Ecrittératures

11 novembre 2010

Trois grâces (3 et dernière)

Filed under: THEÂTRE,Trois grâces — denisdonikian @ 2:26
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Les trois grasses.

Dessin de mobidic

(avec son aimable autorisation)

*

Rinette : Vous l’avez vu comme moi ?

Rosy : Comme toi. Vu… Cul… Nu…

Marny : Comment ça, nu ? Endimanché, plutôt.

Rinette : Et quelle classe, mes cochonnes ! Quelle classe ! Sec comme un éclat. Une étoile. Il a traversé… comme une étoile.

Rosy : Apparition… Disparition …

Marny : Et nous, malédiction. Toujours le cul à l’eau. Voilà comme on se retrouve. Le cul à l’eau.

Rinette : C’était pas lui, alors ?

Rosy : Pas lui… Un autre.

Rinette : Donc pas pour nous.

Rosy : Pas pour nous. Non.

Marny : Pressé comme il était, il devait courir la chèvre.

Rinette : Que ne suis-je une chèvre ?

Marny à Rinette : Continue comme ça, tu tomberas dans les confusions, ma belle.

Rinette : Une chèvre… Ah, une chèvre !

Rosy : Une chèvre pour faire la grosse vie.

Rinette : Une grosse vie avec un grand jack.

Rosy : Pour se faire un fun d’éléphant.

Rinette : Se prendre une suée. Une bonne. Bonne à mourir. Une bien grasse… Lard contre lard.

Rosy : Se faire donner son biscuit par une jeunesse… Ah !

Rinette : Se chauffer le four avec un grand fou. Poudré. Cravaté. Distingué.

Rosy : Nu…

Rinette : Ah ! Crier ah !

Rosy : Gueuler la grande vie.

Rinette : Être aux petits oiseaux.

Rosy : Se pâmer  violette jusqu’aux oreilles.

Rinette : Avoir un kick à tout faire sauter.

Rosy : Un gros kick.

Rinette : Ah ! Et après…

Rosy : Après…

Rinette : Dormir à poumons heureux.

Rosy : À poumons heureux… Comme ce serait chocolat !

Rinette : Ah !

Marny : En attendant, moi j’en ai plein mon capot. Et de vos ah ! et de celui qui se laisse désirer. Il nous a goulument avalées, le bitch. Oubliées corps et biens. Ou bien il se mouille la luette dans un tripot. Et nous alors ? On n’a pas droit à prendre une goutte ?

Rinette : S’il tarde trop, je sens que je vais périmer sur place. À la longue, ma poésie va prendre un goût de tinette.

Marny : À croire qu’on nous laisserait délibérément vieillir là, sur notre cul. Qu’il vienne, ce chien mouillé ! Il va savoir comment je m’appelle.

Rosy : Au lieu de nous soigner aux petits oignons, pas vrai ?

Rinette : Ça nous met dans la peur. Pauvres oies sans culotte débarquées dans un chaudron à soupe.

Marny : Plutôt que de se ronger le fiel, on devrait décider une sortie.

Rinette : Quoi ? Reprendre l’air ? Vous n’y pensez pas. Moi, je  ne suis pas très chaude.

Rosy : Rien qu’à l’idée d’atterrir dans ma cuisine, je suis déjà gelée comme un rat d’église… Ici, au moins on pourra se déboutonner à bouche que veux-tu.

Rinette : Décamper ? Décamper pour quoi ? Pour où ? Plutôt l’attendre, ce coco.

Marny : Peut-être même un suceux de cul.

Rosy : Et qu’il fasse pas son homme devant moi, je pourrais te l’envoyer péter dans les fleurs…

Marny : Je crains que tout ça va tourner en jeu de chien. C’est tout de même blessant. Je me sens mouchée à vif.

Rinette : Vous voyez ça ? Un jeune poulet se faire dépecer à grosses dents par trois molosses débâclant sur lui…

Marny : Et surtout déchainés au dernier degré.

Rosy : Quelle dégelée ce serait, mes furies ! Un soulagement.

(Brusquement des deux côtés de la scène surgissent l’hôtesse et le jeune homme. Ils viennent à la rencontre l’un de l’autre comme s’ils s’étaient reconnus, improvisant un tango érotique, sous l’œil des trois femmes, agacées d’abord, puis ébahies. C’est une danse effrénée et lascive, que les trois femmes miment par l’expression de leur visage, tandis qu’elles suivent du regard les trajectoires amoureuses des deux personnages. Puis le couple se sépare et chacun disparaît dans une des deux portes aussi brutalement qu’à son apparition sur la scène…)

(Un temps)

Rinette : Pfftt … La vie tout de même quel courant d’air !

Rosy : Flamme effacée par un pet de travers…

Marny : Que reste-t-il du bric-à-brac entre un homme aux abois et une fille de l’air ?

Rinette : Mais la poésie, mon garçon. Qu’est-ce que tu crois ? Il reste la poésie.

Marny : La poésie… Drôle de conception.  Deux singes en rabotte, l’un crachant dans la fourche de l’autre, et c’est de la poésie…

Rinette : Tu oublies que les singes, Marny, ne savent pas écrire… Écrire, c’est la cerise après qu’on s’est fait crémer le gâteau.

Rosy : La cerise sur la cerise, Marny chérie.

Marny : Tu prêches quoi ? D’être primitif ? On peut s’inventer les cris qu’on veut et chanter comme une corneille. Moi, je ne gratte pas dans ce genre de démangeaison.

Rinette : D’être primitif ? Cesse de zarzater un peu à faire ta tête de cochon ! Tu trouves pas qu’elle pèse parfois, la civilisation ? Qu’elle empêche au corps de lâcher sa musique ?

Rosy : C’est vrai, quoi. La civilisation, ça encombre des moments. Et ça vous clôture la nudité. Parfois, on en a plein le cul. Jusqu’au trognon qu’elle nous traque.

Marny : Et comment, dites-moi, comment vous êtes arrivées jusqu’ici ? Couchées sur un tapis magique, peut-être ? La civilisation, c’est pain blanc, pain noir et pain gris. Il faut s’accommoder. C’est toujours mieux que le désert ou les cavernes.

Rinette : Je dis pas ça. Joue pas à l’extravagante. Simplement j’aimerais de temps en temps des parenthèses de sauvagerie. Au lieu de courir comme on nous fait. Ainsi moi pour la télévision. Je travaille comme un bourreau. Alors, je me fais des jérémiades. J’en ai plein la boîte à poux.  Que parfois ça me déborde. Il me faut de l’art et du primitif pour me dépaqueter.

Rosy : Toutes ces machines à vous dominer le mental. On devrait tout faire avec la main pour prendre son pied.

Rinette : Moi, j’ai de la paresse à revendre. Tu comprends ? Je verrais bien que chaque jour de la semaine soit un dimanche. Et dimanche, le seul qui soit contrariant. Pour faire ses devoirs d’État.

Marny : Ça vaut pas une chique votre théorie du harem.
Rinette : Du harem ?

Marny : Accomplir son devoir pour les voluptés d’un maître et le reste du temps fainéanter avec les coussins.  Il faut être plein comme une éponge pour penser à faire son flanc-mou sa vie durant. Vous croyez pas que vous avez l’air cornichon ?

Rinette : Si tu veux tout savoir. J’en ai marre de me faire fourrer. Au pays, c’est mon âme qui gèle.

Marny : Mais alors, inventez-vous un plan de nègre, mes gueuses ! Transformez-vous en trous de passage ! Et ne revenez pas au pays pour y conter vos peurs !  Ici, au moins vous pourrez soigner vos roulis et tangages érotiques, ajouter du gras à votre lard et faire du fromage de chèvre pour vous consoler des nuages noirs de votre exil…

Rinette : Et ma mère ? Dis-moi ! Ma mère… Qui la gardera ? On n’abandonne pas un hôpital à ses malades. Ni un pays à sa mauvaise herbe. Et comment j’écrirai si j’ai pas son froid d’enfer pour me mettre du génie à l’ouvrage ?

Marny : Dring-dring, Rinette. Tu es dring-dring avec tes doutances.  Une fois je pars, une fois je reste.

Rosy (à Rinette) : Vrai, je ne te vois pas crier comme un aveugle qui a perdu son bâton. Mais, moi, je n’ai ni frère ni mère pour m’enchaîner. Et ce pays de fond de cour ne m’aime pas assez pour que  je couche avec ses maladies. Je suis partante pour rester.

Marny : Partante pour rester… Toi aussi ? Que tu m’as l’air fadasse avec tes couleuvres de langage qu’on ne sait si tu lâches ou si tu tiens ! Des arguments d’oiseau sans cervelle, rien de plus.

Rosy : D’oiseau sans cervelle.  Mais ma toune, fais d’abord le tour de mon jardin, ça t’évitera de courir après ton souffle. Espèce de tomboy !

Marny : Et toi, t’es qu’une têteuse de nuages !  Faut être tata pour être stoquée sur un pays étranger dont on n’a vu que son hall d’aéroport. Tu vas en chier des briques d’être toute seule, sans ami, sans maison, et tout le bataclan. Et dis-moi, sous quel prétexte vas-tu demander de rester ? L’asile politique ? L’asile économique ?

Rosy : Ni l’un, ni l’autre. Je vais demander l’asile érotique ?

Marny : Ah la mouche à trois culs ! L’asile érotique, hein ? Et tu vas leur jeter ta trouvaille en pleine face ?

Rosy : Oui. En faisant valoir que c’est une sous-catégorie de l’asile politique.

Marny : Et dis-moi. Que vas-tu montrer aux représentants de l’immigration ? Que t’es plus en mesure d’exprimer tes fureurs utérines dans ton propre pays ?  Qu’on t’interdit de jouer aux fesses sous tes draps ? À la rigueur, si tu faisais minouche avec une pelleteuse de nuages comme toi, je comprendrais. Mais t’es pas du genre à aller aux femmes, Rosy. Tout juste à faire des rêves en couleurs.

Rosy : Va te chauffer la guerloute au soleil de tes ancêtres ! Va ! Ici au moins on peut filer le train qu’on veut.

Marny : Vous écœurez le peuple avec votre poésie cacologique, mes vieilles. Des écœurantes, je vous dis. Le pays a besoin de vos plumes et à la première occasion vous prenez l’air pour jouer aux pigeons voyageurs. Eh bien, je vous dis que vous êtes dans les patates. Vous ferez rien moins que de vous encagez dans un trou à rat.

Rinette : Mais je suis déjà dans un trou à rat, qu’est-ce que tu crois ?

Marny : Toi, tu te mêles dans tes papiers. Une fois oui, une fois non.

Rinette : J’ai la tête en compote. Je voudrais prendre ma décampe tellement je suis pauvre chez nous. Pauvre comme la peste. C’est comme une camisole de force. Et quand tu sais que tes voisins ont les mêmes démangeaisons de bougeotte que toi, que tout le pays veut s’en aller chez le diable, tu perds l’idée toi aussi. Tu veux partir rien que sur une jambe… Ou bien tu restes, et tu te fais graisser pour nourrir ta viande et pas laisser mourir tes malades. C’est mon cas.

Marny : En attendant, avec votre esprit élastique, on pourrait jacasser long comme d’ici à demain. Mais on va pas s’enterrer là ? Moi, ce pays, il m’a déjà fait attraper ma niaise.

Rinette : On devrait tambouriner aux murs.

Rosy : Ou bien chanter comme des perdues.

Rinette : On est perdues, c’est sûr…

Marny : Et on n’a personne à tarauder. À part la voix dans ce téléphone …

Rosy : Voilà des heures qu’on passe son temps à taponner pour rien.

Marny : Pourtant, ils avaient nos portraits, non ?

Rosy : Je pense bien. Si j’avais su, je me serais fait des yeux comme deux pistolets.

Rinette : Pas besoin de tes pistolets. Avec nos faces à grimaces, faites comme des forçures,  ils ont dû partir à la fine épouvante.

Rosy : Ou peut-être en vacances. Pour éviter de nous accueillir.

Rinette : Qui sait ? Ils ont pu même s’inventer un enterrement.

Marny : Ne vous mangez pas le derrière de la tête. Après tout, c’est pas la fin du monde.

Rinette : C’est pas un génocide…

Rosy : Juste un flop.

Rinette : Encore heureux qu’on n’ait pas le flux.

Marny : Ou qu’on n’ait pas faim comme des enragées.

Rinette : Avec quoi on mangerait ? On n’a pas un sou d’ici…

Rosy : Ça, on pourrait le gagner.

Rinette : Le gagner ?

Rosy : Y aura bien un jars pour crocheter une fille, non ?

Rinette : Il faudrait d’emblée éliminer les gueux. Un gueux, ça prend mais ça paie pas. Par définition.

Rosy : Non. Mais un coq à belles plumes qui voudrait son content.

Rinette : Un chaud de la pipe de préférence.

Rosy : Un monsieur. Un moneymaker…

Rinette : Qui ne soit pas trop près de ses pièces, tout de même.

Rosy : Comment le savoir ? Tu lances une colle, là. Ça ne marche pas dans les rues avec une couronne, les gars qui ont la galette.

Rinette : Ceux-là ne sont pas donneux en général.  Mais ils devront cracher avant qu’on les laisse goutter dans notre ciboire.

Rosy : Parce que tu connais les tarifs du coin, toi ?

Rinette : Connais pas.

Marny : Et dans quelle monnaie vous vous ferez payer pour qu’ils voient les petits oiseaux, vos chanteurs de charme ? Monnaie locale ou dollar ?

Rosy : Quelle monnaie locale ? En dollar.

Marny : Il est vrai qu’un amateur des fesses a toujours du dollar dans la culotte.

Rinette : Alors, monnaie locale. Sinon qu’il aille se hâler la broche.

Rosy : Et tu la connais, cette monnaie locale ?

Rinette : Le buchlu, non ?

Marny : Quel buchlu ? Le buchlu est la monnaie du Buchluland. Or, nous ne sommes pas dans le Buchluland. Le Buchluland doit se trouver en Afrique. Dommage. Vous qui quêtez le retour à la sauvagerie primitive.

Rinette : Alors où ? Où sommes-nous, dites ?

Rosy : Mais dans un trou du cul d’aéroport où des inconnus attendent de nous accueillir.

Rinette : Mais où attendent-ils, ces inconnus ?

Rosy : Je ne suis pas assez devineuse pour ça. Mais ce qui est clair, c’est que nous sommes trois dindes qui se sont laissées embarquer et qui en ont plein leur collet d’être attendues.

Rinette : Ça ne résout pas notre problème. Combien leur demander à nos cornichons sans vinaigre ?
Rosy : On prendra d’abord ce qu’ils donneront. Mais sachant qu’ils donneront moins que le montant réel de la chouchouterie, on leur réclamera le double.

Rinette : Le double. Tu n’est pas chicaneuse, toi au moins.

Rosy : Et comme ça ils auront droit à la grande visite.

Marny : Et comme ça ils auront droit à la grande visite… Mais vous allez vous pogner une dose à vous offrir au tout venant. Faire dodo avec un baveux de passage… Faut être craquée au plafond pour catiner comme vous faites !

Rosy : Puisqu’on est à côté de la carte, fais l’homme et sers-nous ta logique !

Marny : Il n’y a pas d’autre logique que de sucer le temps jusqu’à la moelle.

Rinette : Sucer le temps, c’est long.

( Brusquement les lumières s’éteignent)

Rosy : Tiens, chez eux aussi, la lumière ça peut déguerpir.

Rinette : Moi, le noir me met dans des peurs bleues.

Marny : Vous ne trouvez pas que ça sent le ouistiti ?

Rosy : On n’est pas en odeur de sainteté, ici. On le sait maintenant.

Rinette : J’ai les nerfs. J’ai les nerfs.

Rosy : Et moi j’ai ma dilatation qui s’énerve. Je me disais bien qu’on était sur leur liste noire. Ils veulent nous faire comprendre de repasser la ligne en sens inverse.

Rinette : On serait devenus haïssables à ce point ?

Marny : Vous avez trop jasé. Ils ont entendu vos mauvaises pensées. Ils veulent plus de nous.

Rinette : Il faut qu’on se sorte de là.

Rosy : Sortir ? Mais où sont les portes ?

(Tout à coup, la lumière revient. Dans l’encadrement de la porte de droite, apparaît l’homme en costume, appuyé au chambranle, éclairé par une forte lumière venant dans son dos. Dans l’autre porte, l’hôtesse de l’air, dans une attitude identique, elle aussi éclairée dans le dos. Les trois femmes ont le dos au public, face aux deux personnages).

L’homme : Bienvenue, mes jolies !

La femme : Embarquement immédiat !

RIDEAU

 

 

*

Copyright Denis Donikian ( Reproduction interdite)

10 novembre 2010

Trois grâces (2)

Filed under: THEÂTRE,Trois grâces — denisdonikian @ 1:30
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Les trois grasses.

Dessin de mobidic

(avec son aimable autorisation)

Rosy : Il y a des jours où…

Marny :  On regrette d’avoir plaqué sa cuisine.

Rosy : Des jours où le temps se morpionne tellement…

Rinette : Qu’on voudrait se consoler. Toute seule.

(Un temps)

Marny : Mais vous l’avez vue, cette gougoune ?

Rinette : Habillée comme une guedouche. Sortie tout droit d’un Boeing venant d’Arabistan.

Rosy : C’est qu’elle était montée, la pâte molle. Vous avez vu comme elle piquait du talon pour faire parloter ses fesses ?

Marny : Je lui aurais bien flanqué une mornifle à celle-là.

Rinette : Qu’est-ce qu’elle croyait ? Nous donner des leçons de déhanchement ? À traverser la salle comme un tréteau de mode.
Rosy : Laide comme un cul avec ça.

Rinette : Une autruche faisant son fier pet…

Marny : Et plus de poudre sur le nez que de plomb dans la tête…

Rosy : Tu la vois, cette pas-grand-chose, se faire huiler la poulie ?  Tout juste bonne pour faire un score d’un soir dans un parking. Rien de plus.

Marny : Surtout avec des quenouilles pareilles. De vraies perches. Et aussi maigre qu’un râteau avec ça.

Rosy : Un râteau ? Un cure-dent plutôt. Elle ferait mieux de faire cailler son pipi hors de nos yeux, cette pigouille.

Rinette : J’y pense… Et s’ils s’étaient mis en tête de nous envoyer une poudrée comme elle ?

Marny : Ah les renards ! Les ratoureux ! Ils oseraient, vous croyez ?

Rinette : C’est qu’il nous faudra bien quelqu’un pour aller dans le trafic. Un beau déniaisé si possible.

Rosy : Vrai. Tu nous vois nous mouver les fesses derrière une baveuse enculassée comme une vache de prêtre ? J’ai du mal.

Rinette : Et pourtant si c’était, on n’aurait rien à rétorquer.

Rosy : Marny, téléphone, toi qui bredouilles de l’anglais ! Comment est-ce qu’on reconnaîtra le cowboy qui doit nous prendre ? Demande-leur en faisant des finesses !

Rinette : Et comme ça, ils sauront quel est notre credo. Un homme… Même s’il a la tête comme une face de pet…

Rosy : Ou comme une fesse. C’est un monsieur qu’on désire. Dis-leur !

Marny : En tout cas, il nous faut sortir de cette merdouille. On est comme des chiennes pataugeant dans l’eau bénite. (Marny consulte un document. Puis décroche le téléphone, fais un numéro). I am Marny, you know. Yes… Yes… Yes… No. A man, please. We want a man meet us, no woman. No… Méret kounem. No ! OK… OK…Ya… OK…

Je crois qu’ils ont compris. Ils nous envoient un taxi, avec un homme.

Rinette : Un homme… Quel homme ?

Marny : Le chauffeur pardi !

Rosy : Le chauffeur. Et rien d’autre ?

Marny : Rien d’autre. Du moins, je crois. Après tout, on ne va pas attendre la lune à marmotter comme on fait depuis plus de deux heures, non ? C’est pas la fin du monde si on nous fournit un homme qui n’est pas mettable. Comme si c’était pour une partie de fesses dans un taxi ! Vous n’êtes pas à crever dans un génocide, que je sache ? Alors lâchez-moi ces faces de mi-carême !

Rinette : C’est pas un génocide, c’est sûr. Mais un homme, ça nous aurait mis de la mine dans le crayon. Après tout ce temps perdu à attendre on ne sait qui. Moi je ne suis déjà plus dans ma soupe.

Rosy : On vient. On leur livre la marchandise. On pourrait au moins être reçus comme des paons…

Marny : Et quoi ? C’est notre lot d’attendre, non ? Attendre toujours. Il y a plus de quarante ans, moi, que j’attends. Pas vous ? Nous sommes nées pour attendre. Notre pays tout entier est une salle d’attente. Et nous attendons…

Rosy : L’électricité qui ne vient pas. L’eau qui se fait désirer. Nous attendons… Du bonheur…

Marny : De la démocratie…

Rosy : Des bordels pour femmes…

Rinette : Que les femmes soient autorisées à lâcher un beugle quand elles sont sous leur mari. C’est naturel, un beugle.

Rosy : Nous attendons un monsieur à tête de Jésus. Qu’il vienne nous l’ouvrir l’huître perlière avec son couteau. À force, nous avons attrapé la morfondure. Déjà que nous avions du gros lard à faire notre lavage à la main…

Rinette : Qu’est-ce que vous proposez alors ? D’attendre cet inconnu qui ne vient pas ou bien de se crisser au large ? D’attendre ce qu’on nous a promis ou de plus attendre du tout ? Faut-il qu’on retourne à notre froid national ? Dans un pays qui marche avec des prières ? Où la justice vous met à quatre pattes. Avec des élections de loups contre renards. Des prisons pleines de maudits. Des écoles pleines de perroquets. Une Église qui fait son argent de la Croix. Des ravageurs qui étouffent dans leur graisse et des ravagés qui peinent à la pelle. Des chiées de gens qui en ont plein le capot. Des chiées qui sont à la gogaille. Quel pays, non, que le nôtre ! Qui vous fait aller et par en haut et par en bas.

Marny : Il reste une chose de vraie, c’est que des gens qui parlent instruit nous ont invitées. Même si c’est pas un cadeau, c’est notre pays qu’on va mettre en dimanche.  Et avec des poésies qu’on a écrites dans nos cuisines.

Rosy : Quand ce pays veut bien remettre la lumière après nous l’avoir retirée.

Marny : (à Rinette) Pas la tienne de poésie, en tout cas. Je t’entends déjà hurler comme une démone en train de jouer aux fesses avec les mots.

Rinette : C’est mieux que la pluie qui tombe dans la tienne.

Rosy : C’est bon… C’est bon… Finissez avec vos jalouseries. On va pas se batailler comme des coqs jusqu’à ce que l’autre arrive !

Rinette : S’il arrive.

Marny : Il faudra bien… Ça fait une pipe qu’on attend…

Rinette : On peut toujours croire aux contes de fées. Je penche plutôt qu’on nous fait jouer des cocues.

Rosy : Je le pense aussi. Tout ça commence à tourner en eau de vaisselle, mes petits cœurs. Ne dites pas qu’on ne s’est pas fait fourrer. On a beau se suer le cerveau, on se demande où toute cette chiennerie veut nous conduire. Je vais finir par me lâcher en convulsions à cause de ce méchant. Je tremblote déjà. Sans compter que depuis le temps, j’aimerais bien me vidanger l’arrosoir. Et ça, mes majorettes, ça n’attend pas.

Marny : Et s’il arrivait par surprise, le tête d’eau qui nous fait perdre notre temps ? C’est qu’on taponne depuis notre descente d’avion.

Rosy : C’est bien pour ça que je suis à rebrousse-poil.  Je me sers les tripes. Peur que ça déborde. Vous me voyez laisser ma carte de visite sur leurs carreaux ? Ils l’auraient bien mérité, après tout. Mais nous avons encore un zeste de civilisation.  Ça nous épargne de passer par-dessus la palissade.

Rinette : Et si c’était l’armée rouge qui déclenchait les hostilités, comme ça, sans crier gare ?

Rosy : Alors là, je serais dans l’eau chaude. Et si le bonhomme débarquait sur le coup,  ce serait Waterloo.

Rinette : Bénis le ciel alors et gratte-toi la fourche ! Tant que ça ne vient pas, ça ne vient pas.

Marny : Pour toi aussi,  d’ailleurs, ça ne vient pas… Hein, Rinette ? Sciante je suis, sciante je reste. Tu es dans le rouge depuis quand, dis ? Tu n’écris plus. On croyait que tu l’avais dans les sangs la poésie. Mais rien. Et cela depuis des lustres. Certains disent que tu es à la fin de ton rouleau. Que t’es bloquée dans le coude. Tu ne rimes plus. Ton mental n’est plus en rut d’écriture. Et tu nous contes des pipes avec tes poèmes vieux comme les pierres d’il y a plusieurs années. Des resucées comme des orémus. Parfois on ferait mieux de barrer ses mâchoires.

Rinette : Vrai, je suis dans une mauvaise passe. Une misère du diable qui me force à écrire des miettes de petites choses. Ça ne donne que du micmac. Je me vois comme un os vidé de sa moelle. Vous comprenez… Je patauge dans la dèche. Ma mère est à bout d’âge et marche vers son lit de mort. Et mon frère, c’est un enterrement à lui tout seul. Il n’a pas le génie de la gagne. Surtout dans un pays où les gras durs font la nique à ceux qui ont le cul sur la paille. Vous savez toutes ces choses. Alors je peux plus passer mon temps à bretter avec les bœufs. Ni à écrire des coquetteries déguisées en courants d’air. Ni des scènes où on joue aux fesses.  De celles pour lesquelles je me fais descendre et qui vous font perdre les nerfs.

Marny : Il y a des jours comme ça. On est tout en démanche. Un corps sans âme. Des jours de pluie.  Où on se sent parqué dans le malheur.

Rosy : Sauf que c’est pas un génocide…

Rinette : Maintenant, je travaille d’arrache-poil pour me faire de l’argent.  Je ne peux plus niaiser aux portes. Je me brûle à la télévision. Avec ma petite notoriété et ma verve, on me fait noter des fifilles, des grenouilles, des girafes. Tout un zoo de gros zéros qui dansent la gigue ou pissent de la voix dans le but d’être élus champions d’un jour.

Rosy : Un beau chiart, tout ça. Quel gâchis !

Rinette : Je fais bon visage. Je clapote des mains.  Je ris à point. Mais au moins, je ne me laisse pas bosser par la malchance. J’assume la famille. Je pourvois à l’ordinaire. Je débourse pour les hôpitaux. Et vous savez qu’y mettre le pied vous coûte une somme, avant même le premier soin. Maintenant, je n’écris plus. Mais j’attends de remonter la côte.

Marny : C’est triste de jeter toute sa semence dans le même champ. Triste…

Rosy : Mais toi, Marny ? Je crois savoir que t’es cassée comme un clou. Je me trompe ?

Marny : Je ne vais pas vous conter des romances. Je flagellais les empotés et déculottais leurs impostures dans une gazette. Histoire de fournir mon effort de guerre contre les tromperies. J’aime me jeter dans le trouble des bassesses. Chaque matin je me levais du mauvais bout à lire dans les journaux comment les loups nous rongeaient le pays. J’avais des impatiences. Je me vouais à donner l’heure juste. On ne peut pas se faire saucer tout le temps par un président qui empiffre sa famille et fait au peuple des promesses d’ivrogne.  Mais cette gazette avait elle aussi son esprit de paroisse. C’était pas l’évangile, loin de là. Plutôt un nid de guêpes. Ils m’énervaient à jouer de l’égoïne ou à chapitrer les bouchés d’en face. Ils n’avaient pas plus qu’eux de moralité démocratique.  Pendant ce temps, tout le pays courait à la démence. Déjà qu’il avait la débâcle avec ces gens au dernier trou qui décampaient ailleurs. Jusqu’au jour où j’ai été débandée à mon tour. Prise en sandwich entre la peste et le choléra, j’ai pété une crise de nerfs. Et je me suis mise à la rue moi-même plutôt que de me livrer à des manigances… C’est pas moi qui aurais fait le limoneux.

Rosy : Personne n’est blanc comme neige.

Rinette : Et maintenant ? Tu fais ton petit bonheur toi-même… Tu te consoles en te caressant le champignon. Pas vrai ?

Marny : Toi tu m’éreintes à croire que tu me connais comme si tu m’avais tricotée. Ne me prends pas pour une valise ! Va te pogner le cul ailleurs et lâche-moi un peu avec tes vieux légumes ! Tu me pompes.

Rinette : Mange pas tes lacets comme ça ! Ton cœur va se mettre à débattre comme une cloche. Je voulais pas faire l’haïssable, pour une fois. Juré craché. Mais on dirait que j’ai mis le doigt sur ton bobo.

Marny : Si tu veux tout savoir, je vais t’ouvrir la trappe une bonne fois pour toutes. Mon vagin, je l’ai remisé dans la cave et j’écris au grenier.

Rosy : Sous le toit…  Pour entendre les gouttes ?

Marny : Tu beurres épais, ma grosse. J’aime mieux écrire en pluie qu’avoir les épaules carrées.

(Brusquement, paraît un homme, du coté droit de la scène.  Grand, racé, en costume de ville, il se met à traverser l’espace d’un pas nerveux et rapide. Il s’arrête une ou deux fois, fait mine de chercher quelqu’un, sans tenir compte des trois femmes qui le regardent, ébahies.  L’arrivée de l’homme les a figées sur place, comme si elles étaient transformées en statues. Sa disparition, côté gauche, va les laisser inertes un moment. Elles se réveilleront lentement comme au sortir d’un songe…)

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Copyright Denis Donikian ( Reproduction interdite)

8 novembre 2010

Trois grâces (1)

Filed under: Trois grâces — denisdonikian @ 8:10
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Les trois grasses.

Dessin de mobidic

(avec son aimable autorisation)

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Personnages :

Rosy. En robe grise.

Rinette. Pantalon et châle à l’indienne, très colorés.

Marny. Pantalon et veste en jean’, avec  casquette assortie.

L’hôtesse de l’air : En tailleur d’hôtesse, talons hauts, très sexy.

L’homme : Grand, jeune, très mâle.

Lieu :

Un hall d’aéroport avec deux portes, l’une dans le coin droit, l’autre dans le coin gauche.

*

Marny : (Au téléphone) … You us forgotten ? You hurt me.  Person’ come for nous, alors ?  Uncredible, you know !   We three girls alone. Alone… Alone… Méret kounem ! Trafic ? What Trafic ? … OK. ( Elle raccroche). Méret…

Rosy : Et tu crois qu’il t’a comprise ? Avec ton anglais de bric et de broc, tu pourrais même pas prêcher l’évangile à une chèvre…

Marny : Une chèvre, hein ? Voyez-vous ça ! Mais toi tu m’as pénétrée, au moins ? Bécasse !

Rosy : Mon beatnik adoré, je sais bien qu’on est là à moisir depuis deux heures… Pas besoin de ton charabianglais pour ça. Nos amphitryons nous invitent à parler de notre poésie et ils sont même pas foutus de nous arracher à ce hall d’aéroport. Au moins, chez nous l’hospitalité, c’est sacré. Cinq heures d’avion, plus deux heures à croquer marmotte… Ça fait une journée dans les bras. Et toujours pas de messie pour nous sortir les épingles de notre fessier. Tu écris chez toi, tranquillement, sur ta table de cuisine, des choses à te tâter de joie.

Marny : À te tâter de joie…

Rosy : C’est à moi que je m’adresse… Tes vers à toi, ils sont équarris à la hache…

Marny : C’est ça parle pour toi. T’es une jasante, enfant de nanane !

Rosy : Et un jour, tu te retrouves assise à cul plat, dans un avion qui s’envole vers un pays dont tu ne sais rien. Tout ça parce qu’on t’a demandé de venir exhiber tes intimités à des gens dont tu ne soupçonnais pas l’existence.

Rinette : Tes intimités… Mais quelles intimités ? Mademoiselle aurait-elle l’obligeance de bien vouloir exhiber… ses intimités ?

Marny : Et pas n’importe quelle intimité. Des intimités de demoiselle. Des intimités non déviargées, en quelque sorte.

Rosy : Sac à chicane !

Rinette : Comme tu y vas ! C’est la seule géographie que tu connaisses, la géographie de tes intimités ? Le mont de Vénus, le pain de sucre et la vallée de larmes… Quant à celle de ton voisinage, c’est de la chnoute, hein ?

Marny : À peine si elle connaît la géographie de son appartement. Cuisine, chambre, toilettes.

Rinette : Ah ! Tu as beau jeu de ronger ton mors. Mais exulte,  au lieu de te monter ! Vieille moumoune ! Grâce à ta plume, tu es sortie de ta cuisine.

Marny : Qui plus est, une plume plantée dans ses intimités. Intimités antérieures ou postérieures ?

Rinette : Bonjour la visite… Mais Rosy, ma rose nanane, tu vois donc pas qu’ici, c’est la civilisation !  Allume tes lumières, Hottentote à cul en plateau ! Regarde un peu autour de toi ! Même dans cette salle d’attente. Ici, ma grosse, les murs sont montés droit, les plafonds blancs comme neige.  Tout est d’équerre. La géométrie n’épargne aucune construction. Pas comme chez nous où tout va de guingois. Ici, c’est de la culture à la brasse. La grande culture.

Marny : Ouais. Rien à voir avec ta cuisine.

Rosy : Pas besoin d’ouvrir grand les yeux pour voir qu’on n’est pas dans le cul du diable. N’empêche que leur grande culture nous met dans une grande attente. Ils nous passent de travers ou quoi ? Et cesse de me parler comme un curé. Avec tous ces falbalas sur ta carcasse de citrouille, tu vas nous faire rougir de honte. T’es une bergère qui vient de quitter ses moutons. Tu dois encore puer la crotte.

Rinette : Et tu t’es vue, tour de Babel ? Avec ta robe grise de haut en bas. Tu sors d’un pénitencier ?

Rosy : Oui d’un pénitencier, qu’est-ce que tu imagines ? C’est pas à toi que je vais apprendre comment on respire dans notre pays… Qu’est-ce qu’il est, hein ? Sinon un pénitencier. Notre naissance est une prison. Et notre sexe, une prison dans la prison. La fille donne sa fleur à son mari et s’enferraille à jamais dans sa famille. Ah, mariez-vous mes grâces ! Se marier, c’est comme se faire enfirouaper jusqu’à l’os. Un enterrement de première classe. La mise en caisse. Des clous partout. Et cherche une sortie dans le noir après ça… Notre culture, elle te met pas de la gripette dans le corps.  Ah ça non !

Marny : (À Rinette) Tiens, en parlant de sexe. Dans tes poèmes, tu sers de la vulve à la louche…Tu en as même un qui flatte ton clitoris… Dégoûtant.

Rosy : Tu sais ce que les journaux de la capitale disent de toi ? Ecrivain pornographique…  Auteur de caniveau…

Marny : Elle l’a bien cherché…

Rinette : Et alors ? C’est ce que notre corps a de mieux pour nous consoler d’être au monde, non ? Mon clitoris ! Quand je déprime, c’est lui qui me fait oublier notre pays merdocratique. Pas vous ? Il suffit de le titiller des doigts. Et tout le corps se met à chanter. Qu’il fasse beau, qu’il fasse gris, seul mon grigri me fait dodo. C’est comme une drogue à portée de mains.

Rosy : Résultat : t’es pas en odeur de sainteté dans les cercles littéraires. Seulement la proie de ceux qui te passent la lèche…

Marny : Sans compter que tu pues au nez d’une professeure qui s’égarouille chaque fois qu’elle donne la fessée à tes textes devant ses étudiantes. Si c’est toi qu’elle avait sous la main, elle te clouerait à ton cercueil.

Rinette : Celle-là, elle a déjà remisé son clitoris au placard. Quant à son vagin, il n’a pas pu se mouiller en lavette plus de trois fois.  Une pour chaque enfant. Dans notre culture, une mère n’a pas droit au cri de jouissance. Sinon, c’est une picrelle.

Rosy : Nous, on se rentre les doigts, mais rien ne sort. Faute de partir en balloune, on fait de la poésie.

Marny : Tu parles pour qui, là ? Question vie, je suis loin d’être donneuse. Si c’est pour être débandée… Merci. J’en ai fini avec les farfinages maintenant. Si j’attends quelque chose, c’est qu’on vienne nous chercher à cette heure. Car je n’ai même pas une taule pour me mouiller le gosier. Quel micmac, je vous jure !

Rosy : Toi ? Mais t’as une crotte sur le cœur.

Rinette : Faire des patatounes pour la jouissance, c’est ennuyant à la longue. Comme si tu marchais sans but, à gosser autour du même poteau. C’est bien parce qu’on est insatisfaite qu’on écrit. Dans le fond, nous autres, on a cette rage de l’enfantement dans les tripes et dans les méninges. Ça peut pas être retenu les idées qui font la bête…

Marny : C’est ça. Ta question est : si j’avais enfant et mari, écrirai-je ? Blessant. You hurt me.

Rosy : Toi un mari ? Mais tu t’emportes, voyons. Retiens-toi. Un peu de pudeur …

Marny : Parle pour toi, bouboule. Moi, j’ai mes substituts.

Rosy : En attendant, mes belles, le guide qui devrait nous accueillir avec des fleurs dans le cul n’est toujours pas là.

Rinette : Le guide… Et si c’était une femme ?

Rosy : Ils vont pas nous servir une femme ! Du genre hôtesse d’accueil et qui vous a un air chromé. Ce serait atroce.

Marny : Surtout si c’est une miss quelque chose et dure de comprenure question poésie…

Rosy : Pour trois poètes, une femme sublime et bêtasse, je dirais pas. Mais pour nous…

Marny : Mais pour nous, quoi ? Un homme ou une femme, qu’importe, pourvu qu’on nous sorte de là.

Rosy : Et si c’était ça le tataouinage qui les rend malades. Quel sexe nous envoyer pour nous tenir la main…

Marny : Mais un asexué, si ça leur fait plaisir !

Rosy : Ou un ange peut-être ?

Marny : Ou un eunuque.

Rinette : Un homme ? Une femme ? Ou peut-être les deux à la fois. Je veux dire deux en un. Une fofolle, ce serait rigolo, non ?

Rosy : À moins qu’ils soient tombés sur une tête de mailloche qui répugne à exécuter sa mission.

Rinette : Comment ça ?

Marny : Tu veux dire que aux yeux de  ce zig-là on passerait pour des monstres ? Je suis sans homme légal, je comprends. Vieille fille, je le comprends aussi. Je fais même la vilaine. Mais je tricoterai du vers d’ici jusqu’à demain, si je voulais. Aussi serré qu’une maille à mitaines, je le peux aussi. Ça vous pose un sexe, tout de même, la poésie ! C’est plus respectable qu’un toton qui fait le touitte à tour de bras, non ?

Rosy : C’est à se demander si notre réputation physique n’a pas précédé notre réputation poétique…

Marny : C’est bien ce que je disais. Tu nous prends pour des monstres. On n’est pas des étoiles, ni des enfants de chœur, mais des monstres … Toi, peut-être. Et même sûrement. Vieille sacoche !

Rinette : Tu veux qu’on se mette à poil pour comparer ?

Marny : Qu’est-ce qu’ils savent de nous, après tout ? Seulement ce que nous avons écrit. Rien d’autre. Des monstres… Je vous jure que je lui donne une dégelée s’il me regarde comme une Marie Caca.

Rosy : Il n’empêche… Si on était du genre vénus, est-ce qu’on aurait besoin d’écrire ? Non. Vous connaissez, vous, une diva ayant le démon de la poésie ?

(Silence)

Rinette : Et si c’était, qu’est-ce qu’elle écrirait, ta belle femme, d’ailleurs ? De la poésie de belle femme. Rien de plus.

Marny : De la poésie clitoridienne, tu veux dire ?

Rinette : Merci…

Marny : Halte là, mon bichon ! Ce n’est pas du tout ce que j’ai dit… Le poème sur ton clitoris, c’était pour qu’on parle de toi. Avec tes vers à coucher dehors, tu voulais réveiller les gens corrects. Mais tu es à côté de la coche, ma vieille. Dans le fond, tu dois jouir d’être traînée dans la boue. Tu construis à coups de scandale ton image de martyr. C’est finaud, je l’avoue. Les jeunes filles te connaissent parce qu’elles découvrent leur corps grâce à tes doigts de fée fouineuse. Et Dieu sait que tu leur en donnes des idées… de consolation.

Rosy : Plus mademoiselle fait dans le vaginal, plus elle jouit d’être mise à l’index.

Marny : Grosse cochonne ! C’est ça, tu n’es qu’une grosse cochonne…

Rinette : Voilà que vous grimpez sur vos argots, mes petites mémés fripées par les vents du désert. Faut pas. N’empêche que c’est avec des mots que vous compensez ce que votre corps ne vous a pas donné.  Ce que j’écris vous est haïssable ? En fait, c’est votre corps qui vous met dans la haine contre moi. Et vous croyez me blesser… Akh ! je fonds de détresse… You hurt me, you know… Au moins, mes belles, ma poésie est physique. Je ne tricote pas des mitaines pour les grands froids. Chez moi, tout est vivant ! C’est de la chair…

Marny : Du lard, tu veux dire.

Rinette : Mais oui, grosse dinde, du lard !

Marny : C’est ça, faut se rouler la bille pour écrire ce genre de patate…

Rinette : Mieux. Tremper sa plume dans l’encrier. Mais ton encrier à toi, y a longtemps qu’il est sec. Poétesse tu es née, poète tu mourras.

Marny : J’espère bien.

Rinette : Tu espères changer de sexe, c’est ça ? Tu fais pas dodo dans le tien. C’est comme rien. Vu comment tu te fringues, mon loulou. Tu piques déjà comme une chenille à poil.  Qui sait si le reste va pas finir par te pousser ?

Rosy : Le reste ? Quel reste ?

Marny : Et dire que je dois voyager avec cette punaise. Mon Dieu ! J’espère que tu ne vas pas vomir ta cerise sexuelle devant nos invitants. C’est ton peuple qui va rougir de honte.

Rinette : Au moins, c’est pas pire que pire, comme tes poèmes de pisse-vinaigre… Il faudrait chenailler loin pour pas t’entendre. Ou s’acheter un parapluie si on tient à les lire.

Rosy : Et une bonne douzaine de mouchoirs. Quand ça pleut pas, ça pleure… Une poésie qui prend l’eau.

Rinette : Un pissat de lamentation, oui… D’ailleurs, mes zizettes, qu’est-ce que vous croyez ? Qu’ici ils vont rosir jusqu’aux oreilles en écoutant ma poésie amoureuse ? Eh bien vous vous mettez le doigt dans la moumoute ! Bon. C’est clair comme de la vitre. Ces étrangers sont aussi froids que leurs salles d’aéroport. Mais ils ont couru bien plus vite que nous question noce de chiens. Chez nous quand l’épouse fait le trou, elle doit se bâillonner le reste du corps. Durant la passe copulatoire, quand notre homme ahane, sa femme doit faire la muette. Ici, pas de je veux je veux pas. Faut que ça déborde. Que ça brame, que ça vagisse, que ça piaille… Et vas-y que je t’engueule ! Vas-y que je t’engouffre ! On se décamisole les images. Tellement qu’elles vous montent à la tête comme si vous étiez aux petites vues. C’est votre cinéma qui défile, l’intime, celui de vos tréfonds. On se fait péter les bretelles. On se casse tous les boutons. On prend une voix du diable et on brasse des paradis… Leur mâle,  il aime ça quand il prend sa botte. Le cri d’amour, c’est un indicateur de performance. Sans compter qu’ils en ont une longue, ces étrangers, question littérature érotique. J’en ai lu des choses qui m’ont mise en bouillie. J’avais le nez dans la révélation.

(Tout à coup, surgit du côté gauche de la scène une hôtesse de l’air en uniforme : talons hauts et tailleur très moulant. Elle marche à pas très lents, très souples, donnant à voir le balancement de ses formes comme dans un défilé de mode mais à vitesse réduite. Médusées, fascinées, figées dans leurs derniers gestes, les trois femmes la suivront des yeux d’un côté de la scène jusqu’à l’autre. On entend seulement claquer les talons de l’hôtesse sur le sol. Sophistiquée et habitée par son image, la belle se plaît à faire entrer son corps dans le regard des trois grâces. En bout de course, elle disparaitra de la scène aussi furtivement qu’elle y était entrée. Long silence. Peu à peu, les trois femmes se réveilleront d’un rêve dont elles ne sauront s’il fut noir ou rose…)

*

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