Ecrittératures

20 juin 2013

Nouveau livre : théâtre

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lettre d'information Theatre

11 novembre 2010

Trois grâces (3 et dernière)

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Les trois grasses.

Dessin de mobidic

(avec son aimable autorisation)

*

Rinette : Vous l’avez vu comme moi ?

Rosy : Comme toi. Vu… Cul… Nu…

Marny : Comment ça, nu ? Endimanché, plutôt.

Rinette : Et quelle classe, mes cochonnes ! Quelle classe ! Sec comme un éclat. Une étoile. Il a traversé… comme une étoile.

Rosy : Apparition… Disparition …

Marny : Et nous, malédiction. Toujours le cul à l’eau. Voilà comme on se retrouve. Le cul à l’eau.

Rinette : C’était pas lui, alors ?

Rosy : Pas lui… Un autre.

Rinette : Donc pas pour nous.

Rosy : Pas pour nous. Non.

Marny : Pressé comme il était, il devait courir la chèvre.

Rinette : Que ne suis-je une chèvre ?

Marny à Rinette : Continue comme ça, tu tomberas dans les confusions, ma belle.

Rinette : Une chèvre… Ah, une chèvre !

Rosy : Une chèvre pour faire la grosse vie.

Rinette : Une grosse vie avec un grand jack.

Rosy : Pour se faire un fun d’éléphant.

Rinette : Se prendre une suée. Une bonne. Bonne à mourir. Une bien grasse… Lard contre lard.

Rosy : Se faire donner son biscuit par une jeunesse… Ah !

Rinette : Se chauffer le four avec un grand fou. Poudré. Cravaté. Distingué.

Rosy : Nu…

Rinette : Ah ! Crier ah !

Rosy : Gueuler la grande vie.

Rinette : Être aux petits oiseaux.

Rosy : Se pâmer  violette jusqu’aux oreilles.

Rinette : Avoir un kick à tout faire sauter.

Rosy : Un gros kick.

Rinette : Ah ! Et après…

Rosy : Après…

Rinette : Dormir à poumons heureux.

Rosy : À poumons heureux… Comme ce serait chocolat !

Rinette : Ah !

Marny : En attendant, moi j’en ai plein mon capot. Et de vos ah ! et de celui qui se laisse désirer. Il nous a goulument avalées, le bitch. Oubliées corps et biens. Ou bien il se mouille la luette dans un tripot. Et nous alors ? On n’a pas droit à prendre une goutte ?

Rinette : S’il tarde trop, je sens que je vais périmer sur place. À la longue, ma poésie va prendre un goût de tinette.

Marny : À croire qu’on nous laisserait délibérément vieillir là, sur notre cul. Qu’il vienne, ce chien mouillé ! Il va savoir comment je m’appelle.

Rosy : Au lieu de nous soigner aux petits oignons, pas vrai ?

Rinette : Ça nous met dans la peur. Pauvres oies sans culotte débarquées dans un chaudron à soupe.

Marny : Plutôt que de se ronger le fiel, on devrait décider une sortie.

Rinette : Quoi ? Reprendre l’air ? Vous n’y pensez pas. Moi, je  ne suis pas très chaude.

Rosy : Rien qu’à l’idée d’atterrir dans ma cuisine, je suis déjà gelée comme un rat d’église… Ici, au moins on pourra se déboutonner à bouche que veux-tu.

Rinette : Décamper ? Décamper pour quoi ? Pour où ? Plutôt l’attendre, ce coco.

Marny : Peut-être même un suceux de cul.

Rosy : Et qu’il fasse pas son homme devant moi, je pourrais te l’envoyer péter dans les fleurs…

Marny : Je crains que tout ça va tourner en jeu de chien. C’est tout de même blessant. Je me sens mouchée à vif.

Rinette : Vous voyez ça ? Un jeune poulet se faire dépecer à grosses dents par trois molosses débâclant sur lui…

Marny : Et surtout déchainés au dernier degré.

Rosy : Quelle dégelée ce serait, mes furies ! Un soulagement.

(Brusquement des deux côtés de la scène surgissent l’hôtesse et le jeune homme. Ils viennent à la rencontre l’un de l’autre comme s’ils s’étaient reconnus, improvisant un tango érotique, sous l’œil des trois femmes, agacées d’abord, puis ébahies. C’est une danse effrénée et lascive, que les trois femmes miment par l’expression de leur visage, tandis qu’elles suivent du regard les trajectoires amoureuses des deux personnages. Puis le couple se sépare et chacun disparaît dans une des deux portes aussi brutalement qu’à son apparition sur la scène…)

(Un temps)

Rinette : Pfftt … La vie tout de même quel courant d’air !

Rosy : Flamme effacée par un pet de travers…

Marny : Que reste-t-il du bric-à-brac entre un homme aux abois et une fille de l’air ?

Rinette : Mais la poésie, mon garçon. Qu’est-ce que tu crois ? Il reste la poésie.

Marny : La poésie… Drôle de conception.  Deux singes en rabotte, l’un crachant dans la fourche de l’autre, et c’est de la poésie…

Rinette : Tu oublies que les singes, Marny, ne savent pas écrire… Écrire, c’est la cerise après qu’on s’est fait crémer le gâteau.

Rosy : La cerise sur la cerise, Marny chérie.

Marny : Tu prêches quoi ? D’être primitif ? On peut s’inventer les cris qu’on veut et chanter comme une corneille. Moi, je ne gratte pas dans ce genre de démangeaison.

Rinette : D’être primitif ? Cesse de zarzater un peu à faire ta tête de cochon ! Tu trouves pas qu’elle pèse parfois, la civilisation ? Qu’elle empêche au corps de lâcher sa musique ?

Rosy : C’est vrai, quoi. La civilisation, ça encombre des moments. Et ça vous clôture la nudité. Parfois, on en a plein le cul. Jusqu’au trognon qu’elle nous traque.

Marny : Et comment, dites-moi, comment vous êtes arrivées jusqu’ici ? Couchées sur un tapis magique, peut-être ? La civilisation, c’est pain blanc, pain noir et pain gris. Il faut s’accommoder. C’est toujours mieux que le désert ou les cavernes.

Rinette : Je dis pas ça. Joue pas à l’extravagante. Simplement j’aimerais de temps en temps des parenthèses de sauvagerie. Au lieu de courir comme on nous fait. Ainsi moi pour la télévision. Je travaille comme un bourreau. Alors, je me fais des jérémiades. J’en ai plein la boîte à poux.  Que parfois ça me déborde. Il me faut de l’art et du primitif pour me dépaqueter.

Rosy : Toutes ces machines à vous dominer le mental. On devrait tout faire avec la main pour prendre son pied.

Rinette : Moi, j’ai de la paresse à revendre. Tu comprends ? Je verrais bien que chaque jour de la semaine soit un dimanche. Et dimanche, le seul qui soit contrariant. Pour faire ses devoirs d’État.

Marny : Ça vaut pas une chique votre théorie du harem.
Rinette : Du harem ?

Marny : Accomplir son devoir pour les voluptés d’un maître et le reste du temps fainéanter avec les coussins.  Il faut être plein comme une éponge pour penser à faire son flanc-mou sa vie durant. Vous croyez pas que vous avez l’air cornichon ?

Rinette : Si tu veux tout savoir. J’en ai marre de me faire fourrer. Au pays, c’est mon âme qui gèle.

Marny : Mais alors, inventez-vous un plan de nègre, mes gueuses ! Transformez-vous en trous de passage ! Et ne revenez pas au pays pour y conter vos peurs !  Ici, au moins vous pourrez soigner vos roulis et tangages érotiques, ajouter du gras à votre lard et faire du fromage de chèvre pour vous consoler des nuages noirs de votre exil…

Rinette : Et ma mère ? Dis-moi ! Ma mère… Qui la gardera ? On n’abandonne pas un hôpital à ses malades. Ni un pays à sa mauvaise herbe. Et comment j’écrirai si j’ai pas son froid d’enfer pour me mettre du génie à l’ouvrage ?

Marny : Dring-dring, Rinette. Tu es dring-dring avec tes doutances.  Une fois je pars, une fois je reste.

Rosy (à Rinette) : Vrai, je ne te vois pas crier comme un aveugle qui a perdu son bâton. Mais, moi, je n’ai ni frère ni mère pour m’enchaîner. Et ce pays de fond de cour ne m’aime pas assez pour que  je couche avec ses maladies. Je suis partante pour rester.

Marny : Partante pour rester… Toi aussi ? Que tu m’as l’air fadasse avec tes couleuvres de langage qu’on ne sait si tu lâches ou si tu tiens ! Des arguments d’oiseau sans cervelle, rien de plus.

Rosy : D’oiseau sans cervelle.  Mais ma toune, fais d’abord le tour de mon jardin, ça t’évitera de courir après ton souffle. Espèce de tomboy !

Marny : Et toi, t’es qu’une têteuse de nuages !  Faut être tata pour être stoquée sur un pays étranger dont on n’a vu que son hall d’aéroport. Tu vas en chier des briques d’être toute seule, sans ami, sans maison, et tout le bataclan. Et dis-moi, sous quel prétexte vas-tu demander de rester ? L’asile politique ? L’asile économique ?

Rosy : Ni l’un, ni l’autre. Je vais demander l’asile érotique ?

Marny : Ah la mouche à trois culs ! L’asile érotique, hein ? Et tu vas leur jeter ta trouvaille en pleine face ?

Rosy : Oui. En faisant valoir que c’est une sous-catégorie de l’asile politique.

Marny : Et dis-moi. Que vas-tu montrer aux représentants de l’immigration ? Que t’es plus en mesure d’exprimer tes fureurs utérines dans ton propre pays ?  Qu’on t’interdit de jouer aux fesses sous tes draps ? À la rigueur, si tu faisais minouche avec une pelleteuse de nuages comme toi, je comprendrais. Mais t’es pas du genre à aller aux femmes, Rosy. Tout juste à faire des rêves en couleurs.

Rosy : Va te chauffer la guerloute au soleil de tes ancêtres ! Va ! Ici au moins on peut filer le train qu’on veut.

Marny : Vous écœurez le peuple avec votre poésie cacologique, mes vieilles. Des écœurantes, je vous dis. Le pays a besoin de vos plumes et à la première occasion vous prenez l’air pour jouer aux pigeons voyageurs. Eh bien, je vous dis que vous êtes dans les patates. Vous ferez rien moins que de vous encagez dans un trou à rat.

Rinette : Mais je suis déjà dans un trou à rat, qu’est-ce que tu crois ?

Marny : Toi, tu te mêles dans tes papiers. Une fois oui, une fois non.

Rinette : J’ai la tête en compote. Je voudrais prendre ma décampe tellement je suis pauvre chez nous. Pauvre comme la peste. C’est comme une camisole de force. Et quand tu sais que tes voisins ont les mêmes démangeaisons de bougeotte que toi, que tout le pays veut s’en aller chez le diable, tu perds l’idée toi aussi. Tu veux partir rien que sur une jambe… Ou bien tu restes, et tu te fais graisser pour nourrir ta viande et pas laisser mourir tes malades. C’est mon cas.

Marny : En attendant, avec votre esprit élastique, on pourrait jacasser long comme d’ici à demain. Mais on va pas s’enterrer là ? Moi, ce pays, il m’a déjà fait attraper ma niaise.

Rinette : On devrait tambouriner aux murs.

Rosy : Ou bien chanter comme des perdues.

Rinette : On est perdues, c’est sûr…

Marny : Et on n’a personne à tarauder. À part la voix dans ce téléphone …

Rosy : Voilà des heures qu’on passe son temps à taponner pour rien.

Marny : Pourtant, ils avaient nos portraits, non ?

Rosy : Je pense bien. Si j’avais su, je me serais fait des yeux comme deux pistolets.

Rinette : Pas besoin de tes pistolets. Avec nos faces à grimaces, faites comme des forçures,  ils ont dû partir à la fine épouvante.

Rosy : Ou peut-être en vacances. Pour éviter de nous accueillir.

Rinette : Qui sait ? Ils ont pu même s’inventer un enterrement.

Marny : Ne vous mangez pas le derrière de la tête. Après tout, c’est pas la fin du monde.

Rinette : C’est pas un génocide…

Rosy : Juste un flop.

Rinette : Encore heureux qu’on n’ait pas le flux.

Marny : Ou qu’on n’ait pas faim comme des enragées.

Rinette : Avec quoi on mangerait ? On n’a pas un sou d’ici…

Rosy : Ça, on pourrait le gagner.

Rinette : Le gagner ?

Rosy : Y aura bien un jars pour crocheter une fille, non ?

Rinette : Il faudrait d’emblée éliminer les gueux. Un gueux, ça prend mais ça paie pas. Par définition.

Rosy : Non. Mais un coq à belles plumes qui voudrait son content.

Rinette : Un chaud de la pipe de préférence.

Rosy : Un monsieur. Un moneymaker…

Rinette : Qui ne soit pas trop près de ses pièces, tout de même.

Rosy : Comment le savoir ? Tu lances une colle, là. Ça ne marche pas dans les rues avec une couronne, les gars qui ont la galette.

Rinette : Ceux-là ne sont pas donneux en général.  Mais ils devront cracher avant qu’on les laisse goutter dans notre ciboire.

Rosy : Parce que tu connais les tarifs du coin, toi ?

Rinette : Connais pas.

Marny : Et dans quelle monnaie vous vous ferez payer pour qu’ils voient les petits oiseaux, vos chanteurs de charme ? Monnaie locale ou dollar ?

Rosy : Quelle monnaie locale ? En dollar.

Marny : Il est vrai qu’un amateur des fesses a toujours du dollar dans la culotte.

Rinette : Alors, monnaie locale. Sinon qu’il aille se hâler la broche.

Rosy : Et tu la connais, cette monnaie locale ?

Rinette : Le buchlu, non ?

Marny : Quel buchlu ? Le buchlu est la monnaie du Buchluland. Or, nous ne sommes pas dans le Buchluland. Le Buchluland doit se trouver en Afrique. Dommage. Vous qui quêtez le retour à la sauvagerie primitive.

Rinette : Alors où ? Où sommes-nous, dites ?

Rosy : Mais dans un trou du cul d’aéroport où des inconnus attendent de nous accueillir.

Rinette : Mais où attendent-ils, ces inconnus ?

Rosy : Je ne suis pas assez devineuse pour ça. Mais ce qui est clair, c’est que nous sommes trois dindes qui se sont laissées embarquer et qui en ont plein leur collet d’être attendues.

Rinette : Ça ne résout pas notre problème. Combien leur demander à nos cornichons sans vinaigre ?
Rosy : On prendra d’abord ce qu’ils donneront. Mais sachant qu’ils donneront moins que le montant réel de la chouchouterie, on leur réclamera le double.

Rinette : Le double. Tu n’est pas chicaneuse, toi au moins.

Rosy : Et comme ça ils auront droit à la grande visite.

Marny : Et comme ça ils auront droit à la grande visite… Mais vous allez vous pogner une dose à vous offrir au tout venant. Faire dodo avec un baveux de passage… Faut être craquée au plafond pour catiner comme vous faites !

Rosy : Puisqu’on est à côté de la carte, fais l’homme et sers-nous ta logique !

Marny : Il n’y a pas d’autre logique que de sucer le temps jusqu’à la moelle.

Rinette : Sucer le temps, c’est long.

( Brusquement les lumières s’éteignent)

Rosy : Tiens, chez eux aussi, la lumière ça peut déguerpir.

Rinette : Moi, le noir me met dans des peurs bleues.

Marny : Vous ne trouvez pas que ça sent le ouistiti ?

Rosy : On n’est pas en odeur de sainteté, ici. On le sait maintenant.

Rinette : J’ai les nerfs. J’ai les nerfs.

Rosy : Et moi j’ai ma dilatation qui s’énerve. Je me disais bien qu’on était sur leur liste noire. Ils veulent nous faire comprendre de repasser la ligne en sens inverse.

Rinette : On serait devenus haïssables à ce point ?

Marny : Vous avez trop jasé. Ils ont entendu vos mauvaises pensées. Ils veulent plus de nous.

Rinette : Il faut qu’on se sorte de là.

Rosy : Sortir ? Mais où sont les portes ?

(Tout à coup, la lumière revient. Dans l’encadrement de la porte de droite, apparaît l’homme en costume, appuyé au chambranle, éclairé par une forte lumière venant dans son dos. Dans l’autre porte, l’hôtesse de l’air, dans une attitude identique, elle aussi éclairée dans le dos. Les trois femmes ont le dos au public, face aux deux personnages).

L’homme : Bienvenue, mes jolies !

La femme : Embarquement immédiat !

RIDEAU

 

 

*

Copyright Denis Donikian ( Reproduction interdite)

10 novembre 2010

Trois grâces (2)

Filed under: THEÂTRE,Trois grâces — denisdonikian @ 1:30
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Les trois grasses.

Dessin de mobidic

(avec son aimable autorisation)

Rosy : Il y a des jours où…

Marny :  On regrette d’avoir plaqué sa cuisine.

Rosy : Des jours où le temps se morpionne tellement…

Rinette : Qu’on voudrait se consoler. Toute seule.

(Un temps)

Marny : Mais vous l’avez vue, cette gougoune ?

Rinette : Habillée comme une guedouche. Sortie tout droit d’un Boeing venant d’Arabistan.

Rosy : C’est qu’elle était montée, la pâte molle. Vous avez vu comme elle piquait du talon pour faire parloter ses fesses ?

Marny : Je lui aurais bien flanqué une mornifle à celle-là.

Rinette : Qu’est-ce qu’elle croyait ? Nous donner des leçons de déhanchement ? À traverser la salle comme un tréteau de mode.
Rosy : Laide comme un cul avec ça.

Rinette : Une autruche faisant son fier pet…

Marny : Et plus de poudre sur le nez que de plomb dans la tête…

Rosy : Tu la vois, cette pas-grand-chose, se faire huiler la poulie ?  Tout juste bonne pour faire un score d’un soir dans un parking. Rien de plus.

Marny : Surtout avec des quenouilles pareilles. De vraies perches. Et aussi maigre qu’un râteau avec ça.

Rosy : Un râteau ? Un cure-dent plutôt. Elle ferait mieux de faire cailler son pipi hors de nos yeux, cette pigouille.

Rinette : J’y pense… Et s’ils s’étaient mis en tête de nous envoyer une poudrée comme elle ?

Marny : Ah les renards ! Les ratoureux ! Ils oseraient, vous croyez ?

Rinette : C’est qu’il nous faudra bien quelqu’un pour aller dans le trafic. Un beau déniaisé si possible.

Rosy : Vrai. Tu nous vois nous mouver les fesses derrière une baveuse enculassée comme une vache de prêtre ? J’ai du mal.

Rinette : Et pourtant si c’était, on n’aurait rien à rétorquer.

Rosy : Marny, téléphone, toi qui bredouilles de l’anglais ! Comment est-ce qu’on reconnaîtra le cowboy qui doit nous prendre ? Demande-leur en faisant des finesses !

Rinette : Et comme ça, ils sauront quel est notre credo. Un homme… Même s’il a la tête comme une face de pet…

Rosy : Ou comme une fesse. C’est un monsieur qu’on désire. Dis-leur !

Marny : En tout cas, il nous faut sortir de cette merdouille. On est comme des chiennes pataugeant dans l’eau bénite. (Marny consulte un document. Puis décroche le téléphone, fais un numéro). I am Marny, you know. Yes… Yes… Yes… No. A man, please. We want a man meet us, no woman. No… Méret kounem. No ! OK… OK…Ya… OK…

Je crois qu’ils ont compris. Ils nous envoient un taxi, avec un homme.

Rinette : Un homme… Quel homme ?

Marny : Le chauffeur pardi !

Rosy : Le chauffeur. Et rien d’autre ?

Marny : Rien d’autre. Du moins, je crois. Après tout, on ne va pas attendre la lune à marmotter comme on fait depuis plus de deux heures, non ? C’est pas la fin du monde si on nous fournit un homme qui n’est pas mettable. Comme si c’était pour une partie de fesses dans un taxi ! Vous n’êtes pas à crever dans un génocide, que je sache ? Alors lâchez-moi ces faces de mi-carême !

Rinette : C’est pas un génocide, c’est sûr. Mais un homme, ça nous aurait mis de la mine dans le crayon. Après tout ce temps perdu à attendre on ne sait qui. Moi je ne suis déjà plus dans ma soupe.

Rosy : On vient. On leur livre la marchandise. On pourrait au moins être reçus comme des paons…

Marny : Et quoi ? C’est notre lot d’attendre, non ? Attendre toujours. Il y a plus de quarante ans, moi, que j’attends. Pas vous ? Nous sommes nées pour attendre. Notre pays tout entier est une salle d’attente. Et nous attendons…

Rosy : L’électricité qui ne vient pas. L’eau qui se fait désirer. Nous attendons… Du bonheur…

Marny : De la démocratie…

Rosy : Des bordels pour femmes…

Rinette : Que les femmes soient autorisées à lâcher un beugle quand elles sont sous leur mari. C’est naturel, un beugle.

Rosy : Nous attendons un monsieur à tête de Jésus. Qu’il vienne nous l’ouvrir l’huître perlière avec son couteau. À force, nous avons attrapé la morfondure. Déjà que nous avions du gros lard à faire notre lavage à la main…

Rinette : Qu’est-ce que vous proposez alors ? D’attendre cet inconnu qui ne vient pas ou bien de se crisser au large ? D’attendre ce qu’on nous a promis ou de plus attendre du tout ? Faut-il qu’on retourne à notre froid national ? Dans un pays qui marche avec des prières ? Où la justice vous met à quatre pattes. Avec des élections de loups contre renards. Des prisons pleines de maudits. Des écoles pleines de perroquets. Une Église qui fait son argent de la Croix. Des ravageurs qui étouffent dans leur graisse et des ravagés qui peinent à la pelle. Des chiées de gens qui en ont plein le capot. Des chiées qui sont à la gogaille. Quel pays, non, que le nôtre ! Qui vous fait aller et par en haut et par en bas.

Marny : Il reste une chose de vraie, c’est que des gens qui parlent instruit nous ont invitées. Même si c’est pas un cadeau, c’est notre pays qu’on va mettre en dimanche.  Et avec des poésies qu’on a écrites dans nos cuisines.

Rosy : Quand ce pays veut bien remettre la lumière après nous l’avoir retirée.

Marny : (à Rinette) Pas la tienne de poésie, en tout cas. Je t’entends déjà hurler comme une démone en train de jouer aux fesses avec les mots.

Rinette : C’est mieux que la pluie qui tombe dans la tienne.

Rosy : C’est bon… C’est bon… Finissez avec vos jalouseries. On va pas se batailler comme des coqs jusqu’à ce que l’autre arrive !

Rinette : S’il arrive.

Marny : Il faudra bien… Ça fait une pipe qu’on attend…

Rinette : On peut toujours croire aux contes de fées. Je penche plutôt qu’on nous fait jouer des cocues.

Rosy : Je le pense aussi. Tout ça commence à tourner en eau de vaisselle, mes petits cœurs. Ne dites pas qu’on ne s’est pas fait fourrer. On a beau se suer le cerveau, on se demande où toute cette chiennerie veut nous conduire. Je vais finir par me lâcher en convulsions à cause de ce méchant. Je tremblote déjà. Sans compter que depuis le temps, j’aimerais bien me vidanger l’arrosoir. Et ça, mes majorettes, ça n’attend pas.

Marny : Et s’il arrivait par surprise, le tête d’eau qui nous fait perdre notre temps ? C’est qu’on taponne depuis notre descente d’avion.

Rosy : C’est bien pour ça que je suis à rebrousse-poil.  Je me sers les tripes. Peur que ça déborde. Vous me voyez laisser ma carte de visite sur leurs carreaux ? Ils l’auraient bien mérité, après tout. Mais nous avons encore un zeste de civilisation.  Ça nous épargne de passer par-dessus la palissade.

Rinette : Et si c’était l’armée rouge qui déclenchait les hostilités, comme ça, sans crier gare ?

Rosy : Alors là, je serais dans l’eau chaude. Et si le bonhomme débarquait sur le coup,  ce serait Waterloo.

Rinette : Bénis le ciel alors et gratte-toi la fourche ! Tant que ça ne vient pas, ça ne vient pas.

Marny : Pour toi aussi,  d’ailleurs, ça ne vient pas… Hein, Rinette ? Sciante je suis, sciante je reste. Tu es dans le rouge depuis quand, dis ? Tu n’écris plus. On croyait que tu l’avais dans les sangs la poésie. Mais rien. Et cela depuis des lustres. Certains disent que tu es à la fin de ton rouleau. Que t’es bloquée dans le coude. Tu ne rimes plus. Ton mental n’est plus en rut d’écriture. Et tu nous contes des pipes avec tes poèmes vieux comme les pierres d’il y a plusieurs années. Des resucées comme des orémus. Parfois on ferait mieux de barrer ses mâchoires.

Rinette : Vrai, je suis dans une mauvaise passe. Une misère du diable qui me force à écrire des miettes de petites choses. Ça ne donne que du micmac. Je me vois comme un os vidé de sa moelle. Vous comprenez… Je patauge dans la dèche. Ma mère est à bout d’âge et marche vers son lit de mort. Et mon frère, c’est un enterrement à lui tout seul. Il n’a pas le génie de la gagne. Surtout dans un pays où les gras durs font la nique à ceux qui ont le cul sur la paille. Vous savez toutes ces choses. Alors je peux plus passer mon temps à bretter avec les bœufs. Ni à écrire des coquetteries déguisées en courants d’air. Ni des scènes où on joue aux fesses.  De celles pour lesquelles je me fais descendre et qui vous font perdre les nerfs.

Marny : Il y a des jours comme ça. On est tout en démanche. Un corps sans âme. Des jours de pluie.  Où on se sent parqué dans le malheur.

Rosy : Sauf que c’est pas un génocide…

Rinette : Maintenant, je travaille d’arrache-poil pour me faire de l’argent.  Je ne peux plus niaiser aux portes. Je me brûle à la télévision. Avec ma petite notoriété et ma verve, on me fait noter des fifilles, des grenouilles, des girafes. Tout un zoo de gros zéros qui dansent la gigue ou pissent de la voix dans le but d’être élus champions d’un jour.

Rosy : Un beau chiart, tout ça. Quel gâchis !

Rinette : Je fais bon visage. Je clapote des mains.  Je ris à point. Mais au moins, je ne me laisse pas bosser par la malchance. J’assume la famille. Je pourvois à l’ordinaire. Je débourse pour les hôpitaux. Et vous savez qu’y mettre le pied vous coûte une somme, avant même le premier soin. Maintenant, je n’écris plus. Mais j’attends de remonter la côte.

Marny : C’est triste de jeter toute sa semence dans le même champ. Triste…

Rosy : Mais toi, Marny ? Je crois savoir que t’es cassée comme un clou. Je me trompe ?

Marny : Je ne vais pas vous conter des romances. Je flagellais les empotés et déculottais leurs impostures dans une gazette. Histoire de fournir mon effort de guerre contre les tromperies. J’aime me jeter dans le trouble des bassesses. Chaque matin je me levais du mauvais bout à lire dans les journaux comment les loups nous rongeaient le pays. J’avais des impatiences. Je me vouais à donner l’heure juste. On ne peut pas se faire saucer tout le temps par un président qui empiffre sa famille et fait au peuple des promesses d’ivrogne.  Mais cette gazette avait elle aussi son esprit de paroisse. C’était pas l’évangile, loin de là. Plutôt un nid de guêpes. Ils m’énervaient à jouer de l’égoïne ou à chapitrer les bouchés d’en face. Ils n’avaient pas plus qu’eux de moralité démocratique.  Pendant ce temps, tout le pays courait à la démence. Déjà qu’il avait la débâcle avec ces gens au dernier trou qui décampaient ailleurs. Jusqu’au jour où j’ai été débandée à mon tour. Prise en sandwich entre la peste et le choléra, j’ai pété une crise de nerfs. Et je me suis mise à la rue moi-même plutôt que de me livrer à des manigances… C’est pas moi qui aurais fait le limoneux.

Rosy : Personne n’est blanc comme neige.

Rinette : Et maintenant ? Tu fais ton petit bonheur toi-même… Tu te consoles en te caressant le champignon. Pas vrai ?

Marny : Toi tu m’éreintes à croire que tu me connais comme si tu m’avais tricotée. Ne me prends pas pour une valise ! Va te pogner le cul ailleurs et lâche-moi un peu avec tes vieux légumes ! Tu me pompes.

Rinette : Mange pas tes lacets comme ça ! Ton cœur va se mettre à débattre comme une cloche. Je voulais pas faire l’haïssable, pour une fois. Juré craché. Mais on dirait que j’ai mis le doigt sur ton bobo.

Marny : Si tu veux tout savoir, je vais t’ouvrir la trappe une bonne fois pour toutes. Mon vagin, je l’ai remisé dans la cave et j’écris au grenier.

Rosy : Sous le toit…  Pour entendre les gouttes ?

Marny : Tu beurres épais, ma grosse. J’aime mieux écrire en pluie qu’avoir les épaules carrées.

(Brusquement, paraît un homme, du coté droit de la scène.  Grand, racé, en costume de ville, il se met à traverser l’espace d’un pas nerveux et rapide. Il s’arrête une ou deux fois, fait mine de chercher quelqu’un, sans tenir compte des trois femmes qui le regardent, ébahies.  L’arrivée de l’homme les a figées sur place, comme si elles étaient transformées en statues. Sa disparition, côté gauche, va les laisser inertes un moment. Elles se réveilleront lentement comme au sortir d’un songe…)

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Copyright Denis Donikian ( Reproduction interdite)

8 novembre 2010

Trois grâces (1)

Filed under: Trois grâces — denisdonikian @ 8:10
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Les trois grasses.

Dessin de mobidic

(avec son aimable autorisation)

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Personnages :

Rosy. En robe grise.

Rinette. Pantalon et châle à l’indienne, très colorés.

Marny. Pantalon et veste en jean’, avec  casquette assortie.

L’hôtesse de l’air : En tailleur d’hôtesse, talons hauts, très sexy.

L’homme : Grand, jeune, très mâle.

Lieu :

Un hall d’aéroport avec deux portes, l’une dans le coin droit, l’autre dans le coin gauche.

*

Marny : (Au téléphone) … You us forgotten ? You hurt me.  Person’ come for nous, alors ?  Uncredible, you know !   We three girls alone. Alone… Alone… Méret kounem ! Trafic ? What Trafic ? … OK. ( Elle raccroche). Méret…

Rosy : Et tu crois qu’il t’a comprise ? Avec ton anglais de bric et de broc, tu pourrais même pas prêcher l’évangile à une chèvre…

Marny : Une chèvre, hein ? Voyez-vous ça ! Mais toi tu m’as pénétrée, au moins ? Bécasse !

Rosy : Mon beatnik adoré, je sais bien qu’on est là à moisir depuis deux heures… Pas besoin de ton charabianglais pour ça. Nos amphitryons nous invitent à parler de notre poésie et ils sont même pas foutus de nous arracher à ce hall d’aéroport. Au moins, chez nous l’hospitalité, c’est sacré. Cinq heures d’avion, plus deux heures à croquer marmotte… Ça fait une journée dans les bras. Et toujours pas de messie pour nous sortir les épingles de notre fessier. Tu écris chez toi, tranquillement, sur ta table de cuisine, des choses à te tâter de joie.

Marny : À te tâter de joie…

Rosy : C’est à moi que je m’adresse… Tes vers à toi, ils sont équarris à la hache…

Marny : C’est ça parle pour toi. T’es une jasante, enfant de nanane !

Rosy : Et un jour, tu te retrouves assise à cul plat, dans un avion qui s’envole vers un pays dont tu ne sais rien. Tout ça parce qu’on t’a demandé de venir exhiber tes intimités à des gens dont tu ne soupçonnais pas l’existence.

Rinette : Tes intimités… Mais quelles intimités ? Mademoiselle aurait-elle l’obligeance de bien vouloir exhiber… ses intimités ?

Marny : Et pas n’importe quelle intimité. Des intimités de demoiselle. Des intimités non déviargées, en quelque sorte.

Rosy : Sac à chicane !

Rinette : Comme tu y vas ! C’est la seule géographie que tu connaisses, la géographie de tes intimités ? Le mont de Vénus, le pain de sucre et la vallée de larmes… Quant à celle de ton voisinage, c’est de la chnoute, hein ?

Marny : À peine si elle connaît la géographie de son appartement. Cuisine, chambre, toilettes.

Rinette : Ah ! Tu as beau jeu de ronger ton mors. Mais exulte,  au lieu de te monter ! Vieille moumoune ! Grâce à ta plume, tu es sortie de ta cuisine.

Marny : Qui plus est, une plume plantée dans ses intimités. Intimités antérieures ou postérieures ?

Rinette : Bonjour la visite… Mais Rosy, ma rose nanane, tu vois donc pas qu’ici, c’est la civilisation !  Allume tes lumières, Hottentote à cul en plateau ! Regarde un peu autour de toi ! Même dans cette salle d’attente. Ici, ma grosse, les murs sont montés droit, les plafonds blancs comme neige.  Tout est d’équerre. La géométrie n’épargne aucune construction. Pas comme chez nous où tout va de guingois. Ici, c’est de la culture à la brasse. La grande culture.

Marny : Ouais. Rien à voir avec ta cuisine.

Rosy : Pas besoin d’ouvrir grand les yeux pour voir qu’on n’est pas dans le cul du diable. N’empêche que leur grande culture nous met dans une grande attente. Ils nous passent de travers ou quoi ? Et cesse de me parler comme un curé. Avec tous ces falbalas sur ta carcasse de citrouille, tu vas nous faire rougir de honte. T’es une bergère qui vient de quitter ses moutons. Tu dois encore puer la crotte.

Rinette : Et tu t’es vue, tour de Babel ? Avec ta robe grise de haut en bas. Tu sors d’un pénitencier ?

Rosy : Oui d’un pénitencier, qu’est-ce que tu imagines ? C’est pas à toi que je vais apprendre comment on respire dans notre pays… Qu’est-ce qu’il est, hein ? Sinon un pénitencier. Notre naissance est une prison. Et notre sexe, une prison dans la prison. La fille donne sa fleur à son mari et s’enferraille à jamais dans sa famille. Ah, mariez-vous mes grâces ! Se marier, c’est comme se faire enfirouaper jusqu’à l’os. Un enterrement de première classe. La mise en caisse. Des clous partout. Et cherche une sortie dans le noir après ça… Notre culture, elle te met pas de la gripette dans le corps.  Ah ça non !

Marny : (À Rinette) Tiens, en parlant de sexe. Dans tes poèmes, tu sers de la vulve à la louche…Tu en as même un qui flatte ton clitoris… Dégoûtant.

Rosy : Tu sais ce que les journaux de la capitale disent de toi ? Ecrivain pornographique…  Auteur de caniveau…

Marny : Elle l’a bien cherché…

Rinette : Et alors ? C’est ce que notre corps a de mieux pour nous consoler d’être au monde, non ? Mon clitoris ! Quand je déprime, c’est lui qui me fait oublier notre pays merdocratique. Pas vous ? Il suffit de le titiller des doigts. Et tout le corps se met à chanter. Qu’il fasse beau, qu’il fasse gris, seul mon grigri me fait dodo. C’est comme une drogue à portée de mains.

Rosy : Résultat : t’es pas en odeur de sainteté dans les cercles littéraires. Seulement la proie de ceux qui te passent la lèche…

Marny : Sans compter que tu pues au nez d’une professeure qui s’égarouille chaque fois qu’elle donne la fessée à tes textes devant ses étudiantes. Si c’est toi qu’elle avait sous la main, elle te clouerait à ton cercueil.

Rinette : Celle-là, elle a déjà remisé son clitoris au placard. Quant à son vagin, il n’a pas pu se mouiller en lavette plus de trois fois.  Une pour chaque enfant. Dans notre culture, une mère n’a pas droit au cri de jouissance. Sinon, c’est une picrelle.

Rosy : Nous, on se rentre les doigts, mais rien ne sort. Faute de partir en balloune, on fait de la poésie.

Marny : Tu parles pour qui, là ? Question vie, je suis loin d’être donneuse. Si c’est pour être débandée… Merci. J’en ai fini avec les farfinages maintenant. Si j’attends quelque chose, c’est qu’on vienne nous chercher à cette heure. Car je n’ai même pas une taule pour me mouiller le gosier. Quel micmac, je vous jure !

Rosy : Toi ? Mais t’as une crotte sur le cœur.

Rinette : Faire des patatounes pour la jouissance, c’est ennuyant à la longue. Comme si tu marchais sans but, à gosser autour du même poteau. C’est bien parce qu’on est insatisfaite qu’on écrit. Dans le fond, nous autres, on a cette rage de l’enfantement dans les tripes et dans les méninges. Ça peut pas être retenu les idées qui font la bête…

Marny : C’est ça. Ta question est : si j’avais enfant et mari, écrirai-je ? Blessant. You hurt me.

Rosy : Toi un mari ? Mais tu t’emportes, voyons. Retiens-toi. Un peu de pudeur …

Marny : Parle pour toi, bouboule. Moi, j’ai mes substituts.

Rosy : En attendant, mes belles, le guide qui devrait nous accueillir avec des fleurs dans le cul n’est toujours pas là.

Rinette : Le guide… Et si c’était une femme ?

Rosy : Ils vont pas nous servir une femme ! Du genre hôtesse d’accueil et qui vous a un air chromé. Ce serait atroce.

Marny : Surtout si c’est une miss quelque chose et dure de comprenure question poésie…

Rosy : Pour trois poètes, une femme sublime et bêtasse, je dirais pas. Mais pour nous…

Marny : Mais pour nous, quoi ? Un homme ou une femme, qu’importe, pourvu qu’on nous sorte de là.

Rosy : Et si c’était ça le tataouinage qui les rend malades. Quel sexe nous envoyer pour nous tenir la main…

Marny : Mais un asexué, si ça leur fait plaisir !

Rosy : Ou un ange peut-être ?

Marny : Ou un eunuque.

Rinette : Un homme ? Une femme ? Ou peut-être les deux à la fois. Je veux dire deux en un. Une fofolle, ce serait rigolo, non ?

Rosy : À moins qu’ils soient tombés sur une tête de mailloche qui répugne à exécuter sa mission.

Rinette : Comment ça ?

Marny : Tu veux dire que aux yeux de  ce zig-là on passerait pour des monstres ? Je suis sans homme légal, je comprends. Vieille fille, je le comprends aussi. Je fais même la vilaine. Mais je tricoterai du vers d’ici jusqu’à demain, si je voulais. Aussi serré qu’une maille à mitaines, je le peux aussi. Ça vous pose un sexe, tout de même, la poésie ! C’est plus respectable qu’un toton qui fait le touitte à tour de bras, non ?

Rosy : C’est à se demander si notre réputation physique n’a pas précédé notre réputation poétique…

Marny : C’est bien ce que je disais. Tu nous prends pour des monstres. On n’est pas des étoiles, ni des enfants de chœur, mais des monstres … Toi, peut-être. Et même sûrement. Vieille sacoche !

Rinette : Tu veux qu’on se mette à poil pour comparer ?

Marny : Qu’est-ce qu’ils savent de nous, après tout ? Seulement ce que nous avons écrit. Rien d’autre. Des monstres… Je vous jure que je lui donne une dégelée s’il me regarde comme une Marie Caca.

Rosy : Il n’empêche… Si on était du genre vénus, est-ce qu’on aurait besoin d’écrire ? Non. Vous connaissez, vous, une diva ayant le démon de la poésie ?

(Silence)

Rinette : Et si c’était, qu’est-ce qu’elle écrirait, ta belle femme, d’ailleurs ? De la poésie de belle femme. Rien de plus.

Marny : De la poésie clitoridienne, tu veux dire ?

Rinette : Merci…

Marny : Halte là, mon bichon ! Ce n’est pas du tout ce que j’ai dit… Le poème sur ton clitoris, c’était pour qu’on parle de toi. Avec tes vers à coucher dehors, tu voulais réveiller les gens corrects. Mais tu es à côté de la coche, ma vieille. Dans le fond, tu dois jouir d’être traînée dans la boue. Tu construis à coups de scandale ton image de martyr. C’est finaud, je l’avoue. Les jeunes filles te connaissent parce qu’elles découvrent leur corps grâce à tes doigts de fée fouineuse. Et Dieu sait que tu leur en donnes des idées… de consolation.

Rosy : Plus mademoiselle fait dans le vaginal, plus elle jouit d’être mise à l’index.

Marny : Grosse cochonne ! C’est ça, tu n’es qu’une grosse cochonne…

Rinette : Voilà que vous grimpez sur vos argots, mes petites mémés fripées par les vents du désert. Faut pas. N’empêche que c’est avec des mots que vous compensez ce que votre corps ne vous a pas donné.  Ce que j’écris vous est haïssable ? En fait, c’est votre corps qui vous met dans la haine contre moi. Et vous croyez me blesser… Akh ! je fonds de détresse… You hurt me, you know… Au moins, mes belles, ma poésie est physique. Je ne tricote pas des mitaines pour les grands froids. Chez moi, tout est vivant ! C’est de la chair…

Marny : Du lard, tu veux dire.

Rinette : Mais oui, grosse dinde, du lard !

Marny : C’est ça, faut se rouler la bille pour écrire ce genre de patate…

Rinette : Mieux. Tremper sa plume dans l’encrier. Mais ton encrier à toi, y a longtemps qu’il est sec. Poétesse tu es née, poète tu mourras.

Marny : J’espère bien.

Rinette : Tu espères changer de sexe, c’est ça ? Tu fais pas dodo dans le tien. C’est comme rien. Vu comment tu te fringues, mon loulou. Tu piques déjà comme une chenille à poil.  Qui sait si le reste va pas finir par te pousser ?

Rosy : Le reste ? Quel reste ?

Marny : Et dire que je dois voyager avec cette punaise. Mon Dieu ! J’espère que tu ne vas pas vomir ta cerise sexuelle devant nos invitants. C’est ton peuple qui va rougir de honte.

Rinette : Au moins, c’est pas pire que pire, comme tes poèmes de pisse-vinaigre… Il faudrait chenailler loin pour pas t’entendre. Ou s’acheter un parapluie si on tient à les lire.

Rosy : Et une bonne douzaine de mouchoirs. Quand ça pleut pas, ça pleure… Une poésie qui prend l’eau.

Rinette : Un pissat de lamentation, oui… D’ailleurs, mes zizettes, qu’est-ce que vous croyez ? Qu’ici ils vont rosir jusqu’aux oreilles en écoutant ma poésie amoureuse ? Eh bien vous vous mettez le doigt dans la moumoute ! Bon. C’est clair comme de la vitre. Ces étrangers sont aussi froids que leurs salles d’aéroport. Mais ils ont couru bien plus vite que nous question noce de chiens. Chez nous quand l’épouse fait le trou, elle doit se bâillonner le reste du corps. Durant la passe copulatoire, quand notre homme ahane, sa femme doit faire la muette. Ici, pas de je veux je veux pas. Faut que ça déborde. Que ça brame, que ça vagisse, que ça piaille… Et vas-y que je t’engueule ! Vas-y que je t’engouffre ! On se décamisole les images. Tellement qu’elles vous montent à la tête comme si vous étiez aux petites vues. C’est votre cinéma qui défile, l’intime, celui de vos tréfonds. On se fait péter les bretelles. On se casse tous les boutons. On prend une voix du diable et on brasse des paradis… Leur mâle,  il aime ça quand il prend sa botte. Le cri d’amour, c’est un indicateur de performance. Sans compter qu’ils en ont une longue, ces étrangers, question littérature érotique. J’en ai lu des choses qui m’ont mise en bouillie. J’avais le nez dans la révélation.

(Tout à coup, surgit du côté gauche de la scène une hôtesse de l’air en uniforme : talons hauts et tailleur très moulant. Elle marche à pas très lents, très souples, donnant à voir le balancement de ses formes comme dans un défilé de mode mais à vitesse réduite. Médusées, fascinées, figées dans leurs derniers gestes, les trois femmes la suivront des yeux d’un côté de la scène jusqu’à l’autre. On entend seulement claquer les talons de l’hôtesse sur le sol. Sophistiquée et habitée par son image, la belle se plaît à faire entrer son corps dans le regard des trois grâces. En bout de course, elle disparaitra de la scène aussi furtivement qu’elle y était entrée. Long silence. Peu à peu, les trois femmes se réveilleront d’un rêve dont elles ne sauront s’il fut noir ou rose…)

*

Copyright : Denis Donikian ( Reproduction interdite)

1 novembre 2010

La nuit du prêtre chanteur (3)

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3 – Jeux de cordes

Fenêtre sombre

Tous sont mal en point.

Certains sont recroquevillés sur leur banc, d’autres assis. Kom’ regarde dans le vide.

On entend des bruits de charrettes s’arrêtant sous les murs.

Ayash : Allez voir ! Allez-y !

Kamer : C’est plein de charrettes. Alignées le long du trottoir. On est bons pour le grand départ.
Chankiri : Ils auront attendu la nuit pour nous nous faire quitter la ville.

Ayash : C’est toujours la nuit que se font les sales besognes. Se tournant vers Chankiri. Sauf quand nous écrivons, mon cher.

Chankiri : Bien sûr. Sauf quand nous écrivons.

Chabouh : Qui sait s’ils ont pas repéré un bon terrain vague pour pouvoir nous égorger en douce un par un.

Kamer : Eh bien moi, je vais pas me laisser faire. Qu’ils y viennent !

Chabouh : Je tiens pas à mourir comme ça, non plus ! Plutôt me pendre.

Arzou : Calmez-vous, voyons ! Il faudrait qu’ils vous attachent les mains dans le dos. Nous allons voir comment ils vont nous obliger à sortir. Libres ou les poignets entravés.

Ayash : Entravés, nous le sommes déjà en quelque sorte. Alors que vous…

Chabouh : Oui, vous, c’est pas la même chose.

Chankiri : Vous, vous avez acquis le privilège d’aller où vous voulez.

Arzou : Vous croyez ça ? Je peux aller où je veux, hein ?  Même rentrer chez moi ?

Chankiri : Vous avez quand même pu franchir cette porte, non ? Alors dites un peu… Pour quelles raisons vous n’en avez pas profité…

Kamer : Vous auriez pu foutre le camp.

Arzou : Je vous l’ai déjà dit. Ils auraient fini par me rattraper. Tôt ou tard.

Ayash : Ils savent où monsieur a ses appartements.

Arzou : Ne me jetez pas la pierre. Vous n’avez pas connu la peur. Vous ne savez rien.

Ayash : La peur ! Vous croyez ça ? Mais quand j’écris, j’ai peur. J’ai peur à chaque mot. Qui sait ce qui va me tomber dessus si je dis ceci ou cela. La peur…

Arzou : Si tu avais eu ton fils écrasé sous une botte. Un pistolet braqué sur sa tempe. Et qu’on t’oblige à voir ça. Alors, tu es prêt à tout pour le sauver. À ce moment-là, on te dit : des noms, des adresses ! Et tu te mets à table. Tu laisses ta mémoire se vider comme si tu vomissais des mots. Et tu ignores encore que tu seras toi aussi un nom parmi les noms que tu as donnés.

Chankiri : Mais ils savaient, eux, que, tôt ou tard, les tiens, si je puis dire, te rattraperaient pour te trouer la peau.

Ayash : Alors pourquoi se fatigueraient-ils ?

Chankiri : Et en plus, comme ils auraient leur criminel sous la main, ce sera un alibi. Bien joué, je l’avoue.

Ayash : Mais je me tue à vous dire qu’ils n’ont pas besoin d’alibi ! Depuis 24 heures, nous leur appartenons corps et biens.

Kamer bas à Chabouh : Alibi ou pas alibi, je vais le serrer ce salaud. Après tout, c’est à cause de lui qu’on est dans ce trou. Si on le laisse, nous disparu, il pourrait reprendre du service.

Chabouh : Faire ça sous l’œil du prêtre ? Tu vas le déglinguer encore plus.

Kamer : Mais il est aveugle, ton curé ! Et les yeux ouverts encore ! Il n’entend que les bruits des bombes.

Ayash : Qu’est-ce que vous complotez tous les deux ? Vous apercevez autre chose ?

Chabouh : On se disait qu’ils allaient certainement nous évacuer.

Ayash : On le sait bien qu’ils vont nous évacuer.

Chankiri : Ils n’ont quand même pas fait venir autant de charrettes pour transporter des pastèques au marché !

Kamer : Je crois bien.

Chabouh : En tout cas, on comprend maintenant pourquoi ils avaient besoin d’eau. Leurs chevaux sont en train de boire. Le voyage sera long. Et qui sait interminable.

Ayash : Partir… Partir… Partir enfin. Depuis le temps que j’y songeais. Partir sans trop savoir où. Comme ça.  Au hasard des routes, au gré de leurs croisements… Il faut dire que je n’ai jamais eu le temps de mettre mes rêves à exécution. C’est que notre ville nous tient dans ses tentacules. Maintenant, je vais forcément le respirer l’air de ce pays.

Chankiri : L’air du large en quelque sorte.

Ayash : L’air de la terre…

Chankiri : Si vous appelez ça partir. Partir vers quoi ? Vers quelle désespérance ? L’exil ? Et après l’exil, la mort ?

Ayash : Et après la mort ?

Chankiri : Allez savoir ? Après la mort…

Ayash : Nous ne partirons pas en villégiature, c’est certain. Non. Il s’agit purement et simplement d’une déportation.

Chankiri : D’une déportation. C’est le mot. Une déportation…

Ayash : On vous arrache à votre quotidien sans vous demander votre avis. On vous arrache à votre femme, à vos enfants, à votre boutique, à vos chiens, à vos livres, à vos  lecteurs… On vous arrache… On vous arrache…

Kom’ : À vos villages. À vos chants. À vos lézards… Boum ! Boum !

Tous se tournent du côté de Kom’, surpris et tristes.

Une colère traverse les visages.

Arzou : J’ai mal…

Kamer : Ah tu peux !

Kamer quitte la fenêtre. Il s’approche du banc d’Arzou, s’assoit juste derrière lui.

Ayash : Je ne suis qu’un homme de plume. Autant dire, rien. Je réfléchis trop avant d’accomplir un acte. Et pourquoi ceci et pourquoi cela ? C’est paralysant à la fin. Je me vois mal attraper un chien pour le mettre à mort.

Kamer : Monsieur n’est qu’une fillette. Il tourne constamment son regard vers Arzou.

Ayash : Une fillette ? Je veux bien. Ou comme notre prêtre. Regardez-le. Il ne ferait pas de mal à une mouche.

Kamer : Les livres l’ont ramolli.

Chabouh : Ou ses prières. Est-ce que je lis, moi ? Je suis dans la viande, chaque jour. Chaque jour que Dieu fait, dans la viande.

Chankiri : À force de lire la vie des saints, on y perd en instinct.

Ayash : On y perd en instinct, mais on y gagne en humanité.

Chankiri : Quels aveugles vous faites ! La jungle a envahi la ville. Les hurlements des loups ont couvert nos propres voix. Les discours contre nous se sont multipliés en quelques de jours. Ils ont chauffé les foules. Il montre Kom’. Et lui, que peut-il avec ses chants contre la montée de la jungle ?

Ayash : Il faut dire qu’on ne l’aura pas préparé à se défendre.

Chankiri : Et si le chant n’était pour lui rien d’autre qu’une manière d’échapper à la menace de ces hurlements ?

Ayash : Une manière d’entretenir une sorte de naïveté angélique ?

Chankiri : On pourrait dire ça.

Ayash : Alors la lame du couteau ne rencontrera aucune résistance. Elle sera même encouragée à pénétrer dans son corps. Voilà ce qu’ont fait de nous nos livres de prières, ils ont émoussé notre méfiance. Ceux qui respectent la vie aveuglément, la vie finit toujours par les avoir.

Chankiri : On pourrait dire ça aussi.

Ayash : Pour survivre,  il faudrait donc savoir tuer ?  La civilisation, n’est-ce pas  là notre seule  maladie ?

Chankiri : Nous sommes le ventre mou de la culture. Et c’est pourquoi nous croupissons dans ce cloaque Une défaite. Le monde… C’est sauvage contre sauvage.

Brusquement, Kamer se jette sur Arzou, prend sa propre corde et la passe à son cou.

Chabouh : Serre ! Serre ! Finis-le ce traître !

Kamer : Je vais me le faire ! Je vais me le crever comme un vilain toutou !

Arzou se débat. Ayash essaie d’intervenir en saisissant les mains de Kamer qui le surpasse en force.

Ayash à Chankiri : Appelez le gardien ! Dépêchez-vous, bon sang !

Chankiri se lance vers la porte, mais sa corde trop courte le retient. Il tombe.

Kom’ : Boum ! Boum ! Monsieur le gendarme. Boum ! Boum !

Arzou est en train de s’étouffer. Kamer le tire côté coulisses. Ils tombent tous les deux derrière le banc. Kamer serre encore en faisant la grimace. Puis s’arrête. Il s’assoit. Souffle.

Ayash souffle aussi.

Un temps.

Ayash à Kamer : Il ne fallait pas prendre tant de peine. Ils auraient fait ça mieux que toi.

Chankiri : Comment ? Vous approuvez un acte aussi barbare ? Je ne vous comprends plus. A vous voir, j’avais parfois l’impression que vous serriez avec lui ?

Ayash : J’ai bien du mal à le savoir… L’instinct tribal peut-être…

Chabouh : En tout cas, voilà ce qui arrive quand on confond des personnes et quand on met du coupable dans le corps d’un innocent. L’innocent finit par se venger…

Kamer : Coriace le coco. Mais je lui ai fait ravaler tous les noms qu’il a dégobillés devant ses maîtres.

Chankiri : Je me demande comment tout ça va finir. Je me le demande.

Ayash : On dira qu’il s’est saoulé.

Chankiri : C’est ça. Il aura bu tellement d’eau qu’il aura perdu connaissance. Et ils nous croiront.

Chabouh : Si je ne retrouve pas ma boucherie, je ne veux plus vivre.

Ayash : Mais il y a votre femme ! Pour elle au moins…

Chabouh : Ma femme ? Je voudrais bien voir ce qu’elle aurait fait à ma place. Elle m’aurait appelé au secours. Ma femme ! Elle me lave les tabliers, c’est tout. Le reste du temps, elle se promène. Pendant que je tripote ma viande, Madame se parfume. Et moi, je pue la bidoche saignante.

Ayash : Vous voyez bien ! Vous êtes son Dieu.

Chabouh : Et moi, quel est le mien ? Quel est mon Dieu ? Il a même abandonné son prêtre, alors moi…

Chankiri : C’est quand nous sommes entourés de démons que Dieu nous aime le plus.

Chabouh : Blabla ! Tout ce que vous dites n’est que blabla. L’avenir est sombre. Et je ne veux pas qu’on me saigne comme un veau. Non. Je vois déjà le couteau qu’on va me planter dans la gorge. Et qui sait si on m’écrasera pas la tête avec une grosse pierre, encore. Sûrement dans un lieu où personne entendra mes cris. Plutôt crever de mes mains, je vous le dis ! Plutôt crever de mes mains ! Ouais…

Chankiri bas à Ayash : Il est en train de perdre la boule, celui-là.

Kom’ : Boum ! Boum ! Regardant sa corde : Boum mon lézard.

Ayash : Qu’est-ce qu’on y peut ? Rien. Il est envahi.

Chankiri : Voilà où ça mène quand on quitte le présent. Il faut rester là où nous sommes et pas se laisser déborder par des hypothèses, surtout les négatives. Nous avons le nez collé à l’inconnu, alors restons-y ! Le nez collé à l’inconnu.

Kamer revenu vers la fenêtre : Tiens on s’active de plus en plus en dessous. Ils commencent à embarquer des gens.

Chankiri : Et ces gens, ils ont les mains attachées, dis ? Regarde bien. Est-ce qu’ils sont attachés ?

Kamer : Je ne vois pas. Sont pas attachés. Non.

Chankiri : Alors, c’est bon signe.

Chabouh : Bon signe ?

Ayash : Il veut dire qu’on ne nous collera pas à un poteau d’exécution. C’est tout.

Chabouh : Ah, vous croyez ça, vous ? Ils font les gentils. Mais ils pensent qu’à nous liquider au premier tournant.

Kamer : Faut arrêter de croire ça, qu’ils sont comme nous, ces rats. Ils ont le sang dans le sang.

Ayash : Je ne sais plus ce que je dois penser. J’ai des amis parmi ces rats, comme vous dites.

Kamer : Les rats n’ont pas d’amis. Un rat reste un rat même en amitié.

Chankiri : Faut-il faire d’eux des hommes ?

Ayash : Il faut. Il le faut toujours… À Chabouh : Je suppose qu’on aperçoit des gardiens.

Chabouh : Beaucoup de gardiens. Un couloir de gardiens. Impossible de leur échapper. Chaque prisonnier marche entre deux murs d’hommes en armes.

Ayash : Et combien d’hommes par charrette ?

Kamer : Quatre. Avec deux gardiens pour empêcher qu’ils sautent, je suppose.

Ayash : C’est sérieux, alors.

Chabouh : Je vous le répète. On est cuits. Cuits. Vous savez comment je vois les choses ? Un couloir d’hommes, comme celui-ci. Qui va jusqu’au bord d’un ravin. Et nous, un par un, on nous force à passer dedans. Et ils nous frappent, nous frappent. Et une fois qu’on est arrivés au bout, ils nous balancent dans le précipice. Comme des sacs…

Ayash : Déplaisant. Fort déplaisant.

Chabouh, les yeux révulsés, se précipite sur sa corde, la prend et la passe à son cou, tire…

Kamer : Fais pas ça, vieux ! Il se jette sur Chabouh et desserre la corde. Tous les deux tombent à terre.

Kom’ : Faiblement Boum ! Boum !

Kamer : Tu veux crever avant l’heure ? C’est ça ?

Chabouh : Je veux en finir ! En finir une fois pour toutes !

Kamer : Et ta femme, qu’est-ce qu’elle fera, ta femme quand tu seras crevé ?

Chabouh : …Crèvera à son tour ! Qu’est-ce que tu crois ? Qu’ils vont l’épargner ? Personne ne sera épargné ! Personne ! Je te le dis, personne ! Ils prendront même les gosses. Et quand ils n’auront plus de gosses, ils iront les chercher dans les ventres de leur mère. Ils ont le sang dans le sang, comme tu dis. Le sang dans le sang.

La porte s’ouvre. Un gardien entre.

Le gardien : Ian’ Ayash !

Ayash : C’est moi.

Le gardien dénoue sa corde.

Le gardien : Suivez-moi. On vous demande. Une affaire de quelques minutes.

Ayash : Vous voyez ? Partir est un jeu d’enfant.

Ils sortent.

Silence.

Kom’ chantonne dans sa gorge.

Chabouh : Une affaire de quelques minutes… Quand ils vous disent ça, une affaire de quelques minutes, c’est l’inverse qu’il faut comprendre.

Chankiri : On part pour l’éternité.

Le gardien revient.

Le gardien : Ian’ Kamer !

Kamer : Là, mon gars.

Le gardien défait sa corde.

Le gardien : Suivez-moi.

Kamer : Allons-y ! Montrant Arzou au gardien : Regarde, ton ami fait le mort. Une affaire de quelques minutes.

Ils sortent.

Chabouh : Et maintenant, qu’est-ce qu’il nous reste ? Nous avons grandi. Nous avons travaillé. Nous avons aimé, donné, pris… Et maintenant qu’est-ce qu’il nous reste ?

Chankiri : Que fumée et mensonge.

Chabouh : Fumée et mensonge… Oui, c’est ça. J’aimais ouvrir ma boutique avant l’aube. Puis j’allais chez le boulanger me prendre un pain tout chaud. Comme quand j’étais gosse. J’ai toujours aimé le pain chaud, quand il vient de sortir du four. Notre rue sentait la boulange. Fallait que je mette de ce pain dans mon corps chaque fois avant de commencer mon travail. Une bonne chaleur de pâte cuite…

Chankiri : Moi aussi j’ai cette habitude de me lever avant tout le monde. Pour écrire, je ne connais pas d’heure plus propice. Je me fais un café comme on en fait chez nous. Son parfum me rappelle ma mère. Alors, j’entre en elle en quelque sorte. Ecrire, c’est rentrer dans un ventre. C’est à mon ventre qu’ils vont m’arracher.
Le gardien entre.

Le gardien : Ian’ Chankiri !

Chankiri : Me voici.

Le gardien lui défait sa corde.

Chankiri à Chabouh : Navré de vous laisser seul. Ou presque.

Chabouh : Entre un prêtre fou et un traître mort…

Chankiri : Ne tirez pas sur votre corde. Les temps sont incertains, mais il faut savoir les vivre jusqu’au bout.

Kom’ chantonne à bouche fermée un chant liturgique…

Chankiri sort devant le gardien.

Chabouh garde un instant les yeux sur le cadavre d’Arzou. Puis il regarde Kom’ en train de chantonner, comme ébahi.

Chabouh comme à lui-même : Lequel de nous deux maintenant ? Prends pitié, Seigneur ! Prends pitié !

Chabouh s’assoit, tient sa corde entre les mains… Il hésite.

Kom’ à Chabouh : Tu n’as pas honte ?

Chabouh se fige. Il pleure.

Le gardien entre.

Le gardien : Ian’ Chabouh !

Chabouh : Je suis Ian’ Chabouh.

Le gardien défait la corde.

Le gardien : Lève-toi et marche !

Chabouh suit le gardien comme halluciné. Ils sortent.

Kom’ : Le troupeau sans berger, égaré et confus, voici qu’il est frappé par une vague longtemps invisible venue du plus profond de la mer.  Des pêcheurs barbares ont jeté leurs filets sur ces poissons pleins de naïveté. Un poison pleut de l’atmosphère, contre quoi il n’est point de remède. D’un côté tout n’est qu’effroi, mort et oppression, de l’autre, indifférence, xénophobie et cœurs noirs. Vanité d’un côté, bestialité de l’autre. Notre corps est rompu, notre âme polluée, et notre vie est comme morte.

Un temps

Boum ! Boum ! Prends pitié Seigneur ! Boum ! Boum ! Prends pitié Seigneur !

Le gardien entre.

Il regarde le cadavre d’Arzou.

Il s’approche de Kom’.

Kom’ a un mouvement de recul.

Le gardien détache la corde du mur, puis tirant dessus, il s’engage dans la porte.

Le gardien à Kom’ : En route, vieille mule ! Y en a pour quelques minutes.

Il tire sur la corde et entraîne Kom’ qui est resté le pied entravé. Ils sortent.

On entend monter des coulisses le chant liturgique qui enfle et dévore peu à peu l’obscurité de la scène.

*

Fin de la pièce

( Toute reproduction interdite. Droits Réservés)

31 octobre 2010

La nuit du prêtre chanteur (2)

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Acte 2 : Un seau pour la soif

Fenêtre éclairée

Les personnages se réveillent peu à peu. Arzou somnole assis. Kom’ n’a pas changé de position.

Les tirs ont repris.

Kom’ : Boum ! Boum !

Ayash : Toujours là, mon Père ?

Kom’ : Toujours, mon lézard.

Ayash : Vous n’avez pas dormi ?

Kom’ : J’ai passé la nuit à chantonner dans ma tête. J’ai tant de musiques que ça me tient éveillé. Tant de musiques… Celles qu’on m’a chantées dans les villages. Elles courent entre mes oreilles.

Ayash : On n’est pas venu vous chercher ?

Kom’ : On n’est pas venu. On n’est pas venu… C’était de l’eau pure, ces chansons, tu comprends ?

Ayash : Je comprends.

Kom’ : Je m’asseyais au pied d’un arbre, c’était l’été, pas le moindre de vent, les jeunes villageoises marchaient parmi les fleurs, je leur demandais de chanter et j’écrivais. C’était de l’or, ces moments, de l’or. Maintenant ces chansons, qui les entendra ? Je suis perdu sans elles… Et elles seront probablement perdues sans moi. Dieu me laisse une seule fois encore retrouver ces temps ! Une seule fois ! Rien qu’une seule fois !

Chankiri : Ceux qui devraient vous libérer n’aiment probablement pas vous entendre chanter. Mais nous, oui. Nous aimons ça. (Bas, et à l’écart) Quelles raisons auraient-ils de libérer un prêtre chanteur ? Et d’ailleurs, quel chant n’est voué à mourir ?(Parlant bas à Ayash )Tout ça ne sent pas bon. Un saint homme qu’on ne libère pas. Un collaborateur qu’on n’écoute même plus. Deux pauvres bougres qu’on a pris pour leurs homonymes… Et nous.

Ayash : Et nous quoi ?

Chankiri : Nous ? Nous avons écrit. Si écrire est un crime…

Ayash : Il fut un temps où ils arrachaient la langue de ceux qui enseignaient comme on parle et on écrit aujourd’hui. On aurait dû se méfier.

Chankiri : On aurait dû se méfier.

Ayash : Parfois on se croit libre et de fait on vit avec un fil à la patte.

Chankiri : Qu’allons-nous devenir alors ?

Ayash : Ils feront de nous ce dont ils ont toujours rêvé.

Chankiri : Nous laisser crever de faim et de soif sur des routes inconnues, vous voulez dire ?

Ayash : Que dites-vous là, voyons ? Mais non. S’ils nous ont réunis de force, c’est  pour nous emmener à la promenade. Ils nous feront pique-niquer au bord d’une rivière. Leurs soldats nous serviront les meilleurs vins. Des odalisques lascives, tout juste sorties de leur adolescence, mais expertes en amour, nous prodigueront des caresses appropriées. Et les oiseaux chanteront sur les branches. Les poissons frétilleront dans les eaux argentées. Et les fleurs s’offriront aux abeilles.

Chankiri : Et nous fumerons des havanes comme au paradis…

Ayash : Voilà ce dont rêvent de nous donner ceux qui nous ont jetés dans ce bouge. Il faut savoir espérer. Alors espérons… A propos de soif… S’adressant à Arzou : Holà ! Monsieur le costumé, ne pourriez-vous pas faire quelque chose ? Le soleil commence à chauffer et nous avons tous la gorge qui brûle. Puisque vous êtes encore des nôtres, rendez-vous utile. Le gardien ne devrait pas vous refuser ça au moins. Il commence à vous connaître.
Chabouh : Avec une chaleur pareille, ma viande est foutue. Et c’est pas ma femme qui…

Ayash : Laissez donc la faisander à sa guise, cher ami. Ainsi va toute chair…

Chabouh : Vous savez ce que je perds avec tout ça, vous ?

Ayash : Avec votre femme ou avec votre viande ?

Chabouh : Le samedi est le jour de la semaine qui rapporte le plus. Et cette recette ne remplira pas ma caisse. D’ailleurs, je ne l’ai pas fermée. Pas eu le temps. On m’avait dit que j’en aurais pour quelques minutes. Il se met à couiner. Et voilà des heures que nous sommes là à attendre on ne sait quoi. Que la porte s’ouvre, Bon Dieu ! Qu’on nous dise maintenant : rentrez chez vous ! Mais à quoi ça servirait de rentrer maintenant ? À cette heure, ma viande est pourrie et ma caisse, j’ose pas y penser…

Kamer : Faut pas pleurer comme ça. Ta viande… Elle est pas perdue. Tiens, si on y met de la mort au rat, on la fourguererait aux chiens. C’est comme ça qu’on s’en débarrasse le mieux.

Chabouh : Oh toi !  L’attrapeur de clébards, va au diable ! Pour l’instant, nous avons faim et nous avons soif. Et puisqu’on y est, on pourrait réunir notre argent et demander au policier de nous apporter à manger… Hein, qu’en pensez-vous ?

Arzou vient frapper à la porte. Personne ne répond.

Chankiri : Ils veulent nous faire crever.

Ayash : Et à moindres frais. On entend des coups sur d’autres portes. Ils sont capables de nous traîner le long d’une rivière et de nous interdire de boire à coups de fouet.

Chankiri : Si nous, nous mourons, tous autant que nous sommes, nos femmes et nos enfants seront sans protection. Alors ils les jetteront sur des routes. Des routes interminables. Des routes pour qu’ils meurent de faim, de soif et de fatigue.

Ayash : Qu’avons fait pour mériter ça ?

Chankiri : Ce qui est sûr, c’est que quelqu’un nous fait savoir qu’il ne veut plus de nous.

Ayash : Ils doivent penser qu’ils seront plus libres comme ça. Plus ils nous écraseront comme des cafards, plus libres ils se sentiront. Eh bien sûr, ils se trompent. Libres ? Libres d’être eux-mêmes ? Mais leur liberté ne vaut que par la nôtre. Et c’est ainsi qu’ils empoisonnent leurs fils ! S’ils nous tuent, nous, morts, nous rongerons longtemps leur mémoire. Croyez-moi. Longtemps, je vous dis. Sur plusieurs générations.

Arzou : Ouvrez ! Mais ouvrez donc ! On n’en peut plus ici !

La porte s’ouvre. Arzou s’adresse au gardien.

Arzou : Nous aimerions boire, et si possible manger. Vous comprenez. Mais boire d’abord ! Dites à Monsieur le commissaire que c’est Ian’ Arzou qui en fait la demande.

Le gardien referme la porte. Puis revient au bout d’un instant.

Arzou à Kom’ : Vous allez boire.

Le gardien : Suivez-moi ! Arzou sort. La porte se referme.

Un temps.

Chankiri: Vous croyez qu’il va revenir ? Moi pas.

Ayash à Kamer et à Chabouh : Surveillez la rue ! Qui sait s’ils ne vont pas le lâcher.

Chabouh : À moins qu’on le charge de nous rapporter de quoi nous mettre quelque chose sous la dent.

Kamer : Ne rêvez pas. C’est un vendu ce type. Avec son air de cocotte, j’ai vite vu qu’il était pas de notre monde. Mais il échappera pas à ce qui nous attend. Tôt ou tard…

Chabouh : Et qu’est-ce qui nous attend, tôt ou tard ?

Kamer : Tôt ou tard ? Est-ce que je sais, moi ? Mais ça sent plutôt mauvais.

Bruits de tirs lointains

Kom’ : Boum ! Encore Boum !

Ayash : Toujours rien dehors ?

Kamer : Rien. Pas un chat. C’est bizarre de bizarre… J’ai bien fouillé tous les coins de la ville, et pourtant, ce quartier… Connais pas.

Ayash : Et qu’est-ce qu’on voit ?

Kamer : Une ancienne rue pavée. Mais ça, tu le sais déjà. En face de nous, y a une colline, avec des buissons. Le soleil tombe dessus. On voit bien des maisons sur le même côté que le nôtre. Mais on dirait qu’on les a toutes cramées. Ou pillées.

Chabouh : Je crois que je suis déjà passé par là. Un cousin à moi, marchand de légumes, il tenait une boutique. C’est vrai qu’on y a mis le feu, à sa boutique. Pouf ! Je me suis bien dit que ça pourrait m’arriver un jour. Mais je suis resté. On reste. On sait pas pourquoi on reste. Mais on reste…

Ayash : On reste parce qu’on aime les odeurs de cette ville. L’odeur de la mer. L’odeur de la sueur. Les murs ont cette odeur-là. Celle de la sueur. Ils suent la sueur et le sang, ces murs. Et on l’aime pour ça. L’odeur de la friture aussi. Et même l’odeur du soleil.

Chankiri : Et même l’odeur du soleil… Voyez-vous ça ! Pour moi, le soleil n’a pas d’odeur. Il me donne soif, c’est tout.

Une voix :

D’abord pour nos bêtes, l’eau !

On entend un bruit de seau qui tombe. Même voix.

Si nos chevaux ont soif, ils ne pourront pas tirer vos charrettes et vous mener bien loin…

Un temps. Tous regardent du côté de la porte. Autre voix.

Qu’ils boivent ! Ces bêtes d’abord, les tiennes ensuite…

Un temps.

La porte s’ouvre brusquement. Apparaît Arzou un seau dans les mains. Il reste un moment figé, tandis que la porte se referme derrière lui. Il s’approche de Kom’

Arzou : Buvez mon Père ! Buvez, vous vous sentirez mieux !

Kom’ repousse le seau. Il est abasourdi. Terrifié. Non, monsieur le gendarme !

Un temps. Arzou reste le seau entre les mains.

Ayash : Qui a dit ça ? Les bêtes… Ces bêtes d’abord…

Arzou : Le directeur de la prison centrale.

Chankiri : Le directeur de la prison centrale… Voilà qui est dit. Malgré ça, on peut toujours aimer l’odeur du soleil.

Ayash : Ces bêtes d’abord… Ces bêtes d’abord…

Kamer : On nous prend pour des chiens, c’est ça ? Mais les chiens, moi je les attrape pour qu’on s’en débarrasse.

Ayash : Des tas de viande ! Voilà donc ce que nous sommes pour eux.

Chabouh : Ils n’attendent que pour nous saigner ! Vous comprenez ça ? Nous saigner !

Arzou a posé le seau par terre, s’est assis sur son banc et s’est pris la tête entre les mains : Je ne savais pas… Je ne savais pas que…

Chankiri : Si au moins on savait pour quoi… Quel mal nous avons fait… On demanderait pardon.

Ayash : Mais vous n’avez donc pas compris, bande de rats ? Nous sommes nés avec le mal. Nous sommes faits pour ça. Et nous devons à chaque instant demander pardon. Pardon ! Pardon ! Pardon ! Sans cesse pardon. À chaque seconde, pardon ! Pardon d’être venus au monde ! Pardon d’être en vie ! Pardon de chercher à améliorer notre existence !  Pardon de chercher à nous cultiver !  Pardon d’avoir un Dieu ! Pardon d’avoir été là avant vous !  Et malgré ça, nous ignorons si nous sommes pardonnés. Nous l’ignorons. Mais aujourd’hui, tout s’éclaire. Tout vient au grand jour. L’épée de Midi partage les hommes…

Kom’ à Arzou : Monsieur le gendarme… Monsieur le gendarme… Laissez-moi…  Une dernière fois, laissez-moi… Laissez-moi entendre les voix de mes villages… Une dernière…

Arzou : Vous en verrez des villages, mon Père. Je vous jure que vous en verrez. Tout le long de la route. Demain quand ils nous emporteront. Des villages de sueur qui deviendront des villages de sang…

Kamer : Si on nous transporte en charrette, les routes sont si mauvaises qu’elles vont nous taper le cul. Mais on y mettra du foin. Ça amortit les chocs.

Chankiri : Du foin qu’on donne aux bêtes ? Comme ça nous aurons le gîte et le couvert.

Arzou : Mais on nous fera certainement prendre le train aussi. Un train rien que pour nous.

Ayash : Dans des wagons à bestiaux, bien sûr…

Chankiri : Et nos bergers seront des soldats, bien sûr…

Chabouh : Mais je ne veux pas quitter ma boucherie, moi ! Et comment elle fera pour vivre ma femme ?

Chankiri : À qui la faute ? Quel besoin aviez-vous de porter un nom déjà pris par un autre ?

Ayash : Et quel autre ! Un révolutionnaire qui envoie les siens au casse-pipe et se cache au dernier moment.

Arzou bas : On finira bien par le traquer ce lâche.

Chabouh : Si je l’attrapais celui qui m’a donné à la place d’un autre, je lui arracherais les tripes.

Ayash : Rien que ça ? Mais il y a mieux que les tripes, cher ami.

Kamer : Je voudrais bien faire le boucher avec sa bidoche, moi aussi.

Ayash : Rappelez-vous. Tôt ou tard, votre tour serait venu. On n’échappe pas à ses prédateurs comme ça, n’est-ce pas monsieur le ramasseur de chiens ?

Kamer : En attendant, j’aimerais bien lui faire la peau. (S’adressant à Arzou) Qu’est-ce que t’en dis, monsieur costume ?

Arzou : Ce que j’en dis ? J’en dis qu’il faut savoir pardonner.

Chabouh : Pardonner… Pardonner… Je voudrais bien vous y voir, vous ! Qu’il prenne donc ma place celui qui m’a mis dans ce trou !

Ayash à Chabouh: Mais puisqu’on vous dit que tôt ou tard, vous auriez été dans la même situation qu’aujourd’hui ! Vous comprenez ça ?

Chabouh : N’empêche qu’aujourd’hui, je suis là où je devrais pas. Ma place est dans ma boutique, en train de vendre ma viande. Au lieu de ça, elle pourrit.

Chankiri : Et nous, nous avons soif. S’adressant à Arzou. Il reste un peu d’eau dans votre seau ?

Arzou : Il en reste.

Chankiri : Alors partageons. Soyons sereins, restons humains.

Chankiri boit et passe le seau aux autres.

Kom’ le repousse encore et s’adressant au seau : Monsieur le gendarme… Monsieur le gendarme… Laissez-moi entendre les voix de mes villages… Encore une fois, je vous prie !

Arzou semble se boucher les oreilles.

Chankiri: Malheur à celui qui a fait ça ! Malheur ! C’est qu’il les connaissait les habitudes du Père. Il faut bien que quelqu’un ait dit à la police qu’il avait coutume de rentrer tôt. Pas comme nous, à fréquenter les tripots jusque tard dans la nuit. Le Père déboutonnait encore sa soutane quand il fut prié d’aller au poste. Qu’avait-il à se reprocher ? Rien. Alors il y est allé. (S’adressant à Arzou)Vous qui circulez aussi bien chez les nôtres que chez les autres, vous ne pourriez pas intervenir ?

Arzou : Intervenir ? Mais j’en suis au point où je ne peux même plus le faire pour moi. Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’ils m’adorent ! Ils m’utilisent, oui. Ils promettront tout ce que voudrez, pourvu qu’ils parviennent à leur fin. D’ailleurs, je ne demande plus à partir d’ici. Ils me rattraperaient un jour ou l’autre.

Chankiri: J’ai toujours écrit en sachant qu’un type, tapi dans l’ombre, passait mes mots au peigne fin. Et qu’à la moindre anomalie, il remplissait une fiche. De fait, quand j’écrivais, il y avait en moi comme un système de retenue. Sitôt que je dépassais le cercle délimitant une sorte de pacte tacite, j’avais l’impression de tirer sur mes entraves. Alors toute une série de questions commençaient à me perturber. Et si j’écris ça, est-ce qu’on ne va pas me faire des ennuis ? Et si je mets ce mot, ce nom, etc. Je devenais fou. Quand je venais de publier un article, je regardais dans la rue autour de moi pour voir si je n’étais pas suivi… Infernal.

Ayash : Et pourtant, malgré tout, on ne vous a pas raté. Pour ma part, je n’ai jamais eu ce genre de scrupule. Je tirais à boulets rouges sur les censeurs de tout poil. Si un écrivain n’est pas libre, à quoi bon écrire ? On est fait pour défendre la liberté des autres, non ?

Chankiri : Même celle des cafards ?

Ayash : Même celle des cafards.

Kamer : Ah ça, non ! Les cafards, moi je les écrabouille sous ma semelle. Le moindre qui passe, je me jette sur lui.  C’est plus fort que moi. Ils courent dès qu’ils me voient, comme s’ils avaient quelque chose à se reprocher, les lâches ! Un cafard a toujours quelque chose à se reprocher. De sales bêtes, vraiment.

Chabouh: Et qui prolifèrent si tu n’en tues pas quelques-uns de temps en temps. J’ai beau mettre du poison, il en sort toujours. On dirait qu’ils forniquent dans le ventre des murs.

Ayash : Alors, ne nous plaignons pas. Nous aussi nous forniquons dans le ventre des murs. Et dès que nous sortons, il y a toujours une chaussure habitée par le pied d’un homme pour vouloir nous écrabouiller. Tiens comme aujourd’hui par exemple…

Kamer : Par exemple quoi ?

Ayash : Mais vous ne comprenez pas qu’on est coincé sous la botte d’un maniaque ?

Kamer : La botte à qui ? Moi, j’ai pas eu le temps de remettre les miennes.

Chankiri : Il veut dire qu’on est au premier stade de notre élimination pure et simple.

Chabouh : Mais on va bien nous dire pour quoi à la fin !

Ayash : J’en doute, cher ami. Vous leur dites à vos bêtes pour quoi vous les tuez ? Eh bien, ici c’est la même chose.

Chabouh : On aura droit à un procès, vous verrez. On nous dira ce dont on nous accuse exactement. J’en suis sûr.

Ayash : Vous n’avez pas entendu ces bruits de canon à nos portes ? Nous sommes en pleine guerre, monsieur le boucher. Il serait temps de vous en rendre compte. Et en temps de guerre, les ennemis sont partout, même à l’intérieur.

Chabouh : Mais je l’aime moi ce pays ? J’y suis né. Je suis un citoyen honnête.

Ayash se tournant vers Chankiri : Faites comprendre à notre ami que c’est le pays qui ne l’aime pas. Puis s’adressant à Chabouh : Les soupçons portés contre vous suffisent à faire de vous un ennemi.  Vous êtes préjugé coupable. C’est comme ça. Vous êtes né virtuellement coupable et aujourd’hui devenu adulte, vous l’êtes réellement.

Kamer : Moi, j’aimerais bien qu’on me dise aussi ce que j’ai fait.

Ayash : Il ne s’agit pas d’avoir fait quelque chose, mais d’être quelque chose.

Chankiri : Tes chiens, ils t’ont fait quelque chose, peut-être ?

Kamer : Rien.

Chankiri : Et pourtant, toi et tes semblables vous les trucidez ?

Kamer : On les quoi ?

Chankiri : Je veux dire que vous les ramassez pour les exterminer. Non ?

Kamer : Mais c’est qu’elles prolifèrent, ces sales bestioles. Elles se multiplient, multiplient…

Chankiri : Bien. Elles se multiplient. Et c’est une raison pour les mettre à mort, n’est-ce pas ?

Kamer : Et comment ?

Ayash : Dans le fond, qu’est-ce que vous craignez ? Qu’à la longue les chiens vous empêchent de vivre. Alors vous prenez les devants. Tant qu’il en est encore temps, vous leur faites leur compte. Car si vous laissez faire, vous ne serez plus assez nombreux pour vous en occuper. Et dans ce cas, ce sont eux qui vous mettront en pièces.

Kamer : C’est comme ça… C’est comme ça…

Ayash à Chankiri : Croyez-vous qu’il ait compris ?

Chankiri : Pas sûr. Moi-même, je n’y arrive pas.

Ayash : Parfois, les inventions du mal sont si extravagantes qu’elles peuvent vous empêcher d’y croire.

Tirs lointains.

Kom’ : Boum ! Boum ! Puis regardant sa corde : Boum ! Boum ! Monsieur le commissaire lézard.

Chankiri : Et ça peut rendre fou même un saint homme.

Chabouh : Pourrie ma viande. Se tournant vers Kamer. La donner aux chiens ? Ah ça ! Jamais ! Plutôt la jeter à la mer…

Kamer : Ça t’est jamais arrivé d’en vendre, même devenue bleue ?

Chabouh : Mais dans ce cas je baisse les prix, qu’est-ce que tu crois ?  Et je recommande de bien la faire cuire. Comme ça je suis tranquille avec ma conscience.

Kamer : Après tout, ça n’a jamais tué personne. Mes chiens en mangent bien, eux. En tout cas, si la viande manque un jour, tu sais où en trouver. Personne ne verra la différence.

Chabouh : Et je sais surtout comment m’y prendre pour qu’on s’aperçoive de rien. Mais il me les faut un peu costauds quand même, tes clébards.

Kamer : Je peux te trouver ça. Ça devient rare, mais je peux.

Ayash à Chankiri et à Arzou. Messieurs, vous les aimez saignants ou bleus, vos steaks de chiens ?

Chankiri : Bah !

Kom’ : Boum ! Boum ! C’est le jazz des lézards.

Ayash : Ah, ce n’est plus la rumba des bombes, alors.

Kom’ : Montrant du doigt sa corde C’est le jazz des lézards.

Arzou : Arrêtez avec ça ! Arrêtez !

Ayash : Et quoi ? On se fâche ? Mais quel jeu jouez-vous, cher ami ?

Arzou : Aucun. J’ai faim et tout m’irrite.

Ayash : Essayez plutôt d’avoir faim, voyons, avec philosophie. Maîtrisez l’appel de vos organes, vous en aurez besoin, croyez-moi.

Arzou : Je le sais mieux que vous. Et pourtant…

Ayash : Pourtant ?

Arzou : Pourtant, je suis comme vous. J’ignore quelles sont leurs intentions.

Ayash : En tout cas, au point où nous en sommes, c’est un bon début pour imaginer la suite.

Chankiri : La suite, elle sera noire, croyez-moi. Noire.

*

Fin du deuxième acte

 

(Reproduite interdite.DR)

30 octobre 2010

La nuit du prêtre chanteur (1)

Filed under: La nuit du prêtre chanteur — denisdonikian @ 3:35

Pièce en trois tableaux

2010

Pour Georges Festa

*

Ian’ Kom’ : prêtre musicologue en soutane.

Ian’ Arzou : homme en costume de ville.

Ian’ Chankiri : journaliste en pyjama.

Ian’ Ayash : écrivain en robe de chambre.

Ian’ Kamer : attrapeur de chiens en guenilles.

Ian’ Chabouh : boucher en tablier.

Gardien en uniforme.

*

Lieu

Au premier étage, une cellule donnant sur une rue pavée. Porte à gauche. Fenêtre à droite.

A l’intérieur de cette pièce, des bancs. Trois sont disposés contre les murs et deux au centre.

Des anneaux sur ces bancs ou scellés dans le mur. Des cordes sont suspendues à un mur.

Une lampe au plafond. Faible.

Temps

De minuit à minuit. Fenêtre sombre.Fenêtre éclairée.Fenêtre sombre.

Bruits

On entendra, d’une manière régulière, des coups de canon lointains, durant la première nuit ; plus près, dans la rue, des roulements de charrette, des gens en descendre ou monter dedans, des ordres donnés.

*


Trois parties

1 – Questions autour de minuit

2 – Un seau pour la soif

3 – Jeux de cordes


Acte 1 : Questions autour de minuit

Fenêtre sombre

*

Voix hors de la pièce : Ian’Chabouh ! Cellule 4 ! La porte s’ouvre. Un homme est poussé à l’intérieur de la pièce par un gardien. Il porte un tablier de boucher taché de sang. Contrarié, il tourne sur lui-même en regardant autour de lui. Pendant ce temps, le gardien prend une grosse corde suspendue au mur, l’attache grossièrement à un pied de l’homme et noue l’autre extrémité à un anneau, là aussi grossièrement. Le gardien sorti, l’homme s’assoit sur le banc qui est contre le mur à droite, près de la fenêtre, après avoir tenté de prendre les autres sièges. La corde l’en a empêché.

Même voix criant dehors : Ian’ Chankiri ! Cellule 4 ! La porte s’ouvre à nouveau. Entre un homme en pyjama et chaussons poussé par le même gardien qui l’attache comme le précédent par une corde à un anneau scellé dans le mur, mais cette fois près du banc au centre, entre la porte et la fenêtre. Les deux hommes se regardent un instant, chacun s’étonnant de la présence de l’autre. Ils ne se parlent pas. Des bruits de canon tonnent au loin. Chankiri lève le doigt et jette un regard sur Chabouh d’un air entendu.

De l’autre côté, on hurle : Ian’Ayash ! Cellule 4 ! Cette fois, c’est un homme en robe de chambre qui est poussé dans la pièce.

Ayash au gardien : On ne me pousse pas ! Nous n’avons tout de même pas partagé la même femme, que je sache !

Chankiri à Ayash : Cher ami. Quel bon vent …

Ayash : Tiens ! Me voilà en excellente compagnie. Alors, comme ça, vous aussi…

Chankiri : Moi aussi.

Le gardien l’attache comme les autres, mais côté coulisses du banc qui se trouve au centre. L’homme tire sur sa robe de chambre et la referme correctement.  Il s’assoit sur le banc.

Cette fois on entend : Ian’ Kamer! Cellule 4 ! Entre un homme en guenilles, mais sans bottes. C’est l’attrapeur de chiens municipal. Il est attaché au banc qui fait face à la fenêtre.

Puis c’est le Père Kom’ qui est appelé. Ian’ Kom’! Cellule 4 ! Il est en soutane, tout l’avant étant déboutonné, il porte des chaussons. Il est digne, égaré mais souriant. On l’attache au banc à gauche.

Chankiri : Non ! Pas vous, mon Père !

Ayash : Voilà qu’ils s’en prennent à nos prêtres maintenant.  C’est quelque chose…

Kom’ : Je ne fais que passer, mes lézards. On m’a dit que j’en aurais pour quelques minutes. C’est une méprise. On ne devrait pas tarder à s’en rendre compte, vous verrez. Mes supérieurs vont me tirer de là. Soyez sans inquiétude.
À ce moment-là, le canon tonne. Ayash lève le doigt et regarde Kom’.

Ayash : Hé ! Hé ! Les navires de guerre anglais…

Kom’ : Souriant et malicieux.La rumba des bombes ! La rumba des bombes !

Voix extérieure : Ian’Arzou ! Cellule 4 !

L’homme qui se présente est en costume, élégant, pas du tout contrarié comme les autres. Très à l’aise. Il va se placer sur le banc au milieu de la scène, côté public. Au moment où le gardien va l’encorder, il lève l’index, fait : Tsitt ! Tsitt ! Le gardien se retire sans protester.

Un silence s’installe entre les hommes.

Arzou est regardé de travers par tous sauf par Kom’, qui semble ailleurs.

Chankiri : Je vous rassure, ce n’est ni ma tenue de soirée, ni ma tenue de sortie. Je suis journaliste et c’est en pyjama que je me sens le plus à l’aise pour écrire.

Ayash : Pour moi, c’est plutôt en robe de chambre. Mais encore un peu, et ils m’auraient cueilli nu comme Adam. Ils m’ont dit : venez comme ça ! Simple contrôle de routine. Vous serez de retour dans moins d’une heure. Ces gens-là sont sans scrupules.

Kamer : Eh bien moi, je venais de rentrer dans mon cagibi. Je pose ma longue pince, elle me sert à prendre les chiens au collet sans me faire mordre. Je m’assois, j’enlève mes bottes. J’entends alors qu’on frappe à la porte. Il était presque minuit.  Faut dire que mon travail se fait mieux quand la nuit est bien noire. Quand les chiens sont autour des détritus.

Ayash : Vous ramassez les chiens à la tombée de la nuit, c’est ça ? Et qu’est-ce que vous en faites après ?

Kamer : Mais on les crève, qu’est-ce que tu crois ? On les crève ! Sinon, on serait plus chez nous…

Ayash : Ah ça ! Vous voulez dire que vous êtes un ramasseur de chiens qui s’est fait ramasser. Plus bas. Un tueur de chiens qui va…

Les personnes se regardent. Un silence lourd traverse la pièce.

Chabouh : Mais on s’est tous fait ramasser ! Moi, ils m’ont pris dans ma boutique. Regardez, j’ai encore le tablier sur le ventre. Ça, c’est le sang de cette journée. A force de triturer au couteau de la bidoche, vous comprenez… C’est pas comme de la dentelle. Je désossais une carcasse quand ils m’ont demandé de les suivre. Venez comme vous êtes qu’ils m’ont dit. Il y en a pour quelques minutes.

Ayash : Nous voilà bien entourés. Un boucher et un ramasseur de chiens. Messieurs les bourreaux, espérons qu’on ne finira pas comme vos bêtes.

Chankiri : Espérons.

Kom’ : Espérons. Espérons…

Chabouh : C’est ma femme qui va s’inquiéter. Je la vois déjà descendre à la boucherie. Interroger les voisins. Si au moins l’un d’eux pouvait avoir vu la police m’embarquer… Dans ces cas-là, je sais comment elle fait. Elle lève les bras au ciel en criant : qu’est-ce qu’on va devenir ? Mais qu’est-ce qu’on va devenir ? Comment elle pourrait savoir où je suis, puisque moi je le sais pas ?

Kom’ : Espérons.

Chankiri : Et vous mon Père, pourquoi êtes-vous là ?

Kom’ : Espérons. Espérons qu’il s’agit bien d’une méprise.

Ayash : Et vous mon Père, pourquoi êtes-vous là ? Et vous mon père, pourquoi êtes-vous là ? Mais il est là pour la même raison que nous y sommes tous ! Car c’est vrai. Pourquoi sommes-nous là ? Que je sache, nous n’avons commis aucun crime. En tout cas je parle pour moi. Si nous sommes séquestrés, c’est que nous sommes faits pour l’être…

Chankiri : C’est pire que d’être criminel ce que vous dites. C’est comme si nous étions le crime. Pas le crime que nous aurions commis, mais celui que nous sommes censés commettre. Je crois avoir déjà lu une histoire sur ce genre de situation.

Ayash : Et comment ? Nous ne sommes pas les premiers et ne serons pas les derniers. (Puis s’adressant à Arzou) : Et vous Monsieur le costumé, qu’en pensez-vous ? On voit bien que vous, au moins, on ne vous a pas tiré du lit.

Kamer : Il s’y attendait, c’est sûr. Il s’y attendait…

Arzou (après un silence) : Je suis là comme vous. Ça ne se voit pas, non ? Et je n’en sais pas plus que vous sur les raisons de ma présence ici.

Ayash : Vous ne savez rien et pourtant vous êtes resté habillé comme si vous saviez qu’ils viendraient vous cueillir…

Arzou : Je vous répète que je ne sais rien. Sinon que j’ai plus ou moins une raison comme vous qui m’a valu d’être là. Mais rien de grave. Une méprise. Je ne fais que passer, vous verrez.

Chankiri : Une raison comme vous… Mais si nous sommes tous ici, c’est que nous partageons tous quelque chose… C’est sûr que nous partageons quelque chose. Reste à savoir quoi ?

Ayash : Oui, quoi ?

Chankiri : Qu’y a-t-il de commun entre un prêtre, un boucher, un ramasseur de chiens, deux hommes de plume et un homme comme vous ?

Kom’ : Je le sais moi… C’est que nous sommes tous des lézards…

Silence.

Arzou : Quoi ? Mais quelque chose. Quelque chose par exemple qui n’aurait pas plu à ceux qui ont la main sur nous…

Chabouh : Qu’est-ce que vous me chantez là ? J’ai toujours travaillé honnêtement. Bien sûr que j’ai tué, je le reconnais. J’ai tué. Mais c’étaient des bêtes. Rien que des bêtes. Je les ai tuées pour qu’on les mange. Où est le crime ?

Chankiri : Vous avez beau dire, monsieur le costumé, quelque chose cloche dans votre hypothèse. Selon vous, nous tous qui sommes là, nous aurions commis quelque chose qui aurait contrarié les autorités de ce pays. Et pas n’importe laquelle. Une chose qui aurait porté atteinte, voyons, à sa dignité ? À son intégrité ? Qui aurait menacé sa sécurité ? Admettons que nous soyons tous ici des salauds, que dire de ce saint homme (il montre Kom’), jeté comme nous dans ce traquenard ? Non, ça ne me va pas.

Ayash : Oui, que dire de ce saint homme ?

Chabouh : Remarquez qu’il n’y a pas de femme parmi nous. Ça veut déjà dire qu’ils en veulent aux mâles, non ? Rien qu’aux mâles.

Ayash : Pour le moment. Pour le moment. Qui sait si après nous, ils ne s’en prendront pas aux femmes.

Chankiri : Et qui dit femmes, dit enfants. Ils éliminent bien les chiens.  N’est-ce pas ? Il jette un coup d’œil sur Kamer. Et si nous n’étions que des chiens pour eux ?

Ayash : C’est un point de vue. Mais ne sommes-nous pas dans un pays où tout le monde vit avec tout le monde ?

Arzou : Tout cela n’a eu qu’un temps. Maintenant, nous ne sommes plus comme tout le monde.

Kamer : C’est à cause des événements, tout ça…

On entend au loin des bruits de bombes… Des lueurs traversent la fenêtre.

Chankiri : En tout cas, les Anglais ne tarderont pas à mettre fin à cette comédie.

Ayash : D’ici là, on nous aura déjà expédiés ailleurs. Je veux dire Ad patres.

Kom’ : Espérons. Pour moi, il s’agit d’une méprise pure et simple. Je ne suis qu’un oiseau sur une branche, c’est tout.

Arzou : Une méprise, oui. Mais pas pour tous. La foule des innocents trinque pour une poignée de traîtres. Pour ceux qui attendent avec impatience la venue de nos ennemis, par exemple.

Kamer : Moi, j’ai pas d’autres ennemis que les cabots. Et encore, j’ai parfois du mal à les fourrer dans mes sacs, sachant qu’on va me les tuer. Surtout les petits.

Arzou : Ian’ Kamer… Ian’ Kamer…  Il y a un Ian’ Kamer journaliste !  J’ai lu plusieurs articles avec ce nom dans le quotidien Drapeau.

Kamer : Ah je voudrais bien voir ça ! Je sais même pas écrire le mien. Je te dis que je suis ramasseur de chiens. Je travaille pour la mairie.

Ayash : Encore une méprise. On vous aura pris pour un autre.

Chankiri : Je connais votre Ian’ Kamer. Il est actuellement en Bulgarie, près de sa mère malade. Et je peux en témoigner. Cet homme n’est pas Ian’ Kamer. C’est un autre.

Ayash : Voilà ce que c’est que de porter un nom public, monsieur le ramasseur de chiens municipal. Maintenant, les choses s’éclairent peu à peu. Quel lien y a-t-il entre le vrai Ian’ Kamer et nous ?

Chankiri : Et vous, monsieur le boucher, pour qui vous prend-on ?

Chabouh : Est-ce que je sais, moi ? Ils m’ont dit : Vous vous appelez bien Ian’ Chabouh ? C’est bien ça, j’ai répondu.  On a des questions à vous poser.Veuillez nous suivre s’il vous plaît. Eh bien, je les attends toujours ces questions.

Chankiri : Vous aussi, on vous aura embarqué sur votre nom.

Ayash : Mais vous n’êtes pas le Ian’ Chabouh qui habite près du marché couvert.  Voilà pas mal de temps qu’il fait le mort. Je l’ai connu. Il se mêlait de politique. Nul doute que c’est lui qui aurait dû être là.

Arzou : Un salaud, oui, ce Ian’ Chabouh. Prêt à donner le pays aux étrangers…Je n’ai jamais eu vent de sa mort à celui-là. Je croyais qu’il vivait chez lui en reclus.

Ayash  à Arzou : Je n’ai pas dit qu’il était mort. Il fait comme si… A Chabouh  :Pas grave, mon vieux. Vous n’êtes pas bien avec nous ? En attendant, restez calme, on vous rendra bientôt à votre femme. Et tout rentrera dans l’ordre.

Chabouh : C’est ma viande…

Ayash : Quoi ? Votre femme ?

Chabouh : Je veux dire que je me fais du souci pour ma viande.

Ayash : C’est bien ce que je dis. Vous vous faites du souci pour votre femme.

Chabouh : Elle va pourrir si personne n’en prend soin. Et elle sera invendable.

Ayash : Allons donc, cher ami. Vous n’allez pas mettre votre femme en vente !

Chankiri : Rassurez-vous. Pour ma part, je ne serai pas preneur. Déjà marié… Mais faut voir…

Chabouh : Et puis, il y a la caisse. Je n’ai pas eu le temps de la fermer.

Ayash : Qu’à cela ne tienne, votre femme s’en chargera. Croyez-moi.

À cet instant, on entend un bruit de charrette roulant sur le pavé.  Le bruit cesse, une ridelle grince, des pas claquent…Chankiri, Kamer, Chabouh et Ayash vont se précipiter à la fenêtre. Mais Ayash et Chankiri en seront empêchés à cause de leur corde trop courte. Kom’ et Arzou n’auront pas bougé.

Chankiri : Une nouvelle fournée, hein ?

Kom’ : Une fournée de lézards…

Ayash : Qu’est-ce que vous voyez ? Racontez, racontez !

Chabouh : Encore des hommes !

Kamer : Pyjamas, et robes de chambre. Comme vous.

Chabouh : Du beau linge. Moi j’en porte jamais du comme ça.

Ayash : Ils ont des lunettes ? Dites, des lunettes. Ou des barbes, des moustaches ?

Chankiri : Vieux ?  Jeunes ?

Chabouh : Vos âges…

Chankiri : Quoi vos âges ?

Ayash : Il veut dire que nous ne sommes ni jeunes ni vieux. Entre les deux, quoi !

Kamer : J’en vois un d’une vingtaine d’années. Il a levé les yeux.Ah ces yeux ! Des yeux qui ont peur…

Chabouh : Voilà, ils sont rentrés. Ils sont chez nous maintenant.

On entend le bruit de la ridelle qui se ferme et de la charrette qui s’éloigne. Chacun rejoint son siège.

Chankiri : Combien étaient-ils ?

Chabouh : Cinq

Ayash : C’est peu, cinq.

Arzou : Parce que vous croyez qu’il n’y a que ce centre, vous ! Faut pas croire ça. Le nôtre est bien trop petit pour accueillir toute la racaille intellectuelle de la capitale…

Chankiri se lève et bondit vers le banc d’Arzou. Mais il est retenu par sa corde.

Ayash : Holà ! Tout doux ! Là. Là… Vous voyez bien qu’on a affaire à une personne du genre haineux.

Chankiri : La racaille intellectuelle, hein ! C’est bien ce que vous avez dit ?

Arzou : Oui, j’ai bien dit ça. Vous l’avez pris pour vous, n’est-ce pas ? À la bonheur. Vous avez bien fait. D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi je suis ici. Ils se sont trompés sur ma personne. Il est temps pour moi d’aller me mettre au lit.

Chankiri : Il est temps pour monsieur d’aller se mettre au lit. Faites place, je vous prie. S’adressant à la porte. Madame la porte, voulez-vous bien vous ouvrir, car monsieur a besoin de regagner ses pénates.

Un temps.

Ayash : Madame la porte, voyons, ouvrez-vous !

Un temps.

Ayash : S’ouvre pas, madame la porte.

Chankiri : La gueuse !
Arzou se dirige vers la porte et frappe à plusieurs reprises : Ouvrez !

Le gardien ouvre la porte.

Arzou : Faites savoir à Monsieur le commissaire que je suis là. Mon nom est Ian’ Arzou. Il comprendra. J’aimerais bien rentrer chez moi et me coucher.

Le gardien referme la porte, donnant l’impression de n’avoir pas compris.

Arzou : Ian’ Arzou ! Donnez-lui mon nom ! Je n’ai rien à faire avec ces gens…

Chankiri : Vous n’avez rien à faire avec nous ? Mais justement, monsieur le costumé qui aimerait rentrer chez vous  pour dormir, si vous êtes avec nous, c’est bien qu’on vous reproche la même chose qu’à nous tous. Quoi que vous fassiez, vous êtes marqué, mon vieux. Vous partagez avec ce saint homme, cet attrapeur de chiens, ce boucher, et nous-mêmes, modestes hommes de plume… quelque chose.

Ayash : Oui, quelque chose. Mais quoi ? Quelque chose comme une tache.

Chankiri : Quelque chose… comme une anomalie.

Ayash : Quelque chose de monstrueusement bestial. C’est ça. Vous êtes un monstre en costume. Le ci-devant Ian’ Arzou est un monstre en costume ! De la même manière que ce prêtre est un monstre en soutane, ce boucher, un monstre en tablier, cet attrapeur de chiens, un monstre en guenilles.

Chankiri : Et nous, des monstres en pyjama et robe de chambre.

Ayash : Bien sûr, nous ressemblons à des hommes. Nous parlons comme des hommes.  Nous forniquons à la manière des hommes. Mais c’est nous-mêmes qui nous nous voyons comme ça. Nous-mêmes. Les autres, les hommes qui se voient comme vrais, ils ne nous voient pas de cet œil là. Ils ont un œil capable de percer à l’intérieur de nous. Et que perçoivent-ils de si troublant ? Quelque chose de bizarre.

Chankiri : Quelque chose qui fait peur.

Ayash : Quelque chose de répugnant même. Quelque chose de rampant. Rampant comme des cafards. C’est ça. Des cafards. Quoi de plus répugnant qu’un cafard ? En tout cas, quelque chose qui mérite qu’on vous ait enfermé vous aussi dans cet endroit sordide au lieu qu’on vous laisse dormir dans votre lit.

Chankiri : Ne vous fatiguez pas, cher ami. Cet homme n’est pas seulement comme nous, il est aussi contre nous. C’est toute la différence. Autant dire qu’il est contre lui-même…

Ayash : Sans oublier qu’il a sommeil et qu’il se sent autorisé à rentrer chez lui pour dormir.

Chankiri : Qui sait même s’il ne dormira pas comme un bébé.

Ayash : Dormir. Ah dormir ! Dormir du sommeil de l’innocence… Sans la peur d’être arraché à son lit. Dormir à l’abri du hurlement des chiens et des bombes…

On entend les tirs lointains

Ayash : Tiens, justement.

Kom’ : Boum ! Boum ! Boum ! C’est la rumba des bombes…

Chabouh : Allez dormir avec ce bruit…

Kamer : Ce soir, les chiens étaient introuvables. Ils se mettaient dans les coins les plus sombres. Certains hurlaient à la mort. Moi qui ai l’œil, j’en ai presque pas vu. Ils avaient peur à cause de ces bruits peut-être. Déjà que leur nombre diminue. Avant, on me payait 40 sous la prise. Maintenant, c’est descendu à moins de 10. Vous croyez qu’on peut vivre avec si peu ? j’ai fait au maire ?

On entend une charrette s’arrêter.

Chankirià Kamer et Chabouh : Allez voir ! Lunettes ou barbichettes ? Dites-nous.

Chabouh : Autant de lunettes que de barbichettes, cette fois. Et des chauves. On voit bien qu’ils sont de la haute, ceux-là.

Chankiri : Et à quoi le voit-on ?

Chabouh : Ils ont l’air digne. Des sages.

Ayash : L’air digne ? Ça leur passera. Les hommes révèlent ce qu’ils sont quand ils sont nez à nez avec leur mort. Certains font même sur eux. D’autres perdent la raison rien qu’en sachant qu’ils vont y passer.

Arzou se lève et frappe à la porte. Personne ne répond.

Chankiri : Monsieur a sommeil.

Ayash : Où peut-être une envie pressante. Incontinent, qui sait ?

Chankiri : Qui sait ?

Ayash : En attendant que les Anglais viennent nous délivrer, essayons de faire un somme.

Chabouh : Pour la première fois, depuis trente ans, mon épouse va dormir sans ma compagnie.

Chankiri : Pas la mienne en tout cas. Il m’est souvent arrivé de me mettre en vacances.
Ayash : En vacances de lit conjugal, vous voulez dire, cher ami ? Moi, il y a belle lurette que je ne conjugue plus mon lit avec une seule et même personne. Bas à Chankiri. C’est que j’ai été marié, voyez-vous. Un jour que je faisais la chose par nécessité comme vous pouvez l’imaginer, mon obligée participait au jeu avec autant d’érotisme qu’une serrure de coffre-fort enfilée par sa clé. Elle n’attendait qu’une chose, que passe la tempête. Histoire de me réduire à ma part animale.  De m’humilier. De me renvoyer une image de chien en chaleur. Voilà qui m’a dégoûté du mariage à jamais.

Kamer : Moi je dors peu. Parce que c’est la nuit que je chasse.

Ayash : Nous savons ça, cher ami. Vous courez les chiens quand d’autres courent la gueuse. Nous savons ça.

Chankiri : Et vous, monsieur le costumé. Derrière qui courez-vous la nuit ?

Ayash : Vous chassez quoi au juste avec votre costume ?

Arzou : Tous ceux qui empêchent ce pays de dormir tranquille, que croyez-vous ?

Chankiri : Monsieur chasse les monstres. Les monstres rampants comme nous. Voilà pourquoi nous sommes là. Comme des encordés qu’on pousse au-devant du précipice.

Ayash : Vous voulez dire qu’il… Je m’en étais toujours douté. Mais alors ? Mais alors ? Comment se fait-il qu’il ne soit pas dans son lit à dormir ?

Chanki ri : Allez savoir.

Kamer : C’est tout vu.

Ayash et Chankiri commence à s’étendre sur leur banc. Chabouh et Kamer les imitent.

Ayash : Les tirs semblent s’être arrêtés.

Kom’ : Boum ! Boum ! Boum ! C’est la rumba des bombes…

Chankiri : Les Anglais sont allés se coucher, probablement. C’est pas demain qu’on rentrera chez nous.

Ayash : Et la viande va pourrir toute seule dans le lit conjugal.

Chankiri : Et qui va ramasser les chiens pour les tuer ? Personne. Les chiens auront gagné un jour de vie avec tout ça.

Ayash : Davantage, qui sait ?

Ils se mettent à dormir. Sauf Kom’ et Arzou.

Kom’ : Boum ! Boum ! Un temps.Boum !

*

Fin de l’acte 1.

Reproduction interdite. Tous droits réservés)

2 octobre 2010

Le bouboulik de Michel-Ange

(Sur un travail de Mkrtitch Matévossian)

Sketch en un acte.

Denis Donikian ( tous droits réservés)

Pour Mkrtitch Matévossian

*

Lisa, la directrice, quarantaine, mariée.

Dan’, le graphiste, trentaine, célibataire.

*

Seul, fumant devant un ordinateur qui semble fumer lui aussi, Dan’ travaille.

Tout à coup, Lisa, la directrice de la bibliothèque des enfants, fait irruption dans la pièce. Elle lui jette le projet d’affiche sous les yeux.

 

Lisa : Comment as-tu osé ?

Dan’ : Osé quoi ?

Lisa : Osé ça. Elle montre un point sur l’affiche.

Le graphiste ôtant ses lunettes et suivant la ligne indiquée par l’index de Lisa : Vous voulez parler de ça. Il montre un point de l’affiche en faisant un crochet avec son index.

Lisa : Mais non, voyons. Ne sois pas naïf. Il ne s’agit pas du livre, mais de ce qui est à côté.

Dan’ : A côté du livre…

Lisa : Oui, juste à gauche.

Dan’ : Vous voulez parler de ce petit bout de chair.

Lisa : Hum ! Un petit bout mais qui peut prendre des proportions… je dirais énormes.

Dan’ : Je ne comprends pas ce qui vous rend si hystérique. Les proportions sont ici très modestes. Je dirais même, réduites à leur plus simple expression. Le petit bout de chair en question est au repos, croyez-moi. Au repos… Michel-Ange n’aurait jamais accepté de faire de son David un Priape.

Lisa : Au repos, certes. Mais celui ou celle qui regarde ça pourrait fort bien les amplifier, les proportions.

Dan’ : Ecoutez, madame la directrice, ce n’est pas mon affaire à moi. Que votre esprit pervers déforme l’image au gré de ses fantaisies si ça lui chante. Je ne vais tout de même pas censurer Michel-Ange sous prétexte qu’on doit éviter de faire saliver des chiens en chaleur ou des chiennes en manque !

Lisa : J’entends d’ici les ricanements des petits garçons rien que pour ridiculiser le bouboulik de Michel-Ange.

Dan’ : Mais qu’ils ricanent ! Qu’ils en rigolent ! L’art a toujours fait ricaner les bourgeois et les imbéciles.

Lisa : Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’avec ce bouboulik bien en vue, nous l’aurons ratée, notre affiche.

Dan’ : Et pourquoi, je vous prie ?

Lisa : Parce que les gens vont braquer leurs yeux  dessus et pas sur le livre. Tu vois bien qu’il est situé au centre de ton affiche. L’œil va automatiquement venir s’y coller. On dirait une affiche pour sex-shop.

Dan’ : Et vous, vous voyez les choses sous cet angle ?

Lisa : Oui, sous cet angle. Et crois-moi, j’ai l’œil.

Dan’ : Est-ce que c’est de ma faute à moi si le vrai David est tout nu ? Est-ce que c’est de ma faute si l’homme a un bouboulik ? C’est à Dieu que vous devriez vous en prendre, pas à moi.

Lisa : Je te prie de ne pas mêler Dieu à une affiche qui frise la vulgarité. Si au moins tu avais choisi la Joconde au lieu de David…

Dan’ : La Joconde ? Ah ! Parlons-en ! Son sourire mièvre… Ses bras croisés… On la voit mal partir à la bataille, celle-là. Et puis, C’est un sujet trop couru. Les artistes l’ont prise dans mille et une positions. Je ne vais pas en rajouter. Mais David, non. Et puis sa main droite donnait déjà l’impression qu’il portait un livre. Sans compter le regard. Celui d’un étudiant qui défie la barbarie et qui s’apprête à se jeter à corps perdu dans la culture. C’est le Goliath de l’ignorance qu’il est sur le point d’affronter. Avec toute la fougue de sa jeunesse.

Lisa : Sa jeunesse ! Parlons-en de sa jeunesse ! Elle est plutôt rabougrie, sa jeunesse !

Dan’ : Au contraire, Michel-Ange l’a saisi au moment où il prend la décision de défier Goliath. Regarde  ses muscles ! Tendus sous la peau. On dirait que David est tout entier un corps bandé vers son adversaire.

Lisa : Son adversaire ? Quel adversaire ? Une femme, tu veux dire…

Dan’ : Qui parle de femme ? Il n’y a pas de femme dans l’histoire, mais Goliath. Ne mettez pas de la femme partout. Puis tenant l’affiche à bout de bras. N’est-ce pas qu’il est beau ?

Lisa : Quoi ? Le bouboulik ?

Dan’ : Mais non ! David.

Lisa : Oui, très séduisant. On pourrait en rêver. Il semble avoir une peau si lisse. Un corps ferme. Ferme, oui. Je l’avoue. Pas comme nos hommes d’ici. Des mangeurs de pâtes… Des adipeux au ventre rond et muscles mous. Ne deviens pas comme eux, Dan’ ! Ne touche pas à l’alcool. Et surtout essaie de moins fumer.

Dan’ : Ça ne résout pas notre problème de bouboulik.

Lisa : Pour tout dire, c’est la ministre de l’éducation nationale qui risque de ne pas supporter ce bouboulik. Je la connais. Elle va rentrer dans une rage folle. Elle va se jeter sur l’affiche, la déchirer en mille morceaux et m’obliger à revoir ma copie. Cache-moi ce bouboulik qui me met en boule ! Tu pourrais peut-être l’habiller un peu, ton David, non  ?

Dan’ : L’habiller ? Sacrilège.

Lisa : Ou alors, lui coller une feuille de vigne par exemple. Comme un Adam des temps modernes… Et puis,  une feuille de vigne, ça resterait assez national  Avec un bon logiciel, on ne devrait pas avoir trop de mal.

Dan’ : Tout est possible. Je peux même y planter notre drapeau, si ça vous amuse.

Lisa : Tu crois ? Ce serait bien dans le fond. Un drapeau sur le bouboulik… On en ferait un combattant du livre ! Un soldat de la culture ! Tu ne crois pas ? Mais non. Pour autant, il serait toujours visible.

Dan’ : Avec un petit drapeau planté sur l’organe reproducteur mâle, on pourrait imaginer que l’Etat garde la haute main sur la sexualité des hommes. Ça vous a un sale goût de répression.

Lisa : Il faut trouver autre chose.

Dan’ : Cette ministre me donne du fil à retordre.

Lisa : Qu’y faire ? Elle a aussi pour devoir de préserver la morale. Pas de réveiller les flammes de l’enfer… On est quand même une nation chrétienne.

Dan’ : Tout de même. Il y a plus de 500 ans, ce David a été exposé tel quel sur la place principale de Florence. Et aujourd’hui, dans notre pays, on nous oblige à maquiller une œuvre d’art aussi magnifique…. Déplorable. Dieu sait ce qu’elle fait, ta ministre, quand elle est seule avec elle-même.

Lisa : Dan’ ! Je ne te permettrais pas… Ce qu’elle fait n’ intéresse personne. Et de toute manière, elle le fait en cachette. Mais ton affiche… Ton affiche déballe tout en public.

Dan’ : Que je sache, il ne se masturbe pas sur l’agora, mon David. C’est pas Diogène tout de même.

Lisa : On peut tout imaginer. Et puis qu’est-ce qu’il a à se promener tout nu ton David ? Il ne prend jamais froid ?

Dan’ : Madame la directrice, cette sculpture est un hommage à la beauté du corps humain. C’est Dieu le créateur que Michel-Ange a voulu magnifier. Cette nudité, c’est l’innocence avant la honte.

Lisa : Comprends pas.

Dan’ : Et puis ce bouboulik, pourquoi en faire tout un plat ? Les hommes le voient depuis qu’ils sont enfants. Quant aux femmes… C’est le meilleur d’elles-mêmes.

Lisa : Comprends toujours pas.

Dan’ : Dites-moi, Lisa, avec quoi avez-vous fait vos enfants. Avec un bouboulik ou avec l’opération du saint Esprit ?

Lisa : Je crois que tu dépasses les bornes de la bienséance, Dan’.

Dan’ : Je ne vous ai quand même pas mis la main au panier, que je sache, madame la directrice ?

Lisa gifle Dan’ : Je ne te permets pas.

Dan’ : Et moi, je ne vous permets pas de castrer un artiste.

Lisa : Tu m’énerves à la fin ! Tu veux qu’on me mette à la porte ? C’est ça ? Pour cette affaire de bouboulik, la ministre n’hésitera pas à me limoger. Tu me vois déployant cette affiche sous ses yeux. J’en frémis à l’avance.

Dan’ : On pourrait bien remplacer David par une naïade. Au moins chez vous le bouboulik est tellement petit qu’il paraît invisible. Mais une naïade avec un livre, ça  me semble pas convaincant.

Lisa : Comment ça, pas convaincant ? Parce que c’est une femme ? C’est ça ? J’ai fait des études supérieures et j’ai même obtenu tous mes diplômes avec mention.

Dan’ : Et pourtant, madame la directrice, vous voulez castrer le David de Michel-Ange.

Lisa : Je me tue à te dire que je ne veux castrer personne. Je veux cacher, c’est tout.

Dan’ : Mais au fait, vous avez bien un fils ?

Lisa : Oui, mon petit Samuel.

Dan’ : Votre petit Samuel, hein ?

Lisa : C’est ça…

Dan’ : Et il ne vous est jamais arrivé de l’embrasser le petit bouboulik de votre petit Samuel ?

Lisa : Quand il était tout petit, oui, je l’avoue.

Dan’ : Tout petit ? Vous voulez parler de Samuel ou du bouboulik.

Lisa : …

Dan’ : Du bouboulik bien sûr. Nos mères adorent ça. Embrasser en cachette le bouboulik de leur fils. C’est qu’elles ont l’impression que ce bouboulik, c’est leur œuvre. Je dirais même leur chef d’œuvre. Elles se prennent toutes pour des Michel-Ange. Malheureusement, ce bouboulik là, elles peuvent l’embrasser un certain temps. Car vient le jour où il commence à s’énerver. Alors il grandit, il durcit. Bref il s’émancipe. Et tandis qu’il s’émancipe, c’est-à-dire qu’il se donne pour recevoir d’autres baisers, il affirme son autonomie. Et la mère, mise à l’écart, est réduite à pleurer sur le privilège que les maîtresses et l’épouse de leur fils lui ont définitivement volé. Ce que vous ne voulez pas vous avouer, madame la directrice, c’est que le bouboulik de votre Samuel est une petite chose qui va un jour s’émanciper. Car tout ce qui est vivant est soumis à l’ordre du temps. Alors que le bouboulik de Michel-Ange, depuis 500 qu’il a été fait, n’a pas bougé. Je veux dire en volume. En vérité je vous le dis, son bouboulik, il vous agresse. Il vous rappelle votre perte. Il vous rend jalouse. Vous le détestez, car il vous plonge dans l’abîme de votre solitude maternelle.

Lisa : Il a l’air de dormir le petit.

Dan’ : On dirait plutôt qu’il s’est ramassé pour mieux se jeter sur la première proie venue.

Lisa : Je ne comprends pas.

Dan’ : On dit, à moins que je l’imagine, que les filles de Florence adoraient se promener en compagnie de leur amoureux, le soir, sur la place située devant le Palazzo Vecchio où on venait d’ériger le David de Michel-Ange. Elles aimaient se planter devant et rester de longues minutes à contempler sans vergogne son bouboulik. Il faut dire que l’époque avait une idée pure de la chair. Nous dirons une idée simple, naturelle, normale. Pas comme chez nous. Ce David le montre bien d’ailleurs. Mais il leur arrivait parfois des excitations, à ces filles. Regarde ! Regarde ! disait-elles à leur jeune amant, il enfle… – Mais quoi donc ? Qu’est-ce qui enfle ? – Mais son bouboulik, voyons ! Je suis sûre que je l’excite. – Sais-tu où est ta main ? répondait le jeune homme. Et c’est ainsi qu’elles croyaient entrer en extase…

Lisa : C’est de la pierre, ça ne peut pas… enfler.

Dan’ : Justement, on reconnaît un vrai chef-d’œuvre au fait qu’il soit capable… d’enfler.  De s’émanciper de la matière dont il est fait. Il est si parfait qu’il donne l’impression de palpiter. Il vit de la vie qui est dans celui qui le regarde. C’est une ivresse qui amplifie les dimensions du temps et de l’espace. Une émotion pure. Alors, le souffle vous manque, vos yeux se troublent, votre mémoire travaille et votre imagination vous transporte ailleurs.

Lisa : Je veux bien, mais dis-moi comment le cacher ce chef-d’œuvre. Car je tiens à mon poste, moi. J’ai mon Samuel à faire grandir…

Dan’ : A faire grandir… A émanciper, vous voulez dire…

Lisa : Que faire ?

Dan’ : On peut faire grandir le livre.

Lisa : Oui, c’est ça. Tu l’étires un peu vers la droite, et le tour est joué. Il est tellement petit ce bouboulik, qu’on pourra facilement le faire disparaître.

Dan’ : Seulement, ce n’est plus à un livre qu’on aura affaire, mais à une encyclopédie.

Lisa : Trop lourd ?

Dan’ : Je me demande si la main de David pourra le tenir longtemps.

Lisa : Tu crois ?

Dan’ : Ça devrait bien peser deux bons kilos, un livre comme ça. Vous vous voyez porter durant deux heures un livre de deux kilos ?

Lisa : Ton David, il est tout de même plus musclé que moi, non ? Quand je rentre du marché avec des sacs pleins de tomates ou d’abricots par exemple, j’y arrive bien… Même si je commence à faiblir. Mes jambes me font déjà mal.

Dan’ : Des varices ?

Lisa, montrant ses jambes : Pas vraiment.

Dan’ : Elles sont encore belles, vos jambes.

Lisa : Flatteur !

Dan’ : Du tout. Je les trouve très bien pour leur âge. Hélas, un jour viendra où les veines ressortiront. Vous serez obligée de les camoufler avec des bas. Sans parler du reste. Un jour vient où l’on se trouve changé. La peau fait des plis. Les joues tombent. Les seins dégoulinent. Le ventre se couvre de graisse. Les épaules se cassent…

Lisa : On ne peut pas revenir en arrière. Alors, on se beurre la peau avec des crèmes. Pour remonter ses seins, on renforce son soutien-gorge. Que veux-tu ?  Je ne supporte pas la comparaison avec ces œuvres d’art qui restent éternellement ce qu’elles sont.

Dan’ : Chez nous, à l’échelle de l’éternité, l’éternellement est de courte durée.

Lisa : Mais ton David ! Pas une ride depuis 500 ans, tout de même. ! Tandis que son Michel-Ange, eh bien, il y a belle lurette qu’il est réduit en poussière.

Dan’ : Faut pas croire ça. Au cours des bagarres entre les Florentins et les troupes des Médicis, un projectile brisa le bras gauche du David en trois morceaux. Heureusement, on réussit à le restaurer. Mais après trois siècles d’exposition, le temps avait fini par lui mordre la pierre. On la traita à l’encaustique. Une catastrophe. On se mit alors à la nettoyer avec une solution à base d’acide chlorhydrique. Résultat : on détruisit sa patine. Il fallut mettre David à l’abri. Celui qu’on voit en face du Palazzo Vecchio n’est qu’une copie. Voilà l’histoire.

Lisa : Ça me fait une belle jambe, tout ça.

Dan’ : Si belle que vous devriez permettre qu’on la caresse. Il est encore temps. Demain, il sera déjà trop tard.  C’est ma morale. La seule morale qui compte en ce monde.

Lisa : Dan’ ? Que dis-tu là ? Me faire caresser la jambe. Et par qui ?

Dan’ : Par moi, par exemple…

Lisa : Par toi ? Mais j’ai un mari.

Dan’ : Et si on le traitait à l’acide chlorhydrique, ton mari ?On pourrait aussi le cacher derrière un livre. Il est si petit. Dan’ commence à caresser la jambe de Lisa.

Lisa : Mais il n’est pas né de la main de Michel-Ange, lui.

Dan’ : Ce n’est donc pas un chef d’œuvre …

Lisa : Oh ça non ? Le temps lui a mordu la chair.

Dan’ : Un mangeur de pâtes ?

Lisa : Un mangeur de pâtes.

Dan’ : Un adipeux au ventre rond et muscles mous ?

Lisa : Très mous. Il commence à se coller à elle… Qu’est-ce que tu fais, Dan’ ?

Dan’ : Je grimpe à l’échelle.

Lisa : Et notre bouboulik, qu’est-ce qu’on en fait ?

Dan’ : Laisse-le s’émanciper.

Lisa : Vraiment ?

Dan’ : Vraiment.

Lisa : Tu sais bien que j’ai mon Samuel à faire grandir.

Dan’ : Il grandit tout seul.

Lisa : Le souffle me manque. Mes yeux se troublent…

Dan’ : Mon imagination me transporte ailleurs.

Lisa : Dis-moi comment le cacher ce chef-d’œuvre, Dan’. Car je tiens à mon poste.

Dan’ : Ma Joconde aux mille et une positions.

Lisa : Tant que ça ?

Dan’ : Mille et une, madame la directrice.

Lisa : Mille et une par un seul bouboulik ?

Dan’ : Un seul bouboulik…

Lisa : Tant pis si le livre doit peser des tonnes, après tout.

Dan’ : Des tonnes, oui.

Lisa : Pourvu qu’il le cache.

Dan’ : C’est tout vu.

Lisa : Dan’ ! Mon David !

Dan’ : Lisa ! Mon Goliath !

*

 

Erevan, Septembre-octobre 2010

 

22 mai 2009

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (20 et dernier)

Filed under: L'effacement d'une île,THEÂTRE — denisdonikian @ 2:39

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Sous-lieutenant Saou : Et maintenant, pourquoi tous ces cadavres qui remontent en surface ? La Compagnie des Oléoducs Réunis en a déterré tout au long de son parcours. Elle n’a tout de même pas choisi de traverser tous les cimetières du pays, Général ? Ce sont des morts entassés, souvent ensevelis avec leurs propres vêtements.

Général Nam’ : Est-ce que je sais moi ? Laissez les enquêteurs accomplir leur travail avant de vous lancer dans des conclusions hâtives.

Sous-lieutenant Saou : Les villageois racontent à présent que ces morts ne sont pas des nôtres. C’étaient des vieillards, des femmes et des enfants. Des enfants comme la sœur du Capitaine. Dites-nous quel genre d’ennemi serait un enfant de dix ans ! On ne nous a jamais appris à l’Académie militaire qu’un enfant de dix ans était susceptible de prendre les armes.

Général Nam’ : Un enfant de dix ans, hein ! Ça a de la mémoire, un enfant de dix ans, croyez-moi. Une mémoire à hurler dans vos oreilles pendant que vous dormez. Un enfant de dix ans ça voit, ça retient et ça ne vous lâche plus. Mieux vaut jeter le paquet à la mer. Et qu’on cesse d’en parler. De cette façon, pas de revendication possible, pas de hurlement dans les rues, dix, vingt ou trente ans plus tard. Affaire classée.

(Brusquement, la scène semble prise de tremblements. Les tables bougent. Les protagonistes fixent différents coins de la scène, en haut, en bas, comme si quelque chose allait leur tomber dessus. Spots rouges, spots bleus. On entend des hurlements de chiens, des sonneries. Confusions de bruits, de mots, de lumière… Les paroles suivantes seront débitées sans ordre, tantôt seules, tantôt se chevauchant.)

Général ! Général ! Ici la Compagnie des Oléoducs Réunis…

Je suis le père du Capitaine Haï, Général.

Les vôtres m’ont assassiné pour s’emparer de ma menuiserie.

Maranda, Général. C’est ainsi que m’ont prénommée mes parents.

Pardon, Général, si ces chants et ces prières vous importunaient. Ils n’étaient pas de votre goût.

On a compté quarante-deux cadavres, dont deux malheureux chiens.

Et voici ma femme. Notre fille n’a toujours pas été retrouvée.

Et maintenant, après mon grand-père, c’est moi qu’on a assassiné.

Des inconnus nous ont emportés, ma femme et moi

N’était-ce pas à vous, Général, de me protéger ?

Eh bien à présent demander à mes assassins de réparer vos tables

Je le reconnais. Je vous supplie de pardonner ce comportement anormal.  J’aurais dû vous livrer mon corps pour vous récompenser d’avoir tué mes parents et tous mes amis.

Vos chaises qui tomberont en poussière…

Vous m’avez fait disparaître après usage.

Je voudrais aussi vous demander pardon au nom de tous ceux de mon village qui n’auraient jamais dû y habiter.

Général Nam’ : Que se passe-t-il ? La terre tremble. Les meubles s’écroulent et maintenant le sol se dérobe sous nos pieds. C’est toute la ville qui se déchire. (S’adressant au Sous-lieutenant Saou) Lieutenant, faites quelque chose !

Général Ba : Le radon, mon Général ! Le radon !

Général Nam’ : Eh bien quoi, le radon ?

Général Ba : Mais je vous l’ai dit ! Si le sol profond se désagrégeait, nous inhalerions du radon, ce gaz invisible et inodore.

Général Nam’ : (Sortant son arme et cherchant un ennemi) Mais où est-il ce radon que je lui fasse la peau ! Montrez-le-moi ! Sors de ta tanière si tu l’oses ! Radon ! Viens à moi, vaurien ! Vermine ! Lâche que tu es !

Général Ba : Mais Général, il s’agit d’un gaz naturel.

Général Nam’ : Un gaz naturel, hein ! Et il se cache sous notre ville ! Mais qu’il y vienne un peu ! Je le truciderai sur place, ce radon !

(Il s’apaise… Il marche jusqu’à la chaise de Maître Khong. Il s’y installe. Il ressemble à un empereur déchu, impuissant à exercer son génie contre un ennemi insaisissable…)

Général Nam’ : Miranda. Oh Miranda !

(La table de Maître Khong s’écrase d’un côté. Puis c’est le tour de la chaise. Le Général Nam’ disparaît)

Général Nam’ : Miranda…

RIDEAU

L’EFFACEMENT D’UNE ÎLE (19)

Filed under: L'effacement d'une île,THEÂTRE — denisdonikian @ 2:28

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Général Nam’ : (S’adressant au Sous-lieutenant Mot’) Qu’aviez-vous à remuer tout ça, Lieutenant ? En ressuscitant des populations disparues ? L’empire est impitoyable, l’auriez-vous ignoré ? C’est à ce prix qu’il existe. Que nous existons. Mais que se passe-t-il à présent que vous avez réveillé tous ces morts ?

Général Ba : Oui, que se passe-t-il, Général ?

Général Nam’ : Il se passe que la terre remue. Elle vomit. Elle nous renvoie nos victoires sous forme de hurlements nocturnes. Nos conquêtes sont devenues nos cauchemars. Mais pourquoi ? Nous avons vécu tranquilles plus d’un siècle. Un long siècle tranquille comme si les terres que nous avions prises sur leurs habitants naturels s’étaient endormies à jamais. Et maintenant, la nuit hurle. L’île qu’on avait crue déserte et stérile ouvre ses entrailles. Ses populations autochtones ressurgissent et nous font le pied de nez. Mais pourquoi ? Que se passe-t-il en nous ? Nous voici brusquement descendus de nos chevaux. Notre course commencerait-elle à nous fatiguer ? Que se passe-t-il en nous ? La terre semble nous faire des reproches. Tout devient bancal. Nous avons tué nos ennemis et voici que nous portons nos armes contre nous-mêmes. On assassine des mariés.  Si nos enfants sont assassinés sitôt qu’ils se marient, bientôt les meurtriers seront plus nombreux que les amoureux. L’empire ne fera plus d’enfants et les chiens se mettront à proliférer comme des microbes. Que se passe-t-il en nous que nous ne comprenons plus ?

Les autres officiers : Oui, que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ?

(Le Sous-lieutenant Saou se rapproche du Capitaine Haï et le soutient. Le Capitaine Baï se tourne aussi vers lui. Les deux hommes semblent pleurer.)

(Cinquième sonnerie. Spot. Voix off)

Général, aux dernières nouvelles une commission d’enquête vient d’être mise en place. Elle comprend des députés, membres de différents partis : le Parti pour un Juste Développement de l’Empire, le Parti du Peuple de l’Empire, le Parti Impérial du Peuple et le Parti de l’Empire Démocratique. Bien sûr, le Général Tin’ présidera cette commission.

Pour autant, sa mise en place n’augure rien de bon quant à l’avancement de nos travaux en direction de la capitale.

(Le Général Nam’ jette alors un regard noir sur le Sous-lieutenant Saou et le Capitaine Baï.)

Général Nam’ : Quoi ! Vous pleurez maintenant ? Tant que vous y êtes, demandez-lui pardon ! Pardon de l’avoir offensé. Pardon de l’avoir dépouillé… Vous oubliez, messieurs, que vous avez juré fidélité à la nation, et que vous portez un uniforme.

Capitaine Baï : Mais mon Général. C’est un homme !

Général Nam’ : Un homme qui pourrait être ton ennemi, chacal !

Sous-lieutenant Saou : Mais un homme qui a tout perdu, ses parents, sa petite sœur, ses biens… Un homme sans chagrin, est-il encore un homme, Général ?

Général Nam’ : Que vous arrive-t-il, messieurs ? Vous voici devenus comme des femmes, à présent ! Est-ce avec la pitié que nous maintiendrons l’empire  dans ses frontières ? Lâchez-moi ça ? Lâchez-le ! Aujourd’hui vous demandez pardon, demain il exigera à la face du monde que vous répariez vos torts. Or nous ne cèderons pas une once de notre poussière ! Vous entendez ? Pas un pouce de la terre sacrée. Et d’ailleurs, tout ça est de l’histoire ancienne. Ne cédez pas aux sirènes de la compassion !

Sous-lieutenant Saou : L’histoire n’est jamais morte, Général. Tant que nous parlons, elle est en nous.

Général Nam’ : Nos pères étaient confrontés à des ennemis et ils les ont vaincus. Les victoires sont les victoires. Les traités sont les traités. Ils ont fait le pays. Il n’y a pas à revenir là-dessus. Sinon, où allons-nous ? Que des civils aient péri dans la tourmente, c’est le lot de toutes les guerres. Des saloperies de sang, on en trouverait des deux côtés. Ne me chantez pas le contraire ! Et ne me chatouillez pas les oreilles avec vos sornettes !

Capitaine Baï : Mais alors, pourquoi les chiens hurlent-ils comme ça ?

Général Nam’ : Pourquoi les chiens hurlent-ils comme ça ? Mais parce que vous ne les avez pas tous déportés sur l’île, pardi ! Si vous aviez fait votre travail comme convenu nous n’en serions pas à nous boucher les oreilles chaque nuit.

*

La suite :

L’EFFACEMENT d’une ÎLE -20

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