Ecrittératures

18 octobre 2017

LAO ( roman, 32)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:09

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LAO ( roman, 32)

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Après cette montée de fièvre, les jumelles avaient rejoint leur place attitrée dans le cabinet de travail. Comme une pièce qui épouse son propre logement au sein d’une machine désormais en état de marche. Quel que soit l’objet, pensa Varou aussi fièrement que s’il avait érigé une obsession en loi, on devra le trouver dans le premier endroit où il sera cherché. Et maintenant les couples de cafards dans leurs bocaux pouvaient profiter de l’accalmie pour mijoter de nouveaux duels. Tandis que chaque instrument qui servait aux opérations photographiques, de près ou de loin, du trépied aux cuvettes, du papier aux pincettes et du thermomètre à la table lumineuse, tout baignait désormais dans le saint ordre de la technique et l’exquise volupté de l’art.

Mais voilà qu’un jour le Gabo à gros doigts eut besoin des jumelles. «  Je sais que Varou en possède une paire. Mon œil me démange. Il me les faudrait quelques instants », dit-il à Martha. Varou était sorti pour la matinée. C’est en les lui remettant que Martha remarqua chez son gros Gabo un air qui n’était pas habituel. C’était un air fermé qui le faisait penser sec et parler laconique. L’obligeait à retenir sa langue malgré l’envie de lâcher ce qui la titillait. Sans compter qu’il ne réclama pas son café, tellement lui pressait le besoin de vider les lieux.

«  Quoi, s’étonna Martha, on ne veut même pas rester cinq minutes, histoire de causer un brin ? On n’aurait pas quelque chose à nous dire au sujet de l’apprenti photographe ?

– Il y en aurait beaucoup, répliqua Gabo. Beaucoup trop. Mais c’est pas assez mûr dans ma tête. Sinon ceci, que ce Gollo qu’il recherche et qu’il a perdu de vue au matin du premier mars, eh bien il y serait dans les locaux de la police. Mais qu’il se rassure, pas pour qu’on l’interroge. Et ton Lao, on voudrait pas qu’on y touche. Mais ça, c’est à voir… Voilà. Et on garde tout ça dans sa charmante petite tête. Sinon je deviens mauvais».

Et sa carcasse se jeta dehors.

Après pareille sortie, Martha resta bête à mourir. Des questions, elle s’en posa dans tous les sens. Elle se mit à tout retourner pour savoir le dessous après avoir vu le dessus. Surtout depuis qu’elle avait eu des gestes d’intimité avec Lao, plus épais d’inconnu que jamais, et peut-être lui-même aussi plongé dans des mystères qu’il en deviendrait fou tant ils seraient difficiles à ouvrir. Car il serait le dernier, Lao, à penser, que l’ordre de ne pas le toucher planait au-dessus de lui. Et comment lui dire que son ami Gollo était dans les locaux de la police, mais probablement pas coffré comme un opposant de marque. D’ailleurs, rien n’était assez net dans son esprit à Martha pour qu’elle ose lui rapporter les propos de Gabo clairement. Lequel Gabo avait eu assez d’astuce pour lui livrer un paquet d’informations qu’elle ne saurait pas démêler. Et d’ailleurs Gabo lui-même avait-il une idée de la manière dont il allait tirer profit de ce micmac ? Pas sûr. Ses derniers mots montraient à Martha qu’il passerait outre l’ordre protecteur pour trouver à Lao une des ces fautes qui le mettraient à l’ombre et à lui d’avoir sa promotion. Elle savait combien lui pesait à lui aussi l’impression d’être ici oublié, dans ce patelin en fond de tiroir, tandis que lui manquait la grande vie de la capitale. Il lui arrivait souvent de le dire en confidence à Martha et qu’il regrettait de ne plus être en faction sur ses larges avenues pleines de 4×4 conduits par de gros bonnets… Et comme deux gâteries valaient mieux qu’une, qu’un travail alimentaire, fût-il plaisant, était toujours moins gratifiant qu’un travail payé par un regard de femme, de femme conquise, de femme comblée, Gabo ne manquait jamais d’associer Martha à ses ambitions, quitte à l’arracher de force à ses scrupules envers Varou si elle devait à le quitter pour rejoindre la capitale elle aussi. Et Martha se demandait si Gabo obéirait aux recommandations qu’on lui avait faites concernant Lao plutôt qu’aux impératifs de son désir, et si elle-même accepterait que ce même Lao, tombé du ciel comme une providence, serve de proie pour l’extirper de cette ennuyeuse province.

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17 octobre 2017

LAO ( roman, 31)

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Varou dans son atelier aurait cassé les murs. C’est qu’il cherchait ses jumelles partout. Lui le méticuleux ne les trouvait plus à leur place. Comme si un trou s’était creusé béant dans son univers, ce manque tout à coup. Il fulminait contre Martha lui demandant si elle savait. Et Martha de son comptoir lui rappela qu’il avait accepté de les prêter à Lao, lui disant qu’elle monterait dans sa chambre s’il voulait pour les lui demander. Mais Varou à ces mots redoubla d’ire et déraison. Lui lançant qu’elle y montait souvent dans sa chambre pour un prétexte ou pour un autre. Se demandant ce qu’elle pouvait bien lui trouver à ce Lao. Incertain comme il était, et probablement traqué. Sûrement qu’il lui empoisonnait l’esprit avec les piteux plaisirs de la capitale. Comme si la capitale était un endroit meilleur qu’ici, tellement dans le fond, c’était partout pareil. Elle oubliait d’ailleurs, ce que les gens de la capitale lui avaient fait subir quand elle était devenue veuve de guerre et qu’aucun homme n’aurait voulu d’elle sinon pour la sauter en coulisse. Car dans la capitale, elle était vouée à vivre avec son mort de mari jusqu’à la fin. Et si lui Varou n’avait pas affronté sa propre famille qui ne voulait pas d’une bru usagée, absolument pas, elle serait encore à végéter entre quatre murs comme une réprouvée. Et maintenant ce Lao cherchait à lui donner de mauvaises idées. Qui sait d’ailleurs s’il n’avait pas déjà couché avec elle pendant qu’il photographiait dans la campagne ou qu’il était dans un village par obligation. C’est si vite fait de monter pour une raison ou pour une autre, et de l’aguicher le gars… « Mais ce type, quel jeu il joue dans le fond ? Et qu’est-ce qu’il est venu faire ici alors que tout était réglé chez nous comme de la musique. La capitale ! La capitale ! Je vais te le renvoyer dans sa capitale ! Et je sais comment. » Alors Varou, qui était sorti de ses gonds, saisit un des bocaux sur l’étagère et le jeta sur le sol. Si fort que le pot se brisa. Libérés, mais abasourdis par le choc, les deux cafards qui étaient dedans commencèrent aussitôt leur course en quête de coin obscur. Varou écrasa l’un, puis l’autre sous son talon, criant : «  Et c’est comme ça que je vais l’écraser ce cafard. D’un seul coup avec ma botte ! »

 

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16 octobre 2017

LAO ( roman, 30)

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LAO ( roman, 30)

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Un jour, comme il pleuvait, tu étais resté dans ta chambre. Rien à faire… Qu’à attendre, étendu sur le lit, les yeux au plafond. La poisse, le froid, l’humidité et toujours à se demander où aller, comment retrouver Gollo, comment survivre dans un pays sans issue.
Martha frappa à la porte. « Je peux entrer ?»

Tu ouvris. « Je viens changer les serviettes », dit-elle, sachant qu’elles l’avaient été la veille. Tu n’en fis pas la remarque. Il y avait un trouble en elle. Dans ses yeux, le reflet d’une audace. Comme une pudeur qui avait fondu. Elle t’annonça que Varou était parti pour le village voisin.

«  Pas pour des photos. Une personne à voir… J’aurai peut-être du nouveau sur votre ami. Votre Gollo… Hier Gabo m’a glissé à l’oreille qu’il était sur une piste. Grâce à des collègues dans la capitale, bien placés pour tout savoir… Ils lui auraient appris certaines choses. Mais quoi ? Il n’a pas voulu m’en dire plus. »

Tu lui répliquas que son Gabo, il attendait le bon moment pour te mettre le grappin dessus. « Il se garde bien de tout lâcher, croyez-moi. L’autre jour, le jour des barrages, je l’ai aperçu en train de faire un numéro sur son téléphone. Et c’est le mien qui a sonné. Je n’ai pas décroché. Et pendant que ça sonnait, j’ai vu qu’il jetait un coup d’œil vers ma fenêtre. Maintenant, il va me harceler, c’est sûr.

– Ces jours de pluie, c’est assommant. Ça réveille mes envies de partir, fit-elle.

– Qui sait s’il n’attend pas le bon moment pour me pincer. Il me trouvera bien une faute. C’est un expert pour ce genre de chose. Vous l’avez vu au café, ce jour-là ? Quand il s’est planté devant ma table et qu’il a fait ses allusions à deux sous ? »

Martha avait changé les serviettes et s’était approchée de toi. « Pourquoi vous mettre dans cet état ? » Elle voulait te rassurer. « Dehors, il pleut. Vous êtes là… Et je suis là… Rien de plus. Le reste, vous savez, ça peut venir ou ça peut ne pas venir.»

La pluie battait aux carreaux de la fenêtre. Si fort qu’elle semblait déchainée. Comme si une volonté était en elle, avec l’idée de briser les vitres et d’entrer dans la pièce et de détourner vers elle votre attention, de trancher dans vos désirs sur-le-champ.

Tu dis : « Je me demande bien pourquoi il ne m’interroge pas franchement. Face à face et une fois pour toutes. À quoi joue-t-il ? Faut croire qu’il mijote quelque chose pour me harponner bien mûr. Car il me veut à lui, c’est certain… »

Martha était si près maintenant qu’elle fit naître entre vous une soudaine affection. Elle voulait dans tes yeux te voir, en absorber le noir profond, avec les siens offerts à tes affolements tandis qu’ils se cherchaient dehors une lumière, une petite lumière dans la pluie sombre qui frappait aux vitres. Et doucement sur ton épaule, comme elle y posa sa main, tu sentis à travers ta chemise tes tremblements se calmer. Alors, tu lui pris la taille, tu rapprochas son corps de ton corps sans le presser, et avançant ta tête jusqu’à son cou, tu embrassas sa peau, à peine, et la vie qui était en elle.

Et tu murmuras : « Partir ? Où partir ? Si tout est bouché. Définitivement bouché. Si, où qu’on aille, c’est toujours la haine… Dis-moi, Martha, où peut être vivante la parole ? Où peut-elle vivre des rêves qu’elle contient ?»

À son tour, Martha t’embrassa dans le cou.

L’eau du ciel tombait sur les carreaux de la fenêtre, projetée par un vent qui dévalait de la montagne. Puis, en s’écartant de toi légèrement, la femme murmura :

« Partir, oui. Si tu pouvais m’aider à traverser ces jours tristes. Si au moins je savais que l’autre côté de la pluie, je pouvais retrouver les lumières d’un monde normal… Tu essaieras ! Dis ! Ce serait dommage que tu rejoignes la capitale, sans moi, dans une voiture de police, parce que quelqu’un aurait tout cafardé à Gabo sur qui tu es réellement. »

Dans sa douleur de femme tes confusions cherchaient comme un refuge. Elles se confondirent aux siennes tandis que tu te coulais en elle. Et ses mains faisaient monter des chaleurs et ces chaleurs, à mesure qu’elles devenaient impérieuses, engloutissaient tes gênes. La pluie sur les carreaux de la fenêtre redoubla d’intensité. Et derrière la pluie qui tombait plus fort, la grande montagne sombrait de plus en plus dans l’obscurité et l’oubli.

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« Merci à toi Denis pour la concrétisation palpable de tes « Brèves ».
Trois de mes amis qui se les sont procurés en sont ravis.
Je te souhaite de manquer de stock jusqu’au prochain passage de la caravane.
Alain »

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15 octobre 2017

LAO ( roman, 29)

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LAO ( roman, 29)

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À force de gamberger, Lao avait perdu le sommeil. Perdu pour perdu, il décida de quitter son lit. L’aube se hissait dans sa chambre et déjà Martha se tenait probablement derrière son comptoir en train de servir des clients qui refluaient du sud. Il se rafraîchit le visage d’un peu d’eau, puis rejoignit la salle sans s’être rasé. Il salua Martha d’un discret bonjour et vint s’asseoir à sa table habituelle. Deux hommes buvaient un café sur le zinc et palabraient à voix basse. Ils donnaient l’impression de fomenter un mauvais coup ou de se mettre en affaires en échafaudant des combines douteuses. Lao les voyait mastiquant leurs tripotages, trafics divers et tours de passe-passe. Ils en ont les bajoues pleines, pensa-t-il, et leurs yeux leur sortent des cavités à mesure qu’ils se font miroiter des perspectives de gros bénéfices. Il remarqua qu’avec leurs grasses paluches ils avaient du mal à saisir l’anse de leur tasse et qu’ils devaient la prendre de leurs doigts gourds aussi délicatement que si c’était un œuf sorti tout frais d’un cul de poule.

Martha déposa son café devant lui. « Vous avez vu ? Ça bouge dehors, dit-elle. Gabo est dans tous ses états. Il va certainement nous rendre une petite visite. Vous devriez vous tenir sur vos gardes. Aujourd’hui il vous boufferait n’importe qui. Je le connais. »

Trois des hommes à Gabo venaient de pousser la porte. Ils se frottaient les mains en soufflant dessus pour montrer qu’ils s’étaient gelés à contrôler le menu fretin dans le petit froid. Et comme Gabo voulait ménager ses sbires en permettant qu’ils fassent relâche par groupe de trois toutes les heures, c’était leur tour de se requinquer. Ils se posèrent à la table voisine de Lao et commandèrent des cafés. « Avec sucre ! » dit l’un d’eux.
Ils avaient enlevé leur casquette. Leurs cheveux noirs montraient qu’ils étaient relativement neufs dans une profession qui se réduisait de plus en plus à la traque aux séditieux. Mais l’un d’eux trahissait une calvitie du pariétal arrière si avancée qu’elle virait à la tonsure. Un autre, probablement le plus ancien, avait déjà un gabarit de flic à gros bras. Tous enfants de la campagne, impropres à la pensée tant ils étaient malaxés par un système d’obéissance stricte et de soumission inconditionnelle à la parole du chef.

Martha posa les tasses sur leur table. Leur première gorgée les débrida.

« Si ça continue, on va rentrer bredouille. Et Gabo va nous sauter sur le râble à la moindre occasion. Croyez-moi, vaudrait mieux nous inventer un fuyard au plus vite avant qu’il nous traite de bouseux ou de blédard.

­- Si tu veux, fit le tonsuré, mais les fuyards, ils passeront pas par là. Surtout les gros bonnets de l’opposition. Trop malins, ces types. Aujourd’hui, ils se planquent dans la capitale en attendant que ça se tasse. Et après, en évitant la route nationale, ils iront se mettre au vert dans un coin sans personne pour les moucharder.

– En évitant la route nationale ! Et tu crois qu’on peut aller au sud sans passer devant cette porte ? Impossible. Avec le Dragon d’un côté et la cimenterie de l’autre… À moins de faire ça à pieds en se faufilant par derrière. Mais là, Gabo a pensé à tout, il a mis des gars en surveillance avec des jumelles.

– À cause de ce bastringue, dit le gros bras, je rentre plus chez moi. Ma femme croit que je fricote. Mais j’ai même pas le temps de fricoter tout seul. Depuis ces élections, j’ai plus d’heure. Il m’arrive même de pas voir mes gosses de la semaine.

– Surtout ce premier mars, fit le troisième homme. Quand on était sur les dents, de l’aube jusqu’à la nuit. Pourtant, Place des libertés, j’ai matraqué tant que j’ai pu, comme on nous l’avait demandé. Je ne visais pas. Ça tombait où ça tombait et je m’en foutais sur quoi ou sur qui. Les zigs se couvraient la tête avec les bras, je frappais sur les bras. Mais aussi sur le cul, le dos, partout. Sauf la tête. La tête, j’évitais… Il faut dire qu’on a déblayé la place en moins de deux. Après, les chefs ont fait venir une benne. On l’a remplie avec les pancartes, les tentes, les couvertures, les duvets, tout ce qu’on trouvait sous la main. ­

– On a dit qu’ils avaient des armes. Moi, j’ai rien vu de tout ça, continua le tonsuré. À peine des bâtons. Nos chefs ont trouvé des barres de fer sous les haies. Vous croyez ça, vous ?

– Si les chefs l’ont dit, faut croire.

– Et moi, fit le gros bras, quand j’ai paniqué, c’était l’après-midi devant l’ambassade de France. Tous ceux de la place avaient rappliqué là. Un moment, on s’est trouvés nez à nez avec une foule en délire. Elle nous entourait de partout. Qu’est-ce qu’on aurait pu faire contre ça ? Des types avaient mis un bus en travers et gesticulaient sur le toit. Je me demandais pourquoi on ne faisait pas fonctionner les jets d’eau. Au début tout allait bien. Ça parlait dans tous les sens. Des femmes nous demandaient pourquoi on faisait ça, frapper des gens sans défense. Avec les tas d’injures qu’ils nous balançaient, les slogans qu’ils hurlaient, ça faisait monter la chauffe. Un moment, on n’a pas su, des coups sont partis et on s’est mis à cogner.

– Je m’en souviens. Du gâteau que c’était, dit le troisième homme. En face ils n’avaient que leurs bras et leurs poings contre nos matraques. Avec nos boucliers, on a fait la tortue comme les Romains pour éviter les projectiles.

– Moi j’avais du mal à respirer. J’avais chaud sous le casque, fit le tonsuré. Heureusement, on s’en est tirés comme ça. En tout cas, quand on cognait, on cognait juste. Mais le soir, les nôtres ont matraqué même des gars qui passaient par là.

– Oui, mais il fallait être fou pour rôder dans le coin, fit le gros bras. J’ai vu aussi, mais de loin, quand ils ont reconnu la benne avec tout leur barda qu’on avait mis dedans le matin. C’est en la vidant qu’ils sont devenus fous furieux.

– Et le soir, fit le troisième homme. Le soir je vous dis pas. On m’a raconté. Ils avaient mis le feu aux voitures. Ils cassaient les vitrines et balançaient des pierres. L’armée a tiré dans le tas. On m’a dit que les gars tombaient net. Des morts, il y en a eu, même chez les nôtres. On ne sait toujours pas comment. Et plus que les dix qu’on a trouvés. Beaucoup plus, il paraît.

– Beaucoup plus ? Et comment tu les caches les cadavres ? fit le tonsuré.

– Est-ce que je sais ? En tout cas, une amie infirmière à moi qui travaille dans un hôpital m’a dit qu’elle en a compté cinquante-trois. Tous des morts du premier mars.

– Cinquante-trois ? Mais je te le redemande. Comment tu caches cinquante-trois cadavres ?

– Ce qu’elle m’a dit encore, c’est qu’on rendait les cadavres aux familles seulement si elles signaient un acte de décès bidon.

– Un type a même été tué sur son balcon. Par qui ? Un sniper, c’est sûr. Sinon, tu vois des manifestants tirer au fusil à lunette ?

– Va savoir…»

Brusquement, la porte claqua contre le mur et la carcasse de Gabo fit irruption dans la salle. Sa vue gela tout net les papotiers. Ils baissèrent la tête et portèrent aussitôt leur tasse à la bouche pour montrer qu’ils étaient là pour se chauffer les tripes comme le voulait la consigne.

« C’est bon les gars. Vous vous êtes bien tiédis ! Maintenant dehors ! Place aux suivants ! Et tâchez de m’en trouver un, sinon je vous écrase les couilles avec ma botte. » Ils sortirent dare-dare, plus rampants que des rats.

Gabo s’approcha de Lao et se dressa devant sa table, comme un phallus de pierre taillé dans un menhir.

« Alors, monsieur l’apprenti photographe, on sirote ? »

Lao avait porté sa tasse à ses lèvres pour ne pas avoir à répondre. Mais comme l’autre attendait, il répondit : « Je sirote. »

Puis Gabo, rejoignit le comptoir.

« Ton apprenti n’est pas bavard, dit-il à Martha. Pas bavard du tout. J’ai l’impression que je lui fais peur. Et pourquoi ? Est-ce que j’ai une tête à faire peur ? Non, n’est-ce pas ? Mais alors, si je n’ai pas une tête à faire peur, dis-moi un peu, Martha chérie, pourquoi ton apprenti aurait-il peur de moi ? Hein ? Dis-moi un peu ! »

Martha lui avait déjà préparé son café et le versa dans une tasse.

Gabo l’aimait chaud et sucré, son café. Il y trempa les lèvres, puis le but d’une lampée avec un fort chuintement. Il claqua la langue de satisfaction.

«  Étrange, dit-il. La matinée passe et personne ne s’est encore fait prendre dans mes filets. C’est pas aujourd’hui que j’aurai ma promotion pour t’emmener dans la capitale, ma belle. Mais qui sait ? Parfois, on cherche trop loin, alors que le gibier frôle ses bottes. Qu’en penses-tu ? »

Martha se contenta d’essuyer le comptoir.

« Bon, fit Gabo. Nous verrons ça plus tard. »

Puis se tournant vers Lao : « Bonne journée, monsieur l’apprenti photographe ! » dit-il.

« Bonne journée ! » répondit Lao.

Gabo ouvrit grand la porte et disparut.

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« J’ai pioché ici et là dans tes Brèves de plaisanterie, avec chaque fois la même surprise et le même bonheur. C’est un livre qui permet  de le picorer  et qui étonne l’esprit. On n’arrive plus à s’en détacher. On se demande où tu es allé chercher tout ça.  Et puis à la relecture, après l’étonnement vient le plaisir. Il faut dire que ça nous change des problèmes plombés  de la cause arménienne dans lesquels tu nous as souvent plongés. Merci d’avoir torturé ton esprit pour éclairer le nôtre. » ( une lectrice).

 

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14 octobre 2017

LAO ( roman, 28)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:53

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L’aube n’était pas encore levée qu’une lumière projetée de la rue gyrait à tout va sur le plafond de ta chambre. Elle t’agaçait les yeux à traverser tes paupières et les meurtrissait si tu cherchais à les ouvrir. Tant bien que mal, tu t’approchas de la fenêtre et poussas discrètement le rideau. Blancs avec des parties bleues, des véhicules de police barraient la route aux voitures filant plein sud. Gabo avait planté sa carcasse sur un talus et laissait manœuvrer ses subalternes. Prévenues en amont, les voitures arrivaient en douceur devant eux pour le contrôle des documents. Les chauffeurs n’étaient pas les seuls à subir l’interrogatoire de base, les passagers n’y coupaient pas eux non plus. Chaque fois, les noms étaient confrontés à ceux d’une liste. Et comme certains noms de famille étaient portés par des personnes différentes, on vérifiait longuement les sujets litigieux avant de les laisser filer. Tu te souvins des paroles de Martha. Le gros Gabo faisait du zèle pour s’engraisser d’une promotion et rejoindre au plus vite la capitale.

Tu saisis les jumelles pour mieux embrasser les gesticulations policières.

Gabo avait l’œil méchant sous la visière de sa casquette, énorme tarte épinard posée en biais sur son crâne en œuf d’autruche. Ses oreilles d’éléphant mâle débordant dessous et ses narines dilatées sous l’effet d’une rage contenue.

Chaque voiture, c’était une prise harcelée par des guêpes, tout dard dehors. Tu les voyais bien jouer au départ le jeu d’une certaine civilité. Mais les bougres piégés dans le goulot d’étranglement étaient déjà suspectés de se trouver sur la mauvaise route et de prendre la mauvaise direction. Des opposants qu’on cherchait à coffrer probablement. Et ça durait des heures. Les râleurs étaient aussitôt tirés de leur siège et mis au pas. Gabo les faisait jeter dans un fourgon pour qu’ils vomissent une faute contre la loi, contre le pays ou contre leur chef. Le type en ressortait sonné et transi de peur. Mais ce manège ne fit aucun menotté. Et Gabo voyait son affaire mal partie ou s’envoler sa promotion. Un moment, tu l’aperçus tapant du doigt sur son téléphone. Le tien se mit aussitôt à sonner. Gabo leva les yeux vers ta fenêtre. Tu te glissas de côté. Le téléphone sonnait, puis s’arrêta brusquement. Tu restas sans rien faire. C’était lui qui avait fait le coup, il avait ton numéro. Et s’il avait ton numéro, c’est qu’il avait mené son enquête en sourdine. Il savait qu’au matin du premier mars tu n’étais pas dans ton lit avec Donara. Mais avec Gollo et la foule des mécontents. Et s’il n’avait personne à se mettre sous la dent aujourd’hui pour faire grimper ses chances de promotion, il n’hésiterait pas à te coincer bientôt, histoire de remonter sur la capitale en ta compagnie, avec le meilleur pour lui et pour toi le pire.

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13 octobre 2017

LAO ( roman, 27 )

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:27

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LAO ( roman, 27)

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( photo Denis Donikian, copyright)

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Des cafards immobiles dans la pénombre et Lao les yeux fixés dessus. Longuement… Le luisant de leur carapace… Vernis noir… Le luisant des casques au matin du premier mars. Cette journée terrible, où tout s’est tordu dans les cœurs.

Depuis les élections, leurs voix passées à la trappe, les manifestants venus des provinces bivouaquaient dans le froid sous des tentes. La Place des libertés, c’était gueuloir le jour, foutoir la nuit. Les rancunes battaient le rappel des cocus, toute la journée, dans les hauts parleurs ou durant les veillées jusqu’à l’aube. Un immense chaudron, cette place, où les humiliés de tout poil faisaient bouillir des colères, des misères, des asphyxies en touillant de leur langue des mots rauques et des hargnes râpeuses. Ils y cuisaient leurs viandes et se reposaient d’avoir trop braillé leurs slogans. « Union ! Union ! Union ! » Ou « Liberté ! Indépendance ! » On y fomentait des renversements de paroles. Et les palabres allaient bon train sur le cynisme des gros, le vérolé de la justice, une police assassine, et tout le micmac d’une politique au profit des malfrats… C’était au cul de l’opéra que pestaient ces maudits. L’opéra, gris pachyderme aux intestins borborygmant des drames esthétiques. Mais ici, les gens ne cessaient de chanter, hurler, et vomir sur les bourreaux de leurs rêves et les faiseurs de leur mélancolie.

À peine l’aube fit-elle luire le noir de leurs casques, que les policiers se jetèrent à l’assaut des occupants, dans l’instant de leur plus molle somnolence. Bardés pour mater les émeutes, ils avaient encerclé la place. Et brusquement ils l’envahirent, matraquant comme on fauche le foin, puis dans tous les sens, matraquant dur le tout venant, le désarmé, l’homme hirsute assommé de cauchemars, ankylosé par le froid, les yeux troubles, la bouche comme un cuir sec… Et ces policiers, éduqués pour la rage, formés pour la rogne, cognaient à grande volée. C’était pouvoir contre malotrus, maintien de l’ordre contre bandits conspirateurs… La loi contre le chambard. Ainsi brisant tout devant eux, les tentes, les pancartes, les gens, ils les poussaient, les expulsaient, les arrachaient, les saignaient. La grande battue, quoi ! Et fini le bastringue. Terminé la comédie des déménageurs ! On remballe ses utopies. On rengaine ses vengeances. On baisse la tête et on file doux. En attendant qu’à l’autre bout du jour, dans la nuit de feu et de fureur, vienne l’abattage des récalcitrants, hurlant désespérés que leur cause ne devait pas mourir.

Gollo, l’ami bavard, avait papoté toute la nuit, d’une tente à l’autre, d’un brasero à un groupe d’hommes qui occupaient les bancs publics. La kermesse battait son plein. Toute la place fumait d’une belle chaleur humaine et Lao écoutait les gars qui se plaignaient et qui espéraient autrement vivre, tellement à bout qu’ils en étaient haineux et magnifiques à force de dépit. Et puis la police a frappé dans le tas. Lao avait son flic sur le dos, tandis que ça paniquait autour et que chacun était à sauve-qui-peut autant qu’il le pouvait et vite. Il l’avait reçu son coup. Et vlan sur l’épaule gauche ! Mais pas un coup franc. Un simple coup comme tombé par accident. Un coup pour la frime. Lao vit dans un éclair le visage de son frère fouettard. Un novice étonné par son geste, la mine si effrayée qu’il semblait plutôt jouer son rôle que d’être à vif dans un combat. Ensuite, il se mit à pousser Lao du bout de sa matraque. «  Fous-le camp !  lui dit-il. Qu’est-ce que t’attends ? Un autre coup ? Cours ! Cours sans te retourner ! » Et Lao se lança droit devant. Il enjamba un banc, traversa une pelouse et se trouva avec d’autres dans l’allée qui contournait ce bassin appelé Lac des cygnes.

Bientôt, il reprit son souffle avec d’autres sur la petite place devant la bibliothèque pour enfants. Celle qui donne aux apprentis de la vie le goût du monde. Qui fabrique des têtes libres. Qui fait ouvrir l’œil sur la beauté offerte à tout arrivant sur la terre… Et c’est là, qu’ils s’étaient regroupés, ces paumés aux yeux révulsés par la peur et l’étouffement. Et tenus à distance par des cordons de policiers qui leur gueulaient de se disperser au plus vite.

Et maintenant ? s’était dit Lao. Tu as claqué la porte sous les cris de Donara et tu as voulu rejoindre Gollo et tu t’es fait jeter à coups de matraque. Et maintenant tu n’as nulle part où aller. Et ton Gollo, tu l’as perdu…

Il avait tenté de l’appeler. Le téléphone de Gollo sonnait, sonnait… Brusquement, il avait coupé l’appel. Qui sait si de l’autre côté, on n’avait pas noté son numéro ?

Maintenant, se dit-il, ils savent où me trouver.

Il avait appelé Vartan. Un écrivain journaliste, Vartan, quelque chose d’hybride comme le zèbre hésitant entre le noir et le blanc. «  Quoi, avait-il dit, pas de morts ? Comme c’est dommage ! Toute cette clique de l’opposition, ils en ont que pour eux. Des graines de fascistes. S’ils se mettaient au pouvoir, ils boufferaient plus de libertés que ceux qui gouvernent actuellement… Ton Gollo ? Pour l’instant, je ne sais pas s’il se cache ou s’il s’est fait faucher. En tout cas, il aura son compte un jour ou l’autre. Crois-moi. D’ailleurs, celui-là on se demande quel jeu il joue.» Lao avait raccroché comme on claque une porte. Comme il avait fait avec Donara. Tellement il supportait mal qu’on bave sur son ami.

Il y eut un mouvement parmi les révoltés partis en vrille qui observaient le nettoyage de leur place. Ça fuyait en masse par le goulot de l’avenue du Nord.
Brusquement, hasard ou pas, Lao avait levé les yeux au ciel. Au sommet du plus élevé des bâtiments, et le premier de l’avenue, un malin avait affiché en grand, très grand, le portrait du président haï, de sorte que les harangueurs qui le conspuèrent des jours durant du haut des marches de l’opéra prises pour tribune, voyaient forcément son regard planer sur la place, au-dessus des foules folles, comme un dieu maître du temps manipulant leur destin.

 

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12 octobre 2017

LAO ( roman, 26)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:13

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LAO ( roman, 26)

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mirador

( Frontière arméno-turque, photo Alain et Jean Bernard Barsamian, copyright)

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… du haut de son mirador, le soldat à moustaches dans quel ennui il tient sa vigilance, l’homme par qui la mort peut venir à tout instant, tendu à faire son devoir afin que la frontière reste la frontière et qu’aucun homme ne passe, qu’il surgisse de l’autre côté ou qu’il survienne du nôtre, son œil balaie toujours le même espace, et c’est à peine s’il a le temps, cet œil, de contempler la grande montagne, tellement de l’avoir devant lui en clair, d’avoir pour fond toujours le même arpent, la même crevasse, d’y voir paître les mêmes moutons du même berger ennemi, qu’il éprouve une langueur parfois, qu’il tombe parfois dans la torpeur, et qu’il est alors obligé d’allumer une cigarette, de la fumer en tournant en rond sur le petit carré de sa plateforme, à la hauteur des cigognes et des aigles, seuls êtres vivants à jouir d’une franche immunité pour la beauté de leur vol dans un air déshumanisé…

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LAO (roman, 25)

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LAO ( roman, 25)

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voyage culturel armenie

18

L’heure était venue où la lumière commençait à traverser la montagne. Tu étais assis devant elle, sur le mur ouest du couvent, qui servait d’enceinte. Et tu observais les pentes se noircir peu à peu. Des ombres se répandaient par paquets, comblaient les trous et s’approchaient comme une nuée de rats rampant vers toi.

Grâce à tes jumelles, tu pouvais voir que le soldat du mirador portait des moustaches. Qu’il fumait une cigarette. Et que, de temps en temps, il dirigeait sur toi ses propres lunettes d’approche. Vous étiez tous les deux encore au-dessus de ce noir glacé qui gagnait du terrain de seconde en seconde. Et ça gonflait, se dilatait, dévorant les pieds du mirador et léchant les premières pierres de ton mur.

De plus en plus immenses, ces boues de ténèbres roulaient de la montagne. Elles déboulaient en se multipliant et sans interruption. C’était la montagne qui vomissait ses siècles de nuits accumulées. Et toutes les choses qui se laissaient prendre au piège de ces déversements frémissaient d’angoisse. Les chants du jour, de coqs ou d’oiseaux divers, les beuglements, les appels et les cris humains… Leur écho traversait la plaine et brusquement l’obscurité les happait. Et alors montaient à leur place des hurlements qui allaient durer jusqu’à l’aube, ou éclataient des aboiements de chiens écartant des menaces imaginaires. Les lumières étaient déclenchées ou se déclenchaient d’elles-mêmes. L’homme du mirador en avait une lui aussi. Une petite lampe qui lui tenait compagnie. Mais d’autres, des énormes, balayaient la zone interdite d’un rang de barbelés à l’autre, elles glissaient sur le sol ou dansaient comme des esprits qui se seraient réveillés, surgis de terre à peine la nuit venue. Seul un point de feu minuscule respirait dans cette obscurité, c’était la cigarette du soldat, comme le cœur palpitant d’une étoile.

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11 octobre 2017

LAO (roman, 24)

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LAO ( roman, 24)

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(Photo Alain et Jean Bernard Barsamian, copyright)

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Le vieux paysan, il t’avait assommé avec sa leçon, il t’avait assommé tellement que dans ta tête il parlait encore à te dire ce qui te manquait de foi pour rester dans ce trou jusqu’à en crever, et jamais il ne mit de la grande montagne dans son discours, tant la terre seule l’intéressait, la maintenir en vie l’intéressait, c’est-à-dire la rendre fructueuse, la féconder pour qu’elle donne aux hommes ce que toute terre sait donner quand elle est respectée pour elle-même, non une terre où faire lever du béton, construire des édifices qui finiront en ruines un jour ou l’autre, mais une terre telle qu’elle fut donnée depuis les premiers jours, dépierrée ensuite, améliorée sans cesse, et plantée et arrosée pour qu’elle fournisse avec le temps sa propre vie qu’elle seule peut offrir aux hommes afin qu’ils vivent et la chérissent…

 

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10 octobre 2017

LAO (roman, 23)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 9:41

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LAO ( roman, 23)

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( photo Clara Arnaud)

17

Lao, de sa fenêtre, les yeux dans ses jumelles, fouillait les terres, en quête d’une étrangeté qui le soulagerait de sa chambre. Un air fleuri, ce matin là, de clarté pure, donnait du sourire à toutes choses. Il vit alors qu’un homme était dans un champ. Et que cet homme labourait ce champ, un cheval devant, lui derrière. Et ils allaient et ils venaient. Et ils allaient et ils venaient. Ainsi comme un entêtement, tellement cette ivresse insoluble formait un spectacle rengaineux et tellement la terre semblait rétive aux volontés de l’homme et aux efforts de son cheval. Lao voulut voir ça de plus près. Il sortit précipitamment et traversa la route. Et tandis qu’il était sur le chemin, il gardait l’œil sur le bonhomme craignant qu’il ne lui échappe ou s’en aille pour d’autres affaires ailleurs. Il marcha plusieurs centaines de mètres et vint enfin sur lui.

Il remarqua alors que la terre à peine retournée, le paysan la retournait encore. Comme s’il la peignait sa terre, la démêlait et la lissait sa terre, sans relâche. C’était une terre grisâtre qui avait soif, une terre fatiguée, et qui n’en pouvait plus d’attendre, cette terre… Et l’homme avait beau la choyer, elle n’en pouvait plus. Il avait une barbe de plusieurs jours, une casquette de plusieurs années et marchait dans ses dernières forces, tordu, l’œil au pied. Et quand il s’aperçut qu’on le regardait, il ne s’arrêta pas, il ne se redressa pas et il ne chercha pas à engager la conversation. Non. Il mollarda comme sa rancune sur cette terre qui réclamait sa peine et c’était reparti pour un tour de manège lent et lourd. Dans les yeux du cheval, Lao observa une pesante résignation. Il portait de vieilles salissures et des larmes de sang séché sur son poil blanchâtre. Ainsi, l’homme et l’animal et la terre jouaient leur drame à trois ce matin-là dans l’air fleuri de clarté pure qui faisait sourire toutes choses autour d’eux.

Au retour, retrouvant Lao planté à la même place, il demanda : « Mais qu’est-ce que tu me veux, petit ? Si tu cherches le curé, c’est au couvent qu’il est. Il fait parfois visiter… Sinon quoi ? ­

– Mais je ne cherche rien. Ni personne d’ailleurs. Je voulais juste vous demander… ­

– Me demander quoi ?

– Votre cheval… Il a bien l’air malade.

– S’il te semble malade, c’est qu’il est comme son maître. Et pourquoi donc il serait malade, le maître ? Eh bien, parce que la terre est malade aussi. Malade à en crever. Tu vois pas ? Elle a soif. Elle pleure son eau, la terre. Et pourtant, l’eau par ici, c’est pas ce qui manque, crois-moi. Mais depuis qu’ils nous l’ont mise en tuyaux ils nous la vendent si cher qu’on est tous au bord du suicide, nous autres. Et la terre avec. Et le cheval, et tout…

– Et malgré ça, vous continuez à la retourner, votre terre. ­

– Ben oui ! Que faire d’autre sinon ? On a nos habitudes. On la retourne comme on l’a toujours retournée. Mais d’autres champs n’ont déjà plus personne pour le faire. Alors ils agonisent, que veux-tu ? Leurs gens ont tous foutu le camp. C’était plus tenable pour eux. Foutu le camp, je te dis. Tous. Même mon frère Khatcho. Avant ça, il écoulait ses légumes dans la capitale, à des marchands de rue. Un jour le nouveau maire a décidé de nettoyer sa ville de tous ces vendeurs. Et comment ils allaient nourrir leur famille ? Au lieu de créer des usines, il leur a enlevé le pain de leur bouche. Pourquoi ? À quoi ça sert d’embellir la capitale quand les gens n’ont pas de travail, ni de quoi se nourrir ? En vérité, ces marchands faisaient du tort aux supermarkets du Président et de ses quarante voleurs. Voilà la raison. Alors mon frère est parti. Il a abandonné le pays parce que le pays l’avait déjà abandonné. Comme Guigo et comme Souren, qui habitaient le village d’à côté. Pourtant, ceux-là, ils en ont soulevé des pierres. Leurs champs en étaient pleins. D’année en année, ils en ont fait une terre lisse à perte de vue. Autrefois, il leur fallait contourner des amas de rochers. Ils les ont tous enlevés… Et pourtant… Pourtant cette terre est bénie des Dieux. Tout y pousse. Du soleil en abondance. De l’eau en abondance aussi. Que demander de plus ? Eh bien, non. Partout où il y a à grappiller, les rapaces ils grappillent. Hier comme aujourd’hui et comme ça sera toujours. Hier c’était le régime qu’on fuyait. Comme ici, les gens qui vivaient collés à la frontière, pensant que de l’autre côté du Dragon, c’était la liberté. Mais le Dragon, hein ! Il était là. Et comment faire pour le vaincre ce Dragon ? Alors les nôtres ont tout essayé pour passer. Des astucieux, j’en ai connus. Mais pas un qui y soit arrivé. Si je te racontais, tu n’en croirais rien. Comme ce gars qui s’est jeté à corps perdu sur les barbelés avec son tracteur. Il a tout arraché. Bien. Mais il en avait d’autres devant lui qui l’attendaient à plusieurs centaines de mètres. Alors il fonce. Et là, pas même arrivé au milieu de la zone morte, le gars du mirador lui tire dessus. Le malheureux s’écrase sur son volant. Mais le tracteur roule toujours et se renverse dans un trou. Le fuyard, c’était un jeune. Un de chez nous. Un autre, Davo qu’il s’appelait. Il s’était creusé un tunnel qui partait d’une cabane. Un jour, ses parents le recherchent. Davo par-ci, Davo par-là. Pas de Davo. Ils s’affolent. Tout le village est dessus. On fouille sa cabane. Il y avait un trou caché sous une planche. Un trou pour le passage d’un homme. On y envoie quelqu’un. Ça puait le cadavre. Davo y était mort asphyxié. On s’y est pris à plusieurs fois pour y aller dans ce trou. On a dû lui attacher les pieds et on l’a tiré. C’était pas beau à voir. Au début, Davo sortait sa terre la nuit. Il la répandait sur le sol autour de sa cabane. À la longue, il s’est épuisé, forcément. Une autre fois, un type s’est jeté du haut du couvent Saint Georges. C’était l’idéal pour voler. Il a utilisé un engin avec des ailes, un moteur et une hélice dans le dos. C’était une nuit avec clair de lune. Il prend son élan, saute la muraille, plonge… C’était parti. Le moteur ronronne forcément. Le soldat du mirador le voit traverser la lune et tire. En plein dans le mille. Son histoire a fait beaucoup de bruit chez nous. Bien sûr, on n’en a pas parlé dans les journaux. Histoire de ne pas donner des idées à d’autres candidats.

– Mais vous. Qu’est-ce qui vous retient encore ?

– Ce qui me retient ? D’abord, je ne suis pas un rat pour quitter le navire. Plutôt crever sur place. Ce pays n’existe qu’avec moi. Oui, tu as bien entendu, petit. Qu’avec moi et par moi. Que toi tu t’en ailles si ça te chante. Mais moi je m’accroche avec ces mains-là. Regarde comme elles sont sales. Hein ! Tu n’as pas des mains pareilles toi ? Elles ont trempé dans la terre, celles-ci, crois-moi. Nos ennemis attendent que je la lâche pour franchir nos frontières. Et qu’il n’y ait plus personne. Ce jour-là, ils n’attendront pas une seconde pour rentrer. Mais le pire ennemi que nous ayons, il n’est pas en face, l’autre côté du Dragon. Il est ici. Il est en nous. C’est nous-mêmes. Car nous autres, nous avons la bougeotte. Des malades de la bougeotte que nous sommes tous… Même sans eau, je la ferai vivre cette terre. Avec la pluie, avec le soleil… Et avec ma sueur. Je la ferai vivre. »

Il dit ça le paysan. Et Lao l’écoutait. Et même l’ayant quitté, il l’écoutait encore.

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LAO (roman, 22)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:43

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LAO ( roman, 22)

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Qu’est-ce qu’elle pouvait bien lui trouver à la capitale, Martha, lui trouver de plus que tu n’aurais vu toi-même quand tu y étais dans cette capitale qui était pour elle l’utopie qui la faisait vivre, qui la tendait d’un jour de mélancolie vers un autre qui serait différent, alors qu’elle vivait dans l’aubaine d’un paysage sublime, chaque matin qu’elle ouvrait sa porte et que lui enviaient ses hôtes de passage, sublime oui, mais pour elle monstrueux, car la grande montagne, c’était le monstre qui lui dévorait sa vie, son ennemi si puissant qu’elle n’avait d’autre remède contre elle que de s’éloigner le plus loin possible, même si, mais le savait-elle ? de la capitale, la grande montagne se montrait, se montrait toujours, omniprésente, dans quelque quartier qu’on se trouve, avec ses airs d’intouchable, son impassibilité ironique, et tellement haute que ses neiges paraissaient planer dans le ciel, comme un dieu visible dans son Olympe en train de regarder les hommes en proie à leur inhumanité…

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9 octobre 2017

LAO (roman, 21)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:35

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LAO ( roman, 21)

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( Photo Denis Donikian, copyright)

16

Tu avais quitté des criailleries domestiques, fui la guerre civile, et voilà que des querelles conjugales te tombaient dessus. Gangrené de rêves et souffrant d’utopies, tu l’étais autant que Martha, mais toi davantage en proie aux exaltations collectives comme dans ces jours de grand meeting, Place des libertés. Certains qui ont des soifs puissantes et des vides intimes à combler sont des âmes insolubles dans un mariage ou une tyrannie maquillée en république. Ils ne s’en accommodent pas tant leur chimère les tient serrés dans ses griffes. Un abîme est dans leur vie, un abîme entre eux et les autres hommes.

Ce jour là, l’homme aux fleurs devant toi sur une chaise, Martha vous servit un café. Et disant que Tatoul n’aimait pas qu’on se promène aux abords de la cimenterie. « Tu cherches quoi  exactement ? fit-elle au désœuvré. À te faire remarquer, jusqu’à ce qu’il te donne du travail, quitte à lui balayer sa cour ou nettoyer ses toilettes ? C’est au trou qu’il te fera jeter plutôt. Et Gabo trouvera bien un prétexte pour t’y coller, tu le sais bien. » Le délinquant avait fini sa tasse et maintenant il s’était mis à tambouriner sur le fond avec sa cuiller. Il ne parlait pas. Mais il roulait des rancœurs dans sa tête et tapait. Tapait. Et le bruit faisait comme des gouttes poignardant la porcelaine l’une après l’autre. Il tapait et il semblait nourrir des énervements. «  Dis quelque chose ! fit Martha. Au lieu de chercher à briser mes tasses. Comme si elles y étaient pour quelque chose mes tasses. »

Alors il sortit.

Seul avec elle maintenant… Tu la devinais fouineuse, cette Martha. Tu la regardais prendre les tasses. Des claquements aigus mais agréables aux oreilles, des sons comme on en entendait dans les cuisines des couples pacifiés.

« Vous me faites l’impression d’être marié, vous, ou de l’avoir été en tout cas, dit-elle.

– Qu’est-ce qui vous permet de dire ça ?

– Je ne sais pas… Votre air abattu… Derrière vos yeux, il y a des larmes.

– J’étais avec une femme, en effet. Est-ce que je le suis toujours ? Elle seule le sait…

– Maintenant ?

– Maintenant, je suis là avec vous.

– Vous voulez dire qu’ici, avec moi, vous oubliez cette femme ?

– Pour vous, je dirai que je suis là. C’est tout.

– Et pourquoi ? Pourquoi vous êtes là ?

– Peut-on vraiment savoir pourquoi nous sommes là et pas ailleurs ? Vous-même, le savez-vous ?

– Qui pourrait le dire effectivement ?

– Qui pourrait le dire ? Je me suis arrêté sur cette route alors que je comptais me rendre dans le sud. Un enfant chialait dans le minibus. Et je suis descendu. J’avais des paquets de rage dans la gorge.

– Parlez-moi de la capitale ! Gabo me dit qu’il s’y passe des choses assez graves.

– La capitale ? Elle était à feu et à sang. Un meeting qui a mal tourné. Les gens passaient leurs nuits sur la Place des libertés. Depuis quelques jours des bruits couraient déjà comme quoi la police avait hâte de la nettoyer. Mon ami Gollo y était en permanence. Le jour sur la tribune, la nuit campant avec les gens. Un pur, ce type, un parleur qui savait nous faire danser dans la tête. Je voulais être avec lui ce soir-là. Ma femme me menaçait. N’y va pas ! qu’elle gueulait. Elle en avait les yeux qui lui sortaient à cause de ses fureurs. Ça vous rend fou une femme qui piétine à ce point vos vérités les plus intimes.

– Une femme, mais un homme aussi.

– J’ai claqué la porte comme beaucoup d’autres fois. Au matin, la police nous a chassés à la matraque. Dans la confusion, j’ai perdu Gollo. Son téléphone ne répondait plus. J’en ai pleuré de l’avoir lâché parce que le jeune flic qui m’avait frappé me conseillait en même temps de m’enfuir par une voie qui m’épargnerait d’autres coups. J’imagine qu’on l’a coffré, Gollo.

– Et maintenant, vous êtes là, tout seul.

– Maintenant, je suis là. La capitale au nord. Le Dragon en face. Reste le sud. Mais Gollo… Qu’est-ce qu’il doit se dire ? Que je l’ai abandonné ? Et il aurait raison. Je l’ai lâché pour sauver ma peau. J’ai mal rien que d’y penser.

– Je peux essayer de savoir.

– Savoir quoi ?

– Savoir s’il est détenu dans les locaux de la police.

– C’est vrai qu’ils pourraient bien le suicider, comme ça s’est déjà fait. Mais comment le savoir ?

– Par Gabo. Il a des appuis. Quelques coups de fils devraient suffire. C’est un service qu’il peut bien me rendre, mon gros Roméo comme je l’appelle. Il n’osera pas me contrarier.

– Pourquoi pas ? Après tout. Oui, je veux bien. Pourquoi pas ? Il était connu, Gollo. Et sûrement fiché, avec tout ce qu’il jetait à la gueule du président. »

 

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8 octobre 2017

LAO (roman, 20)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:50

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LAO ( roman, 20)

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15

Martha était seule, abandonnée à son comptoir, et tout autour d’elle, verres, tasses, bouteilles, tables ou chaises comme las d’attendre qu’on les désire. Désir de s’asseoir, de boire, de se parler… Gabo avait dû dérouler sa roucoulade habituelle de la bouche même qui aspirait son café chaud durant de courtes pauses. Puis appelé à tenir ses obligations, il s’était éclipsé, l’œil heureux, une voix prête à bouffer du contrevenant.

Varou crut voir dans les yeux de Martha des rêveries qui la lui rendaient hostile, des plaisirs qu’elle effaçait vite en essuyant ses verres ou ses tables.

« Alors, fit-il, tu l’as eu, ton beau discours ?

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Ce que je veux dire ? Mais je te parle de Gabo…

– Encore lui ? Il me chatouille l’imagination, ça l’amuse.

– Il sait bien quel est ton point faible. Je me demande quel charme tu lui trouves à la capitale.

– La capitale ! Avec ce qui s’y passe en ce moment ? Non merci.

– Et qu’est-ce qui se passe dans la capitale en ce moment ?

– Est-ce que je sais ? Il me raconte des choses.

– Tu ne sais pas ! Tu ne sais jamais rien. Mais demande à monsieur Lao ce qui s’y passe. Il en vient, de la capitale ! Il en vient ! Tiens, il y était même il y a encore quelques jours. »

Lao faisait le type absorbé par une des photographies mises au mur. Toujours ce mont obsédant avec ses peupliers au garde-à-vous. L’homme et la femme brûlaient leur torchon et chacun aurait voulu avoir Lao de son côté pour l’aider à frapper sur l’autre. Mais Varou n’avait pas épuisé sa fureur.

«  Tu as la mémoire courte, Martha. N’oublie pas ce que j’ai fait ! Je t’ai sortie d’une vie où tu n’étais plus rien. Car une veuve, ça ne vaut plus rien chez nous. Qu’elle soit bien faite et pas trop âgée, peu importe.

– Si mon mari ne s’était pas tué à la guerre, j’y serais encore dans la capitale.

– Mais te marier avec moi tu l’as voulu, non ? Et tu savais qu’il y avait un prix pour ça. Celui de nous installer en province. Dans cette région.

– Cette région ! Ah ! si j’avais su à quel point c’était le désert !

– Dans ta capitale, tout le monde t’aurait montrée du doigt. La veuve d’un héros qui se remarie, le deuil encore frais… Même en changeant de quartier, tu aurais été comme morte.

– Morte ? Merci bien. Mais je le suis, morte. Qu’un type comme Gabo s’amuse à me titiller, quel mal si ça me donne du rêve ? Et puis, c’est un client après tout. Et un client précieux qu’il vaut mieux ne pas trop contrarier, je pense… »

Varou prit Lao par le bras. Et Lao le suivit en traînant la patte. Mais l’autre l’avait déjà tiré dans son cabinet quand il ferma la porte. Il éclaira une loupiotte. La lumière rouge lui incendia le visage.

« Faites-lui comprendre ! fit Varou. Que là-bas, pour mener la grande vie, une femme comme elle devrait se prostituer. Que certaines le font juste pour survivre. Il en est même qui se rendent pour ça chez nos ennemis de toujours. Par car entier qu’elles y vont . Qu’est-ce qu’elle croit ? Qu’on est dans un pays normal ? Vous le savez bien, vous, que ce pays n’est pas normal. Si les gens s’en vont de plus en plus, partout où ils peuvent, même de l’autre côté de la montagne chez nos tueurs d’hier, rien que pour y travailler, c’est bien qu’il ne tourne pas rond, ce putain de pays. Vous savez tout ça, n’est-ce pas ? Et c’est ce qui vous a fait arriver chez nous. Hein ? Gabo se doute bien que vous n’êtes pas mon apprenti. Je peux me taire. Mais dans ce cas, je vous demande de raisonner Martha. Quant à Gabo, je m’en occupe… »

Varou était suppliant, menaçant et dur, et Lao silencieux, examinant les appareils, comme intéressé par ces objets fabriqués pour saisir le temps, les choses, et l’homme dans le temps et et l’homme parmi les choses…

Il rejoignit sa chambre, l’esprit encombré de questions.

 

***

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Brèves de plaisanterie est disponible. Pour paiement par chèque de 10 euros l’unité, port compris, jusqu’au 1er novembre (13 euros, port compris après le 1er novembre) , le libeller au nom de Donikian et l’adresser à Denis Donikian, 4 rue du 8 mai 1945, 91130 Ris-Orangis, sans oublier votre adresse d’expédition. Merci.

7 octobre 2017

LAO (roman,19)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:46

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LAO ( roman, 19)

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Varou avait remballé son barda. À la hâte, en gestes secs et sûrs, à cause des colères qui n’avaient pas fini leur virulence. Et Lao, qui portait son trépied à l’épaule, se demandait déjà si l’homme aux fleurs était le seul déclencheur de sa rogne. « J’avais une curiosité à vous montrer, fit Varou. Mais à quoi bon maintenant ? Elle attendra. Elle se trouve dans l’enceinte du couvent. Comme je sais que vous nous resterez encore quelque temps, ce sera pour une autre fois.

– Votre sortie contre ce pauvre type, c’était comme celle de Gabo ce matin, vous ne croyez pas ?

– Vous savez bien que ce n’était pas après lui que j’en avais. Mais après ce Gabo à cause de ses mots sur Martha. Qu’elle était jolie et que je devrais me méfier du premier venu. C’est un serpent, ce policier ! Un sournois qui attaque par surprise. Il n’a pas d’autre envie que de retrouver au plus vite sa capitale. Alors il fait du zèle. Un automate du genre militaire. S’il doit vous taper dessus pour faire son devoir, il n’hésitera pas à vous mettre en charpie. Et taper sur les autres, ça lui donne le droit de porter une casquette et d’avoir un salaire. Vous avez vu sa bouille de buffle ? On entre freluquet dans cette police, on en sort graisseux comme un porc. Tous des prédateurs à l’image de leurs chefs. Aujourd’hui, on demande à Gabo d’arrêter des opposants fuyant la capitale. Eh bien, il vous en trouvera, des opposants ! Et même parmi ceux qui ne s’opposent à personne et qui ne fuient rien du tout. Et s’il reçoit l’ordre d’empêcher qu’on y rentre dans la capitale, il fera barrer la route. Il clouera sur place les minibus et les taxis, sous prétexte qu’il n’y a plus d’essence. Peu importe que vous ayez un rendez-vous, par exemple avec un médecin. Sans compter les autres tracas. C’est un chien dressé au sucre, ce Gabo. Une promotion par exemple, ou une barrette à son uniforme. Il est prêt à faire suer sa graisse pour ça. Alors gardez vos distances ! Je vous le conseille. Pour moi, je sais ce que j’ai à faire. »

Ainsi donc, en remettant la visite du couvent à un autre jour pour rentrer au plus vite, Varou pensait que le visage de Martha lui renverrait encore l’effet des paroles sirupeuses laissé par le chef de la police.

Arrivés au bout du chemin, les deux hommes eurent brusquement le nez sur la grand-route. Le mugissant des voitures avait fondu sur leur débat et coupé net toute envie de le poursuivre. Lao s’apprêtait à affronter le deuxième acte, dans le café, en face, avec l’entrée en scène de la femme coupable.

 

LAO ( roman, 18)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 12:09

 

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LAO ( roman, 18)

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( Photo Alain Barsamian, copyright)

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… à prendre la grande montagne toujours du même côté, quel fou Varou était-il devenu qu’il ne le savait même plus, toujours du même côté, certes avec des variantes, de lumière, de saison, d’heure, d’angle de vue, de distance, mais toujours du même côté, le nôtre, toujours, tellement toujours qu’il devait en avoir marre, et mal aussi, mal de savoir qu’il ne pouvait pas aller dans le côté opposé pour la prendre de derrière, et ainsi, la grande montagne, c’était un totem avec une face cachée, irrémédiablement cachée, une grande montagne totémique, voilà ce qu’elle était aux yeux d’un photographe fétichiste, tellement il s’érodait l’esprit avec cette obsession, et tellement que Martha devait en avoir marre aussi de cette préférence, et nulle doute être jalouse de ça, de n’être rien au regard de la grande montagne, puisque l’autre la photographiait jusqu’à plus soif, dans ses bosses et dans ses plis, et pas elle, Martha, ni d’un côté ni de l’autre, ni dans ses bosses, ni dans ses plis, tandis qu’elle se ruinait d’ennui à toujours espérer rejoindre l’autre côté de sa vie, le côté inconnu et forcément rédempteur…

6 octobre 2017

LAO ( roman, 17)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:46

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LAO ( roman, 17)

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( tableau de Marderos Sarian)

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«  Allons vers les deux peupliers ! dit Varou. Vous savez, ceux qu’on voyait sur les photographies de l’ancien régime, sur fond de grande montagne. »

Des peupliers… Elle en avait sacrifié, la région, durant les hivers noirs de l’indépendance. Il fallait bien se chauffer. Maintenant la seule vue de quelques survivants faisait des ronds dans ta mémoire. Comme des cailloux sur un plan d’eau. Mais ces deux-là te causeraient à coup sûr des remontées d’images depuis les profondeurs de ton enfance. On avait l’habitude de coller sur le berceau de sa progéniture ce cliché genre amulette censé repousser le mauvais œil, mais en fait destiné à marquer de son empreinte un esprit en pleine formation, à produire un foyer intime qui garderait vivant le génie de la race.

« Figurez-vous qu’un de ces hivers là, un cinglé s’était mis en tête de les abattre eux aussi. Au troisième coup de cognée, tout le village avait rappliqué. Depuis, ils sont toujours là. J’ai cherché à savoir qui était l’inventeur de cette photo. Impossible. De temps en temps, je m’en fais une. Un geste qui me soulage. Comme quand on gratte sur une démangeaison. Je sais bien, c’est de la carte postale, tout ça. Mais sans elle, Dieu sait si je serais venu vivre dans cette région. Sans elle, je veux dire sans l’image de ces deux peupliers regardant la montagne. On se raccroche à ce qu’on peut, même à des arbres aussi dérisoires que ceux-là. »

Vous avez cheminé le long des champs. Des crocus et des jonquilles tachaient les premiers verts des herbes. Les peupliers se remarquaient de loin. Une fois à leur pied, ils donnaient l’impression d’être morts. Leurs branches montées serrées en un entrelacs de bras osseux, de doigts effilés et d’ongles longs. Leur écorce noirâtre, traversée de crevasses, avec des aspects de vieille peau. Grands corps on ne savait si malades, si bâfrés de l’intérieur par des vers chiant des sciures à longueur de temps. Sur un des troncs, Varou te montra la cicatrice laissée par la hache du cinglé. Historique cette marque. La petite preuve laissée par une époque quand le froid vous déglinguait la tête, qu’il vous rongeait l’entendement. Après quoi, vous vous êtes reculés de plusieurs centaines de mètres. Varou a installé le trépied, monté son appareil et pris sa photo.

« Maintenant que c’est fait, changeons de cap. Je m’en ferais bien quelques-unes au téléobjectif. »

Varou avait ses coins. À quoi les reconnaissait-il ? Au milieu de terres nues, il se figeait brusquement. C’était l’œil qui le lui ordonnait. « C’est là ! faisait-il. Là, exactement là. » Des lieux précis dans la campagne d’où il pointait son appareil en direction du Dragon. Après chaque prise, il notait les coordonnées de l’endroit, la date et l’heure à la minute près. Un minutieux, un entomologiste, tatillon jusqu’à la vétille. Que cherchait-il à saisir ? Les miradors ? Les flancs de la montagne ? Quelle faille, quel rocher sur ces flancs ? Et à quelle hauteur ? L’autre côté, sûrement. Le côté sombre de la partition ? Étrange photographe que ce Varou. Il semblait vouloir fixer des mouvements menaçants plutôt que des riens. Et qui sait ? Attraper des signes que seul révélerait le développement des photos. Plusieurs fois, il se penchait sur son œilleton, semblait prévoir un vol d’oiseau mal venu, attendre que s’éloigne un souffle de vent trop chargé de poussières. La luminosité devait être nette et stable. Varou était un scrupuleux genre militaire ajustant son canon sur un objectif ennemi. Pas un maniaque du déclic. Mais un type à programme. Il marchait à pas bien comptés malgré ses airs de poète au champ dégustant la lumière.

Or, voilà qu’à la dernière prise, l’homme aux fleurs lui coupa la vue. La mauvaise paille venue se coller sur son objectif ne lui aurait pas coûté mots aussi durs.

 

« Encore toi ? lui lança Varou. Mais va donc vendre tes fleurs plutôt qu’à traînasser où il faut pas. Tout est raté à cause de ta dégaine. Et à cause de monsieur qui n’a rien d’autre à faire de sa journée qu’à venir déranger ceux qui travaillent… Casse-toi de là, toquard ! Va pleurer dans les guenilles de ta mère ! »

Ces engueulades te brisaient aux jambes. Tu n’en étais pas la cible, mais ça te rendait fou, ça te rendait mort, ça te brûlait au ventre, quelque chose de massif abattu sur toi et qui te comprimait la voix. Et pendant que Varou pestait sans parvenir à se calmer pour recommencer son manège de photographe, tu restais inerte. Et tu te tassais dans ta honte. Et tu piétinais sur place, ne sachant pas où te cacher, que faire. Au lieu de lui sauter au cou, tu tournas la tête pour te retirer du tableau. Qu’aurait pensé Gollo de cette scène ? Et de toi-même ? Tu te le dis et tu t’enfonçais la réponse dans la gorge. Et tandis que Gollo en toi bondissait déjà sur Varou pour le mettre en pièces, toi tu le retenais à pleines mains pour éviter les histoires. Tout juste si tu n’étais pas en train de le chapitrer ton Gollo, ton ami, ton révolté de frère, celui qui libérait les hommes rien qu’en parlant. L’homme aux fleurs avait déjà baissé la tête et filait sur le côté.

« Tout de même, tu finis par lui dire à Varou, ce n’est pas dramatique. Vous pouvez la reprendre votre photo.

– Oui, je peux la reprendre. Bien sûr que je peux, répondit Varou, exaspéré. Mais ça ne serait plus celle que je voulais. Plus jamais la même. Je sais ce que je dis… Je le sais.

– Si vous faites des cartes postales de vos clichés, qui se rendra compte que ce n’est pas la même ?

– Je fais des cartes postales de celles que je veux. Et je vends les plus réussies aux touristes qui passent au café ou qui visitent le couvent. Les autres, c’est mon affaire. »

Son affaire… Allez avoir ce qu’il entendait par là. Son affaire…

 

 

 

 

 

5 octobre 2017

Journée d’étude « Anthropologie de la disparition »

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 4:32

 

 

Lundi 23 octobre 2017 de 9h à 18h30

Amphithéâtre Turing, Bâtiment Sophie Germain,
entrée au croisement Rue Alice Domont et Léonie Duquet et Avenue de France 75013 Paris
Inscription libre
RER/Métro : Bibliothèque François-Mitterrand
Bus : 89, 62, 64, 325
Tram : T3 3a

Matin : 9H accueil des participants autour d’un café

9H30 Ouverture par Martine Hovanessian Directrice de recherches, CNRS/Laboratoire URMIS

Jean-Louis Déotte,Pr émérite de philosophie, Université Paris8 « Le disparu comme hors la loi. Pourquoi le disparu n’est-il pas un héros ? »
Hélène Piralian, psychanalyste , « De la disparition à la réanimation : le chemin du deuil »
Martine Hovanessian, anthropologue, Université Paris 7, « Une écriture de la disparition : recoudre des fragments »

Discutant(e) : Ghyslain Lévy, psychanalyste, membre du Quatrième Groupe

Pause-déjeuner 12H30-14H

14H Après-midi

Hamit Bozarslan, Directeur d’études EHESS, « La « Vie nouvelle » de Ziya Gökalp et la question de l’existence-inexistence : la violence de la Turquie républicaine »
Wadad Kochen Zebib, psychanalyste, « Du corps sans monde et hors sol » au temps suspendu. Approche croisée des temporalités et des mémoires à partir de l’œuvre d’Achille Mbembe ( Professeur d’histoire et de science politique à Johannesburg) et des témoignages de Samah Jabr ( Psychiatre et psychothérapeute palestinienne à Jérusalem) » .
Nicolas Puig, anthropologue, Université Paris 7, IRD , Directeur adjoint, URMIS « We are ready anytime » : Exil, esthétique et politique dans la trajectoire des membres d’un groupe de rap palestinien.
Discutant(e) : Catherine Quiminal, Pr émérite, anthropologue, Université Paris 7

Argumentaire

Il s’agira d’examiner dans une perspective ouverte (philosophie, anthropologie, psychanalyse, littérature), « l’avènement d’une époque de la disparition » selon les termes de Jean-Louis Déotte, philosophe. Nous comptons questionner l’exercice de la terreur, les génocides, la répression et les crimes de masse dans l’articulation « Violence d’État et psychanalyse » à la fois comme processus politique d’effacement des traces et comme dislocation des sujets (trauma, impossibilité du deuil, perte du lien à l’autre). Pourquoi certains États ont-ils recours à l’extrême violence qui vise à la déshumanisation, à l’effacement des traces et à la destruction de la possibilité de transmission, et donc à la destruction même du principe de génération. Et pourquoi le déni accompagne t’-il nécessairement cette violence extrême ? Nous parlerons aussi de différentes réponses esthétiques afin de rendre compte de subjectivités résistantes face à la disparition…

 

LAO ( roman, 16)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 2:30

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LAO ( roman, 16)

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Les maussaderies de l’homme aux fleurs, Lao les avait prises en pleine poitrine. Comme s’il avait fait remonter les siennes … En fuyant vers le sud, Lao espérait se refaire.  Mais les fureurs qui s’étaient abattues sur la capitale le rattrapaient sans cesse. Pas possible d’aller faire le mort dans un bled perdu. Des loques comme l’homme aux fleurs, des matraqués par les gros violeurs de république, il en soulèverait à chaque pas sur les routes de province. Ils étaient légion. Même les mieux assis des citoyens étaient des loques. En se rangeant du côté de la force, ils s’obligeaient à faire les sourds pour sauver leur peau du merdier général. Et les cris des hommes broyés par la matraque policière, Lao avait cru qu’il ne les entendrait plus, rien qu’en s’éloignant, mais ils grouillaient en boule de feu à l’intérieur de lui-même. Et il se rappelait alors qu’il était une loque lui aussi, condamné à se fondre dans les coins sombres de son propre pays. À se faire oublier en rongeant son désespoir.

Il ne s’était pas passé deux jours que Lao retrouva l’homme aux fleurs devant le café de Martha. C’était un matin, un printanier, vif et diaphane, et qui vous rendait en vous-même lumineux. Varou avait l’habitude de partir faire de la photo peu après huit heures. Au grain de l’air, il avait jugé que c’était le bon moment. Sous prétexte qu’il aurait beaucoup de barda, il avait proposé à Lao de lui porter son trépied, histoire de marcher à deux jusqu’au lieu de la prise de vue. C’est en poussant la porte du café qu’ils tombèrent sur le Gabo en train de triturer d’une main l’oreille de l’homme aux fleurs, et de lui flanquer des gifles avec l’autre.

« Dis que tu recommenceras plus !

– Je recommencerai plus, répondait le pauvre homme.

– Je t’avais bien recommandé de pas rôder près des grillages de la cimenterie ? Je te l’avais dit oui ou non ?

– Tu me l’avais dit.

– Et qu’est-ce que je vois ? Monsieur traîne avec un étranger. Tu sais bien que Tatoul, il aime pas quand on observe sa cimenterie.

– Oui je le sais. Il aime pas ça.

– Et non seulement ça, mais tu continues de vendre tes fleurs à quatre sous quand tu ne peux pas le faire parce que c’est interdit… »

De ses yeux globuleux exercés à la mobilité, le Gabo pouvait vous fixer une proie tout en surveillant d’éventuels prédateurs. Un vrai caméléon. Et comme il avait vu sortir les deux hommes, il avait dû se multiplier pour transférer une partie de sa hargne sur eux. Il cessa son manège avec l’homme aux fleurs et se tournant vers Varou :

« J’aime pas ça, fit-il. Qu’on piétine mes ordres. J’aime pas. Mais tiens, tu as pris un apprenti photographe sous ton aile ? »

Lao fit son naïf. Il ne voulait pas l’ouvrir, n’étant pas de force à déjouer les ruses du Gabo. Et s’il l’avait laissé s’acharner sur l’homme aux fleurs, c’était pour éviter de se faire alpaguer bêtement et d’entrer dans la spirale des soupçons, des questions, des enquêtes. Et alors, plus besoin d’espérer descendre vers le sud.

« On va se promener, fit Varou.

– Ah, on va se promener. Voyez-vous ça ! Se promener…

– Un ciel comme celui d’aujourd’hui, ça ne se refuse pas quand on veut prendre de bonnes photos.

– Dis-moi, ton apprenti, tu n’as pas peur qu’il fasse du gringue à ta Martha, au moins ? »

Varou crispa le poing sur son barda et Lao serra les dents.

«  On vient de la capitale. On s’arrête comme par hasard dans ce trou à rats. Et on tombe sur une jolie femme. Car pour être jolie, Martha, elle est jolie. Belle de face et de fesses, comme on dit. Alors, on décide de poser son sac. Un petit bout de temps. Avant de reprendre son voyage. N’est-ce pas, Monsieur l’apprenti photographe ?

– Je ne fais que passer, dit Lao.

– Vous passez ou vous fuyez ? En tout cas, faudra qu’on cause tous les deux. Quand vous aurez le temps, bien sûr. Ce n’est pas pressé. Sur ce, je vais me boire un café chez la belle Martha. Bonne promenade, mes tourtereaux ! »

Les deux hommes traversèrent la route. Au bout de quelques pas, Varou s’arrêta brusquement. Il hésita. Puis il se mit à essuyer ses lunettes avec un mouchoir, soigneusement, lentement… Comme si c’était une lame qu’il affûtait.

 

 

 

4 octobre 2017

LAO ( roman, 15)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 12:08

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LAO ( roman, 15)

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Cette fois, c’était autre chose que tu avais devant les yeux. Des terres arables qui sortiraient bientôt de leur sommeil. Et qui, la saison venue, regorgeraient de pêches et d’abricots. Et des pastèques tellement qu’on les monterait en pyramide au bord de la route pour les vendre. Des terres qui donnaient sans retenue leur sang aux vignes. Des terres que le soleil arrosait des heures durant. C’étaient des champs à perte de vue, durement travaillés, et de génération en génération débarrassés de ces pierres que le ciel avait déversées par tombereaux sur tout le pays.

Or, avec la levée des brumes ce jour était devenu un bon jour. Maintenant la montagne resplendissait, et tu marchais à sa rencontre sur un chemin nu, l’homme aux fleurs clopinant à tes côtés. Elle obligeait, cette montagne, le plus indifférent des hommes à marcher l’œil et l’esprit fixés sur son image tellement son cône obsédait sa part de ciel. Et si vous détourniez d’elle votre regard, distrait par un incident, un appel soudain ou un échange de mots avec votre compagnon, elle restait tout de même en vous comme un parfum qui continûment entête. Elle ensorcelait. Sa sauvage somptuosité exerçait une forte aimantation sur les hommes qui la découvraient pour la première fois ou qui la revoyaient à l’occasion. Car ceux qui la côtoyaient tous les jours, qu’ils aient l’œil usé par l’habitude ou trop souvent engoncé dans les profondeurs de leurs souffrances, sinon animé par la colère que leur inspiraient les injustices ou éteint par les résignations auxquelles les contraignait le mauvais sort, l’avaient comme reléguée derrière l’écran de brumes où se projetait leur misérable vie. Cette montagne, loin d’ajouter une touche d’éternité à la succession désespérante des jours, avait fini par représenter à leurs yeux un décor aussi banal que le couvent Saint-Georges qui, seul sur sa butte, s’obstinait dans une seule et même foi. Pourtant, si quelque chose devait rendre cette montagne moins commune que n’importe quelle autre, c’était ce Dragon qui en gardait l’entrée et pouvait transformer, à qui aurait voulu l’approcher ou la gravir, cette merveille inaccessible en enfer.

« Pourquoi Dragon ?

– Comment pourquoi ? Mais on l’a toujours appelée comme ça, la frontière, répondit l’homme aux fleurs. Il suffit de marcher trop près pour qu’elle se mette à vous souffler le feu. Et vous êtes mort foudroyé. Voilà pourquoi. »

Tu t’arrêtas un instant. Tes jumelles collées sur les yeux, tu les pointas sur la méchante bête. Au bout du chemin, au-delà des champs de vignes, on avait dressé des barrières et déroulé des barbelés. En regardant bien en deçà des premières pentes de la montagne, on distinguait d’autres barrières et d’autres barbelés. Au milieu se trouvaient une zone morte et de part en part des miradors, chacun tenu par un trouffion en service. Pas un somnolent, c’était sûr. Ni un contemplatif soumis au charme de la montagne. Mais un dur, un tueur mécanique et sans scrupule, un tireur épidermique qui avait ordre d’abattre le moindre suspect, de cracher ses flammes sur quiconque aurait osé flirter avec la zone sensible au-delà de laquelle s’élevait la montagne et commençait le pays ennemi.

Non loin du monastère, sur un amas de rocs, était plantée une statue d’homme. Un combattant, une jambe en avant, un bras s’appuyant sur la crosse de son fusil retourné. Image d’un révolté au repos, et qui goûtait post mortem le fruit de ses batailles en regardant se dérouler les saisons d’une terre qui s’épanouissait dans la paix.

« Je ne comprends pas. Ce guérillero, pourquoi l’a-t-on placé le dos à la montagne.

– Pourquoi ? Pourquoi ? Toujours des pourquoi, fit l’homme aux fleurs, jouant au type exaspéré. À son époque, il a été notre vengeur, quand nos pères vivaient de l’autre côté, comme depuis toujours. Il s’est défendu plus loup que ces loups qui voulaient notre peau. Et bien sûr, il a perdu. Et nos foyers, nous les avons perdus aussi.

– C’est notre histoire… Mais ça n’explique pas pourquoi on l’a tourné de ce côté.

– Parce que c’est là qu’il serait, notre avenir, je pense. Mais en fait, notre avenir, on nous l’a volé. Nos ennemis d’aujourd’hui, ce sont nos frères, et personne d’autre. Comme ce Gabo par exemple. Qu’est-ce que je vaux, moi, dans mon pays ? Il a fait de moi une loque. Et c’est pour ça que mon père et les autres ont foutu le camp. Ils voulaient pas être des loques. Non. Ils voulaient pas. »

– Ils habitaient le village ?

– Ils y habitaient. Mais personne ne se souciait d’eux. Pour les gens du gouvernement, le village, il était comme dans la brume. Ils ne le voyaient pas. Et comme ils ne le voyaient pas, ce village n’existait plus. Il ne faisait plus partie du pays. Il était en dehors de la carte… »

Le moment était venu de rebrousser chemin. Et durant ce bout de chemin à faire pour rentrer, les deux hommes le firent en silence. Mais quel silence quand vous troue le tragique des paroles qu’on vous a jetées en pleine face ?

 

3 octobre 2017

LAO ( roman, 14)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:43

 

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LAO ( roman, 14)

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Sur plusieurs centaines de mètres, le chemin se soumettait aux contraintes d’un grillage surmonté de barbelés en rouleau, avant de se fondre dans une voie dont l’asphalte était marqué de plaies ouvertes. Des tours, des bâtiments et des cheminées, plantés sur une colline loin derrière, piquaient le ciel. Ils lâchaient des fumées chargées de fines poussières blanches qui leur donnaient l’aspect d’un château couvert de farine, hanté par des fantômes. Lao ajusta ses jumelles. Aucune activité humaine n’était décelable à l’extérieur. Il remarqua sur la route des traînées de poudre écrasées par des roues de camion.

Il marchait encore vers cette route quand il reconnut devant lui l’homme aux fleurs que le policier avait tancé la veille devant le café de Martha. Trois garçons d’environ dix ans, trois graines de cyniques, trois morveux d’emmanchés, lui lançaient des cailloux et le harcelaient de moqueries. L’homme s’était jeté au pied du grillage ; le manteau tiré sur sa tête, il la protégeait de ses bras. Lao courut à son secours. Les enfants déguerpirent aussitôt.

«  Levez-vous ! dit Lao. Ils vous font peur ces voyous ? »

L’homme se redressa lentement et remit ses vêtements en ordre. Il avait une barbe de plusieurs jours, des cheveux en bataille et un regard torve, chaviré par la dèche et l’écrasement.

« Ils me font toujours ça, dit-il.  Puis se tournant du côté des gamins en fuite. Je suis pas votre jouet ! qu’il gueula. Ça vous amuse de m’envoyer des pierres ? Hein, ça vous amuse ? Vous verrez demain, quand vous serez comme moi. Des vagabonds, oui. Comme moi… » Puis se tournant vers Lao. «  À moins qu’on les prenne dans la cimenterie. Mais c’est pas sûr. Pas sûr du tout.

– Et vous? On ne veut pas de vous à cette cimenterie ?

– La cimenterie ? Moi ? Il faudrait demander ça à Tatoul. C’est Tatoul qui tamise les hommes de cette région. Il retient les siens et balance les autres. D’ailleurs, je ne devrais pas trop me promener près de ses grillages. Il n’aime pas que je rôde près de ses grillages. Il pense que je pourrais y faire un trou à ses grillages. Sous prétexte que toutes les bestioles du coin en profiteraient aussitôt pour envahir sa propriété. C’est qu’elles pourraient déranger le fonctionnement de la cimenterie, vous comprenez. Les chats, les chiens, mais aussi les sangliers, les renards, les rats, les serpents, les grenouilles, les cafards, les fourmis… Toute l’arche de Noé qui passerait à travers. D’ailleurs, je me demande si c’est vraiment du ciment qu’on fabrique dans cette cimenterie. Peut-être bien quelque chose qu’on ne voudrait pas montrer. Sinon pourquoi Tatoul ne prend que des gens de sa famille ? Hein pourquoi ? Et pourquoi ses camions sortent la nuit ? Pour aller où ? Et pourquoi le Gabo me tombe toujours dessus dès je traîne le long du grillage ? Qui le prévient, Gabo ? Eh bien Gabo, il fricote avec Tatoul. Et Gabo, il reçoit quelque chose en échange, c’est sûr et certain. Pour s’ajouter à son salaire de policier. Un extra. Et comme ça il supporte mieux d’être enterré dans ce bled que même un chien ne voudrait pas.

– Il n’est pas d’ici, Gabo ?

– Non, pas d’ici. Pas d’ici. C’est un gars de la capitale. Il a été nommé pour barrer la route à ceux qui tentent de fuir par le sud. Il contrôle, contrôle, c’est comme un fou. Et il voudrait bien rentrer un jour, mais avec des médailles ou des épaulettes avec plus de barres.»

C’étaient trop de souffrances que ces gens enduraient, pensa Lao. Des souffrances qu’aucune lumière ne permettait de supporter. Et ce n’était pas le spectacle de la belle montagne qui pouvait rendre leur vie plus légère. La belle montagne… Elle écrasait plutôt, elle enfonçait chacun dans son propre trou, et pesait de toute sa froideur sur l’ennui des hommes.

Lao s’était engagé sur la route qui descendait de la colline. Et l’homme aux fleurs lui collait aux semelles, comme s’il testait son amitié.

« Tu l’a entendue la femme qui vit sous terre ? Elle t’a parlé de son mari, hein ? Son mari, il s’est barré d’ici avec mon père. Le même jour qu’ils sont partis. C’était ça ou crever sur place. Quand la cimenterie s’est remise à fonctionner, mon père n’a pas été choisi par Tatoul. Travailler la terre ? Les paysans avaient déjà mis les bouts. Alors ceux qui restaient encore les ont suivis. Ils sont partis par camions entiers. Mon père m’a laissé seul avec ma mère. Et un jour, elle est morte, ma mère. Et moi maintenant j’arrache des fleurs dans les terrains vagues pour les vendre. Mais Gabo ça le met en colère. Il dit que c’est pas des fleurs à vendre aux touristes. »

Ils se retrouvèrent au bord de la grand-route. Les voitures jouaient de vitesse, fauchant l’air en alternance. Les deux hommes profitèrent d’une ouverture pour traverser. Et c’était devant eux un autre monde que l’autre.

 

1 octobre 2017

LAO (roman, 13)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 11:52

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LAO ( roman, 13)

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Comme elle était, la femme enterrée, avec son mioche, dans un trou de derrière les maisons de la grand-route et sous la cimenterie, au milieu des ordures et des ruines, à se parler seule, à se ronger l’âme, seule, et si peu entendue qu’un étranger de passage comme toi fut une oreille où déverser des prophéties, des aveugles et pathétiques prophéties sur les larmes des enfants, tes larmes, comme elle était la femme et si enterrée qu’elle ne devait plus lever la tête pour l’écouter la grande montagne, écouter ses silences contre tout désespoir, et comme elle ne devait pas lever les yeux, la grande montagne n’existait pas, elle pourtant au-dessus des toits si immédiatement visible, de partout, par quiconque déambulant dans le coin, sauf elle, de son trou, comment pouvait-elle, voir la haute, la grande, la belle montagne, qui réjouit l’œil même le plus malheureux, et comment, s’il devait lui arriver de la voir ne pas la trouver arrogante la montagne, et méprisante, horrible monstre ironique et hilare…

Rappel : arrivage de Brèves

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 2:53

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C’est épuisés et rompus que les chameaux postaux d’Arménie portant un lourd fardeau de 40 Brèves ( de plaisanterie) après avoir traversé mille péripéties, principalement en pays turc où ils ont été pris  pour des terroristes gülenistes et mis en garde à vue durant  plusieurs jours dans le caravansérail de Gülun-Gülun, durant lesquels ils ont été soupçonnés d’avoir participé au complot anti-Erdogan, mais finalement libérés par les services culturels de l’ambassade de France et sur la demande pressante du président Macron, sont arrivés aux portes de Paris.

Donc quarante exemplaires  ( 40 exemplaires) seront disponibles samedi 7 octobre, au prix unique de 10 euros l’exemplaire, port compris. Il va sans dire qu’il n’y en aura pas pour tout le monde, les services de l’ambassade de France à Istanbul en ayant exigé 10, à qu’il nous faudra les remettre gracieusement, dont un dédicacé au président de la raie publique française.

Les demanderesses et les demandeurs peuvent s’adresser à l’auteur ( Denis Donikian, 4 rue du 8 mai 1945, 91130 Ris-Orangis ) en  lui expédiant un chèque correspondant au nombre d’exemplaires voulus sans oublier de mentionner leur adresse postale et leur adresse électronique en cas de besoin.

De tout coeur merci.

Nous courons donner du pastis à boire à nos chameaux. Ils l’auront bien mérité.

LAO (roman, 12)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:47

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LAO ( roman, 12)

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Hetq.am ashtarak1

(Source : http://hetq.am/en/society/ashtarak-5/)

(Voir : ICI)

9

Ta nuit s’était passée étrangement tranquille. Pas de cafards pour te grignoter les orteils ou tâtonner des antennes dans les noirs replis de tes rêves. Avec la montée du jour, vint la promesse d’une lumière abondante. Un jour limpide pour jouer des jumelles. Martha t’offrit un grand bol de son café. Bien chaud, il te réveilla le sang. Passé la porte et ton nez prenant l’air, au lieu de traverser la route et marcher droit sous la montagne, tu partis explorer l’arrière-pays.

C’étaient des bâtiments morts, épaves d’usines ou bergeries abandonnées. Des terrains déchirés avec des trous qu’on aurait cru faits par des bombes. Et dans ces trous, des détritus, vomis de pauvres et fourgonnés par plus pauvres encore. Des chiens sortaient de terre, puis disparaissaient. Un chemin sinuait là, avec des traces de roues. Tu le suivis, aspiré par le vide effrayant de ces désolations. Tu avançais dans le rance quand tout à coup parvinrent à tes oreilles d’insolites pleurnicheries. Sans nul doute un enfant. Et qui chialait aussi déchiré que celui du minibus. Une geignerie de gosse contrarié. Avec sanglots et halètements. Tu cheminas dans sa direction, t’attendant à vite tomber sur le marmot pathétique. En effet, c’en était un et de presque deux ans, assis dans un creux du terrain au milieu de jouets déglingués. Si seulet et perdu que sa vue te laissa sans voix. Que dire ? Qui appeler ? Mais tout près, était une porte en fer et qui semblait donner sur un abri souterrain. Brusquement une femme en surgit, elle portait de la terre dans un bout de tôle, qu’elle jeta sur le côté. Elle était si affairée qu’elle alla et vint plusieurs fois comme une machine, pour vider sa pelletée. C’est en se retournant qu’elle t’aperçut. Elle avait le visage crasseux, une hargne dans les traits. Tu lui dis bonjour. Elle dénoua son fichu et le secoua pour le débarrasser de sa poussière.

« Bonjour, dit-elle. Vous voyez. C’est une vie ça ? Toute seule avec mon enfant. Et comment je fais pour le nourrir ? Personne ne s’en préoccupe… »

Elle remplit d’eau un gobelet et fit boire son mioche. Ensuite elle s’en versa sur les mains et les passa sur le visage du petit grognon. Surpris par cette caresse d’eau et de chair, le gosse en oublia son chagrin.

«  Et comment tu t’appelles ?

– Lao.

– Lao ! C’est drôle que ton père t’ait donné ce prénom ? Lao. Appeler son garçon par « mon fils « . Il connaissait nos chants révolutionnaires lui au moins… « Lève-toi, Lao ! Lève-toi, mon fils ! » Avec ça, tu n’as plus le droit de te coucher de peur ou de désespoir. Mais debout tu dois être contre tes bourreaux, Lao !»

La guenilleuse était si émaciée que son corps approchait du cadavre.

« En plein travail, je vois. Vous faites le ménage ?

– Quel ménage ! dit la femme, contrariée. Quel ménage ! J’agrandis notre tanière, oui. J’avais bien un appartement quand mon mari était encore avec nous. Mais il est parti pour un pays du nord. Et depuis je n’ai plus de quoi… Dieu sait où il est maintenant. Peut-être même qu’il nous a oubliés. Sinon, il nous enverrait de l’argent. Les hommes de la région, ils sont tous partis. Tous je te dis. Tous. Sauf ceux qui travaillent à la cimenterie.

– La cimenterie ?

– Tu la vois ? Ces bâtiments enfarinés là-bas.»

Elle te montra de grandes bâtisses fumantes perchées sur une colline.

« C’est au bout du chemin. Tu ne peux pas te tromper. Mais ils l’ont entourée de grillages. Ceux qui y travaillent sont des gens à eux. Des gens de la famille. Ou des proches. Enfin, pas des étrangers comme nous que nous sommes pour eux. Mais tu n’es pas d’ici, toi. À ton air, tu viendrais plutôt de la capitale.

– J’arrive effectivement de la capitale.

– Ah  la capitale ! La capitale… »

Ce mot l’électrisa. Elle s’était brusquement redressée. Debout au cœur de son trou, l’œil acide, le corps tout à coup tumescent comme du bois, la terreuse pauvresse vira bizarre, frénétique, enragée, et de mère qu’elle était, de misérable, d’abandonnée, de piétinée qu’elle était, devint virago, une révolte à elle toute seule, tout entière rauque parole, et faite de toutes ces paroles rauques que tu avais entendues sur la Place des libertés, derrière l’opéra, qui éructaient des colères, des injures, des vivats au lieu de fondre en jérémiades et gémissements. Tu la regardais vibrer et comment les cris de son enfant passés en elle la réveillaient et rendaient son corps plus sombre, plus hanté d’une énergie noire qui la faisait fulminer. Elle braillait, tonitruait, mais ne se plaignait plus, invectivant des monstres qui semblaient faire cercle autour d’elle et de son petit.

« Debout, Lao, cher à mon cœur !

Notre armée a tiré sur nous.

Chassons d’ici nos imposteurs.

Le tyran est devenu fou.

Debout, mon fils, cher à mon cœur ! »

Elle donnait du chant à ses paroles. Cet air que ton père roulait souvent dans sa bouche. Quand le pays lui inspirait des morosités, il se murmurait à lui-même : «  Debout, Lao ! Debout, mon fils ! »

Et c’est ainsi qu’il te prénomma, Lao. Un talisman contre les doutes ce «Debout, Lao! » Dans les moments de défaite morale, une devise, qu’il croyait, pour t’aider à les surmonter …

Étonnant. Très étonnant pour toi cette femme enterrée qui avait eu vent des tempêtes sur la capitale.

« Ne te demande pas ! dit-elle. Ne te demande pas !

Ni ce que je sais ni comment je l’ai su.

Il suffit que j’entende ma vie pour voir.
Et je vois comme si j’étais tous les nôtres.

Quand le drapeau servit de chasse-mouche.

Quand le drapeau s’abattit sur nos rassemblements.
Qu’il frappa, frappa, frappa…

Jusqu’à briser les corps et casser les voix.

Le drapeau national quand il nous frappa.

Nous ses enfants…

Nous frappa comme un chasse-mouche.

Ainsi, l’homme qui tenait dans sa main ce drapeau,

Cet homme-là devint l’ennemi de l’homme même.

L’ennemi de nos pères et l’ennemi de nos fils.

Et les pères et les fils, cet homme-là les a séparés.
En les frappant, il a insulté les uns et égaré les autres.

Ne demande pas : où est notre chemin ?

Ta question te vaudrait l’abîme.

Les mères ont mis des enfants au monde,

et ce monde les a mis à mort.

L’abîme, Lao, je te le dis.

L’abîme.

Lève-toi encore, si tu le peux !

Debout, Lao !

Car ton voyage n’est pas un voyage pour plus loin.

Ici, tu seras foudroyé.

Quelque chose ici te fera crier.

Déjà ton voyage s’est arrêté par deux fois.

Par deux fois, deux enfants ont pleuré sur ta route.

Par deux fois.

Car c’était toi, Lao, ces enfants.

Toi que tu as entendu pleurer.

Par deux fois.

Maintenant va venir la troisième.

Ici, dans ce trou perdu est le nœud de tes routes.

Pas de sud qui vaille.

Ni est, ni ouest.

Reste le nord. Le nord. La capitale.

La voilà ta route finalement.

Voilà le sens de ta route. »

Le gosse avait repris ses chialeries. Tu quittas aussitôt le bord du trou pour retrouver ton chemin. Et malgré les relents de putréfaction qui l’envahissaient, tu te sentis mieux. Mais la voix de la femme enterrée ne te lâchait pas. Elle continuait à te faire mal, te vrillant l’esprit de ses mots imbéciles…

 

30 septembre 2017

LAO (roman, 11)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:35

 

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LAO ( roman, 11)

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( Photo D. Donikian copyright)

8

Les bocaux… Brusquement, Lao se souvint des bocaux rangés dans le cabinet de Varou. Avec ces choses luisantes qui remuaient au fond. Il n’osait pas imaginer ce qu’elles étaient, ces choses luisantes… Il quitta sa chambre. Du haut de l’escalier, l’œil pouvait plonger dans cette pièce que Varou s’était réservée pour ses travaux de photographie. Sa porte était restée ouverte. À mesure qu’il descendait, Lao découvrait la table avec les ustensiles, puis l’étagère fixée juste au-dessus. Il avait ralenti le pas. Il savait bien que Varou reconnaitrait son étranger à la façon dont il ferait crisser le bois des marches. Et comme il s’y attendait, son hôte ne manqua pas d’engager une causette avec lui.

«  Alors, cette chambre, elle vous plaît ? fit Varou. De votre fenêtre, par beau temps, la vue peut aller jusqu’au flanc de la montagne. Avec vos jumelles, vous apercevrez même des moutons. Ceux des autres, bien sûr. Cette montagne, on ne s’en rassasie pas. Surtout quand elle s’offre à vous aussi claire.

Qu’est-ce que vous conservez dans vos bocaux ? demanda Lao, intrigué

– Dans mes bocaux ? Pas des confitures, mais des cafards. Rien que des cafards. C’en est plein ici. Comme partout dans nos campagnes. Mais vous en avez aussi en ville, non ? D’ailleurs, depuis quelques jours, on dirait qu’ils ont quitté la capitale pour venir chez nous. C’est fou ce qu’ils ont proliféré ces temps-ci. Ils viennent en villégiature, probablement.

– J’ai l’impression qu’ils entrent même par les fenêtres. J’en avais dans ma chambre.

– C’est bien ce que je disais. Ils arrivent en nombre. Et c’est pas ce Gabo qui les arrêtera. La femelle peut se reproduire quatre à cinq fois dans l’année. Et chaque fois, c’est quarante œufs. Chaque fois, une colonie de quarante petits cafards. Faites le compte. À la longue, ils seront plus nombreux que les habitants de ce pays… Mais ne craignez rien, le rassura Varou. Tant qu’ils ne rôdent pas dans vos rêves… »

Il appela Martha et lui tendit un bocal vide.

« Monsieur est tombé sur des cafards dans sa chambre. »

Martha grimaça. Mais elle n’avait pas à faire sa dégoutée. Elle vivait tellement avec ces bestioles qu’elle en avait pris son parti. Elle devait savoir comment s’y prendre avec elles pour les piéger.

« Je vous allumerai aussi votre poêle, dit Martha. Pour chauffer votre chambre. »

Varou avait saisi un de ses bocaux pour le montrer. Les cafards, ils étaient deux. «  Un couple ? fit Lao

– On peut le voir comme ça. Je les accule à la faim. Ils finissent pas se bouffer entre eux. Il n’y a alors plus de frère qui tienne. –

– Plus de frère qui tienne ?

– Oui, s’ils ne s’accouplent pas, c’est que j’ai affaire à deux mâles ou à deux femelles. Je n’ai aucune compétence pour les différencier, vous pensez bien. Ce qui m’importe, c’est de les mettre dans un lieu clos et de voir comment ça se passe.

– Et ça se passe comment ?

– Mal. Le combat est sans pitié. Ensuite, je jette le vainqueur sur la route. À lui d’échapper aux roues des voitures.

– Drôle de jeu, fit Lao. »

Ce luisant des carapaces, leur noir cynique, Lao connaissait. Quand, dans l’aube à peine montante, les casques envahirent la place. Et qu’au terme de la journée, la fête se changea en deuil. Des jeunes, des vieux… Certains qui hurlaient leurs mots de ralliement le matin, perdirent la vie le soir. Et lui, Lao, il aurait pu en être. Sur cette place, brusquement close, c’était cafard contre cafard, frère contre frère…

« C’est comme ces films à la télé, fit le Varou photographe. Quand le crocodile croque du gnou. Très instructif. Eh bien, les gens, ça se mange entre eux aussi. Et tes opinions, elles se trouvent toujours une botte pour les piétiner. Avec tes proches, il faut toujours t’attendre au pire. En tant que peuple, nous avons connu ce pire au siècle dernier. Je veux dire avec ces autres qui sont là-bas, embusqués derrière la frontière. On n’est pas à l’abri d’une attaque, ou d’un déferlement… »

Mais aujourd’hui, pensa Lao, c’est à l’intérieur du même peuple qu’on fait ça, qu’on se vampirise mutuellement… Frère contre frère. Humain contre humain

29 septembre 2017

LAO (roman, 10)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:36

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LAO ( roman, 10)

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Insect love.

7

Que tu voulais descendre vers le sud, c’était vrai. Fuir plutôt. Tellement les hommes dans la capitale étaient haine contre haine. Et si le môme du minibus n’avait pas chialé à te faire mal, tu y serais maintenant. Quelque part, ailleurs, et loin. Au plus loin du chaos qu’à présent. En tout cas, pas dans cette chambre. Ni avec ces gens qui ne donnaient pas l’exemple de vouloir s’aimer où ils étaient. Eux, tout comme toi.

Le moment était venu de ranger tes vêtements de rechange. Un coup de ton index sur l’étagère. Elle était propre. Tu y déposas deux chemises. Puis deux slips et deux paires de chaussettes sur les chemises. Et juste à côté, une de tes deux brosses à dent, l’autre destinée à l’usage quotidien. Et le reste de tes affaires, pêle-mêle.

Brusquement t’apparut une chose noire qui filait sur la planche du bas. Tu te baissas pour qu’elle soit en pleine lumière. S’affolant de plus belle, la chose se mit à foncer droit vers une ombre dans l’espoir de s’y fondre. Mais le luisant de son corps la trahissait. Elle avait des pattes, cette chose. Et des antennes. Des pattes, des antennes… Et le dessus comme un vernis charbonneux… Un cafard, tu te dis. Ça, tu connaissais. L’évier dans la chambre où tu dormais enfant en était plein. Sitôt que tu allumais la lampe, ils couraient se refugier dans le trou. Certaines nuits, ils trottaient même dans tes rêves. Et comme tout l’immeuble avait des coins obscurs, surtout la montée d’escalier, tu pensais qu’ils venaient tous de là. Qu’ils s’y cachaient pour forniquer et se multiplier sans vergogne. Et maintenant, tu en avais un devant toi. Un à cet instant et démasqué. Pensant que d’autres rodaient alentour probablement.

Tu pris un journal et le glissas sous la bestiole. Elle fut obligée de s’y mettre. Puis tu te précipitas à la fenêtre, l’ouvris et secouas le cafard à l’extérieur. Il glissa et tomba sur la route. « À la grâce de Dieu, petit monstre. Mais si tu échappes aux roues des voitures, ne reviens pas dans cette chambre, je serai sans pitié… » Tu dis et tu refermas la fenêtre.

C’est alors que le mal dans ton épaule ressurgit sans crier gare. Une douleur triste, un étranglement des muscles, et qui puisait dans l’obscurité de ta chair des images paniques, des hontes, des souffles, des râles, des cris. Avec lui, l’écrasement sourd d’une matraque sur ton blouson. Quand te retournant pour savoir qui, te jaillit dans les yeux un visage blanc de colère, celui du jeune flic qui jouait à faire son devoir en frappant à tout va.

Tu déposas ton téléphone portable sur la table de chevet. Cette table avait un tiroir. Tu l’ouvris par curiosité. Deux cafards surpris par la lumière détalèrent vers le fond. Tu enlevas aussitôt le tiroir pour le vider dans la rue. Mais déjà, sur le rebord de la fenêtre, deux antennes palpaient l’air ambiant. Tu aurais repoussé l’intrus, mais il avait déjà fui dans les ombres. Un autre se montra dans un coin. Tu l’écrasas net avec le tiroir. Un jus blanc sortit de sa carapace.

À ce moment-là, tu entendis sonner ton portable. Il sautillait en tapant sur le bois. Tu courus le prendre. Mais un cafard était dessus et dansait comme un cow-boy sur une vache en furie. Il ne lâchait pas prise. Aucun nom de correspondant ne s’affichait. Qui te cherchait ? Ce matin-là, après le coup sur l’épaule, tu avais appelé Gollo. L’autre côté du fil, quelqu’un semblait t’attendre comme à l’affût. Tu avais alors raccroché.

L’appel cessa. Mais le cafard restait dessus. Faisant balancer ses antennes lentement.

 

 

28 septembre 2017

LAO (roman, 9)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:57

 

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LAO ( roman, 9)

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6

«  J’ai vos jumelles. »

La porte avait tapé contre le mur. Lao se retourna d’un cran. Martha serrait les draps sur sa poitrine, le menton dessus, son visage éclairci par leur blancheur. Son sourire comme sur un plateau, Martha. Et sa chair et son sang infusaient à cette chambre un goût de vie. C’était aussi sa parole… Elle lui était chaude à Lao, sa parole. Elle le dégrisait de son existence, depuis des mois confuse et noire. Rien qu’à tourner la tête, Lao était passé brusquement du paysage brouillardeux à cette grâce que Martha lui offrait. Elle avait beau se sentir terrée dans ses solitudes imbéciles, cette Martha, à vivre une existence mièvre comme un deuil… elle était là et il était là aussi, tous les deux dans les fureurs d’une même nuit.

« Avec ça, dit-elle, votre œil pourra voler avec les cigognes. Ou même vous transporter à travers les airs jusqu’à votre montagne chérie. Et d’ici, vous n’aurez aucun mal à vous croire de l’autre côté. Si c’est ce que vous cherchez…»

Elle avait posé les jumelles sur la table de chevet et commençait à déplier les draps sur le lit.

« Entre nous, vous faites un drôle d’ornithologue. Un ornithologue sans jumelles, ça ne s’est jamais vu dans le coin… C’est comme un écrivain qui n’aurait pas son carnet. Un jour, il en est venu un chez nous. Qu’est-ce qu’il écrivait ! Au café, assis sur une pierre, et même en marchant. Mais vous, ornithologue ? Non. Vous faites qu’on s’interroge. Alors, qu’est-ce qui peut attirer un gars de la capitale dans cette zone où tout pousse à l’ennui ? Notre route est tellement comme une courante que les voitures ne pensent qu’à filer. Quant à notre frontière, les soldats tirent même sur les lapins. Comme si ça peut vouloir déserter, un lapin ! Même un pays comme ce cloaque. Alors il reste cette montagne. On y vient de partout pour se mettre devant quelques heures et dire ensuite qu’on l’a vue. Mais moi, elle m’énerve qu’elle ne bouge pas. Jamais. Jamais et pas d’un poil…

– Il y a le monastère, l’interrompit Lao. Vous ne parlez pas du monastère.

– Le monastère ? Ah, oui le monastère. Son trou surtout. Les gens adorent ça, se mettre dans son trou. Ils doivent se croire revenus au ventre de leur mère. Mais c’est noir, et ça pue la suie. Vous êtes venu pour le trou, peut-être ?

– Je m’y sentirais mal.

– Et pas pour les cigognes. Non. Ne me dites pas le contraire. Même si les nôtres ne nous quittent plus depuis qu’elles trouvent à becqueter dans nos marécages… Ces jours-ci, Gabo, qu’est-ce qu’il contrôle ! En février, après les élections, il était déjà sur les dents. Il avait ordre d’interdire aux voitures, taxis, camions et autobus de remonter sur la capitale. Les gens étaient cloués sur place. Il m’avait dit en douce que c’était pour les empêcher de manifester avec les autres. Maintenant, il lui arrive de contrôler les voitures descendant vers le sud. Des jours, quand il contrôle il est comme un fou furieux. Là encore, il a des consignes. Mais qu’est-ce qu’il cherche, je me le demande ? Il m’a avoué qu’il pourrait bientôt obtenir une promotion. Ça le ferait remonter sur la métropole. Et il me prendrait alors avec lui. Je quitterais bien tout pour oublier cette cambrousse. Mais vous, vous en venez de la capitale, non ? Comment peut-on la fuir comme ça ? J’ai pas idée. Rien qu’à me voir siroter du jus de fruit sur les terrasses de l’opéra, ça me donne des frissons. Comme j’aimerais respirer cet air de nonchalance ! N’est-ce pas que c’est beau autour de l’opéra ?

– Et comment ! fit Lao. J’y étais encore il y a seulement trois jours. J’y étais avec mon ami Gollo. Mais nous ne sirotions pas du jus de fruit sur une terrasse.

– Et puis ces immeubles qu’on a construits, comme dans les grandes villes du monde, avec leurs boutiques de luxe. Vous voyez, j’ai beau être une bouseuse, je connais mon pays. Tout par la télévision. Quand elle marche, bien sûr.

– Elle est faite pour ça, notre télévision. Montrer les grands immeubles neufs, les boutiques de luxe et les terrasses de café. L’insouciance, quoi. »

Brusquement Lao sentit son mal le saisir à l’épaule gauche. Il y mit la main. Martha avait l’œil. Elle avait remarqué la grimace qui lui était venue sous la douleur.

« Qu’est-ce qu’il vous arrive ? fit-elle

– Ce n’est rien. Un mauvais coup, répondit Lao.

– Un mauvais coup ? Quel coup ? Quelqu’un vous a frappé ?

– Ce n’est rien, je vous dis. J’ai dû heurter quelque chose dans le minibus. Et voilà que ça revient.

– Vous devriez vous faire examiner. Je vais en parler à Varou. Il connaît un médecin. Il peut vous y emmener.

-N’en faites rien ! dit Lao. N’en faites rien ! Ça passera.

-Mais vous n’irez pas loin comme ça ?

-Je dois descendre seulement vers le sud.

-Vers le sud ? Mais où ? Quelle ville ?

-Je ne sais pas au juste. Je verrai.

-Ah ! Vous ne savez pas, fit Martha. Vous ne savez pas… »

Elle dit, juste avant de sortir, sans doute avec l’idée que tu avais des choses à cacher.

27 septembre 2017

LAO (roman, 8)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:52

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LAO ( roman, 8)

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( Photo Jean Bernard Barsamian, copyright)

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Tu demeuras contre la vitre, à scruter loin par-dessus la route le noir brumeux comme en toi. Que cherchais-tu des yeux à pousser ou saisir? La grande montagne se mussait de la tête au pied, derrière son paravent de vapeurs. Un étranger, qui ne l’aurait pas connue auparavant, aurait cru que partout c’était la rase plaine. Mais tu savais qu’elle y était. Et qu’elle reviendrait un jour en pleine lumière. Maintenant, ça te semblait si épais, cette mêlasse… Elle avalait le monastère, les maisons, le chemin… Et ce Dragon au bout comme on disait… Dans le fond, tu en étais bien toi aussi, de ces timbrés qui aiment coller leurs yeux à la chose ? Cette chose aujourd’hui invisible mais qui, par temps clair, incrustait son image au plus intime de ces tordus qui se croyaient comme leurs fils. Ainsi devait être l’Américain qui traversa des océans pour se crémer la vue de ses neiges mythiques. Ou Varou, photographe obsessif, l’affichant partout chez lui. Mais la petite vieille, ou Martha, non, elles n’en faisaient pas une folie… Quand il t’arrivait de descendre vers le sud, en voiture rien qu’en roulant tout le long, et qu’elle était dans un jour clair, tu sentais comment elle émergeait du fond de tes ombres. Et son image faisait monter une force en toi, seconde après seconde. Le silence de ses neiges, comme il te travaillait doucement…Et ta vie, tu la sentais puissante et dérisoire. Comme disait Martha de cette chose, c’était thérapeutique.

 

26 septembre 2017

LAO (roman, 7)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:09

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LAO ( roman, 7)

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ob_4a7fec_2011-50-24-mai-2011-d300s-100

( Photo Jean Bernard Barsamian, copyright)

4

Pour prendre l’escalier, on devait passer devant le cabinet de Varou. Sa porte était restée ouverte. Lao y jeta un coup d’œil avant de poser le pied sur la première marche, derrière Martha. Varou zieutait une pellicule accrochée à un fil. Un appareil photographique sur trépied était devant une tenture blanche tirée en guise de fond. Une lampe suspendue au-dessus d’une table encombrée de bacs et d’instruments divers. Et sur une étagère, des bocaux, tous de la même taille. Des choses noires s’agitaient au fond, ça brillait comme de la laque…

Lao tourna le dos au cabinet pour commencer l’ascension de l’escalier. Des vues de la grande montagne, dans divers cadres, envahissaient le mur. Devant lui montait Martha. Si tranquille que le bois couinait de jouissance. Ses fesses faisaient des balancements lourds, cadencés par la régularité des marches. Elles offraient à Lao le spectacle d’une sourde invitation à des élévations graduellement lentes vers des voluptés les plus folles. Une croupe qu’enflammait la stupeur du désir.

«  Vous verrez, dit Martha, ce n’est pas le grand luxe, mais vous y serez au calme. En fermant bien vos fenêtres, vous couperez les bruits de la route…  L’eau n’arrive pas toujours comme on voudrait. Ce n’est pas comme dans la capitale. Heureusement, nous avons des bacs pour faire des réserves. Un Américain ne louerait pas chez nous. Ça veut son confort, ce genre d’homme. Ils ont une telle frousse des microbes… Une fois, j’en ai vu un qui m’a laissé son café sans y mettre les lèvres. Mais nous, les microbes, nous vivons dedans. À la longue, on est devenus aussi forts qu’eux. »

Ils se trouvèrent dans un couloir. La lumière du jour venait du fond à travers une vitre. Elle glissait sur d’autres cadres avec la grande montagne. Martha poussa une porte, éclaira. « Voici la chambre dit-elle. Et bien sûr, avec la chose à mon mari au-dessus du lit. Il prétend que ça aide le client à s’endormir. » Table de chevet, armoire, lavabo, deux chaises. D’un poêle à charbon montait un tuyau qui entrait dans le mur après un coude. Et une humidité froide à vous moisir le moral par temps gris.

Martha tira sur la fenêtre et rabattit les volets. Histoire de chasser le renfermé de cave et les ombres sinistres qui nichaient dans les recoins. Des maladies jaunâtres dessinaient comme des cartes sur les murs.

« L’intérêt de cette chambre, dit-elle, c’est la vue. Pour le reste, il ne faut pas faire le difficile. Dans notre cambrousse, on a beau avoir la grande route du sud, on vit à la traîne de tout. Chez nous, rien ne bouge. À peine si l’air de la capitale arrive jusqu’à notre porte. »

Lao s’approcha de la fenêtre. À cette hauteur, il jouirait d’une longue échappée sur le paysage. Mais la graisse des brumes enrobait la clarté molle du jour. De rares toits au fond, et des arbres où venait mourir un chemin. Le lampadaire barrait le ciel du côté droit.

«  Le monastère est sur la droite, dit Martha. Aujourd’hui, on n’est pas dans un bon jour. Il faut suivre cette voie. Mais jusqu’au bout, c’est le Dragon. La frontière, je veux dire. Et derrière, vient tout de suite la grande montagne. Les timbrés s’y collent les yeux qu’ils croient que c’est thérapeutique. Mais ils en sortent plus malades. Comme cet Américain qui m’enviait d’être aux premières loges chaque jour. Vous en êtes un vous aussi on dirait. Sinon vous n’auriez pas loué cette chambre. Vous devez avoir quelque chose à soigner. Si vous aimez ça, vous n’aurez qu’à accompagner mon mari. Des années qu’il la prend en photo. Et sous toutes les coutures. C’est comme une maîtresse pour lui. Mais une laisse pour ma vie de chienne. Elle me tient à sa merci, cette garce. Pire qu’une belle-mère. Elle m’écrase. Et ces photos partout. Dans le café, dans la chambre, dans la montée d’escalier. Vous avez vu ? On ne peut même plus respirer. Et la nuit, elles tapissent vos rêves… Quand il fait gris comme aujourd’hui, je me sens mieux. »

Lao demanda si elle avait des jumelles à lui prêter.

« Des jumelles ? Mais oui, nous en avons une paire. On se demande pourquoi d’ailleurs on va chercher si loin ce qui est à sa portée…

  • Chercher quoi ? fit Lao.
  • Du bonheur.
  • Du bonheur à coller son œil sur la montagne ?
  • Plutôt à scruter ses plis, ses crevasses… Ses formes.
  • Non, je m’intéresse à vos cigognes.»

Elle se tut avec un sourire mi-figue, mi raisin, et referma la fenêtre. Puis elle lança : « Je reviens avec les draps. Pendant ce temps, installez-vous ! »

25 septembre 2017

LAO (roman, 6)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:43

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LAO ( roman, 6)

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ARMENIE-27-MAI-2011--

( Photo Alain Barsamian, copyright)

*

Tu tombas bientôt sur un terre-plein où était garée une voiture de police. Blanche comme neige avec des inscriptions bleu ciel. Quelques baraquements en bois, en avant d’une bâtisse à étage qui donnait sur la route. Un rez-de-chaussée avec une grande vitre. Aucune enseigne. L’établissement devait être trop connu pour en avoir besoin. Un lampadaire. Des arbres dépouillés. Et des peupliers, de ceux qui se voyaient un peu partout dans la région.

Tu t’apprêtais à pousser la porte. À quelques mètres, un policier tançait un vendeur de fleurs à genoux. Tu hésitas un moment. Rentrer dans le café ou rentrer dans leur chicane ? Que faire ? Après la veuve, courir au secours de l’orphelin ? Et si tout à trac le sbire se mettait en tête de tourner sa lame d’inquisiteur dans ton tracas ? C’était un costaud, une armoire à gros muscles, avec une tronche d’ogre façon boucher converti en bûcheron. « T’es un malin, toi, disait-il en triturant l’oreille du suppliant. Tu joues au crève-la-faim pour tirer nos touristes à toi, hein ! Ils n’ont pas chez eux une montagne comme la nôtre. Mais c’est pas une raison pour leur ternir le paysage en exhibant tes guenilles ! Ce coin où elle fait la belle, il n’y en a pas d’autre ailleurs. Alors, ne viens pas l’emmerder avec tes jérémiades ! Tu portes atteinte à l’image du pays. Tu nous insultes tous. Continue de vendre tes jonquilles, et je te pousse au trou avec mon pied au cul ! Tu sais bien que c’est interdit. Alors remballe-moi tout ça et dégage !» L’autre faisait le repentant. Il se tassait vers le sol, grimaçait, faisait des ah ! de douleur, prenait un visage de torturé. La porte venait de céder sous ta main, tu entras dans la taverne.

…Murs sombres, tapissés d’images. Toutes avec la grande montagne déclinée selon les heures du jour et les saisons. Et toujours vue d’un même côté… Le nôtre. Un présentoir avec des cartes postales reproduisant elles aussi la grande montagne. Un autre pour journaux mais vide. Une femme d’environ trente ans s’activait à essuyer une table. Seule et parlant à voix haute comme à quelqu’un. « Quelle tête il a fait l’Américain quand je lui ai sorti ça, disait-elle. Vous avez de la chance… Quelle chance ? Mais la chance d’être chaque jour devant une montagne aussi belle, voyons ! Moi, je dois me contenter d’un petit tableau dans mon appartement de Los Angeles. Alors que ce tableau, vous l’avez grandeur nature. Tous les jours, rien qu’en ouvrant vos fenêtres… » D’un coup de menton, elle désigna la table qu’elle venait de nettoyer pour que tu t’y mettes, et continua en faisant tournailler son chiffon sur l’autre : « Qu’à cela ne tienne, monsieur l’Américain. Ma place, je vous la donne, je lui ai dit. Mais contre la vôtre. Ce contre la vôtre, ça l’a figé dans ses bottes. Puis il m’a répondu, levant le nez et exhibant sa dentition américaine, blanche et impeccable : mais j’ai des affaires, chère madame ! Des affaires ? Ah ! Des affaires ! Je lui ai fait. Et quel genre d’affaires ? Des affaires qui exigent ma présence. C’est ce qu’il m’a dit avant de prendre la porte sans demander son reste. Tableau grandeur nature… Tableau grandeur nature… Qu’il y vienne en hiver dans son tableau grandeur nature ! Ou comme aujourd’hui quand c’est bouché… Plutôt de la merdaille grandeur nature, oui ! Et nos affaires, il les verra. De celles qui exigent notre présence à nous aussi…

  • En tout cas, tu me l’as bien refroidi ce client! dit une voix venant du fond. Et un Américain encore ! C’est pas comme ça que je vais l’exporter ma photographie.
  • Ta grande montagne, tu sais ce que j’en pense. Un tas de pierres et c’est tout ! »Puis s’adressant à toi. « Votre café, vous le voulez sucré, sans sucre ou normal ? » Tu as répondu : « Normal ».

Plantureuse, elle se dandina jusqu’au bar en écrasant le plancher des talons. C’était une femme qui, si elle écrivait à la machine, aurait frappé les touches comme à coups de marteau. De dos, elle donnait des envies. Des jarrets fermes. Des cuisses puissantes qui faisaient bomber ses arrières. Un corps germanique enfermé dans une robe de laine grise.

«  Tu te plaindras toujours, continua la voix sortie du fond. Qui est-ce ?

  • Un étranger mais de chez nous, répondit la femme. Puis s’adressant à toi. N’est-ce pas que vous êtes de ce pays ?
  • De ce pays, fut ta réponse. Et vous, vous êtes Martha.
  • Tout le monde me connaît dans ce coin paumé.
  • Vous auriez une chambre pour quelques jours ?
  • Varou, fit-elle, se tournant vers la voix. Est-ce qu’on peut pour la chambre de devant ?
  • On peut.
  • En ce cas, je vous la montrerai après votre café. C’est à l’étage. Elle donne sur la route. Mais avec un peu de chance, par temps clair, vous aurez droit au tableau grandeur nature.
  • Je comprends… »

Brusquement la porte se mit gémir, poussée par le policer. Le plancher grinçait sous sa graisse tandis qu’il se dirigeait vers le bar, le regard fixé sur Martha, sardonique, lubrique et martial. Ce genre de casquette qu’il portait, gris souris, à bande rouge et broche au front comme un troisième œil, tu connaissais. C’était l’œil des chicaniers affiliés au président. L’insigne qui donnait tous les droits, qui légitimait toutes les violations. Martha déposa ta tasse de café et se retira derrière son bar. Puis s’adressant au policier.

«  Qu’est-ce que tu lui veux encore à ce pauvre bougre ? dit-elle sur un ton de reproche. Il vend des fleurs, et alors ? Il faut bien qu’il mange, non ? Le malheureux, il n’a plus que ça pour vivre.

– Ce que je lui veux ? Mais il encrasse le paysage avec sa mendicité. Il y a une loi, et je suis chargé de la faire respecter. Pas de ses fleurs à la sauvette. Et puis, ça laisse croire aux touristes qu’on est un pays d’arriérés. Surtout que c’est des fleurs sauvages qu’il a ramassées sur les talus.

– Des touristes ? En ce moment ?

– Je ne veux rien savoir. Touristes ou pas, c’est pas bon pour notre image. Pas bon pour toi non plus, ma belle.

– Au lieu de lui passer un savon, achète-lui ses fleurs. Tu as de quoi, non ? Et puis tu les offriras.

– Des fleurs ? Mais pourquoi les acheter ? Si tu en veux, ma grande, je peux les lui confisquer ?

– Non merci. Fais pas ça ! Si tu crois qu’il va décoller de son coin ?

– Tant que moi, Gabo, je serai ici chef de la police, le nettoyage sera fait. Mais depuis quand t’intéresses-tu à cette lopette ? »

Il se mit à parler bas à l’oreille de Martha.

« Tu le défends ? Mais je suis jaloux, Martha chérie. C’est avec moi que tu dois être, pas avec ce genre de déchet. Écoute ma beauté. Tu n’es pas faite pour servir du client à longueur de jour au bord de cette route. C’est comme du racolage sur trottoir. Ce qu’il te faut, c’est la capitale, la musique, l’opéra… Ton bouseux de mari photographe est en train de gâter ta jeunesse. Dans quelques années, les miroirs te renverront l’image de tes rêves perdus. Ce sera dur, Martha. Dur, je te dis. Si tu veux bien m’écouter, à la prochaine promotion, je serai nommé à la capitale. Je t’y emmène. Et à nous la grande vie.

– Sucré ton café, comme toujours.

– Non, rien du tout, fit Gabo, contrarié, de sa grosse voix. Pense à ce que je t’ai dit. » Et il tourna sur les talons, au passage jetant sur toi son œil de bête en colère.

Tu baissas la tête. Il n’en fallut pas tant à Gabo pour te désigner comme sa prochaine proie.

La porte venait à peine de se refermer que la voix demanda :

«  Qu’est-ce qu’il t’a encore promis ? Le paradis sur terre ?

– Mais rien, fit Martha. Comme d’habitude, il me taquinait. C’est un ours, tu sais bien.

– Un ours qui veut me chiper ma femme, oui ! Si ça continue, je vais le démolir. D’une manière ou d’une autre, je saurai m’en débarrasser.

– Tu n’en feras rien.

– Tu n’as jamais aimé ce coin. Il le sait.

– Je le laisse parler… Puis se tournant vers toi. Vous voulez toujours rester chez nous ? Elle comprit que je le voulais. Alors, méfiez-vous de lui, dit-elle. Il a l’œil partout. Il peut être sans pitié. Moi, je connais ses faiblesses. Je sais comment le prendre. Avec lui, on ne peut rien prévoir…

Sorti, il était encore là. Elle emplissait le café, la grosse voix du Gabo, s’acharnant encore sur le type à genoux. Cette fois, il fulminait, beuglant ses engueulades. Tu vis à travers la vitre qu’il jouait du pied pour déloger son mendiant. Un instant figée, Martha donnait des signes d’impatience, faisant claquer les verres qu’elle essuyait.
« Ne t’en mêle pas ! » dit la voix.

Et tout à coup, elle apparut, cette voix. Un homme à lunettes rondes, cheveux blancs tirés derrière, sortit d’une pièce située au fond. Chemise noire fermée au dernier bouton, il avait l’air hibou. «  Je m’appelle Varou, dit-il en te tendant la main. Vous serez là pour longtemps ?

  • Quelques jours, sinon plus. On verra.
  • Martha va vous montrer la chambre. »

Puis regagnant sa tanière, il s’effaça.

« Maintenant, suivez-moi ! fit Martha. »

Des mots qui t’engageaient dans l’inconnu

24 septembre 2017

LAO (roman, 5)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 5:56

 

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LAO ( roman, 5)

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( Photo Alain Barsamian, copyright)

3

Traverser la route… La petite vieille s’éloignait avec son fardeau, et toi, c’était ton épreuve qui t’étranglait déjà. Le mauvais sang faisait ses sueurs. Tes jambes tout à coup ramollies. Elles avaient mal rien qu’à l’idée de te porter de l’autre côté. Vingt mètres de macadam où un monstre en embuscade happait le moindre fétu rêveur ou aventureux imbécile. Non loin de là sur le bitume, d’une écrasure de peau sortait un sang mêlé de terre… Comme du chat broyé. Un minou de campagne, ça ne devrait pas s’autoriser à trottiner sur les routes comme dans les champs. Les routes sont enfiévrées de folies. Des voitures sanguinaires y ravagent n’importe quelle vie en moins de deux, aussi bien homme que moucheron ou semence en plein vol. Du crime en permanence et par accident, la route… Et pourtant, il fallait la faire, cette traversée. Plus tueuse qu’un Yang-Tsé-Kiang au meilleur de sa furie. Par temps clair, on peut choisir le bon moment. Et le nez au vent, déambuler comme à la plage. Mais maintenant, les bolides crevaient le voile de brume sans crier gare. Maintenant, ta traversée, tu devais la jouer à pile ou face. Au risque de te faire hacher d’un tour de roue. Dans un sens comme dans l’autre. Et passe encore que tu arrives au milieu du gué. Les pieds sur la ligne médiane, faudrait à te décarcasser pour éviter le destin du chat mort. Mieux valait cavaler dès la première accalmie. Elle vint. Tu te dératas sans fléchir, galopant à toutes jambes, la panique aux talons… Et te voilà miraculé sur l’autre bord. Ton cœur battait la cloche et tes gambettes flageolaient comme du roseau sous le vent.

Tu aurais bien fait signe à la mamie que c’était gagné, mais elle broutait sa rancune sans même lever la tête. Brusquement, un camion qui l’empoussiéra au passage l’ayant gonflée de colère, elle se mit à tousser pour cracher le fond de ses bronches tellement ça devait la gratter. Puis à s’essuyer les yeux et regarder autour d’elle. Comme se réveillant d’une mauvaise nuit. C’est alors qu’elle t’aperçut. Tu secouas les bras, criant entre deux voitures : « J’y suis ! J’y suis ! Et maintenant je vais dans quelle direction ? » Elle se montrait sourde, tournant l’oreille vers tes appels. Sûrement que ses pauvres yeux aussi n’arrivaient pas jusqu’à toi. Tout à coup, la conscience lui revenant avec la perception, elle te fit signe de marcher plein sud. D’un geste de la main : « Par là ! Par là ! » Puis, replongeant dans son obsession, elle se remit en route. Et tu te remis en route. Et tous les deux, dans le même sens, vous marchiez. Elle avec son barda à la traîne, toi avec ton café en tête. Parallèlement et séparés.

LAO (roman, 4)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:49

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LAO ( roman, 4)

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ob_61fdc9_2011-50-24-mai-2011-d300s-165

( Photo Jean Bernard Barsamian, copyright)

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2

Sac au pied, Lao scruta un moment trois des quatre points cardinaux. Le nord derrière n’étant plus qu’un cauchemar de servitudes et de mélancolies. Autant qu’il pouvait voir, c’était partout une désolation de terres plates, soumises à la grisaille. Venant de la capitale, les voitures déboulaient comme devant le feu. Le grand large à portée de roues, après tout le bazar urbain, leur donnait des ailes. Elles klaxonnaient à l’approche de Lao, ou pétaient des rancœurs en fumées noires. Et leurs pétarades lui ruginaient les oreilles. Mais le silence blanc des bonaces après chaque ruée de moteur ravivait sa soif d’éloignement tandis qu’il marchait, sac à l’épaule, d’un poteau électrique à un autre, dans l’espoir de rencontrer un village ou un baraquement.

Vint le moment où quelqu’un émergea des grosses brumes. Une vie minuscule qui halait derrière elle une chose pesante, comme un poids mort qui s’agrippait au sol. Elle forçait tant qu’elle avançait courbée. À son fichu, à sa robe, à son allure générale, c’était à coup sûr une vieille paysanne. Même si ça ressemblait plutôt à une fourmi tenace transportant sa trouvaille hors des griffes d’un smog monté en monstre jusqu’au ciel. Par moments, la vieillarde tirait par à-coups sur sa bride pour décoller du sol sa bête récalcitrante. Le corps penché bas, mais le pas décidé, elle remorquait son fardeau sur un chemin de terre qui conduisait à la route.

Lao venait d’atteindre la sortie du chemin que la petite mère était encore à ahaner. Elle avait bien une vingtaine de mètres devant elle. Des mètres lourds jusqu’au mur de la route. C’en était trop pour Lao que ce travail qu’elle faisait seule au milieu d’une plaine perdue dans le vide. Il s’empressa de la rejoindre. «Mais où allez-vous comme ça, petite mère ? fit-il en s’approchant. Vous allez vous briser les os.

  • Où je vais ? répliqua-elle sans lever la tête. Mais je quitte ce coin maudit, que crois-tu ? Veux plus le voir. J’y suis née, m’y suis mariée, y ai fait mes enfants… Mais je lui laisserai pas ma carcasse.
  • Laissez-moi vous aider, dans ce cas.
  • M’aider ? Mais j’ai tiré plus lourd que ça, mon petit ! »

C’était un sac bourré comme un gros ventre et qui faisait crisser les pierres sous son poids. Lao rajusta son propre barda sur l’épaule, puis empoigna la bride derrière la vieille. Aussitôt, sa douleur près du cou se réveilla. Il grimaça, serra les dents et tendit la bride d’un coup sec. Ça lui fit un soulagement si brusque à la pauvre paysanne qu’elle tourna vers lui son visage. Des plis et des stries qu’elle avait partout, on aurait cru même sous les cheveux. Et des yeux, comme rabougris par une peur chronique, tassés tout au fond du corps sous une vie de harcèlements. Ensuite elle remit ça, son calvaire, les deux mains sèches fermées sur la courroie qui la serrait à l’épaule. Maintenant, ils étaient deux ridicules chevaux de trait, accouplés à la même tâche et comme si arrachant son âme damnée à cette terre vouée aux pierres et à la soif. « J’ai eu un garçon comme toi, fit-elle. Il est parti lui aussi. C’était après la mort de mon homme. Il n’en voulait plus de sa terre. Et un matin, au lieu d’aller au champ, il avait disparu. Parti. Pour le nord, comme d’autres, je suppose. Pourquoi vont-ils au nord ? C’est si grand que ça ? » Leurs mains tendaient la courroie et la courroie s’agriffait au sac qui ventousait la terre incrustée de pierraille.

« Où se trouve la grande montagne ? Ici ou plus bas ? demanda Lao.

  • Plus bas ? Non. Plus bas, c’est le petit. La grande se trouve au bout de ce chemin, derrière nous. Il suffit de grimper au monastère. Tu y seras comme sur un balcon. Il te met le nez dessus.
  • Quel monastère ?
  • Mais le monastère Saint-Georges ! J’y ai allumé un cierge avant de partir. En cette saison, le temps peut tourner au clair. Ça arrive. Aujourd’hui, faut pas y compter. C’est sombre comme le cul du diable.»

Ils avaient maintenant la route devant eux. La vieille femme s’arrêta pour reprendre haleine.

« Je cherche un village ou une auberge, dit Lao.

  • Le village ? Faut pas y aller. Y a rien pour toi de bon là-bas. Des vieux à l’abandon, c’est tout ce que tu trouveras. Pas de chair fraîche. Mais si tu traverses la route, tu verras un café. C’est tenu par Martha. Une qui n’est pas de chez nous. Il faut demander ».

Elle dit et reprit sa marche, avec son sac tiré comme par un toutou enragé sur sa laisse.

 

 

23 septembre 2017

LAO (roman, 3)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 3:15

 

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LAO ( roman, 3)

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… un brouillard inhumain, une brouillasse opaque qui avait avalé la grande montagne, et qui bouchait le ciel, et qui ne laissait émerger de sa gueule que des bouts d’arbres saisis de froid. Voilà quelle nuit grise abattue sur la plaine t’accueillait, et dans quel ennui les choses étaient plongées, les rares choses visibles, barrières, panneaux, poteaux électriques, restes d’étals, un ennui cendreux rongé par les bruits de la route, où sombraient des chemins, dans lequel hivernaient les choses, et tel que le ciel se dérobait au regard, que la grande montagne semblait engloutie, à jamais disparue, cachée derrière la frontière, boudeuse te laissant seul à ta solitude, t’abandonnant au monde, la montagne, grande, tant espérée, tant aimée, tant chantée, nue, vive, divine au voyageur qui va et qui vient, cette fois non, cette fois comme défaite par un simple nuage, et noyée dedans, recluse dans sa force et faisant bouillir l’attente dans la tête d’un homme… Toi.

22 septembre 2017

LAO (roman, 2)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:37

 

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LAO ( roman, 2)

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( PhotoD. Donikian, copyright)

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Brusquement le minibus se gara sur le côté. La porte grinça, un jet de lumière fit grimacer les têtes et gémir les grincheux. Apparut l’étui d’une contrebasse qu’un vieil homme en costume, gros et chauve cherchait à pousser dedans.

« Dans quelle direction allez-vous ? demanda l’homme désespéré.

  • Vers le sud, dit la jeune fille aux cheveux noirs.
  • Vers le sud… Ça me va. »

Le musicien avait déjà un pied à l’intérieur quand des criailleries fusèrent : « Dehors ! Déjà qu’on étouffe ! » « Repoussez-le ! » « Ne le faites pas entrer ! » « Barre-toi de là ! T’es de trop ! » Le chauffeur fit feu à son tour. « Mais papy, tu vois pas que je suis complet ! Même avec ta contrebasse dans la poche, je la mets où ta graisse ? Attends de maigrir et joue du pipeau si tu veux embarquer la prochaine fois ! » Sans mot dire, le vieil homme au violoncelle battit en retraite et retourna à son trottoir. La demoiselle aux cheveux noirs tira sur la porte et trancha la lumière. Le chauffeur reprit de la vitesse. Les deux femmes moquèrent le violoncelliste et les deux militaires continuèrent leur messe basse. Mais la jeune mère qui croyait endormir son chiard en le dandinant, le faisait brailler de plus belle. Ça contrariait les gars célibataires et donnaient aux filles des sourires extatiques. Ses cris pleuvaient dans tes oreilles comme des souffrances déjà entendues quand des rages firent s’abattre des coups sur les corps étonnés, martelant les têtus et boutant les désespérés hors de la place. Ou comme les hystéries de Donara te gueulant qu’il fallait choisir entre Gollo et elle. « Gollo ! Ton ami Gollo ! qu’elle disait. Tu fais un sacré duo avec cet illuminé. Va coucher avec lui puisqu’il t’éblouit tant ! Mais quand on te jettera en taule, compte pas sur Donara pour t’en ressortir ! » Ce soir-là, tu n’avais eu rien d’autre affaire que d’y aller.

Les derniers faubourgs s’étaient estompés. L’air blanc du sud s’enfourna dans le minibus. Et malgré le petit chialeur, on sentit s’installer un apaisement. Au premier barrage, un jeune soldat ouvrit la porte, jeta un coup d’œil nonchalant, histoire d’accomplir la consigne, puis frappa de la paume sur la tôle.

Cette fois, tu y étais sur cette route libre et rectiligne, et qui suivait la frontière à distance. Le minibus filait plein gaz, laissant derrière la capitale à sa chierie. Et toi tu guettais le moment… Qu’apparaisse le flanc de la grande montagne. Tu le désirais comme l’espoir d’un soulagement. Mais les choses avaient mis leur masque de brume, une grisaille tassée et compacte.

Il crachait ses poumons à pleine bouche, le marmot. Poussant des cris d’impuissance et de colère à jets continus. Avec des hoquets pathétiques et des prises d’air pour recommencer sa pétarade. Un mal le piquait au corps, c’était sûr, mais où ? C’était à la mère de trouver la blessure. Elle le tourna dans tous les sens, l’inspecta, palpa… Mais remué comme il était, le mioche se rebiffa encore plus. Il fallait le prendre par la douceur. «  Donne-lui le sein !  proposa une des deux femmes. Ça va lui remplir la bouche. Et puis, rien qu’à l’odeur, il va te reconnaître. » « Il sait ce qu’il veut, le petit, renchérit l’autre. Et il y met le prix ». Mais la jeune mère n’osait pas. Découvrir son sein devant des inconnus… Elle colla le visage de son enfant sur le haut de sa poitrine. En vain. Le suçoir édenté ouvert à fond piaillait du mécontentement. Déjà plusieurs kilomètres qu’il te creusait les oreilles. La mère se remit à baratter son môme. Quelques regards autour d’elle viraient au sombre. Elle pria le chauffeur d’arrêter sa machine. Rien qu’une minute. Peut-être espérant qu’un petit coup de froid saisirait le poupard. Elle descendit. La terre lâchait des souffles d’humidité. Brusquement, quelque chose te poussa dehors. « Excusez-moi. Je m’arrête là ». La tête grosse et ton corps en mal d’oxygène. En passant, tu frôlas la voyageuse aux cheveux noirs. Comme désirant te l’accrocher, et le temps d’une aventure la détourner de sa route. Mais c’était trop demander au destin. La mère regagna sa place. La jeune fille tira sur la porte. Rideau de fer grinçant qui claqua net…

C’était un sinistre brouillard, comme un mur monté contre toi.

21 septembre 2017

LAO (roman, 1)

Filed under: ECRIT EN COURS — denisdonikian @ 4:13

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LAO ( roman, 1)

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Nous publions ici  en fragments successifs un roman qui concerne une certaine époque de l’Arménie. Les plus avertis de nos lecteurs la reconnaîtront. A eux de nous dire si ce roman mérite d’être publié, sachant que notre éditeur d’Actes Sud aurait souhaité  quelque chose qui ne parle pas d’Arménie, comme si avec Vidures, ça suffisait comme ça.

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( photo D. Donikian copyright)

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Zartir Lao mernim kezi

Debout mon fils, cher à mon cœur !

(Chant révolutionnaire)

 

 

1

Il puait la fatigue des voyages, le minibus, depuis tant d’années qu’il frayait avec les crasses de l’arrière-pays. À contrecœur et courbant l’échine, tu vins te coller au fond. Tirer le rideau fut ton premier geste. La vie dehors, c’était la poisse. Les hommes de l’ordre draguaient la gare routière, en quête de regards traqués. Dans cette caisse, tu te sentais encore mal protégé contre le noir de leurs appétits. C’est qu’ils avaient des ruses comme se faire passagers parmi les passagers pour piéger les médisants impétueux qui bavaient sur leur chef. Ou bien ils vous posaient ouvertement leurs sales questions. Et toi tu apprenais déjà à leur répondre. Mais tu n’avais pas de nom à leur donner, ni d’un village, ni d’un parent. Tu n’avais d’autre envie que d’échapper à la capitale en descendant vers le sud. Vers le sud… Le temps de te reprendre et que s’apaisent les fureurs du premier mars. Et ne plus te laisser avoir par ce merdier. Ni aujourd’hui, ni demain…

C’était leur habitude, les minibus ne démarraient qu’une fois pleins. Son chauffeur était un costaud d’au-delà la trentaine, condamné à ses navettes pour survivre. Chacun lui payait sa course et se cherchait une place. Deux femmes se casèrent devant toi, puis deux militaires au premier rang, une mère avec son bébé, et d’autres gens peu à peu…Les militaires étaient en grande conversation. Tu remarquas, à monter la dernière, une jeune fille, longs cheveux noirs, qui prit timidement le siège près de la porte, en rassemblant ses sacs pour ne pas gêner. Alors, le moteur se mit à malaxer ses ferrailles, les tôles branlèrent, coup de klaxon en guise d’au revoir, puis virage à droite sur la grand-route.

La ville s’effilochait sous ton regard au gré de la vitesse. Ambassade américaine, bâtiments jaunâtres comme de géantes plaquettes de beurre, sentinelles et barbelés en boudins le long de son interminable mur. D’autres militaires avec char et barda gardaient le pont qui part en boucle pour gagner les quartiers sud. Ainsi de partout manifestes, près des stations d’essence, au bas des immeubles administratifs, au moindre carrefour, tanks et soldats sur pied de guerre tenaient la ville. C’était la Loi qui maintenant empesait la capitale, empalait les hommes et vidangeait le pays. Les braillards du premier mars ne couraient pas les rues. Ils se terraient plus obscurs que des rats et fomentaient leur fuite. Eux, qui avaient rué, paroles sur paroles, discours après discours, invectives, diatribes et moqueries contre les maîtres fraudeurs, maintenant ils se cherchaient des trous. La veille, curieux de mesurer ton abjection, tu avais déambulé sous les bâtiments officiels de la Place Centrale, sourds comme des falaises aux tempêtes populaires. Portes closes, rouleaux de barbelés, hommes de troupe. Des passants ahuris s’éclipsaient en toute hâte. Des voitures se dispersaient dans tous les sens. Que fuyaient-ils ? De loin, tu vis une meute de flics tabasser des badauds, puis arrêter un minibus pour en matraquer les passagers. Et toi, tu t’efforçais de paraître ordinaire, en secret te précipitant vers une autre cachette. Un refuge pour la nuit avant ton échappée. Car tu savais que les opposants reconnus sur des films, on les cueillait en pleine rue ou on venait les pincer chez eux.

14 septembre 2017

Gomidas à Aghtamar

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 9:11

12 septembre 2017

Les leçons d’un génocide

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 5:48

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Les Arméniens ont connu l’apocalypse, que beaucoup confondent avec sa partie visible, à savoir la catastrophe. Or, le mot apocalypse signifie dévoilement. Qu’est-ce qui se dévoile à travers un génocide comme celui qu’ont subi les Arméniens ? Et si nous pouvons l’oser, quelle est l’intention d’un génocide ? Quels sont les signes cachés qu’il recèle, à commencer pour les Arméniens, mais aussi pour les hommes ?

 

Le génocide, c’est comme une forêt qu’on abat. Quand les arbres tombent sous les coups de hache, le bruit que font les arbres, c’est leurs cris de douleur. Imaginons ces cris multipliés par cent, par mille. Aucun cœur humain ne peut soutenir le poids de ces gémissements qui glissent dans la mort. Et pourtant des hommes l’ont fait. Des hommes ont abattu d’autres hommes froidement. Une poignée d’hommes s’est donné pour tâche d’abattre une forêt d’êtres humains. C’est qu’un défrichement est assimilable à un nettoyage ethnique. Et pour réduire à rien une forêt d’arbres immobiles, quelques hommes suffisent. Quelques tchété bien armés suffirent à dépouiller et détruire des convois entiers d’Arméniens sans défense.

 

Mais les Arméniens sont toujours là. Les Arméniens vivent. Dans une forêt soumise aux coups mortels du bûcheron, seuls se voient les arbres qui tombent et seuls s’entendent les bruits qu’ils font en tombant. Or, la vie ne s’entend pas. Partout ailleurs dans la forêt, la vie qui est à l’œuvre ne s’arrête pas tandis qu’on n’arrête pas d’arracher des arbres à leur vie. Discrète et puissante, la vie autour des arbres en train de mourir foisonne, continue en secret son chemin partout et à tout moment. La vie n’a de cesse de créer de la vie. Et la vie triomphera toujours. Les bûcherons à leur tour seront abattus un jour, et les jours qui suivront la vie continuera de triompher de leurs prétentions à son éradication.

Les Arméniens qui confondent tout pourvu qu’ils triomphent dans le combat contre leurs bourreaux s’attribuent des dons qui ne leur reviennent pas. Ils mettent toujours en avant leur vitalisme ethnique pour montrer qu’ils ont vaincu par leur persistance à exister ceux qui ne désiraient que leur fin. Non. Pour parler simplement, c’est la vie qui a fait le travail plutôt que leur volonté de survivre. Même si celle-ci n’est pas étrangère à leur continuité dans le monde. Mais la vie est toujours un monde en création. Et ce sont les restes des Arméniens, ces restes de l’épée, qui ont fait de la vie et qui ont donné de la voix pour dénoncer le génocide. Les bourreaux n’en croient pas leurs oreilles parce qu’ils n’entendaient pas la vie qui ne cessaient de se faire autour des vies qui furent abattues.

Quand on est dépouillé de tout, que reste-t-il ? Les Arméniens ne pensaient qu’à se nourrir et à sortir de l’enfer. Ils n’étaient plus sains d’esprit ni de corps pour se poser la question. Que me reste-t-il ? Quand vient la maladie, du genre incurable, le malade se pose la question : que me reste-t-il ? Brusquement, il s’enferme. Lui qui durant la bonne santé était ouvert aux sollicitations de la vie, le voici qu’il se tasse, se plie, se recroqueville sur son mal. La maladie est un enfer autant qu’un enfermement. Et pourtant cette apocalypse où les mondes intérieur et extérieur ne se donnent à vous que sous la forme d’une agression, nous l’avons dit, est là pour dévoiler quelque chose. Mais quoi ?

Quand le malade est dans sa maladie soit il s’enferme avec elle et la subit en devenant l’otage de ses guérisseurs, soit il agit et devient co-acteur de ceux qui s’acharnent à le soigner, soit il s’ouvre. Mais à quoi s’ouvrir ? Au dévoilement que lui offre son apocalypse. A l’ouvert. C’est-à-dire à l’être. Jusque-là il était dans la légèreté du monde que sa bonne santé lui offrait comme un illusoire état permanent. Mais cet état permanent s’écroule car il est voué à l’écroulement. Et il voit que seul reste ce qui est permanent au-delà de l’impermanence de la vie, à savoir l’être. C’est alors qu’il s’ouvre aux expériences humaines qui n’ont pour autre but que celui de se vouer corps et âme au dévoilement de l’être. C’est qu’il s’agit ici de se dépouiller pour entrer en contact avec le vide, conçu comme une forme de plénitude.

Le malade qui s’enferme dans sa maladie oublie trop souvent la part de vie qui est en lui. Et s’il persiste, cette part de vie qui voulait prendre part à sa guérison, s’étouffe. Le malade vit, même si sa souffrance gagne du terrain et le retient dans ses griffes. Et s’il meurt, il meurt soit étouffé, soit ouvert. Car toutes les morts ne se ressemblent pas. On peut mourir ouvert par sa maladie comme on peut mourir enfermé en elle. Car la maladie est une apocalypse qui aide au dévoilement de l’être. Certains diront au dévoilement du divin. Peu l’admettront, mais la maladie est une bénédiction pour autant qu’elle vous laisse assez de vie qui permette à la conscience d’être. Une bénédiction que seul peut comprendre un malade qui s’ouvre aux voix tapies au fond de lui-même. C’est alors qu’il s’émancipe de ses vieilles peaux, qu’il s’ouvre à des mondes insoupçonnés, qu’il échappe à son identité de naissance pour se situer là où les identités terrestres ne signifient plus rien.

Les Arméniens vivent et meurent dans leur identité, vivent et meurent de leur identité. Loin d’être un dévoilement, l’apocalypse du génocide les aura enfermés dans l’enfer de leur identité. Mais si l’apocalypse s’entend comme un dévoilement de l’être, elle suppose aussi une métamorphose. Les Arméniens sont des chenilles qui ne s’identifient qu’à leur état de chenille. Ils sont enfermés dans cet état premier et ne parviennent pas à se voir papillon. La catastrophe apocalyptique du génocide les a rendus aveugles sur leur possible métamorphose en hommes ouverts. C’est que leur catastrophe s’est muée en enfermement ethnique et programmation génétique. Et s’ils croient côtoyer le spirituel au cours de leurs messes, c’est qu’ils oublient qu’elles ne sont que des modes d’enfermement national. Là encore, ils s’enferment dans leur identité.

Certains qui me voient à travers le prisme déformant de mes livres me représentent comme un défenseur de l’identité arménienne. J’ai connu par les lectures l’apocalypse de la nation arménienne. Mais j’ai connu par la vie l’apocalypse de la maladie. Longtemps je me suis enfermé dans l’enfer de mes lectures, puis dans l’enfer de ma maladie. Mais j’ai cherché toutes sortes de voies vers le salut. L’une étant de me dépouiller de mes vieilles peaux pour me former à une non-identité au-delà de mon identité désignée. J’ai cherché à respirer l’esprit après avoir vomi l’histoire qui m’a fait naître. Même si tout cela vient trop tard, même si le monde ancien contamine encore l’esprit nouveau, il reste que la maladie qui m’aura appris à être moi-même plus moi-même que moi aura moins été le chaos du génocide que le chaos dans mes organes.

 

Denis Donikian.

 

Ces réflexions nous ont été inspirées d’un livre de conversations où plusieurs esprits parmi les plus « éveillés », venus d’horizons divers, sensibles aux crises du monde moderne autant que soucieux de s’inscrire dans une espérance, traitent de questions actuelles avec l’acuité d’hommes profondément « ouverts » et généreux.

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Ce livre : « Tout est encore possible, manifeste pour un optimisme réaliste », je le recommande très chaudement. (à partir de 8 euros 35, en occasion chez Amazon)

8 septembre 2017

Brèves de Plaisanterie : Le livre

Filed under: APPEL à DIFFUSER,LIVRES — denisdonikian @ 5:16

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Les lecteurs de ce blog peuvent être heureux de voir transformé en livre les Brèves de plaisanterie qui vinrent chaque jour depuis plusieurs mois  y jouer les filles de l’air, l’air de rien.

Aujourd’hui, ces brèves, admirablement illustrées par l’éditeur lui-même, Mkrtich Matévossian, ont été réunies en livre afin d’échapper à leur disparition.

Si certaines sont tirées par les cheveux, si d’autres  tirent à boulets rouges ou aspirent à devenir des gouttes d’humour et de sagesse, toutes reflètent l’esprit de leur auteur. Il n’en renierait aucune même sous la menace d’un viol et si on le forçait à se mettre à genoux devant Karékine II ou Serge Sarkissian réunis, le couple fatal de notre chère Arménie.

Cela dit, le lecteur qui aura osé acquérir ce livre aura l’immense bonheur de savoir qu’il contribue par son rire ou sa réflexion à donner à l’auteur  de ce bréviaire la joie d’avoir travaillé pour la grande cause du futile et du rien.

Merci à eux, et longue route dans le royaume du langage insensé.

*

PS. Le livre sera mis en vente pour la somme modique de 10 euros, port compris. Cependant, l’Arménie n’étant pas la porte à côté, il convient de préciser que des exemplaires arrivent portés par des chameaux , dromadaires, ânes, baudets et même chiens d’aveugle. C’est pourquoi, l’acheteur – Heureux acheteur ! – sera prévenu en temps utile quand la chose sera arrivée à destination.

 

 

25 août 2017

THE PROMISE

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 3:34

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Notre avis : On peut se  demander s’il ne faut pas déplorer que  la trame du film soit conçue pour faire émerger le génocide de 1915 qui se déroule sur un fonds d’histoire amoureuse à trois, entre un journaliste étranger, un apprenti chirurgien et une femme libre et dévouée qui sera emportée dans la tourmente des évènements. Cela conduit à une enfilade de clichés qui peut séduire les esprits romantiques tandis que les faits historiques proprement dits oscillent entre vérités crues et nues ( massacres, rencontre Morgenthau et Talaat…)  et distorsions ( les rescapés du Mont Mussa sauvés par les Français ne semblent pas être, dans le film, originaires du lieu même comme dans les « Quarante jours du Musa Dagh », roman fondé sur la résistance arménienne). On assiste donc à une forme de synthèse des faits qui n’étonneront pas les Arméniens avertis. Pour autant, ce film qui vise directement le négationnisme de l’Etat turc, mais aussi certains modes récurrents de pratiques arbitraires ( emprisonnement d’un journaliste, racisme anti-arménien) va très certainement toucher sa cible, à savoir les Turcs eux-mêmes, ceux qui sont arc-boutés sur leurs mensonges mais aussi ceux qui cherchent la vérité.

 

21 août 2017

Karékine II donne une messe aux nudistes arméniens

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 4:12
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Journal Le nu et le cru : Votre Sainteté, quelle impression vous a laissé cette messe consacrée à la nudité des citoyens arméniens ?

Karékine II : J’étais très inquiet durant l’office. Je n’arrêtais pas de penser à la même chose.

Journal Le nu et le cru : Quelle chose, votre Sainteté ? Comment feraient-ils pour recevoir les Saintes Huiles peut-être?

Karékine II : Pas du tout, vous n’y êtes pas.

Journal Le nu et le cru : Alors quoi ?

Karékine II : Je me demandais d’où ils allaient bien pouvoir sortir l’argent pour la quête ? A les voir, je me disais qu’aujourd’hui, ce serait un coup pour rien.

 

 

26 juillet 2017

Entretien avec Taner Akçam sur sa récente découverte

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 2:51

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© Princeton University Press, 2012

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Avec l’aimable autorisation de Georges Festa  pour la traduction.

( VOIR ICI)

 

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La dernière brique dans le mur négationniste :

entretien avec Taner Akçam sur sa récente découverte

par Dickran Khodanian

The Armenian Weekly, 04.05.2017

WATERTOWN, Mass. – Tandis que les communautés arméniennes à travers le monde commémorent le 102ème anniversaire du génocide arménien, une récente révélation de l’historien turc Taner Akçam, reprise par les principales chaînes d’information et la grande presse, occupe tous les esprits. Surnommé à juste titre le « Sherlock Holmes du génocide arménien » dans un récent article du New York Times, Akçam étudie le génocide arménien depuis des années en compilant des archives du monde entier pour combattre le négationnisme de l’Etat turc.

D’après Akçam, sa récente découverte – qu’il qualifie d' »arme du crime » et de « dernière brique dans le mur négationniste » prouve la pleine conscience et l’implication du gouvernement ottoman dans l’anéantissement de la population arménienne. La découverte de ces documents a été réalisée, alors qu’ils étaient censés avoir disparu suite à la Première Guerre mondiale.

L’un de ces documents, reconnu authentique par le gouvernement ottoman d’après-guerre, a aidé à déclarer coupable son auteur, Behaeddine Chakir, l’un des fondateurs du Comité Union et Progrès (CUP), comme l’un des instigateurs du génocide arménien.

Le 11 mai, l’Armenian Museum of America et la National Association of Armenian Studies and Research (NAASR) présenteront « The Story Behind: ‘The Smoking Gun' » [Les Coulisses de l’histoire : l’arme du crime], une présentation par Akçam de documents inédits jusqu’ici. Pour la première fois, ce document, ainsi que d’autres, feront l’objet d’un débat public.

The Armenian Weekly a récemment rencontré le Dr. Akçam, avant son intervention à Boston, pour évoquer sa récente découverte et sa signification dans le combat contre le déni du génocide arménien par la Turquie.

Ci-dessous l’entretien dans son intégralité.

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– Dickran Khodanian : Vous qualifiez la découverte de ce télégramme d' »arme du crime, » l’une des « dernières briques dans le mur négationniste. » En quoi cet élément de preuve est-il plus important que d’autres preuves qui étaient disponibles auparavant ?

– Taner Akçam : Cette preuve conforte celles qui ont été compilées au fil des ans. Les archives des tribunaux militaires d’Istanbul constituent l’une des plus importantes sources sur le génocide arménien. L’historien Vahakn Dadrian s’est servi de ces tribunaux pour briser le mur négationniste de la Turquie et ce, abondamment. Or les preuves émanant de la Cour ont été sans cesse critiquées, car ce n’étaient pas des originaux.

En fait, quand Guenter Lewy publia son ouvrage intitulé The Armenian Massacres in Ottoman Turkey: A Disputed Genocide1, il jeta le discrédit sur les matériaux des cours martiales au motif que nous ne possédons pas les originaux, puisqu’ils n’existent pas. Il écrit dans ce livre : « Le problème le plus grave concernant la valeur probatoire des procédures engagées par la justice militaire en 1919-20 est la perte de la totalité des documents relatifs à ces procès. Ce qui veut dire que nous ne possédons aucun document original, aucun témoignage sous serment, ni la moindre déposition, sur lesquels ces tribunaux ont fondé leurs conclusions et leurs verdicts. » (p. 80)

Aujourd’hui, nous sommes en possession de documents originaux munis d’en-têtes officiels, qui ont été déchiffrés à l’aide d’un système de codage. Ce système de codage nous permet d’authentifier des lettres liées au massacre ou à la mise en œuvre des massacres. C’est là un coup majeur porté à la thèse négationniste. Je continuerai à publier d’autres documents de ce genre, émanant des cours martiales, car il s’agit un apport très important à la recherche existante.

– Dickran Khodanian : Vous avez déclaré avoir retrouvé ce document grâce au neveu d’un prêtre catholique arménien, Krikor Guerguérian. Pourriez-vous nous préciser ? Comment avez-vous pu obtenir finalement ce document ?

– Taner Akçam : Ce document se trouve dans les archives privées du prêtre catholique arménien Krikor Guerguérian à New York. Le document original se trouve dans les archives du Patriarche arménien de Jérusalem, où Guerguérian s’est rendu dans les années 1960 et où il a filmé tous les matériaux. C’est un document très connu, qui a été publié plusieurs fois sous la forme de citations. Au tribunal compétent d’Istanbul en 1919-1921, il est largement cité ! Dadrian s’est rendu personnellement à Jérusalem et a été en contact avec Guerguérian; il a utilisé ce télégramme précis et fait référence aux archives de Guerguérian et de Jérusalem dans ses notes de bas de page.

Plus important, l’Assemblée Arménienne2 a microfilmé l’intégralité des archives de Guerguérian en 1983. Ces archives sont accessibles depuis 1983, mais personne ne peut les consulter en profondeur, car il n’existe pas véritablement de système de catalogage. Les rouleaux de microfilms se comptent par centaines et il est quasiment impossible de dépouiller chaque rouleau pour retrouver ce document. L’existence des archives Guerguérian et des copies possédées par L’Assemblée est de notoriété publique parmi les chercheurs. Quand je suis arrivé pour la première fois aux Etats-Unis en 2000, j’ai contacté le neveu de Guerguérian, en lui demandant l’autorisation de consulter les originaux qu’il possède à New York. Il a refusé, au motif que les matériaux sont tous microfilmés à Washington. En 2015, je l’ai appelé à nouveau pour lui demander l’autorisation de consulter les matériaux originaux et cette fois il me l’a accordée.

– Dickran Khodanian : Est-il possible qu’il y ait d’autres matériaux à découvrir ?

– Taner Akçam : Il existe encore de nombreux autres matériaux à découvrir. Ce sera d’ailleurs l’un des points principaux que je vais aborder lors de mon intervention le 11 mai prochain. Nous possédons plusieurs matériaux originaux émanant du tribunal d’Istanbul, que nous savons s’être retrouvés dans les archives de Jérusalem et celles personnelles de Guerguérian.

Dans les années 1940, alors que Krikor Guerguérian menait des recherches sur l’extermination du clergé durant le génocide arménien pour sa thèse de doctorat au Caire, il rencontra un ancien juge ottoman qui avait été membre des cours martiales d’Istanbul, après la Première Guerre mondiale. Ce juge informa Guerguérian que, lorsqu’il présidait la cour martiale, le Patriarcat arménien était le représentant officiel des Arméniens lors du procès. Ils obtinrent légalement le droit d’avoir accès aux matériaux du tribunal et, en conséquence, il les autorisa à prendre des matériaux.

Le juge apprit aussi à Guerguérian qu’en 1922, le Patriarche Zaven Ier [Der Eghiayan] transféra ces matériaux en Europe, à Marseille tout d’abord, puis à Manchester, en Grande-Bretagne, pour atterrir finalement aux archives de Jérusalem. Voilà pourquoi, dans les années 1960, Krikor Guerguérian s’est rendu là-bas et a tout photographié.

– Dickran Khodanian : Qu’est-ce qui rend votre découverte différente ? Vous avez déclaré dans d’autres publications ne pas croire que cette récente découverte conduise à des changements immédiats dans la position de la Turquie à ce sujet. Pourquoi ?

– Taner Akçam : La découverte importante que j’ai faite est le système de codage, et aussi la mise en évidence que ce document revêt un en-tête ottoman. Les autorités turques ne pourront pas dire qu’il n’est pas authentique. Le système de codage du télégramme est irréfutable et démontre l’authenticité de ce document.

Aujourd’hui, dans les archives ottomanes, il existe des centaines de documents, principalement sous forme de télégrammes émanant des provinces vers Istanbul. Ils sont tous codés en chiffres arabes. Quatre ou cinq chiffres indiquent un mot ou des pluriels ou des suffixes. Quand ces télégrammes codés arrivaient à Istanbul, les autorités écrivaient les mots ou les terminaisons équivalentes au-dessus de chaque groupe de chiffres. Voilà comment nous pouvons lire ces documents aujourd’hui. J’ai comparé le système de codage des télégrammes de Behaeddine Chakir avec ceux des archives ottomanes et j’ai découvert qu’ils concordaient.

Juste pour donner un exemple : le terme de déportation est codé « 4889 » sur le télégramme de Chakir; si l’on consulte les matériaux ottomans adressés au gouvernement central depuis les provinces à la même période, lesquels comptent quatre chiffres comme dans le télégramme de Chakir, on se rend compte qu’ils ont tous le code « 4889 » pour déportation.

Personne ne pourra dire que ce télégramme n’est pas authentique. Désormais, le gouvernement turc doit trouver une explication, car l’argument consistant à dire « Montrez l’original » n’est pas valable. Nous possédons l’original. Ils sont pris au piège de leur propre argumentation.

Je suis sûr qu’ils vont continuer à nier le génocide car le négationnisme n’a rien à voir avec la recherche universitaire; c’est un problème politique. Mon argument est que, compte tenu de ces documents nouveaux, il est maintenant très difficile de nier le génocide arménien. Les arguments qu’ils ont avancés au fil des ans ne fonctionneront plus. Ils devront donc recourir à autre chose.

– Dickran Khodanian : Les historiens ne sont pas autorisés à faire des recherches dans les archives de Jérusalem ?

– Taner Akçam : Tout à fait. Les chercheurs n’y ont pas accès. On me l’a refusé plusieurs fois au fil des ans. Je voulais consulter le matériau de Krikor Guerguérian pour voir s’il avait vraiment tout filmé. Impossible d’y accéder. Ils répondent invariablement : « Nous sommes en train de cataloguer. » Mais je ne suis pas sûr que ce soit vrai. A ma connaissance, il n’y a pas de raison valable pour que des historiens n’aient pas accès aux archives de Jérusalem. Je n’ai pas envie de spéculer à ce sujet.

– Dickran Khodanian : Le 11 mai prochain, vous allez intervenir à Watertown, à l’Armenian Museum of Armerica. Pourriez-vous nous dire un mot des thèmes abordés lors de votre exposé ?

– Taner Akçam : Ma conférence du 11 mai portera essentiellement sur le contenu des archives de Krikor Guerguérian en lien avec les matériaux du tribunal militaire d’Istanbul. Il y a beaucoup d’autres matériaux dans ces archives, mais je me focaliserai sur le tribunal et les matériaux recueillis à cette époque.

NdT

  1. Guenter Lewy, The Armenian Massacres in Ottoman Turkey: A Disputed Genocide, University of Utah Press, 2007
  2. Armenian Assembly of America Inc., Washington, DC 20005 – http://www.aaainc.org/

[Taner Akçam est titulaire de la chaire Robert Aram and Marianne Kaloosdian and Stephen and Marian Mugar d’études sur le génocide arménien à l’Université Clark.

Il est l’A. de The Spirit of the Laws: The Plunder of Wealth in the Armenian Genocide, avec Ümit Kurt (Berghahn Books, 2015), The Young Turk’ Crime Against Humanity: The Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire (Princeton University, 2012), Judgment at Istanbul: The Armenian Genocide Trials avec Vahakn Dadrian (Berghahn Books, 2011), A Shameful Act: Armenian Genocide and the Question of Turkish Responsibility (Metropolitan Books, 2006), et From Empire to Republic: Turkish Nationalism and the Armenian Genocide (Zed Books, 2004).

Il est aussi l’A. d’autres ouvrages en allemand et en turc, dont récemment Naim Efendi’nin Hatıratı ve Talat Paşa Telgrafları: Krikor Gergeryan Arşivi [Les Mémoires de Naïm Effendi et les télégrammes de Talaat Pacha : les archives de Krikor Guerguérian] (İletişim, 2016), à paraître en traduction anglaise.

[Dickran Khodanian est rédacteur en chef adjoint à The Armenian Weekly, après l’avoir été à Asbarez (édition anglaise). Diplômé d’histoire, spécialité Histoire arménienne, de l’Université de Boston, il est aussi diplômé d’histoire, option Etudes arméniennes, de l’Université d’Etat de Californie à Northridge. Il a occupé plusieurs fonctions dirigeantes au sein de l’Armenian Youth Federation (AYF) (Côte Ouest) et milite très activement dans la communauté arménienne de Los Angeles. Il compte poursuivre son doctorat en histoire.]

___________

Source : http://armenianweekly.com/2017/05/04/the-last-brick-in-the-denialist-wall-akcam-speaks-with-the-armenian-weekly-on-his-latest-discovery/

Traduction : © Georges Festa – 07.2017

25 juillet 2017

Brèves de plaisanterie

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 7:20

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PREFACE

 

A Véronique Pittolo,

naturellement.

Si, considérant l’initiale inspiration de toutes les propositions qu’on va lire, aphoristiques, farfelues ou autres, il me fallait rendre à César ce qui lui appartient, le meilleur irait à mon amie Véronique Pittolo, femme nourrie d’urgence humaniste et pratiquant une écriture en perpétuelle quête d’étonnement, pour m’avoir mis un jour sous les yeux, par malice d’entremetteuse, les textes courts et déraisonnables d’un inconnu, ivre penseur de la dérive qui prenait l’écriture pour un mode d’émancipation privilégié. Pour lui, l’évidence des mots invitait plus à fuir l’état ordinaire de leur sens qu’à s’y soumettre, plus à s’autoriser à les dynamiter plutôt qu’à consentir aux idées consensuelles qu’ils figent dans les esprits. Mais aussi à établir avec ces mêmes mots des équilibres aussi improbables que le fit Calder avec ses mobiles. Il nous fallait ce déclenchement pour qu’aussitôt les mécanismes qui régissent les légèretés poétiques de notre cerveau se mettent à jouer et à produire de ces fulgurances, fugaces mais non moins travaillées, qui allaient témoigner d’une nouvelle façon de saisir notre vie, de savourer la présence des choses, de rapporter le meilleur des expériences advenues, des souvenirs tenaces, des nostalgies, des insoumissions, mais aussi d’exprimer ces fantaisies qui frisent les vérités fausses ou les faussetés vraies… Que sais-je encore et quoi ?

Peu à peu, s’est imposée la forme du tercet isolé plutôt qu’élaboré dans le cadre d’une histoire longue façon Dante. (D’ailleurs, qui sait si Dante ne hante pas les coulisses de nos petites égouttures de vinaigre, de vin, de lessive et de sang ? Qui sait ?) Cette contrainte, soit marquée par une forme de régularité classique, soit farouchement fiévreuse, soit follement échappée, s’est avérée d’autant plus féconde qu’elle devait devenir une horlogerie mentale, un moule conceptuel dans lequel il nous arriverait, au gré des émotions, plaisirs ou peurs, de couler des mots pour dire l’incongru et l’ambigu, et ainsi nous procurer des sortes de joies créatrices, dignes de compenser les affres d’un quotidien soumis aux griffures de la maladie.

Parfois, ça nous venait en rafale dans l’avant d’un sommeil en mal de constitution, parfois c’étaient de longs jours plats d’une inquiétante stérilité et qui empêchaient tout jaillissement ternaire. Toutefois, nous avions beau nous étonner ou nous désespérer, la confiance que la chose reviendrait sans crier gare ne nous lâchait pas. C’était notre gage de survie dans une existence souffrant le noir le plus absolu d’une pathologie en quête de grâce céleste.

Cependant, qu’on ne s’y méprenne pas : ces monstruosités et sagesses minuscules ne témoignent d’aucune solennité testamentaire. Le péremptoire et le définitif sont hors de propos. A y regarder de près, c’est l’improbable et la fragilité qui dominent dans ces variations intimes, extimes et parfois infimes du moi. Loin de fixer les choses, nos mots les inscrivent dans un décor de brume flottante et de moindre clarté. Mais si nous cultivons l’évanescent, il peut arriver que le dur tire à bout portant sur la monstruosité du monde. Le sourire importe autant que les armes. Mais l’interrogation est préférée aux certitudes, l’amour adulé plus que la peur.

Puissent ces petites bulles de mots jouir de la jouissance même du lecteur, sachant qu’il devra parfois s’y arrêter longuement avant d’en saisir le reflet irisé, car le ressassement par la lecture peut seul rejoindre le ressassement qui permit leur mise au jour. Ainsi seront probablement restitués à l’esprit de petits bonheurs enfouis, si tant est que cet esprit veuille bien chercher le point où tout se rencontre, se mue en éclat et s’éparpille en fine poussière d’eau.

Juillet 2017

 

24 juillet 2017

Brèves de plaisanterie

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 8:40

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C’est la fin des brèves.

L’auteur ayant le sentiment de se répéter a choisi de surseoir à toute prolongation de ces brèves,

lesquelles feront l’objet d’un livre,

si Dieu le veut.

17 juillet 2017

Brève de plaisanterie (462 et dernière)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 2:45

Homme-qui-marche

Plutôt qu’à habiter cherche

à marcher Plutôt qu’à marcher

cherche à vivre

16 juillet 2017

Brève de plaisanterie (461)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 3:31

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*

Sirène hors née d’un pays d’O

Brasier d’amour brisant la haine

Venus O nue anadyomène 

Brève de plaisanterie (460)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 3:26

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*

Le jour où tu sortiras du monde

Le monde ne sortira pas de lui-même

Comme si ton rien n’était 

 

 

13 juillet 2017

Brève de plaisanterie (459)

Filed under: APHORISMES — denisdonikian @ 11:39

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*

Qui te néglige aujourd’hui

Qui te méprise ou te hait

Jouera ta mort à te rendre vivant 

27 août 2015

Démocrates turcs et génocide arménien (4) : Sevan Nişanyan

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 2:23

( Sevan Nişanyan s’est évadé de prison)

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1 – Né à Istanbul en 1956, l’auteur et linguiste turc, Sevan Nişanyan, arménien par son père l’architecte Vagarş Nişanyan, a étudié la philosophie à l’Université de Yale et les sciences politiques à celle de Columbia. Sa thèse (inachevée) devait porter sur les stratégies concurrentielles des partis politiques dans les régimes instables sud-américains. De retour en 1985, Nişanyan accomplit son service militaire obligatoire avant de se consacrer à l’écriture de livres de voyage dont une partie sur les provinces turques. En 2004, il reçoit le Liberty Award Ayşe Nur Zarakolu de l’Association turque des droits de l’homme pour ses contributions à une plus grande liberté d’expression.

2 – Installé avec sa seconde épouse, Müjde Tönbekici, à Şirince, il entreprend alors de rénover les maisons historiques de cet ancien village grec pour les convertir en hôtels, les Maisons Nişanyan. En collaboration avec le mathématicien et philanthrope Ali Nesin, il fonde le Village Nesin de Mathématiques près de Şirince, où sont donnés cours de mathématiques de troisième cycle et conférences pour étudiants en résidence. En 2014, a été ouverte une école de philosophie. Son dictionnaire étymologique du turc contemporain (Çağdaş Türkçenin Etimolojik Sözlüğü) , ou « Dictionnaire Nişanyan », publié en 2002, revu et corrigé en 2008, mis en ligne en 2007, est un outil précieux comprenant près de 5 000 mots turcs d’origine sémitique et persane.

3 – Après une diffusion en photocopies, son livre « La fausse république » (Yanlış Cumhuriyet), paru en 2008, dénonce les mythes fondateurs de la Turquie. Quant à son Index anatolicus, publié en 2010, il rassemble plus de 16 000 noms de lieux turcisés et réunit une documentation complète sur leur origine grecque, arménienne, kurde, syriaque, arabe et autres. Mis en ligne en 2011, l’index permet la consultation de plus de 56 000 localités dûment cartographiées. Auteur d’une autobiographie intitulée Aslani Yol (La route du lion, 2012), Nişanyan explore dans ses essais les multiples racines ethniques de la Turquie. Ağır Kitap en 2014 révèle les sources culturelles de l’Islam.

4 – Dans un article en date du 3 janvier 2014, paru sur son blog Au fil du Bosphore, Guillaume Perrier précise que Sevan Nişanyan dort en prison, près d’Izmir, depuis la veille pour une peine d’au moins deux ans. Nişanyan aurait procédé à des constructions sans permis alors que, selon ses dires, en Turquie, où «  tout est construit illégalement », « le système judicaire est une plaisanterie ». De fait, il y avait trop longtemps que l’État turc cherchait le neutraliser, surtout pour son « combat intellectuel contre les dogmes dominants – le kémalisme et l’islamisme – et pour la reconnaissance de l’identité multiculturelle de l’Anatolie, s’employant à déconstruire l’histoire officielle et les légendes nationalistes dont la Turquie est bercée ».

5 – La publication de « La fausse république », violente diatribe contre le régime kémaliste, lui vaudra une visite d’inspecteurs à Şirince. A l’issue des 19 procès qui lui sont intentés, Nişanyan se voit condamné à 24 ans de prison. Alors qu’il se défend de tout blasphème et se contente de critiquer l’intolérance, il est également condamné pour insulte au prophète Mahomet. De fait, Sevan Nişanyan voit dans son arménité une circonstance aggravante, déclarant qu’« En Turquie, les Arméniens doivent baisser la tête. Il n’est pas convenable de parler aussi directement de choses publiques ».

14 février 2013

Quel est ton nom ?

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 4:39

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*

Je m’appelle Denis Donikian. Denis, parce que mes parents, qui n’avaient pas l’esprit inventif, ont suivi la suggestion de ma sœur qui n’avait pas non plus l’esprit très inventif. Mais Denis, c’est joli. Vos proches ne savent pas en général qu’un prénom ne se prononce pas toujours seul. Et qu’il faut qu’il soit en harmonie minimum avec le nom. Mon prénom arménien étant Donabed, je vous laisse deviner pourquoi j’ai horreur de la répétition. Laquelle se retrouve même dans ma date de naissance : 19 mai 19…

 

Un jour, à Erevan, j’ai été présenté à un grand peintre. Imaginez : «  Je vous présente Hagop Hagopian. – Enchanté. Je me présente : Denis Donikian ». Je n’ai pas ajouté Donabed, car je ne suis pas un fêtard, ni l’équivlent d’un Dionysos, dieu de la vigne et du vin. Hagop Hagopian est un grand peintre, mais un peintre répétitif. Ce n’est pas Picasso. Il a un style reconnaissable. Des couleurs reconnaissables elles  aussi. C’est sa marque de fabrique. Lui est en accord avec la répétition qui désigne son identité. De mon côté, j’ai toujours écrit contre toute imitation de moi-même. Mes livres ne se ressemblent pas.

 

Les Français ont du mal à croire que mon prénom se retrouve dans mon nom. Ils pensent qu’ils s’agit d’une erreur ou d’une plaisanterie. Alors, ils disent Donakian. Mais je n’aime pas Donakian.

 

Si je voulais chicaner, je dirais que mon nom est un nom d’emprunt, un nom par accident. Au moment où il s’apprêtait, comme beaucoup d’autres réfugiés, à quitter le Liban pour la France, mon père n’était pas présent lors de l’établissement de son passeport. Un ami, qui ignorait son nom véritable, savait seulement que c’était le fils de Dono. Le préposé aux passeports a inscrit Donikian. Si mon père, qui était boiteux, n’avait pas traîné la jambe, j’aurais porté le nom de Kechichian ou Kechedjian, comme ma tante, boiteuse elle aussi, qui en se mariant avec un réfugié mal-voyant en partance pour l’Amérique, a perdu le sien définitivement.

 

Je n’ai jamais vraiment cherché à savoir ce que signifiait kechich ou kechedj, mot turc. Et il me plaît que la racine de mon nom Donikian ne dise rien à personne, qu’elle ne soit pas rattachée à quelque chose d’immédiatement déchiffrable, comme Dolmadjian, Papazian ou autres.

 

Les nom et prénom mis bout à bout de certains Arméniens de la diaspora renferment toute leur histoire. Et plus précisément leur identité turque, arménienne et française, américaine ou russe…. Si je prends Dolmadjian Bernard, je peux le décomposer en dolma ( mot turc), ian ( désinence arménienne), Bernard ( prénom français). Il ne faut pas être sorcier pour comprendre que les racines arméniennes de Dolmadjian Bernard se trouvent en Turquie et que ses ancêtres ont subi la domination ottomane.  Que sa famille s’est ensuite réfugiée en France. Le –ian d’un tel nom  est donc coincé entre deux cultures. Une culture qu’on abandonne et une culture qu’on adopte. Une culture de harcèlement et une culture de secours. Car l’histoire de cette appellation identitaire est en elle-même une tragédie. Elle évoque un exil, un arrachement. Dolmadjian Bernard porte l’histoire arménienne d’un asservissement et d’une salvation. L’histoire d’une assimilation forcée en Turquie et d’une assimilation feutrée en France. Et notre Dolmadjian Bernard devra vivre avec le sceau de l’opprobre absolu sur son  nom et le sens de son salut relatif dans son prénom. Comme il est dans son nom, son bourreau se rappellera constamment à la mémoire de sa victime. Car le meurtre ne finit pas. Dolmadjian Bernard vit cette culture du mépris qui continue encore à le mépriser et à lui récuser le titre d’homme. Mais Bernard lutte constamment contre ce mépris et constamment doit revendiquer son humanité en la prouvant dans un pays qui le respecte à condition qu’il s’y perde.

 

On pourrait croire que l’histoire de Dolmadjian Bernard s’arrête là. Mais non. L’histoire de Dolmadjian Bernard n’est pas une affaire d’identité administrative. C’est une affaire qui n’est pas réglée. Une affaire d’âme. Son nom, Dolmadjian Bernard ne le porte pas, il le souffre. Il voudrait bien n’être que Bernard, mais il se sentirait amputé. Il s’amputerait de tous ses ancêtres qui ont vécu, souffert et qui ont enduré la mort afin que lui, Dolmadjian Bernard, il soit. Il n’est pas de ceux qui se coupent de leur –ian ou qui change de nom. Aznavour, Henri Verneuil, que sais-je encore. De toute manière, Dolmadjian Bernard sent que ce « Dolmadjian Bernard » est consubstantiel à sa personne. Et cette racine turque dans le fond, il la veut car c’est la laisse qui le rattache au souvenir de sa terre. C’est cette entrave qui le fait aboyer urbi et orbi afin que le chien qu’on a voulu faire de lui retrouve un jour son droit à être un homme à part entière.

 

Une affaire d’âme donc. D’une âme travaillée par le souvenir d’une terre qu’il n’a jamais vue. Car dans le fond, c’est ce paradoxe qui constitue le nœud de son drame. Il est hanté par une terre qu’il n’a jamais vue. Mais il sait que son nom, peut-être, se sentirait apaisé au milieu des paysages que ses ancêtres ont vus, où ils ont souffert et où ils ont péri.

Seulement voilà. Sa vie ne verra pas ce moment des retrouvailles de l’âme avec le sol ancestral. Il le sait. Le sol ancestral a été effacé, néantisé, désarménisé. Le Malatia arménien n’est plus. Le Mouch arménien n’est plus ; ni l’Adana arménienne… Il y a bien une Arménie où pourrait vivre, faute de mieux, Dolmadjian Bernard. Mais ce n’est pas l’Arménie de ses pères. Ce n’est pas l’Arménie qu’ils ont vue, où ils ont souffert, où ils furent assassinés. C’est, comme je l’ai écrit un jour, « une nôtre Arménie ». Ni tout à fait la nôtre, ni tout à fait une autre.

 

Dès lors, Dolmadjian Bernard n’a pas d’autre patrie que son drame.

 

Denis Donikian

 

Voir également  YASMINE CHOUAKI au TEDx :

17 mars 2010

Pourtant que l’Arménie est belle…

Sur un air de Jean Ferrat : La Montagne

*

Ils quittent un à un l’Arménie
Pour s’en aller gagner leur vie
Loin du village où ils sont nés
Ils abandonnent les tribuns
Pour des pays européens
Pour l’esclavage forcené
Les vieux ils vont mourir de solitude
Quand leurs enfants seront partis
Trimer sous d’autres latitudes
Tout en rêvant à tout propos
De leur bel Ararat là-haut
Qui ne leur a jamais menti.

[Refrain] :
Pourtant que l’Arménie est belle
Comment peut-on voir sans vergogne
Un président providentiel
Tirer sur un vol de cigognes

Le pays a perdu la tête
Qui vend ses fils ou les maltraite
Les exile ou les emprisonne
On a tué les voix bien nées
Les âmes libres chevronnées
Des mécontents qu’on arraisonne
Les loups ils peuplaient la forêt
Et les voici au cœur des villes
Faisant le tri par leur justice
En abusant du couperet
Du bâton et de la police
Instaurant la loi du gorille

[Refrain]

Pourtant que l’Arménie est belle
Comment peut-on voir sans vergogne
Un président providentiel
Tirer sur un vol de cigognes

25 juin 2009

Une histoire de damier arménien.

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*

Un jour, dans un café arménien du quartier arménien de Toronto entre un Noir. Il s’approche du juke-box, sort une pièce de sa poche, l’introduit dans la fente et appuie sur un bouton. Aussitôt, le café se met à résonner du chant bien connu des Arméniens : Grounk, dédié à la grue cendrée. Les clients arméniens esquissent un sourire moqueur à l’idée que le Noir s’est trompé de bouton. Le disque terminé, le Noir retire une autre pièce de sa poche, l’introduit dans la fente, appuie sur un bouton. Et aussitôt, pour la seconde fois, le café se met à résonner du chant bien connu des Arméniens, etc. Cette fois, intrigués les clients arméniens se lèvent et viennent entourer le Noir qui par deux fois, etc. « Il vous plaît ce chant-là ? lui demande le patron du café. Et pourquoi ? Racontez un peu. » Le Noir les regarde, perplexe, et leur répond : « Vorohedev, yéss Hay ém. » (Mais parce que je suis arménien ! )  Et le voilà qui raconte son  histoire de long en large devant les yeux écarquillés des clients arméniens du café arménien de ce quartier arménien de Toronto, disant qu’il travaille comme  haut fonctionnaire  au Pays-Bas. Puis avisant le patron,  il continue : « D’ailleurs, si vous passez par Amsterdam, je vous invite à me rendre visite. » Des mois s’écoulent, quand le patron du café arménien du quartier arménien de Toronto se trouvant à Amsterdam avec son épouse sonne à la porte du Noir haut fonctionnaire. Ils sont accueillis par une magnifique femme blonde, deux garçons métis et lui-même. Ils passent une agréable soirée. Les deux Canadiens prennent congé, et tandis qu’ils s’éloignent, la porte n’étant pas encore fermée, ils entendent la femme blonde de l’Arménien noir lui dire, étonnée : «  Mais tu ne m’avais jamais dit qu’il y avait des Arméniens blancs ? »

*

Cette histoire vraie est un effet de la grande Histoire, quand des Arméniens établirent les premiers contacts avec l’Ethiopie au Moyen-Age, et surtout quand ils s’y installèrent après le génocide de 1915, grâce à la protection du Roi des Rois Haïlé Sélassié. Elle ne dit pas que les enfants métis parlaient l’arménien ni que l’épouse blanche, en vacances en Ethiopie chez ses beaux-parents, n’ayant de contacts qu’avec des Arméniens noirs, n’était pas en mesure de penser qu’il existât d’autres types d’Arméniens. L’histoire ne va pas plus loin, mais on n’ose pas imaginer ce qu’elle aurait donné si l’épisode du café s’était passé en Arménie.

*

P.S. Le récit de cet Arménien noir, rapporté par Serge Avédikian, Arménien blanc, vous a été raconté par Denis Donikian, Arménien gris.

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