres nichant dans le sol et le mur.

« C’est ici que les choses ont commencé, fit Varou. Du moins, c’est ce qu’on dit.

– Des illuminés, on n’en manque pas ces jours.

– Beaucoup sont illuminés mais peu sont illuminateurs…

– Depuis que nous sommes indépendants, continua Lao, ce qui n’a pas changé, c’est la haine. Nous sommes un peuple haï à l’extérieur, haï par nous-mêmes, mais aussi haï par les dieux. J’espérais trouver un refuge chez vous.

– Vous en étiez, ce premier mars ?

– J’en étais. Oui. Un peu par hasard, d’ailleurs. Ou plutôt pour y retrouver un ami.

– Est-ce que c’était le moment de mettre le pays en péril, quand on a des ennemis d’un côté et de l’autre ?

– C’est jamais le bon moment, répliqua Lao.

– Vous l’avez entendue, la légende de ce trou ? Nous autres, nous aimons les légendes érigées en vérité historique. Elles nous tiennent en vie. Mais on nous sort plein d’autres bobards à propos de cette cave. Comme celle-ci, qu’avant l’indépendance, quand c’était fermé, un gars en mal de liberté y descendait chaque nuit pour y creuser une galerie sous la frontière.

– Je croyais que c’était à partir d’une cabane.

– Non. C’était d’ici. Depuis, le tunnel a été bouché. Mais le Père Soghomone m’affirme qu’en frappant sur le mur au bon endroit on peut sentir qu’il sonne creux. Vous voulez essayer ?

– J’ai plutôt envie de remonter. L’air du monde me manque déjà.

– Pour être loin de tout, on y est, loin de tout. D’ailleurs, il faudrait y enfermer Martha. Quelques heures seulement. Histoire de lui faire apprécier son bonheur. Seulement voilà. Elle désire le pire croyant que c’est le mieux. Vous lui avez parlé ?

– Ni le pire, ni le mieux. Elle désire une autre vie.

– Une autre vie pour une femme, c’est une vie avec un autre homme…

– C’est bon, remontons maintenant ! fit Lao. Mes poumons me grattent.

– Vous pensez qu’un homme peut tenir treize ans dans ce trou ?

– Treize ans ? Mais je ne tiendrais pas treize minutes…

– Et si on vous y obligeait ? Si on vous séquestrait dans cette merde noire, hein ? On pourrait vous y oublier, après tout…

– Je vous ai demandé si on pouvait remonter ? Ce trou est une tromperie. Je préfère voir en plein jour mon ennemi pour l’affronter.

– C’est bon. Je vous précède. Laissez-moi arriver là-haut avant de vous mettre à monter. »

Varou avait commencé sa grimpette sans crier gare. Il l’avait bien coiffé, le Lao, tout penaud et benêt, maintenant qu’il nageait seul dans les ombres. Les flammes des bougies faisaient vaciller d’éphémères formes qui jouaient à glisser ou à s’élever sur l’acier nu de l’échelle. Et Lao des deux mains s’agrippait à son corps de métal, les yeux fixés sur l’ouverture où planait son salut. Varou venait à peine d’atteindre la sortie que Lao mit le pied sur le premier barreau. À mesure qu’il montait, ses chaussures, en claquant sur le fer, lâchaient des résonnances de rails battus par des roues de wagons en route vers la mort. Là-haut le peu de jour qui tombait sur l’orifice le rendait éclatant aux yeux du piètre ascensionniste. Quand brusquement, la tôle qui servait à le boucher, vint glisser dessus. Et l’homme se trouva aussitôt agrippé au creux des ténèbres.

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LAO ( roman, 35)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:09

 

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( photo Jean Bernard Barsamian, copyright)

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En expulsant sa voix de son corps puis de la fosse, jaillie des profondes obscurités de la terre, c’était comme si le Père Soghomone voulait l’élever au niveau de l’exaltation magnifique dans laquelle la grande montagne s’était pétrifiée pour toujours comme un modèle mélodique pur, si pur que le profil qu’elle présentait à ses yeux, quand il se tenait en face d’elle debout sur les remparts, à la scruter d’un œil presque obscène, non seulement prenait l’apparence d’une courbe musicale vaste et calme mais encore dessinait le silence d’une vibration éthérée où les choses de ce monde venaient heureusement se fondre comme en ce jour d’immense lumière propre à donner toute son immatérielle intensité à l’omniprésence des neiges inaccessibles, si brillamment que tu aurais cru à tel ou tel moment du chant les voir sourire.

19 octobre 2017

LAO ( roman, 34)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:06

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LAO ( roman, 34)

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26

C’était un chant intense qui s’écoulait du monastère dans la plaine où tu étais avec le vieux paysan. L’homme alors te parlait de ses vignes, des feuilles qui commençaient à poindre, disant qu’il avait bêché tout un champ la veille pour que la terre à leurs pieds respire bien. Elle pouvait respirer, la terre, ce jour-là, tellement l’air était lumineux, tombant à verse et nimbant toute chose. Et de la même façon qu’elle circulait dans les arbres, les plantes et les bêtes, elle se diffusait en toi, cette luminosité du ciel. Te lavant des mauvais signes qui te rongeaient jour après jour et t’engluaient dans le poisseux de tes mélancolies. Mais ce chant, rayonnant lui aussi, voici qu’à son tour il t’envahissait de suavité. « C’est la voix du Père Soghomone, fit le vieux paysan. Ah ! pour chanter, ça il chante ! Mais pour se salir les mains avec cette terre, non ! Pas pour lui. Allez-y ! C’est au monastère qu’il se gazouille le gosier, notre merle noir. Il suffit de le suivre à l’oreille… » Il avait remarqué ton envie et te poussait à l’écouter de plus près.

D’un signe de la main tu pris congé de l’homme et te jetas à l’assaut de la forteresse chantante. Comme si tu craignais que ce Père Soghomone tombe en arrêt cardiaque juste avant que tu puisses le trouver. Tu hâtais donc le pas quand brusquement ton téléphone éclaboussa de sons veules cette voix du Père qui t’appelait. C’était encore cet obscur numéro sur son écran. Tu cherchas dans le paysage où Gabo avait bien pu se poster pour s’acharner ainsi sur tes nerfs. Planté à l’entrée du chemin, le Goliath à casquette, dos à la route, t’observait à la jumelle. Le manège devait bien l’amuser pour qu’il veuille te saisir en pleine course… Mais tu décidas de passer outre et de reprendre le chemin de terre qui grimpait rude jusqu’à l’entrée.

Or, à peine étais-tu dedans que tu te sentis embrassé par les murs. Mais embrasé par le chant aussi, tellement le son virevoltant d’un bâtiment à l’autre remplissait la cour intérieure avant de monter en vapeur invisible vers le grand ciel. Son grave, son de caverne, son né dans la pierre et affranchi de la pierre. Un son qui tournoyait en vous cachant sa source. Mais où la trouver ? Tu aurais poussé toutes les portes si tu n’avais remarqué des visiteurs pénétrant dans une annexe, et que d’autres qui en sortaient avaient des marques d’apaisement sur le visage. C’était une sombre chapelle et qui suait l’encens. La résonnance montait du sol par un trou à taille humaine. Quelle idée pour un chanteur de descendre dans une cave et pousser sa voix vers le haut ! De fait, cette voix, elle s’exaltait comme une eau gazeuse montant dans une bouteille. Une voix mêlée aux senteurs de résine brûlée, que les écoutants buvaient en silence, laissant ses vibrations s’immiscer dans leur chair et imprégner leurs organes. Jusqu’au moment où sa ligne sonore s’insinuant dans leur propre sang, leur cœur venait doucement en épouser le rythme et leur esprit s’infuser de sa grâce.

Puis au premier silence, les gens se signèrent. Tu sortis avec eux à l’air libre. Derrière apparut le Père Soghomone, tapotant sa soutane aux épaules. Carré comme il était, il s’était frotté aux parois en se hissant hors du sous-sol. Il ferma la porte de la chapelle avec une grosse clé et vint se planter sur le parvis de l’église avant de s’adresser aux visiteurs. Grand et fort, solide homme de la terre converti au ciel, le clérical avait du coffre. Ensoutanée statue de bronze au regard perché haut. La barbe testonnée en pointe, le crâne tirant vers le glabre et d’un âge après la quarantaine. Avec cette touche d’ennui aux lèvres à devoir traduire en histoire une mystique. Quand le troupeau des pèlerins fut à ses pieds, indigènes ou d’ailleurs, le camelot de Dieu commença son boniment sur le trou étrange où il avait barytonné ses grâces et d’où il était remonté pour le service des hommes.

Il dit : « L’homme… L’homme premier… L’homme qui est aux sources de la nation… Cet homme jeté par le monarque dans les noirceurs de la fosse. Treize ans, treize années durant cet homme vécut là. Là où j’ai chanté. Il avait pour compagnons, serpents, scorpions, araignées et monstres impalpables… Mais la lumière en lui était un soutien. La lumière… La lumière seule peut soutenir… De là-haut, de temps en temps, des âmes charitables lui jetaient sa pitance. Là-haut, le pays sombrait dans le chaos. Et le roi… C’est en bête sauvage qu’il avait été transformé, le roi. Car puni d’avoir jeté l’homme dans ce trou, le roi. Puni d’avoir martyrisé des vierges qui étaient contre lui. Et pour retrouver son corps et recouvrer l’esprit, pas d’autre voie au roi que de rendre l’illuminé de la fosse à la lumière du grand jour. Quitte à se soumettre à la foi de la fosse. À la foi de l’homme premier, le roi. Le roi et avec lui le bon peuple. C’est ainsi que nous sommes nés. Ainsi que nous avons été illuminés. Dans cette fosse, voyez-vous. Dans cette fosse où j’ai chanté… »

Dans cette fosse… Avec des scorpions, des araignées, des serpents… Et des monstres impalpables… Treize années durant… Les visiteurs prenaient des mines d’enfants qui écoutent des fables. Leurs bouilles extatiques dégoulinaient de ravissement sous le récit des prodiges que leur débitait le chantre de Saint-Georges. Et lui, il leur en versait des louches. Du miraculeux en veux-tu en voilà. Tout ouïe étaient les ouailles sous l’averse de ses paroles. Car le Père savait que les simples aiment les plats simples, les histoires pures, pas celles où les hommes s’entretuent pour imposer ou défendre une religion.

Le discours fini, les gens s’égaillèrent. Un gars du coin leur proposait un lâcher de colombe moyennant quelques billets. On lui achetait le volatile et il offrait en prime ses ailes d’ange palpitant sur fond de neiges éternelles. Dans un tel ciel, elles feraient merveille, pensa une femme. Sans doute une pacifiste de passage. Son époux pressa le bouton de son appareil photographique aux premiers déploiements de plumes. Et l’autre vit, quelques secondes, la paix planer sur les hommes. Une pincée de bonheur… La colombe tourna un moment au-dessus du monastère, puis retrouva son maître. Pour du vol, c’était du vol.

Varou, surgi on ne sait d’où, était en conversation avec le prêtre chanteur. Il obtint de lui la grosse clé de la chapelle et, s’approchant de toi : «  Vous voulez toujours le voir, ce fameux trou ? demanda-t-il. Alors suivez-moi ! »

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18 octobre 2017

LAO ( roman,33)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 9:33

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LAO (roman, 33)

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( Photo Alain Barsamian, copyright)

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Comme elles roulaient à grande vitesse, les voitures zébraient le champ de ses jumelles. Et Gabo s’agaçait à chercher une vue continue sur son objectif. Il traversa la route et se remit en quête de Lao parti sur le chemin. Et maintenant, collé dessus, il l’observait parlant au vieux paysan. Celui-ci volubile, faisant des gestes dans une direction puis dans une autre, mais chaque fois tournant avec son corps, avec de la rigidité dans ses mouvements. Gabo n’en pouvait tirer aucune conclusion. Sinon que Lao semblait interroger le villageois sur les choses du coin. À la fin, ils s’étaient mis face au couvent. Ce devait être ça qui intéressait le soi-disant apprenti photographe, pensa Gabo. Mais quoi au juste puisqu’il y avait déjà mis les pieds au monastère ? Alors quoi maintenant ? Brusquement il le vit saluer le vieil homme en levant la main et marcher sur la route qui menait jusqu’à l’entrée. Gabo fut soulagé de constater qu’il n’avait pas marché droit sur le Dragon. Comme le temps était au beau, il pensa que Lao irait se percher sur les remparts pour se faire une méditation en regardant la grande montagne. Mais le vent d’ouest lui apportant des bribes de chant religieux, et voyant que Lao se hâtait, il se dit que c’était cette musique qui devait l’attirer et le mettre en agitation. Au point qu’il allait bientôt le perdre de vue et que les remparts lui happeraient son bonhomme. Alors Gabo prit son téléphone et composa un numéro. Il reprit aussitôt ses jumelles et retrouva Lao dedans. Il le vit en train de sortir son appareil, puis de lire quelque chose sur son écran mais sans chercher à répondre… Lao avait fait volte face et s’était mis à fixer le café de Martha, du côté de la route. Alors Gabo se réjouit à l’idée qu’il avait un moment agi sur sa proie à distance et qu’il lui avait montré qu’il l’aurait à l’œil désormais.

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N’oubliez pas, 10 euros

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LAO ( roman, 32)

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LAO ( roman, 32)

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Après cette montée de fièvre, les jumelles avaient rejoint leur place attitrée dans le cabinet de travail. Comme une pièce qui épouse son propre logement au sein d’une machine désormais en état de marche. Quel que soit l’objet, pensa Varou aussi fièrement que s’il avait érigé une obsession en loi, on devra le trouver dans le premier endroit où il sera cherché. Et maintenant les couples de cafards dans leurs bocaux pouvaient profiter de l’accalmie pour mijoter de nouveaux duels. Tandis que chaque instrument qui servait aux opérations photographiques, de près ou de loin, du trépied aux cuvettes, du papier aux pincettes et du thermomètre à la table lumineuse, tout baignait désormais dans le saint ordre de la technique et l’exquise volupté de l’art.

Mais voilà qu’un jour le Gabo à gros doigts eut besoin des jumelles. «  Je sais que Varou en possède une paire. Mon œil me démange. Il me les faudrait quelques instants », dit-il à Martha. Varou était sorti pour la matinée. C’est en les lui remettant que Martha remarqua chez son gros Gabo un air qui n’était pas habituel. C’était un air fermé qui le faisait penser sec et parler laconique. L’obligeait à retenir sa langue malgré l’envie de lâcher ce qui la titillait. Sans compter qu’il ne réclama pas son café, tellement lui pressait le besoin de vider les lieux.

«  Quoi, s’étonna Martha, on ne veut même pas rester cinq minutes, histoire de causer un brin ? On n’aurait pas quelque chose à nous dire au sujet de l’apprenti photographe ?

– Il y en aurait beaucoup, répliqua Gabo. Beaucoup trop. Mais c’est pas assez mûr dans ma tête. Sinon ceci, que ce Gollo qu’il recherche et qu’il a perdu de vue au matin du premier mars, eh bien il y serait dans les locaux de la police. Mais qu’il se rassure, pas pour qu’on l’interroge. Et ton Lao, on voudrait pas qu’on y touche. Mais ça, c’est à voir… Voilà. Et on garde tout ça dans sa charmante petite tête. Sinon je deviens mauvais».

Et sa carcasse se jeta dehors.

Après pareille sortie, Martha resta bête à mourir. Des questions, elle s’en posa dans tous les sens. Elle se mit à tout retourner pour savoir le dessous après avoir vu le dessus. Surtout depuis qu’elle avait eu des gestes d’intimité avec Lao, plus épais d’inconnu que jamais, et peut-être lui-même aussi plongé dans des mystères qu’il en deviendrait fou tant ils seraient difficiles à ouvrir. Car il serait le dernier, Lao, à penser, que l’ordre de ne pas le toucher planait au-dessus de lui. Et comment lui dire que son ami Gollo était dans les locaux de la police, mais probablement pas coffré comme un opposant de marque. D’ailleurs, rien n’était assez net dans son esprit à Martha pour qu’elle ose lui rapporter les propos de Gabo clairement. Lequel Gabo avait eu assez d’astuce pour lui livrer un paquet d’informations qu’elle ne saurait pas démêler. Et d’ailleurs Gabo lui-même avait-il une idée de la manière dont il allait tirer profit de ce micmac ? Pas sûr. Ses derniers mots montraient à Martha qu’il passerait outre l’ordre protecteur pour trouver à Lao une des ces fautes qui le mettraient à l’ombre et à lui d’avoir sa promotion. Elle savait combien lui pesait à lui aussi l’impression d’être ici oublié, dans ce patelin en fond de tiroir, tandis que lui manquait la grande vie de la capitale. Il lui arrivait souvent de le dire en confidence à Martha et qu’il regrettait de ne plus être en faction sur ses larges avenues pleines de 4×4 conduits par de gros bonnets… Et comme deux gâteries valaient mieux qu’une, qu’un travail alimentaire, fût-il plaisant, était toujours moins gratifiant qu’un travail payé par un regard de femme, de femme conquise, de femme comblée, Gabo ne manquait jamais d’associer Martha à ses ambitions, quitte à l’arracher de force à ses scrupules envers Varou si elle devait à le quitter pour rejoindre la capitale elle aussi. Et Martha se demandait si Gabo obéirait aux recommandations qu’on lui avait faites concernant Lao plutôt qu’aux impératifs de son désir, et si elle-même accepterait que ce même Lao, tombé du ciel comme une providence, serve de proie pour l’extirper de cette ennuyeuse province.

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17 octobre 2017

LAO ( roman, 31)

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23

Varou dans son atelier aurait cassé les murs. C’est qu’il cherchait ses jumelles partout. Lui le méticuleux ne les trouvait plus à leur place. Comme si un trou s’était creusé béant dans son univers, ce manque tout à coup. Il fulminait contre Martha lui demandant si elle savait. Et Martha de son comptoir lui rappela qu’il avait accepté de les prêter à Lao, lui disant qu’elle monterait dans sa chambre s’il voulait pour les lui demander. Mais Varou à ces mots redoubla d’ire et déraison. Lui lançant qu’elle y montait souvent dans sa chambre pour un prétexte ou pour un autre. Se demandant ce qu’elle pouvait bien lui trouver à ce Lao. Incertain comme il était, et probablement traqué. Sûrement qu’il lui empoisonnait l’esprit avec les piteux plaisirs de la capitale. Comme si la capitale était un endroit meilleur qu’ici, tellement dans le fond, c’était partout pareil. Elle oubliait d’ailleurs, ce que les gens de la capitale lui avaient fait subir quand elle était devenue veuve de guerre et qu’aucun homme n’aurait voulu d’elle sinon pour la sauter en coulisse. Car dans la capitale, elle était vouée à vivre avec son mort de mari jusqu’à la fin. Et si lui Varou n’avait pas affronté sa propre famille qui ne voulait pas d’une bru usagée, absolument pas, elle serait encore à végéter entre quatre murs comme une réprouvée. Et maintenant ce Lao cherchait à lui donner de mauvaises idées. Qui sait d’ailleurs s’il n’avait pas déjà couché avec elle pendant qu’il photographiait dans la campagne ou qu’il était dans un village par obligation. C’est si vite fait de monter pour une raison ou pour une autre, et de l’aguicher le gars… « Mais ce type, quel jeu il joue dans le fond ? Et qu’est-ce qu’il est venu faire ici alors que tout était réglé chez nous comme de la musique. La capitale ! La capitale ! Je vais te le renvoyer dans sa capitale ! Et je sais comment. » Alors Varou, qui était sorti de ses gonds, saisit un des bocaux sur l’étagère et le jeta sur le sol. Si fort que le pot se brisa. Libérés, mais abasourdis par le choc, les deux cafards qui étaient dedans commencèrent aussitôt leur course en quête de coin obscur. Varou écrasa l’un, puis l’autre sous son talon, criant : «  Et c’est comme ça que je vais l’écraser ce cafard. D’un seul coup avec ma botte ! »

 

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16 octobre 2017

LAO ( roman, 30)

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LAO ( roman, 30)

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22

Un jour, comme il pleuvait, tu étais resté dans ta chambre. Rien à faire… Qu’à attendre, étendu sur le lit, les yeux au plafond. La poisse, le froid, l’humidité et toujours à se demander où aller, comment retrouver Gollo, comment survivre dans un pays sans issue.
Martha frappa à la porte. « Je peux entrer ?»

Tu ouvris. « Je viens changer les serviettes », dit-elle, sachant qu’elles l’avaient été la veille. Tu n’en fis pas la remarque. Il y avait un trouble en elle. Dans ses yeux, le reflet d’une audace. Comme une pudeur qui avait fondu. Elle t’annonça que Varou était parti pour le village voisin.

«  Pas pour des photos. Une personne à voir… J’aurai peut-être du nouveau sur votre ami. Votre Gollo… Hier Gabo m’a glissé à l’oreille qu’il était sur une piste. Grâce à des collègues dans la capitale, bien placés pour tout savoir… Ils lui auraient appris certaines choses. Mais quoi ? Il n’a pas voulu m’en dire plus. »

Tu lui répliquas que son Gabo, il attendait le bon moment pour te mettre le grappin dessus. « Il se garde bien de tout lâcher, croyez-moi. L’autre jour, le jour des barrages, je l’ai aperçu en train de faire un numéro sur son téléphone. Et c’est le mien qui a sonné. Je n’ai pas décroché. Et pendant que ça sonnait, j’ai vu qu’il jetait un coup d’œil vers ma fenêtre. Maintenant, il va me harceler, c’est sûr.

– Ces jours de pluie, c’est assommant. Ça réveille mes envies de partir, fit-elle.

– Qui sait s’il n’attend pas le bon moment pour me pincer. Il me trouvera bien une faute. C’est un expert pour ce genre de chose. Vous l’avez vu au café, ce jour-là ? Quand il s’est planté devant ma table et qu’il a fait ses allusions à deux sous ? »

Martha avait changé les serviettes et s’était approchée de toi. « Pourquoi vous mettre dans cet état ? » Elle voulait te rassurer. « Dehors, il pleut. Vous êtes là… Et je suis là… Rien de plus. Le reste, vous savez, ça peut venir ou ça peut ne pas venir.»

La pluie battait aux carreaux de la fenêtre. Si fort qu’elle semblait déchainée. Comme si une volonté était en elle, avec l’idée de briser les vitres et d’entrer dans la pièce et de détourner vers elle votre attention, de trancher dans vos désirs sur-le-champ.

Tu dis : « Je me demande bien pourquoi il ne m’interroge pas franchement. Face à face et une fois pour toutes. À quoi joue-t-il ? Faut croire qu’il mijote quelque chose pour me harponner bien mûr. Car il me veut à lui, c’est certain… »

Martha était si près maintenant qu’elle fit naître entre vous une soudaine affection. Elle voulait dans tes yeux te voir, en absorber le noir profond, avec les siens offerts à tes affolements tandis qu’ils se cherchaient dehors une lumière, une petite lumière dans la pluie sombre qui frappait aux vitres. Et doucement sur ton épaule, comme elle y posa sa main, tu sentis à travers ta chemise tes tremblements se calmer. Alors, tu lui pris la taille, tu rapprochas son corps de ton corps sans le presser, et avançant ta tête jusqu’à son cou, tu embrassas sa peau, à peine, et la vie qui était en elle.

Et tu murmuras : « Partir ? Où partir ? Si tout est bouché. Définitivement bouché. Si, où qu’on aille, c’est toujours la haine… Dis-moi, Martha, où peut être vivante la parole ? Où peut-elle vivre des rêves qu’elle contient ?»

À son tour, Martha t’embrassa dans le cou.

L’eau du ciel tombait sur les carreaux de la fenêtre, projetée par un vent qui dévalait de la montagne. Puis, en s’écartant de toi légèrement, la femme murmura :

« Partir, oui. Si tu pouvais m’aider à traverser ces jours tristes. Si au moins je savais que l’autre côté de la pluie, je pouvais retrouver les lumières d’un monde normal… Tu essaieras ! Dis ! Ce serait dommage que tu rejoignes la capitale, sans moi, dans une voiture de police, parce que quelqu’un aurait tout cafardé à Gabo sur qui tu es réellement. »

Dans sa douleur de femme tes confusions cherchaient comme un refuge. Elles se confondirent aux siennes tandis que tu te coulais en elle. Et ses mains faisaient monter des chaleurs et ces chaleurs, à mesure qu’elles devenaient impérieuses, engloutissaient tes gênes. La pluie sur les carreaux de la fenêtre redoubla d’intensité. Et derrière la pluie qui tombait plus fort, la grande montagne sombrait de plus en plus dans l’obscurité et l’oubli.

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« Merci à toi Denis pour la concrétisation palpable de tes « Brèves ».
Trois de mes amis qui se les sont procurés en sont ravis.
Je te souhaite de manquer de stock jusqu’au prochain passage de la caravane.
Alain »

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15 octobre 2017

LAO ( roman, 29)

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LAO ( roman, 29)

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21

À force de gamberger, Lao avait perdu le sommeil. Perdu pour perdu, il décida de quitter son lit. L’aube se hissait dans sa chambre et déjà Martha se tenait probablement derrière son comptoir en train de servir des clients qui refluaient du sud. Il se rafraîchit le visage d’un peu d’eau, puis rejoignit la salle sans s’être rasé. Il salua Martha d’un discret bonjour et vint s’asseoir à sa table habituelle. Deux hommes buvaient un café sur le zinc et palabraient à voix basse. Ils donnaient l’impression de fomenter un mauvais coup ou de se mettre en affaires en échafaudant des combines douteuses. Lao les voyait mastiquant leurs tripotages, trafics divers et tours de passe-passe. Ils en ont les bajoues pleines, pensa-t-il, et leurs yeux leur sortent des cavités à mesure qu’ils se font miroiter des perspectives de gros bénéfices. Il remarqua qu’avec leurs grasses paluches ils avaient du mal à saisir l’anse de leur tasse et qu’ils devaient la prendre de leurs doigts gourds aussi délicatement que si c’était un œuf sorti tout frais d’un cul de poule.

Martha déposa son café devant lui. « Vous avez vu ? Ça bouge dehors, dit-elle. Gabo est dans tous ses états. Il va certainement nous rendre une petite visite. Vous devriez vous tenir sur vos gardes. Aujourd’hui il vous boufferait n’importe qui. Je le connais. »

Trois des hommes à Gabo venaient de pousser la porte. Ils se frottaient les mains en soufflant dessus pour montrer qu’ils s’étaient gelés à contrôler le menu fretin dans le petit froid. Et comme Gabo voulait ménager ses sbires en permettant qu’ils fassent relâche par groupe de trois toutes les heures, c’était leur tour de se requinquer. Ils se posèrent à la table voisine de Lao et commandèrent des cafés. « Avec sucre ! » dit l’un d’eux.
Ils avaient enlevé leur casquette. Leurs cheveux noirs montraient qu’ils étaient relativement neufs dans une profession qui se réduisait de plus en plus à la traque aux séditieux. Mais l’un d’eux trahissait une calvitie du pariétal arrière si avancée qu’elle virait à la tonsure. Un autre, probablement le plus ancien, avait déjà un gabarit de flic à gros bras. Tous enfants de la campagne, impropres à la pensée tant ils étaient malaxés par un système d’obéissance stricte et de soumission inconditionnelle à la parole du chef.

Martha posa les tasses sur leur table. Leur première gorgée les débrida.

« Si ça continue, on va rentrer bredouille. Et Gabo va nous sauter sur le râble à la moindre occasion. Croyez-moi, vaudrait mieux nous inventer un fuyard au plus vite avant qu’il nous traite de bouseux ou de blédard.

­- Si tu veux, fit le tonsuré, mais les fuyards, ils passeront pas par là. Surtout les gros bonnets de l’opposition. Trop malins, ces types. Aujourd’hui, ils se planquent dans la capitale en attendant que ça se tasse. Et après, en évitant la route nationale, ils iront se mettre au vert dans un coin sans personne pour les moucharder.

– En évitant la route nationale ! Et tu crois qu’on peut aller au sud sans passer devant cette porte ? Impossible. Avec le Dragon d’un côté et la cimenterie de l’autre… À moins de faire ça à pieds en se faufilant par derrière. Mais là, Gabo a pensé à tout, il a mis des gars en surveillance avec des jumelles.

– À cause de ce bastringue, dit le gros bras, je rentre plus chez moi. Ma femme croit que je fricote. Mais j’ai même pas le temps de fricoter tout seul. Depuis ces élections, j’ai plus d’heure. Il m’arrive même de pas voir mes gosses de la semaine.

– Surtout ce premier mars, fit le troisième homme. Quand on était sur les dents, de l’aube jusqu’à la nuit. Pourtant, Place des libertés, j’ai matraqué tant que j’ai pu, comme on nous l’avait demandé. Je ne visais pas. Ça tombait où ça tombait et je m’en foutais sur quoi ou sur qui. Les zigs se couvraient la tête avec les bras, je frappais sur les bras. Mais aussi sur le cul, le dos, partout. Sauf la tête. La tête, j’évitais… Il faut dire qu’on a déblayé la place en moins de deux. Après, les chefs ont fait venir une benne. On l’a remplie avec les pancartes, les tentes, les couvertures, les duvets, tout ce qu’on trouvait sous la main. ­

– On a dit qu’ils avaient des armes. Moi, j’ai rien vu de tout ça, continua le tonsuré. À peine des bâtons. Nos chefs ont trouvé des barres de fer sous les haies. Vous croyez ça, vous ?

– Si les chefs l’ont dit, faut croire.

– Et moi, fit le gros bras, quand j’ai paniqué, c’était l’après-midi devant l’ambassade de France. Tous ceux de la place avaient rappliqué là. Un moment, on s’est trouvés nez à nez avec une foule en délire. Elle nous entourait de partout. Qu’est-ce qu’on aurait pu faire contre ça ? Des types avaient mis un bus en travers et gesticulaient sur le toit. Je me demandais pourquoi on ne faisait pas fonctionner les jets d’eau. Au début tout allait bien. Ça parlait dans tous les sens. Des femmes nous demandaient pourquoi on faisait ça, frapper des gens sans défense. Avec les tas d’injures qu’ils nous balançaient, les slogans qu’ils hurlaient, ça faisait monter la chauffe. Un moment, on n’a pas su, des coups sont partis et on s’est mis à cogner.

– Je m’en souviens. Du gâteau que c’était, dit le troisième homme. En face ils n’avaient que leurs bras et leurs poings contre nos matraques. Avec nos boucliers, on a fait la tortue comme les Romains pour éviter les projectiles.

– Moi j’avais du mal à respirer. J’avais chaud sous le casque, fit le tonsuré. Heureusement, on s’en est tirés comme ça. En tout cas, quand on cognait, on cognait juste. Mais le soir, les nôtres ont matraqué même des gars qui passaient par là.

– Oui, mais il fallait être fou pour rôder dans le coin, fit le gros bras. J’ai vu aussi, mais de loin, quand ils ont reconnu la benne avec tout leur barda qu’on avait mis dedans le matin. C’est en la vidant qu’ils sont devenus fous furieux.

– Et le soir, fit le troisième homme. Le soir je vous dis pas. On m’a raconté. Ils avaient mis le feu aux voitures. Ils cassaient les vitrines et balançaient des pierres. L’armée a tiré dans le tas. On m’a dit que les gars tombaient net. Des morts, il y en a eu, même chez les nôtres. On ne sait toujours pas comment. Et plus que les dix qu’on a trouvés. Beaucoup plus, il paraît.

– Beaucoup plus ? Et comment tu les caches les cadavres ? fit le tonsuré.

– Est-ce que je sais ? En tout cas, une amie infirmière à moi qui travaille dans un hôpital m’a dit qu’elle en a compté cinquante-trois. Tous des morts du premier mars.

– Cinquante-trois ? Mais je te le redemande. Comment tu caches cinquante-trois cadavres ?

– Ce qu’elle m’a dit encore, c’est qu’on rendait les cadavres aux familles seulement si elles signaient un acte de décès bidon.

– Un type a même été tué sur son balcon. Par qui ? Un sniper, c’est sûr. Sinon, tu vois des manifestants tirer au fusil à lunette ?

– Va savoir…»

Brusquement, la porte claqua contre le mur et la carcasse de Gabo fit irruption dans la salle. Sa vue gela tout net les papotiers. Ils baissèrent la tête et portèrent aussitôt leur tasse à la bouche pour montrer qu’ils étaient là pour se chauffer les tripes comme le voulait la consigne.

« C’est bon les gars. Vous vous êtes bien tiédis ! Maintenant dehors ! Place aux suivants ! Et tâchez de m’en trouver un, sinon je vous écrase les couilles avec ma botte. » Ils sortirent dare-dare, plus rampants que des rats.

Gabo s’approcha de Lao et se dressa devant sa table, comme un phallus de pierre taillé dans un menhir.

« Alors, monsieur l’apprenti photographe, on sirote ? »

Lao avait porté sa tasse à ses lèvres pour ne pas avoir à répondre. Mais comme l’autre attendait, il répondit : « Je sirote. »

Puis Gabo, rejoignit le comptoir.

« Ton apprenti n’est pas bavard, dit-il à Martha. Pas bavard du tout. J’ai l’impression que je lui fais peur. Et pourquoi ? Est-ce que j’ai une tête à faire peur ? Non, n’est-ce pas ? Mais alors, si je n’ai pas une tête à faire peur, dis-moi un peu, Martha chérie, pourquoi ton apprenti aurait-il peur de moi ? Hein ? Dis-moi un peu ! »

Martha lui avait déjà préparé son café et le versa dans une tasse.

Gabo l’aimait chaud et sucré, son café. Il y trempa les lèvres, puis le but d’une lampée avec un fort chuintement. Il claqua la langue de satisfaction.

«  Étrange, dit-il. La matinée passe et personne ne s’est encore fait prendre dans mes filets. C’est pas aujourd’hui que j’aurai ma promotion pour t’emmener dans la capitale, ma belle. Mais qui sait ? Parfois, on cherche trop loin, alors que le gibier frôle ses bottes. Qu’en penses-tu ? »

Martha se contenta d’essuyer le comptoir.

« Bon, fit Gabo. Nous verrons ça plus tard. »

Puis se tournant vers Lao : « Bonne journée, monsieur l’apprenti photographe ! » dit-il.

« Bonne journée ! » répondit Lao.

Gabo ouvrit grand la porte et disparut.

***

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« J’ai pioché ici et là dans tes Brèves de plaisanterie, avec chaque fois la même surprise et le même bonheur. C’est un livre qui permet  de le picorer  et qui étonne l’esprit. On n’arrive plus à s’en détacher. On se demande où tu es allé chercher tout ça.  Et puis à la relecture, après l’étonnement vient le plaisir. Il faut dire que ça nous change des problèmes plombés  de la cause arménienne dans lesquels tu nous as souvent plongés. Merci d’avoir torturé ton esprit pour éclairer le nôtre. » ( une lectrice).

 

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14 octobre 2017

LAO ( roman, 28)

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LAO ( roman, 28)

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20

L’aube n’était pas encore levée qu’une lumière projetée de la rue gyrait à tout va sur le plafond de ta chambre. Elle t’agaçait les yeux à traverser tes paupières et les meurtrissait si tu cherchais à les ouvrir. Tant bien que mal, tu t’approchas de la fenêtre et poussas discrètement le rideau. Blancs avec des parties bleues, des véhicules de police barraient la route aux voitures filant plein sud. Gabo avait planté sa carcasse sur un talus et laissait manœuvrer ses subalternes. Prévenues en amont, les voitures arrivaient en douceur devant eux pour le contrôle des documents. Les chauffeurs n’étaient pas les seuls à subir l’interrogatoire de base, les passagers n’y coupaient pas eux non plus. Chaque fois, les noms étaient confrontés à ceux d’une liste. Et comme certains noms de famille étaient portés par des personnes différentes, on vérifiait longuement les sujets litigieux avant de les laisser filer. Tu te souvins des paroles de Martha. Le gros Gabo faisait du zèle pour s’engraisser d’une promotion et rejoindre au plus vite la capitale.

Tu saisis les jumelles pour mieux embrasser les gesticulations policières.

Gabo avait l’œil méchant sous la visière de sa casquette, énorme tarte épinard posée en biais sur son crâne en œuf d’autruche. Ses oreilles d’éléphant mâle débordant dessous et ses narines dilatées sous l’effet d’une rage contenue.

Chaque voiture, c’était une prise harcelée par des guêpes, tout dard dehors. Tu les voyais bien jouer au départ le jeu d’une certaine civilité. Mais les bougres piégés dans le goulot d’étranglement étaient déjà suspectés de se trouver sur la mauvaise route et de prendre la mauvaise direction. Des opposants qu’on cherchait à coffrer probablement. Et ça durait des heures. Les râleurs étaient aussitôt tirés de leur siège et mis au pas. Gabo les faisait jeter dans un fourgon pour qu’ils vomissent une faute contre la loi, contre le pays ou contre leur chef. Le type en ressortait sonné et transi de peur. Mais ce manège ne fit aucun menotté. Et Gabo voyait son affaire mal partie ou s’envoler sa promotion. Un moment, tu l’aperçus tapant du doigt sur son téléphone. Le tien se mit aussitôt à sonner. Gabo leva les yeux vers ta fenêtre. Tu te glissas de côté. Le téléphone sonnait, puis s’arrêta brusquement. Tu restas sans rien faire. C’était lui qui avait fait le coup, il avait ton numéro. Et s’il avait ton numéro, c’est qu’il avait mené son enquête en sourdine. Il savait qu’au matin du premier mars tu n’étais pas dans ton lit avec Donara. Mais avec Gollo et la foule des mécontents. Et s’il n’avait personne à se mettre sous la dent aujourd’hui pour faire grimper ses chances de promotion, il n’hésiterait pas à te coincer bientôt, histoire de remonter sur la capitale en ta compagnie, avec le meilleur pour lui et pour toi le pire.

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13 octobre 2017

LAO ( roman, 27 )

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:27

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LAO ( roman, 27)

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( photo Denis Donikian, copyright)

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19

Des cafards immobiles dans la pénombre et Lao les yeux fixés dessus. Longuement… Le luisant de leur carapace… Vernis noir… Le luisant des casques au matin du premier mars. Cette journée terrible, où tout s’est tordu dans les cœurs.

Depuis les élections, leurs voix passées à la trappe, les manifestants venus des provinces bivouaquaient dans le froid sous des tentes. La Place des libertés, c’était gueuloir le jour, foutoir la nuit. Les rancunes battaient le rappel des cocus, toute la journée, dans les hauts parleurs ou durant les veillées jusqu’à l’aube. Un immense chaudron, cette place, où les humiliés de tout poil faisaient bouillir des colères, des misères, des asphyxies en touillant de leur langue des mots rauques et des hargnes râpeuses. Ils y cuisaient leurs viandes et se reposaient d’avoir trop braillé leurs slogans. « Union ! Union ! Union ! » Ou « Liberté ! Indépendance ! » On y fomentait des renversements de paroles. Et les palabres allaient bon train sur le cynisme des gros, le vérolé de la justice, une police assassine, et tout le micmac d’une politique au profit des malfrats… C’était au cul de l’opéra que pestaient ces maudits. L’opéra, gris pachyderme aux intestins borborygmant des drames esthétiques. Mais ici, les gens ne cessaient de chanter, hurler, et vomir sur les bourreaux de leurs rêves et les faiseurs de leur mélancolie.

À peine l’aube fit-elle luire le noir de leurs casques, que les policiers se jetèrent à l’assaut des occupants, dans l’instant de leur plus molle somnolence. Bardés pour mater les émeutes, ils avaient encerclé la place. Et brusquement ils l’envahirent, matraquant comme on fauche le foin, puis dans tous les sens, matraquant dur le tout venant, le désarmé, l’homme hirsute assommé de cauchemars, ankylosé par le froid, les yeux troubles, la bouche comme un cuir sec… Et ces policiers, éduqués pour la rage, formés pour la rogne, cognaient à grande volée. C’était pouvoir contre malotrus, maintien de l’ordre contre bandits conspirateurs… La loi contre le chambard. Ainsi brisant tout devant eux, les tentes, les pancartes, les gens, ils les poussaient, les expulsaient, les arrachaient, les saignaient. La grande battue, quoi ! Et fini le bastringue. Terminé la comédie des déménageurs ! On remballe ses utopies. On rengaine ses vengeances. On baisse la tête et on file doux. En attendant qu’à l’autre bout du jour, dans la nuit de feu et de fureur, vienne l’abattage des récalcitrants, hurlant désespérés que leur cause ne devait pas mourir.

Gollo, l’ami bavard, avait papoté toute la nuit, d’une tente à l’autre, d’un brasero à un groupe d’hommes qui occupaient les bancs publics. La kermesse battait son plein. Toute la place fumait d’une belle chaleur humaine et Lao écoutait les gars qui se plaignaient et qui espéraient autrement vivre, tellement à bout qu’ils en étaient haineux et magnifiques à force de dépit. Et puis la police a frappé dans le tas. Lao avait son flic sur le dos, tandis que ça paniquait autour et que chacun était à sauve-qui-peut autant qu’il le pouvait et vite. Il l’avait reçu son coup. Et vlan sur l’épaule gauche ! Mais pas un coup franc. Un simple coup comme tombé par accident. Un coup pour la frime. Lao vit dans un éclair le visage de son frère fouettard. Un novice étonné par son geste, la mine si effrayée qu’il semblait plutôt jouer son rôle que d’être à vif dans un combat. Ensuite, il se mit à pousser Lao du bout de sa matraque. «  Fous-le camp !  lui dit-il. Qu’est-ce que t’attends ? Un autre coup ? Cours ! Cours sans te retourner ! » Et Lao se lança droit devant. Il enjamba un banc, traversa une pelouse et se trouva avec d’autres dans l’allée qui contournait ce bassin appelé Lac des cygnes.

Bientôt, il reprit son souffle avec d’autres sur la petite place devant la bibliothèque pour enfants. Celle qui donne aux apprentis de la vie le goût du monde. Qui fabrique des têtes libres. Qui fait ouvrir l’œil sur la beauté offerte à tout arrivant sur la terre… Et c’est là, qu’ils s’étaient regroupés, ces paumés aux yeux révulsés par la peur et l’étouffement. Et tenus à distance par des cordons de policiers qui leur gueulaient de se disperser au plus vite.

Et maintenant ? s’était dit Lao. Tu as claqué la porte sous les cris de Donara et tu as voulu rejoindre Gollo et tu t’es fait jeter à coups de matraque. Et maintenant tu n’as nulle part où aller. Et ton Gollo, tu l’as perdu…

Il avait tenté de l’appeler. Le téléphone de Gollo sonnait, sonnait… Brusquement, il avait coupé l’appel. Qui sait si de l’autre côté, on n’avait pas noté son numéro ?

Maintenant, se dit-il, ils savent où me trouver.

Il avait appelé Vartan. Un écrivain journaliste, Vartan, quelque chose d’hybride comme le zèbre hésitant entre le noir et le blanc. «  Quoi, avait-il dit, pas de morts ? Comme c’est dommage ! Toute cette clique de l’opposition, ils en ont que pour eux. Des graines de fascistes. S’ils se mettaient au pouvoir, ils boufferaient plus de libertés que ceux qui gouvernent actuellement… Ton Gollo ? Pour l’instant, je ne sais pas s’il se cache ou s’il s’est fait faucher. En tout cas, il aura son compte un jour ou l’autre. Crois-moi. D’ailleurs, celui-là on se demande quel jeu il joue.» Lao avait raccroché comme on claque une porte. Comme il avait fait avec Donara. Tellement il supportait mal qu’on bave sur son ami.

Il y eut un mouvement parmi les révoltés partis en vrille qui observaient le nettoyage de leur place. Ça fuyait en masse par le goulot de l’avenue du Nord.
Brusquement, hasard ou pas, Lao avait levé les yeux au ciel. Au sommet du plus élevé des bâtiments, et le premier de l’avenue, un malin avait affiché en grand, très grand, le portrait du président haï, de sorte que les harangueurs qui le conspuèrent des jours durant du haut des marches de l’opéra prises pour tribune, voyaient forcément son regard planer sur la place, au-dessus des foules folles, comme un dieu maître du temps manipulant leur destin.

 

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12 octobre 2017

LAO ( roman, 26)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:13

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LAO ( roman, 26)

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mirador

( Frontière arméno-turque, photo Alain et Jean Bernard Barsamian, copyright)

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… du haut de son mirador, le soldat à moustaches dans quel ennui il tient sa vigilance, l’homme par qui la mort peut venir à tout instant, tendu à faire son devoir afin que la frontière reste la frontière et qu’aucun homme ne passe, qu’il surgisse de l’autre côté ou qu’il survienne du nôtre, son œil balaie toujours le même espace, et c’est à peine s’il a le temps, cet œil, de contempler la grande montagne, tellement de l’avoir devant lui en clair, d’avoir pour fond toujours le même arpent, la même crevasse, d’y voir paître les mêmes moutons du même berger ennemi, qu’il éprouve une langueur parfois, qu’il tombe parfois dans la torpeur, et qu’il est alors obligé d’allumer une cigarette, de la fumer en tournant en rond sur le petit carré de sa plateforme, à la hauteur des cigognes et des aigles, seuls êtres vivants à jouir d’une franche immunité pour la beauté de leur vol dans un air déshumanisé…

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LAO (roman, 25)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:43

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LAO ( roman, 25)

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voyage culturel armenie

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L’heure était venue où la lumière commençait à traverser la montagne. Tu étais assis devant elle, sur le mur ouest du couvent, qui servait d’enceinte. Et tu observais les pentes se noircir peu à peu. Des ombres se répandaient par paquets, comblaient les trous et s’approchaient comme une nuée de rats rampant vers toi.

Grâce à tes jumelles, tu pouvais voir que le soldat du mirador portait des moustaches. Qu’il fumait une cigarette. Et que, de temps en temps, il dirigeait sur toi ses propres lunettes d’approche. Vous étiez tous les deux encore au-dessus de ce noir glacé qui gagnait du terrain de seconde en seconde. Et ça gonflait, se dilatait, dévorant les pieds du mirador et léchant les premières pierres de ton mur.

De plus en plus immenses, ces boues de ténèbres roulaient de la montagne. Elles déboulaient en se multipliant et sans interruption. C’était la montagne qui vomissait ses siècles de nuits accumulées. Et toutes les choses qui se laissaient prendre au piège de ces déversements frémissaient d’angoisse. Les chants du jour, de coqs ou d’oiseaux divers, les beuglements, les appels et les cris humains… Leur écho traversait la plaine et brusquement l’obscurité les happait. Et alors montaient à leur place des hurlements qui allaient durer jusqu’à l’aube, ou éclataient des aboiements de chiens écartant des menaces imaginaires. Les lumières étaient déclenchées ou se déclenchaient d’elles-mêmes. L’homme du mirador en avait une lui aussi. Une petite lampe qui lui tenait compagnie. Mais d’autres, des énormes, balayaient la zone interdite d’un rang de barbelés à l’autre, elles glissaient sur le sol ou dansaient comme des esprits qui se seraient réveillés, surgis de terre à peine la nuit venue. Seul un point de feu minuscule respirait dans cette obscurité, c’était la cigarette du soldat, comme le cœur palpitant d’une étoile.

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11 octobre 2017

LAO (roman, 24)

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LAO ( roman, 24)

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(Photo Alain et Jean Bernard Barsamian, copyright)

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Le vieux paysan, il t’avait assommé avec sa leçon, il t’avait assommé tellement que dans ta tête il parlait encore à te dire ce qui te manquait de foi pour rester dans ce trou jusqu’à en crever, et jamais il ne mit de la grande montagne dans son discours, tant la terre seule l’intéressait, la maintenir en vie l’intéressait, c’est-à-dire la rendre fructueuse, la féconder pour qu’elle donne aux hommes ce que toute terre sait donner quand elle est respectée pour elle-même, non une terre où faire lever du béton, construire des édifices qui finiront en ruines un jour ou l’autre, mais une terre telle qu’elle fut donnée depuis les premiers jours, dépierrée ensuite, améliorée sans cesse, et plantée et arrosée pour qu’elle fournisse avec le temps sa propre vie qu’elle seule peut offrir aux hommes afin qu’ils vivent et la chérissent…

 

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10 octobre 2017

LAO (roman, 23)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 9:41

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LAO ( roman, 23)

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( photo Clara Arnaud)

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Lao, de sa fenêtre, les yeux dans ses jumelles, fouillait les terres, en quête d’une étrangeté qui le soulagerait de sa chambre. Un air fleuri, ce matin là, de clarté pure, donnait du sourire à toutes choses. Il vit alors qu’un homme était dans un champ. Et que cet homme labourait ce champ, un cheval devant, lui derrière. Et ils allaient et ils venaient. Et ils allaient et ils venaient. Ainsi comme un entêtement, tellement cette ivresse insoluble formait un spectacle rengaineux et tellement la terre semblait rétive aux volontés de l’homme et aux efforts de son cheval. Lao voulut voir ça de plus près. Il sortit précipitamment et traversa la route. Et tandis qu’il était sur le chemin, il gardait l’œil sur le bonhomme craignant qu’il ne lui échappe ou s’en aille pour d’autres affaires ailleurs. Il marcha plusieurs centaines de mètres et vint enfin sur lui.

Il remarqua alors que la terre à peine retournée, le paysan la retournait encore. Comme s’il la peignait sa terre, la démêlait et la lissait sa terre, sans relâche. C’était une terre grisâtre qui avait soif, une terre fatiguée, et qui n’en pouvait plus d’attendre, cette terre… Et l’homme avait beau la choyer, elle n’en pouvait plus. Il avait une barbe de plusieurs jours, une casquette de plusieurs années et marchait dans ses dernières forces, tordu, l’œil au pied. Et quand il s’aperçut qu’on le regardait, il ne s’arrêta pas, il ne se redressa pas et il ne chercha pas à engager la conversation. Non. Il mollarda comme sa rancune sur cette terre qui réclamait sa peine et c’était reparti pour un tour de manège lent et lourd. Dans les yeux du cheval, Lao observa une pesante résignation. Il portait de vieilles salissures et des larmes de sang séché sur son poil blanchâtre. Ainsi, l’homme et l’animal et la terre jouaient leur drame à trois ce matin-là dans l’air fleuri de clarté pure qui faisait sourire toutes choses autour d’eux.

Au retour, retrouvant Lao planté à la même place, il demanda : « Mais qu’est-ce que tu me veux, petit ? Si tu cherches le curé, c’est au couvent qu’il est. Il fait parfois visiter… Sinon quoi ? ­

– Mais je ne cherche rien. Ni personne d’ailleurs. Je voulais juste vous demander… ­

– Me demander quoi ?

– Votre cheval… Il a bien l’air malade.

– S’il te semble malade, c’est qu’il est comme son maître. Et pourquoi donc il serait malade, le maître ? Eh bien, parce que la terre est malade aussi. Malade à en crever. Tu vois pas ? Elle a soif. Elle pleure son eau, la terre. Et pourtant, l’eau par ici, c’est pas ce qui manque, crois-moi. Mais depuis qu’ils nous l’ont mise en tuyaux ils nous la vendent si cher qu’on est tous au bord du suicide, nous autres. Et la terre avec. Et le cheval, et tout…

– Et malgré ça, vous continuez à la retourner, votre terre. ­

– Ben oui ! Que faire d’autre sinon ? On a nos habitudes. On la retourne comme on l’a toujours retournée. Mais d’autres champs n’ont déjà plus personne pour le faire. Alors ils agonisent, que veux-tu ? Leurs gens ont tous foutu le camp. C’était plus tenable pour eux. Foutu le camp, je te dis. Tous. Même mon frère Khatcho. Avant ça, il écoulait ses légumes dans la capitale, à des marchands de rue. Un jour le nouveau maire a décidé de nettoyer sa ville de tous ces vendeurs. Et comment ils allaient nourrir leur famille ? Au lieu de créer des usines, il leur a enlevé le pain de leur bouche. Pourquoi ? À quoi ça sert d’embellir la capitale quand les gens n’ont pas de travail, ni de quoi se nourrir ? En vérité, ces marchands faisaient du tort aux supermarkets du Président et de ses quarante voleurs. Voilà la raison. Alors mon frère est parti. Il a abandonné le pays parce que le pays l’avait déjà abandonné. Comme Guigo et comme Souren, qui habitaient le village d’à côté. Pourtant, ceux-là, ils en ont soulevé des pierres. Leurs champs en étaient pleins. D’année en année, ils en ont fait une terre lisse à perte de vue. Autrefois, il leur fallait contourner des amas de rochers. Ils les ont tous enlevés… Et pourtant… Pourtant cette terre est bénie des Dieux. Tout y pousse. Du soleil en abondance. De l’eau en abondance aussi. Que demander de plus ? Eh bien, non. Partout où il y a à grappiller, les rapaces ils grappillent. Hier comme aujourd’hui et comme ça sera toujours. Hier c’était le régime qu’on fuyait. Comme ici, les gens qui vivaient collés à la frontière, pensant que de l’autre côté du Dragon, c’était la liberté. Mais le Dragon, hein ! Il était là. Et comment faire pour le vaincre ce Dragon ? Alors les nôtres ont tout essayé pour passer. Des astucieux, j’en ai connus. Mais pas un qui y soit arrivé. Si je te racontais, tu n’en croirais rien. Comme ce gars qui s’est jeté à corps perdu sur les barbelés avec son tracteur. Il a tout arraché. Bien. Mais il en avait d’autres devant lui qui l’attendaient à plusieurs centaines de mètres. Alors il fonce. Et là, pas même arrivé au milieu de la zone morte, le gars du mirador lui tire dessus. Le malheureux s’écrase sur son volant. Mais le tracteur roule toujours et se renverse dans un trou. Le fuyard, c’était un jeune. Un de chez nous. Un autre, Davo qu’il s’appelait. Il s’était creusé un tunnel qui partait d’une cabane. Un jour, ses parents le recherchent. Davo par-ci, Davo par-là. Pas de Davo. Ils s’affolent. Tout le village est dessus. On fouille sa cabane. Il y avait un trou caché sous une planche. Un trou pour le passage d’un homme. On y envoie quelqu’un. Ça puait le cadavre. Davo y était mort asphyxié. On s’y est pris à plusieurs fois pour y aller dans ce trou. On a dû lui attacher les pieds et on l’a tiré. C’était pas beau à voir. Au début, Davo sortait sa terre la nuit. Il la répandait sur le sol autour de sa cabane. À la longue, il s’est épuisé, forcément. Une autre fois, un type s’est jeté du haut du couvent Saint Georges. C’était l’idéal pour voler. Il a utilisé un engin avec des ailes, un moteur et une hélice dans le dos. C’était une nuit avec clair de lune. Il prend son élan, saute la muraille, plonge… C’était parti. Le moteur ronronne forcément. Le soldat du mirador le voit traverser la lune et tire. En plein dans le mille. Son histoire a fait beaucoup de bruit chez nous. Bien sûr, on n’en a pas parlé dans les journaux. Histoire de ne pas donner des idées à d’autres candidats.

– Mais vous. Qu’est-ce qui vous retient encore ?

– Ce qui me retient ? D’abord, je ne suis pas un rat pour quitter le navire. Plutôt crever sur place. Ce pays n’existe qu’avec moi. Oui, tu as bien entendu, petit. Qu’avec moi et par moi. Que toi tu t’en ailles si ça te chante. Mais moi je m’accroche avec ces mains-là. Regarde comme elles sont sales. Hein ! Tu n’as pas des mains pareilles toi ? Elles ont trempé dans la terre, celles-ci, crois-moi. Nos ennemis attendent que je la lâche pour franchir nos frontières. Et qu’il n’y ait plus personne. Ce jour-là, ils n’attendront pas une seconde pour rentrer. Mais le pire ennemi que nous ayons, il n’est pas en face, l’autre côté du Dragon. Il est ici. Il est en nous. C’est nous-mêmes. Car nous autres, nous avons la bougeotte. Des malades de la bougeotte que nous sommes tous… Même sans eau, je la ferai vivre cette terre. Avec la pluie, avec le soleil… Et avec ma sueur. Je la ferai vivre. »

Il dit ça le paysan. Et Lao l’écoutait. Et même l’ayant quitté, il l’écoutait encore.

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LAO (roman, 22)

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LAO ( roman, 22)

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Qu’est-ce qu’elle pouvait bien lui trouver à la capitale, Martha, lui trouver de plus que tu n’aurais vu toi-même quand tu y étais dans cette capitale qui était pour elle l’utopie qui la faisait vivre, qui la tendait d’un jour de mélancolie vers un autre qui serait différent, alors qu’elle vivait dans l’aubaine d’un paysage sublime, chaque matin qu’elle ouvrait sa porte et que lui enviaient ses hôtes de passage, sublime oui, mais pour elle monstrueux, car la grande montagne, c’était le monstre qui lui dévorait sa vie, son ennemi si puissant qu’elle n’avait d’autre remède contre elle que de s’éloigner le plus loin possible, même si, mais le savait-elle ? de la capitale, la grande montagne se montrait, se montrait toujours, omniprésente, dans quelque quartier qu’on se trouve, avec ses airs d’intouchable, son impassibilité ironique, et tellement haute que ses neiges paraissaient planer dans le ciel, comme un dieu visible dans son Olympe en train de regarder les hommes en proie à leur inhumanité…

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