Ecrittératures

28 octobre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (3)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 3:16

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Georges Festa : Le statut du tabou : tu as toujours le souci de dénationaliser le propos, de l’universaliser, d’humaniser ce qui échappe à la raison – comment vois-tu la rémanence du tabou à travers tes œuvres ?

DD : D’aucuns prétendent que Vidures porte sur l’Arménie. C’est oublier qu’on n’y trouve nulle trace des mots Arménie ou Arménien. Durant l’écriture, je me suis posé la question. Les écrire ou ne pas ? Puis le besoin de les effacer s’est imposé au fil de l’écriture. Le roman s’écrivant de l’intérieur, les évoquer n’était pas nécessaire. Ce n’est pas un étranger qui écrit Vidures. Si c’était le cas, le pays et les gens seraient nommés. Comme on fait dans un livre de voyage. Mais dans ce roman, les personnages vivent le pays. Ils ne l’éprouvent pas comme une entité géographique distincte de leur être. C’est un lieu sur la terre qui leur est échu par l’histoire comme le cadre ordinaire de leur existence. Cela dit, les repères « arméniens » (Erevan, Ararat) sont nécessaires pour délimiter ce cadre. En fait, ils délimitent la conscience que les personnages ont de leur espace. Mais ces repères sont à mettre au même niveau que le cimetière, la décharge, la ville de Noubarachèn. Sans plus.

Vidures n’est pas le premier de mes livres ayant trait à l’Arménie et où le mot ne figure pas. Ethnos, pas exemple. Pourquoi dans le fond ? Comme s’il fallait y voir l’effet d’une maudissure, d’une infécondité de la parole, d’un effroi encore tapi dans l’inconscient. L’effroi encore vivant de l’effacement subi par le génocide et surtout de sa négation. Probablement. Ou le fait que les Arméniens n’aient pas besoin de se nommer pour montrer qu’ils font partie de l’humanité. Quand se nommer hier, c’était se désigner à la haine du bourreau. Et se nommer aujourd’hui, c’est se désigner comme victime. Dès lors, vient la crainte de nationaliser son propos et donc de dévoyer le roman. De lui ôter toute portée universelle. De le décapiter en quelque sorte. Mais là où les choses doivent êtres dites sans ambages, dans certains essais, j’use et abuse des mots Arménie et Arménien. Comme des entités sacrées. Pour autant, sacrées ne veut pas dire intouchables. Aujourd’hui, l’Arménie est une entité à la fois sacrée et souillée. C’est alors que le roman intervient. Il intervient pour combattre la souillure et préserver le sacré. Vidures se situe dans cette inquiétude. Qu’avons-nous fait de l’Arménie sinon de la souiller par la souffrance des Arméniens ? Et comment se fait-il qu’un écrivain en soit venu à remplacer le mot Arménie par Aghpastan’ (pays de l’ordure) ? Qu’il le fasse avec l’impression d’avoir trouvé le mot juste. Aghpastan’. Le mot qui convient. Et si notre culture de la sacralisation n’était dans le fond qu’une culture de la « mise en victimes » des Arméniens. Une victimisation sans compassion… Et dans ce cas, qui sont les bourreaux des Arméniens ? L’Arménie telle qu’on l’aime n’est pas l’Arménie telle qu’on est en train de la « chier » (j’ose le mot). Ainsi s’interroge l’écrivain. L’écrivain arménien. Qui pleure dans sa chair des malédictions dans lesquels se trouvent les Arméniens en Arménie. Car pour lui l’Arménien est sacré au-delà de toutes les sacralisations politiques instrumentalisées à des fins étrangères à son bonheur et à son honneur. C’est alors qu’il faut aborder le domaine du tabou.

On ne touche pas aux tabous. Surtout dans les sociétés qui ont figé leur culture autour de quelques interdits. Vidures n’a probablement pas été ressenti chez le lecteur français comme un livre iconoclaste. En revanche en diaspora et en Arménie, le roman n’a pas été du goût de tout le monde. C’est le droit de tout lecteur bien sûr. Mais un écrivain doit être jugé sur pièce. Je devrais dire sur parole. Le roman lui-même est tout entier ressenti comme un roman iconoclaste. C’est d’autant plus insupportable pour un peuple déjà humilié par un génocide et qui se cherche une résurrection. Et ces humiliations, il les compense par des formes d’exaltation narcissique. Dans ce cas, il ne peut que mal accepter qu’on montre du doigt ses failles. Qu’on dénonce ses cruautés, ses contradictions, pour ne pas dire ses complexes pathologiques. Or, voici qu’un roman vient jeter à la face du lecteur les déchets du pays. Déchets de la consommation mais aussi déchets humains. Lesquels sont les déchets d’une politique qui fait fi de l’homme. Mieux vaut une vision mystique du peuple qui vous couvre tout ça. Avec de la belle montagne ou de la belle architecture religieuse à toutes les sauces.

Le ton iconoclaste du livre est donné dès les premières lignes. Gam’ se soulage en disant « Der Voghormia ! ». Un raccourci qui fait s’entrechoquer deux mondes, le sacré et le profane. A y regarder de près, tout le livre tient dans ce début. Il va osciller entre le sacré et le profane, entre le sublime et le grotesque jusqu’à la fin.

Mais le tabou n’est pas une volonté délibérée de provoquer le bourgeois. L’évocation du tabou n’est que l’effet d’une description du réel. Surtout quand ce réel est sclérosé. Que les modalités culturelles confinent à l’enfermement et à la pathologie. Le viol du tabou, c’est qu’il permet de voir les choses au-delà des choses. D’élargir ainsi le champ de la conscience. Le lecteur de Neige d’Orhan Pamuk, surtout s’il est turc, sent bien que l’auteur bouscule à tout moment des interdits. Que son histoire de poète journaliste venu enquêter sur le suicide des jeunes filles de Kars n’est qu’un prétexte. Pamuk mesure l’état des hommes pris entre la bêtise nationaliste et la bêtise religieuse. De fait, le tabou s’intègre dans l’économie du récit. Ce n’est pas un artifice narratif. L’auteur ne fait que dire ce qui est. Et le dire suffit à lever le voile sur les absurdités qui engendrent des souffrances. Le fait de toucher au tabou n’émerge pas dans le récit pour créer du scandale. Le vrai scandale, il est dans la violence sociale qu’évoque le roman. Quand le sacré dissimule la souffrance, quand il la provoque, il devient scandaleux.

Je reviens sur un passage qui a dû en choquer plus d’un. Au chapitre 22, la journaliste Zara, qui enquête sur le suicide des filles, se fait violer sur les marches du Mémorial. Pendant ce temps, la « voix off » du Mémorial rappelle les massacres de Kémakh, le viol des Arméniennes. Le violeur de Zara est anonyme. Mais cet anonymat est ambigu. L’homme est du pays et tout laisse à penser qu’il agit pour le compte du pouvoir. Un pouvoir qui cherche à intimider toute personne lui cherchant des noises. On est donc dans une scène en forme d’abîme. Dans une répétition. Où le violeur d’aujourd’hui prend la figure du bourreau d’hier. Zara fait, dans sa chair, l’expérience de la tragédie arménienne. Un siècle réduit à quelques secondes. C’est le vieux génocide qui se réveille au sein même des victimes. Car cette fois, les bourreaux sont des frères de sang. Et si c’était aussi la condition des femmes en Arménie ? Le viol de leur dignité sur l’autel du sacré national. On me dira que ce n’est pas vrai en général. Quelques femmes qui se suicident seulement ne font pas le mal profond d’une société. Certes. Pour autant, prédomine en Arménie une morale de l’écrasement. Et les femmes sont des « objets » écrasés. Elles font elles aussi partie de la décharge générale. Elles sont quelque chose comme les déchets d’une culture pathologique. Elles se cherchent une dignité dans un modèle social corrompu.

On pourrait creuser davantage la métaphore. L’expliquer serait la dévoyer. Il faut qu’elle reste en l’état dans l’esprit du lecteur. Tout cela pour dire que les choses scandaleuses dans le roman font sens. Elles participent à l’économie générale du texte. Ce n’est pas un artifice de complaisance, ni une volonté gratuite de provoquer qui que ce soit. Mais un élément qui entre dans la composition du tissu fictionnel.

26 octobre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (2)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 6:55

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2 –

 

Georges Festa : Quel lien vois-tu entre Vidures et tes précédents ouvrages et aussi ta création plastique ? Vois-tu une évolution vers la fiction, sachant que le pacte autobiographique est aussi fictionnel ?

DD : Je considère Vidures comme un aboutissement, en ce sens que mon travail plastique et mes livres précédents se retrouvent de près ou de loin dans ce roman. C’est difficile à imaginer. Comment une forme plastique peut-elle se répercuter dans les mots ou la structure d’un roman ?

D’abord, mes dessins, peintures et sculptures ont, chez moi, souvent inspiré des textes. C’est le cas par exemple de Poteaubiographie (traduit en arménien et édité par Actual Art). L’aquarelle du chapitre 2 fait partie d’un ensemble avec textes, intitulé Une Nôtre Arménie. D’autres sont inédits comme Un cercle d’histoires. Par ailleurs, si on examine de près la sculpture Poteaubiographie, on remarque qu’elle est composée de deux parties, une partie basse autobiographique avec des photos et divers objets rappelant mon passé, et une partie haute totalement loufoque qui joue sur le mixage délibéré des figurines dont la monstruosité rappellerait Jérôme Bosch. Comme s’il s’agissait de rendre visibles les monstres qui nous habitent et le chaos qui agite notre psychisme. Dans Vidures, des porcs bataillent avec des chiens, les sbires du président avec les pauvres, les chiffonniers avec les détritus, les déchets envahissent le paysage. Comme une apocalypse, une chose cachée quelque part, qui pèserait sur les vivants. Tout cela est déjà dans Poteaubiographie. On pourrait faire une analyse intéressante des passerelles reliant les deux œuvres.

Je pense aussi au chapitre 14 avec Artémis aux mille mamelles.

Je pense également aux chapitres développant une esthétique du rebut. Autrement dit un art qui prend en compte les laissés pour compte de la société : choses et personnes. Comment faire de l’art avec de l’objet hors d’usage, non noble, ou avec de l’être humain qui ne symbolise pas le héros genre soviétique, héros du travail ou héros de guerre. Or, mes chiffonniers sont à mes yeux des héros, des êtres dignes de respect car ils acceptent le pire pour se maintenir en vie.

Il y a aussi du collage dans le fait de mixer les genres littéraires à l’intérieur d’une histoire marquée par la fluidité, comme dans certains de mes tableaux où se lisent littéralement les écoulements de couleurs. Dans Vidures, le récit avance par coulures de tonalités différentes qui vont en se mariant et en se repoussant. A l’image du magma qui emporte tout sur son passage, ici les choses, les animaux, les hommes et leurs pensées. Gam’ est aspiré par ce magma depuis l’aube où il tombe sur l’enterrement de sa mère jusqu’au moment où il sera englouti par la décharge. La décharge elle-même est un monstre magmatique qui absorbe les vivants et menace la Ville.

Concernant le mélange des genres, le texte que j’ai écrit le plus probant dans ce domaine reste Une année mots pour maux (non traduit). Il commence comme un journal intime et se prolonge avec des poésies, nouvelles, dialogues et autres. C’est le même esprit plastique qui préside dans Vidures avec le souci de créer des formes échappant à tout académisme.

Cela dit, la part autobiographique est minime dans Vidures. Je l’ai voulu justement le plus éloigné possible de l’autobiographie pour éviter le piège du récit et ne rester que dans la fiction. Je dois avouer que je me méfie des livres où le biographique est maquillé en roman. Trop narcissiques à mon goût, et trop peu inventifs étant donné qu’on a sous la main une matière prête à l’emploi. Qui plus est, la meilleure façon de parler de soi, n’est-ce pas de se transposer dans l’irréel ? Il est vrai qu’en cherchant bien, on pourrait trouver dans Vidures des éléments autobiographiques, mais ils sont à ce point noyés dans la masse qu’ils restent difficiles à déceler. Non, je ne peux pas dire : Gam’, c’est moi. Et pourtant, en quelque sorte, Gam’, c’est bien moi.

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Pour Poteaubiographie voir Lots of totems, no taboos by Christopher Atamian

(À suivre)

23 octobre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (1)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 7:50

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Je me vois encore, marchant dans les cendres désertes, vers les fumées. Ici, on a brûlé les ordures anciennes de la ville. Et d’autres, plus fraîches, plus loin, brûlent encore. J’avance sur des laves mortes en direction du feu. Puis, vient le moment brutal du choc avec le cœur du chaudron. Des vapeurs s’y déchirent et laissent paraître des hommes affairés et frénétiques. Des bennes se vident et des chiens circulent, des crochets grattent et des bruits de moteurs brassent le silence. Là-haut est le ciel pur. Mais ici-bas, c’est l’ordure générale qui grise les hommes et les tue tandis qu’ils s’acharnent à survivre. Ils me regardent. Ils n’aiment pas qu’on les regarde. Certains hésitent à me le faire comprendre. Mais je reste, abîmé dans ma fascination et la désespérance des lieux. La ville au loin ignore ces gens qui n’ont pas d’autre salut. Et je me demande si dans le fond, ce n’est pas le pays qui fait que des hommes en soient là. Vidures est né dans ces limbes. D’un lourd travail d’écriture après le choc d’une confrontation avec les restes humains de nos sociétés follement industrieuses.

 

C’était en Arménie, comme c’eût été ailleurs. Mais en Arménie, Vidures devint en traduction Aghpastan’, un titre et un roman qui ne pouvaient pas être du goût des Arméniens en mal de résurrection. Vidures choisi au fameux Festival de Chambéry de 2013 parmi les 15 meilleurs premiers romans français de l’année précédente par des comités de lectures réunissant 3 000 membres en France, mais Aghpastan’ controversé à Erevan lors de sa présentation (voir la video ICI). En réalité, le roman agit comme le révélateur d’une certaine mentalité qui juge la littérature selon des critères qui lui sont extérieurs. Que demander de mieux ? Il arrive, oui, qu’un livre puisse malgré lui révéler l’état profond d’un pays. Au-delà de ce qu’il décrit, par ce qu’il provoque.

 

Des amis, sans complaisance, ont accepté de m’interroger et de m’aider ainsi à faire la lumière sur les signes cachés du roman. Après les avoir présentés, je reviens sur Vidures par nécessité. Celle de défendre mon travail. En répondant aux questions sur le roman, viendronti ainsi d’autres thématiques, qui ne manqueront d’intéresser mes lecteurs habituels.  Cet entretien ayant vocation à être traduit et publié en Arménie.

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Ana Arzoumanian. Membre de l’International association of Genocide scholars. Ses travaux académiques portent sur la transmission de la mémoire traumatique dans le cas du Génocide arménien et de la Shoah, elle dirige actuellement un séminaire sur les écritures créatrices et la communication à la FLASCO (Facultad latino-american de ciencias sociales). Elle est l’auteure de recueils de poèmes( dont Labios (1993), El ahogadera (2002), Kaukasos (2001)), de proses (dont La mujer de ellos (2011), Mer Negro (2012)) d’essais divers. Son dernier roman Del vodka hecho con moras (Vodka aux mûres) vient de paraître à Buenos Aires.

 

Annick Asso. Professeur agrégée de lettres modernes, enseigne à l’Université de Montpellier III. Est l’auteur de Le Cantique des larmes (Éditions de la table ronde, 2005), Sur les chemins de Deir-Zor (Éditions de l’Amandier, 2008). Sa thèse : Le Théâtre du génocide. Shoah et génocides arménien, rwandais et bosniaque a été publiée aux éditions Honoré Champion.

 

Anahit Avetisyan. Après un DEA en études européennes (Institut Européen de l’Université de Genève, 2003) et un Master en traduction français-anglais-russe (Université de Genève. École de traduction et d’interprétation, 2013), travaille à Erevan (Arménie) comme interprète et traductrice indépendante, tenant également le rôle de responsable éditoriale auprès de la maison d’édition Actual Art. A publié une dizaine de traductions dont La langue maternelle de Vassilis Alexakis  (Éditions Apollon, Erevan, 1999), Fable de Robert Pinget (Éditions Actual Art, Erevan, 2008), Dialogue sur le tabou arménien de Michel Marian et Ahmet Insel (Éditions Actual Art, 2009), Préface à une vie d’écrivain et Jalousie d’Alain Robbe-Grillet (Éditions Actual Art, 2014). Dernière traduction en collaboration avec Anna Charbatian, Parce qu’ils sont arméniens de Pinar Selek, (Éditions Actual Art, 2015).

Georges Festa. Spécialiste de Sade et de la littérature de voyage au XVIIIe siècle, poète et traducteur (anglais, italien et espagnol), il tient un blog exceptionnel, Mes Arménies-Armeniantrends, dans lequel il fait paraître ses traductions de textes précieux et instructifs sur le génocide et la cause arménienne, repris régulièrement par le Collectif VAN et Armenews. Trois de ses traductions ont été publiées chez MētisPresses : Le chien noir du destin de Peter Balakian (2011), Le garçon qui rêvait le jour (2014) et Trois Pommes sont tombées du ciel (2015) de Micheline Aharonian Marcom. Il a codirigé deux colloques avec Jacques D’Hondt (Présences du matérialisme, Cerisy-la-Salle, 11-18 août 1990) et Denis Donikian (Arménie : de l’abîme aux constructions d’identité, Cerisy-La-Salle, 22-29 août 2007) dont les Actes ont paru aux éditions L’Harmattan.

 

Tigrane Yegavian. Né à Paris, Jjurnaliste, spécialiste du Moyen-Orient et de la diaspora arménienne, Tigrane Yégavian a grandi à Lisbonne au Portugal. Il est diplômé de Sciences Po Paris et des Langues’O. Rédacteur en chef de la version française du site 100 LIVES, il est un collaborateur régulier des magazines France Arménie, Conflits, Moyen Orient et Afrique Asie. Il a voyagé dans les deux Arménies, l’actuelle et l’historique. Auteur d’un recueil de poésie (Insolations), paru en 2011 aux éditions Le Cercle des écrits Caucasiens, son dernier livre, Arménie, à l’ombre de la montagne sacrée (Éditions Nevicata, 2015), aide à décrypter l’énigme de l’âme arménienne à l’aune du génocide et de la modernité.

Christopher Atamian. Diplômé de l’Université de Harvard, écrit dans plusieurs revues dont le New York Times Book Review, The New Criterion, 100Lives.com. Il a traduit Le  Bois de Vincennes de Nigoghos Sarafian et 50 ans de littérature arménienne en France de Krikor Beledian. Il l’auteur d’un roman Parler français. Ses courts-métrages ont été projetés dans le monde, y compris à la Biennale de Venise (2009) et il a obtenu un prix Obie en 2006 pour la pièce qu’il a produite Trouble in Paradise. Il a reçu plusieurs distinctions dont le Prix littéraire Tololyan en 2013 et la médaille d’honneur Ellis Island en 2015.

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1 –

Tigrane Yegavian : Peut-on dire de Vidures qu’il est  ton premier roman? Par ailleurs, pourquoi avoir choisi cette forme d’expression et avoir adopté la métaphore pour décrire la réalité arménienne dans sa vérité la plus crue ?  Peut-on assimiler Vidures à  un pamphlet ?

Christopher Atamian : De mon côté, j’aimerais savoir quels sont les auteurs qui t’ont influencé ?

Denis Donikian : Vidures marque très nettement ma conversion au roman dans l’acception stricte du terme. En ce sens, ce n’est pas un récit, ni un document camouflé en roman, bien que la part documentaire y joue un rôle primordial. A mes yeux, cette distinction est d’importance. Et je pourrais y revenir par la suite. Pourquoi me suis-je mis au roman, alors que mon mode d’écriture habituel était plutôt la poésie, puis la prose poétique, le pamphlet ou l’essai ? En fait, j’en avais assez d’être un auteur confidentiel, et même un auteur à compte d’auteur à mes débuts, de tourner en rond avec de petits tirages au sein d’une petite communauté de quelques lecteurs. Par ailleurs, j’ai très longtemps éprouvé une certaine réticence à l’égard du roman, pensant que la poésie constituait un genre littéraire plus subtil, plus adapté à ma sensibilité. Seulement, les rares personnes qui me suivent depuis le début auront remarqué que, de livre en livre, j’ai expérimenté de nouvelles formes d’écriture, prenant plaisir à me lancer des défis et à me confronter à des textes d’une facture nouvelle. Par ailleurs, ma prédilection est toujours allée aux œuvres qui échappent aux formes classiques, nettement différenciées, pour en inventer d’autres qui les intègrent toutes dans un moule unique. En somme aux œuvres qui mixaient les genres traditionnels. Par exemple, La Recherche du temps perdu relève à la fois des Confessions de Rousseau, des Essais de Montaigne, mais s’apparente aussi à l’œuvre d’un moraliste, d’un mémorialiste (Mémoires d’outre tombe et Saint-Simon). Ne parlons de pas d’Ulysse de Joyce, roman expérimental qui englobe plus de genres encore et qui m’a vraiment et modestement servi de modèle. (A ce propos, un seul lecteur aura remarqué les parentés entre Ulysse et Vidures, à commencer par le début et la fin des romans comportant les mêmes mots. Chez moi Der Voghormia ! C’est d’autant plus curieux qu’en Arménie Ulysse a été traduit et publié par le regretté Samvel Mkrtitchian il y a quelques années). Il faudrait être aveugle pour ne pas avoir remarqué en effet, que dans Vidures, tous les genres sont représentés : théâtre, poésie, pamphlet, conte, monologue intérieur, et même musique, dessin et j’en passe. Il s’agissait moins de faire un roman total, ni de montrer mon habileté à jongler avec ces genres, que de garder toujours éveillé l’esprit du lecteur en l’obligeant à s’adapter à des paysages d’écriture toujours nouveaux, tout en gardant le cap narratif général. J’y même dans cette succession de formes une analogie avec une randonnée faite dans le Sinaï. On circulait dans un tableau minéral, puis passé un col ou une vallée, c’est un autre qui s’ouvrait à vous. Et l’œil s’enchantait chaque fois de la nouveauté tandis que votre esprit plongeait dans un autre monde.

Il y a du pamphlet dans Vidures, mais Vidures n’est pas qu’un pamphlet. Si je tourne en dérision certaines catégories de personnes, c’est que dans le fond leur comportement est du pain béni pour pimenter l’écriture et introduire du rire dans le râle. En revanche, j’ai construit Vidures comme un livre qui gravite autour du thème de la compassion. Compassion à l’égard de ceux qui en Arménie et ailleurs, mènent une « vie dure », d’aliénation quotidienne, à cause d’une poignée de personnes sans scrupules. Gam’ est un pamphlétiste qui rit de ses propres saillies. C’est à cause d’un pamphlet qu’il est recherché. Le pamphlet joue un rôle central dans le livre. Il est vrai aussi que les surnoms des trois présidents relèvent de pamphlet. Il y a d’autres exemples dont le plus savoureux à mes yeux est le passage où les pauvres sont conviés à manger en khorovadz la cochonne de Dro, surtout dans la version française.

(A suivre)

15 octobre 2015

500 ème

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 8:35

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« Le génocide arménien dans les archives turques » est la 500 ème fiche de la Petite encyclopédie du génocide arménien  ou MEDZ YEGHERN ( voir Blog du journal Le Monde). Il est possible que d’autres viennent compléter cet ensemble, sachant que le génocide arménien constitue un sujet inépuisable. Cependant, ce travail, conduit depuis 10 ans, avait pour but d’offrir aux profanes mais aussi aux curieux un outil informatif simple, fiable et exhaustif sur la plupart des thématiques relatives au sujet. Aujourd’hui, ces fiches ont vocation à devenir un livre pour qu’une trace plus pérenne qu’Internet soit laissée et qu’elles continuent d’agir par le souci de vérité contre le négationnisme de l’État turc. Ce livre, agrémenté de photos d’époque, devrait servir aux générations d’aujourd’hui, turque, arménienne et autres, comme moyen de réflexion et objet de transmission afin de combattre l’oubli et la haine qui menacent à tout moment.

Le génocide arménien dans les archives turques

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 8:07

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1 – Le 4 octobre 2012, le professeur Taner Akçam, parlant à la John F. Kennedy School of Government de Harvard, de son livre le plus récent, The Young Turks’ Crime against Humanity : The Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire (in Armenpress du 23 octobre 2012, citant The Armenian-Mirror Spectator) déclarait que le projet de génocide du gouvernement central était bien mentionné dans les archives turques. Basé sur plus de 600 documents, son dernier livre veut souligner que «  le matériel ottoman nous montre la même chose que les archives allemandes, américaines et britanniques ».

2 – Selon sa veuve, Talaat, ministre de l’intérieur, utilisait le télégraphe installé à son domicile pour organiser les déportations des Arméniens. Une corrélation directe existait entre le mouvement des réformes de l’ère ottomane et la mise en œuvre des massacres de masse ; les premières vagues du génocide ayant commencé en 1894, tandis que le gouvernement des réformes accéda au pouvoir en 1895. Des observateurs étaient dépêchés pour évaluer la population mais aussi l’état des massacres. A la fin de la guerre des Balkans de 1912-1913, l’Empire ottoman ayant perdu 80% de ses territoires européens et plus de 70% de sa population, celle-ci fut transférée dans les régions à majorité chrétienne d’Anatolie, patrie des Arméniens.

3 – Dès 1913, Arméniens, Grecs et Assyriens considérés comme des « tumeurs », le gouvernement entreprit une « restructuration radicale du caractère démographique » de l’Anatolie, ayant pour but de les faire disparaître et de les remplacer par les musulmans turcs. Un premier échange de population fut d’abord testé sur la minorité grecque en 1913, en dépit des normes du droit international. Puis cette politique démographique, selon un plan de transferts et d’exterminations, fut appliquée aux Arméniens afin de rendre la population arménienne à un niveau « gouvernable » situé entre 5 et 10 % de la population totale.

4 – Des officiels étaient chargés de faire des études démographiques pour déterminer la proportion des Arméniens en divers lieux d’Anatolie. A Alep, Damas et Mossoul, la population des déportés fut réduite à 5%. Ceux qui étaient transférés à Der Zor subirent une seconde vague de génocide, vers le début de 1916, qui fit 200 000 victimes dans les provinces syriennes afin de maintenir leur nombre au-dessous de 10%, les autorités n’ayant pas imaginé qu’il y aurait autant de survivants après les marches forcées dans le désert. S’adressant à Djemal, le 7 octobre 1916, Talaat spécifiait la nécessité de vider la Cilicie des Arméniens qui s’y trouvaient, sous prétexte qu’ils étaient attachés à cette terre au point de la considérer comme une partie centrale de leur héritage.

5 – En se servant de documents du ministère de l’Intérieur, y compris de sa Direction générale et du Bureau du chiffre, Akçam a évalué l’importance de ce dernier, constitué en 1913, avec «  pour unique fonction la communication [cryptée] télégraphique entre le bureau central et les provinces ». En effet, les autorités usaient de l’information codée, et croyant avoir développé une méthode inviolable, discutaient librement de leurs plans dans ces documents. D’autres documents découverts par Akçam comportent un télégramme du ministère de l’Éducation au ministère de l’Intérieur, en date du 26 juin 1915, déterminant le sort des enfants arméniens sur le point de devenir des orphelins et qui devaient être suivis pour leur assimilation.

14 octobre 2015

Le génocide des Grecs Pontiques

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN,Grecs Pontiques — denisdonikian @ 4:53

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Déportation des Grecs Pontiques, 1914

© http://www.pontian.info

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1 – Ingénieur et pianiste canadien, Raffi Bedrosyan, relève ( in The Armenian Weekly, 02 juillet 2014) qu’en 1915, en même temps que les Arméniens, furent massacrés 250 000 Assyriens, tandis qu’à partir de 1916 furent éliminés les Grecs Pontiques sur la côte de la mer Noire. Mais ceux-ci, témoins du sort des Arméniens, organisant leur autodéfense dans les montagnes, eurent « seulement » 150 000 victimes, soit le tiers de la population pontique jusqu’à la fin de la guerre. La seconde phase du massacre coïncida avec l’arrivée de Mustafa Kemal Ataturk à Samsun, le 19 mai 1919 et la collaboration de Topal Osman et Ipsiz Recep pour vider le nord de la Turquie des Grecs Pontiques.

2 – La population masculine grecque pontique étant installée dans les montagnes, Topal Osman et Ipsiz Recep s’en prirent aux femmes et aux enfants grecs, restés dans les villages. Ils étaient conduits par villages entiers dans des grottes pour y être brûlés vifs ou gazés par asphyxie. Les mâles grecs étaient jetés vivants, par les cheminées, dans les chaudières à charbon des navires à vapeur. On enfermait les Grecs dans les églises avant d’y mettre le feu. L’horreur des massacres choqua tellement la population musulmane locale qu’elle demanda au gouvernement d’Ankara d’éloigner les criminels. Rappelé auprès d’Ataturk, Osman devint son garde du corps avant d’être exécuté pour avoir critiqué et menacé son maître.

3 – Les « tribunaux de libération » [İstiklâl Mahkemeleri], mis en place pour juger les rebelles grecs, prenaient des décisions arbitraires aboutissant invariablement à des condamnations à mort par pendaison. Enseignants grecs des écoles américaines et grecques de la région, dirigeants communautaires, religieux se comptèrent par centaines parmi les victimes de ces tribunaux qui ne permettaient ni de se défendre, ni de faire appel. Connu aussi pour ses penchants sadiques, Nurettin Pacha, nommé par Ataturk commandant de l’Armée centrale, détruisit des milliers de villages grecs sans défense. C’est lui qui, à la tête des unités militaires, entra dans Izmir (Smyrne), en 1922, où il organisa le lynchage du métropolite grec, avant de mettre le feu à toute la ville.

4 – De 1919 et à la fin 1922, la population grecque pontique fut décimée à raison de 353 000 victimes. Un certain nombre de survivants furent convertis de force à l’islam et turcisés sous la menace. Lors du traité de Lausanne en 1924, les quelques Grecs Pontiques restants furent inclus dans les 1 250 000 Grecs anatoliens, puis « échangés » contre des musulmans en Grèce. La région de la mer Noire fut ainsi vidée de sa civilisation grecque historique. Tous les noms grecs des villages et villes prirent des noms turcs nouveaux et la langue turque fut imposée à tous les Grecs convertis, aux Arméniens hamchènes, aux Laz et aux minorités géorgiennes.

5 – La portée raciste de cette politique de l’État unique, de la nation unique et de la langue unique, apparaît dans cette déclaration du ministre de la Justice d’alors, Mahmut Esat Bozkurt : « Les Turcs sont les maîtres de ce pays. Les populations restantes n’ont qu’un seul droit dans ce pays : être les serviteurs et les esclaves des véritables Turcs ! » Topal Osman, considéré comme un héros par les Turcs nationalistes a eu l’honneur d’une statue érigée à Giresun. En 1994, le Parlement grec a reconnu le génocide des Grecs Pontiques, lors du 75ème anniversaire des évènements de 1919.

 

 

12 octobre 2015

Arméniens et Turcs : le récit comme thérapie

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 2:04

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1 – L’article de Sanja Siljak publié sur le site de Napoli Monitor (24 novembre 2011) intitulé Armeni e turchi : il racconto come cura vise à montrer comment l’histoire orale peut constituer une méthode de réconciliation entre Arméniens et Turcs. Le cas de Lilith, Arménienne de 80 ans, qui raconte l’histoire de sa mère avec force détails comme sa propre histoire, montre comment les souvenirs de l’une transmise à l’autre constituent un héritage de douleur et le sentiment d’une perte. L’absence de dialogue et l’impossibilité de surmonter leurs préjugés continuent aujourd’hui de peser sur les deux peuples.

2 – Afin de pallier ce déficit de communication et de compréhension mutuelle, le projet «Speaking to One Another », porté par une O.N.G. composée de chercheurs, d’étudiants et d’artistes a pour but de réactiver le dialogue par l’histoire orale, le cinéma, la photographie et la performance artistique. L’exemple de Lilith met en scène des Turcs et des Arméniens partageant des récits censurés en Turquie tandis qu’ils constituent en Arménie « l’exercice habituel de mémoire d’un passé douloureux ». Le dialogue est d’autant plus fluide que Lilith précise n’éprouver aucune haine à l’égard de ses interlocuteurs, trop jeunes pour devoir endosser la responsabilité de leurs ancêtres.

3 – La difficulté d’un tel rapprochement porte sur la controverse liée à l’accueil de Turcs dans des villages arméniens constitués de rescapés du génocide. Par ailleurs, les Arméniens tiennent l’est de l’Anatolie comme leur terre d’attache, « espace imaginaire [qui] symbolise une période florissante de l’histoire arménienne », tandis que chrétiens et musulmans vivaient en paix. « Speaking One to Another » tente de replacer dans le discours public en Turquie les souvenirs positifs de cette période alors que toute allusion au génocide arménien est répréhensible au titre de l’article 301 du code pénal turc, punissant les coupables d’ « outrage à l’identité turque ».

4 – Si les Arméniens aspirent à une reconnaissance de ce qui est arrivé pour avancer dans leur vie, aucun processus de normalisation entre les deux pays ne permet encore d’envisager une telle perspective, d’autant que la Turquie subit les pressions de son allié l’Azerbaïdjan, pour lesquels l’Arménie reste l’ennemi commun. Faute de réconciliation entre les États, le projet «Speaking to One Another » aura permis à des jeunes Turcs et Arméniens de nouer des amitiés, d’établir « une grande confiance dans le militantisme comme moyen de construire un avenir plus démocratique ». Des exemples d’engagement à haut risque de la part d’étudiants turcs « dissidents désireux de changer le statu quo de leur pays « fasciste et antidémocratique », comme ils le définissent », prouvent que ce processus est engagé.

5 – Outre sa concrétisation en livre, expositions itinérantes et concert, le projet a pour ambition de briser le silence et les mythes qui empêchent une réelle communication. Par ailleurs, « éluder l’héritage obscur de l’empire ottoman et transmettre une histoire sélective, glorieuse, aux nouvelles générations a entraîné une ignorance diffuse de son passé parmi la jeunesse turque ». Cette ignorance a volontairement été entretenue en vue de préserver l’identité turque. Mais si la Turquie veut améliorer sa démocratie, elle doit reconnaître que « l’État moderne, dont elle s’enorgueillit, se dresse sur les décombres d’un génocide ».

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L’empire du traumatisme: Enquête sur la condition de victime

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 7:23

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1 – Serenella Pegna, professeur de sciences politiques et sociales, a fait paraître sur le site de l’Université Ca’ Foscari, Venise, Deportate, esuli, profughe (n° 21, janvier 2013) un compte-rendu du livre de Didier Fassin et Richard Rechtman intitulé L’empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime (Flammarion, coll. Champs essais, 2011, 2007). Ce traumatisme, « blessure qui ne laisse pas de signes évidents sur le corps » n’a été pris en compte que ces trente dernières années dans le cadre d’une « éthique du droit de l’homme à l’intégrité psychique » et grâce au développement de la médecine et à une sensibilité croissante à la souffrance d’autrui.

2 – Désormais, « une hystérie ou une névrose, cesse d’être un fléchissement du sujet et commence à être pensée comme un mécanisme psychique ». C’est dans les années 20 qu’émerge une nouvelle approche avec les névroses de guerre et la pénétration de la psychanalyse dans les pratiques psychiatriques. Désormais, il s’agit ni d’une fiction, ni d’une faute et seul « l’aveu de soi représentera l’issue obligée du récit traumatique » selon les auteurs. C’est avec les mémoires des survivants de la Shoah que la souffrance individuelle va « témoigner de la dimension traumatique du drame collectif » (D. Fassin et R. Rechtman).

3 – Le féminisme des années 60 aux États-Unis permettra la dénonciation de la maltraitance infantile à caractère sexuel, aussitôt confirmée par la pédiatrie. Par ailleurs, l’état d’altération mentale des vétérans de la guerre du Vietnam sera interprété comme la preuve d’un traumatisme subi, autant par celui qui commet une violence extrême que par la victime. Désormais, en France le champ de la « victimologie psychiatrique » va s’étendre, dans une optique de réparation publique et collective, aux victimes de désastres naturels et d’attentats terroristes. Un changement fondamental s’opère en faveur des femmes victimes de viol dans le but de permettre une reconnaissance publique par une expertise en vue d’une guérison.

4 – Si l’explosion de l’usine chimique AZF de Toulouse favorisera le soutien psychologique de la population, les assurances adopteront une solution collective d’indemnisation sans pour autant prendre en compte les épreuves individuelles. La psychiatrie humanitaire dans les zones de conflit se manifestera de plus en plus grâce à la présence de psychologues, comme observateurs, témoins ou thérapeutes. Le cas de la Palestine, où le niveau de désespoir est très élevé, nécessitera l’animation de groupe de paroles permettant, à travers le témoignage, une verbalisation des traumatismes. Le risque de cette approche peut être « l’effacement de la subjectivité dans une situation où les victimes se sentent surtout des héros ».

5 – Aujourd’hui les associations d’aide aux émigrés victimes de torture ou de violence ont pris le pas sur les professionnels au point d’acquérir, au plan financier et fonctionnel, un statut quasi institutionnel. A partir de 2000, « le traumatisme est entré dans la preuve de vérification de l’asile » (D. Fassin et R. Rechtman), quitte à être utilisé par les demandeurs d’asile comme un « instrument de résistance » et négliger toute thérapie une fois obtenue leur attestation. De fait, « la sollicitude envers la victime parle donc de nous, dépend de notre capacité d’identification, de partager un univers psychique commun ».

10 octobre 2015

Penser et connaître le génocide

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 3:47

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1 – Dans un entretien accordé au mensuel Nouvelles d’Arménie Magazine, (n°54, juin 2000), Catherine Coquio, maître de conférences en littérature comparée à l’Université Paris IV-Sorbonne, évoque l’approche pluridisciplinaire des génocides à propos de l’ouvrage qu’elle a dirigé : Parler des camps, penser les génocides (Éditions Albin Michel, 1999). Selon elle, toute approche univoque est ici d’autant plus imparfaite que les sciences humaines rencontrent leurs limites « quand ce qu’il faut comprendre est la réalisation humaine de l’inhumain ». Si la nature de l’évènement somme de tout comprendre, au risque d’erreurs monstrueuses, une mise en œuvre transversale devient nécessaire, même si elle reste difficile à réaliser.

 

2 – Peu conscients de leurs limites, les historiens demeurent rétifs à ce genre d’échange. Pour autant, les approches dites « objectives » (de l’historien, de l’anthropologue, du juriste) devraient être accompagnées de celles dites « subjectives » (du témoin, de l’écrivain, du psychanalyste, du philosophe). En fait, « la réflexion sur le génocide porte sur la relation entre les faits et leur sens dans tous les registres de l’existence ; son objet se situe dans l’histoire et au-delà d’elle, dans le droit et en dehors du droit ». Comme la violence du génocide n’a d’autre fin que d’être subie et non d’être comprise, « la destruction doit être connue et reconnue mais aussi pensée ».

3 – Penser cet évènement fou qu’est le génocide, c’est donc parier sur son intelligibilité et sur la possibilité de sa transmission. En effet l’approche positive de l’historien ne le met pas à l’abri du déni, le génocide ayant été programmé comme un non-évènement, « définitif et indéchiffrable ». La « « mise en doute » du crime d’État au nom du « fait » contre toute « interprétation » est le noyau pervers de ce type d’argumentation ». C’est ce qui s’est produit avec l’affaire Veinstein, puis avec le refus du Sénat. Malheureusement déni et retard historiographique ont joué en défaveur des Arméniens. Ce fait a conditionné leur mode d’existence en diaspora, voués qu’ils sont à l’éclatement et à l’absence de stratégie culturelle susceptible de prendre acte de la destruction dans la perspective d’une « parole politique efficace ».

4 – La littérature, qui permet de comprendre la destruction de l’intérieur et fait réexister l’évènement dans l’ordre symbolique de la langue, a malheureusement été tenue à l’écart de la question du génocide par les Arméniens. Par ailleurs, concernant l’unicité de la Shoah, il faut reconnaître qu’il s’agit d’un « débat [qui] fait partie de ces systèmes de malentendus stérilisants cultivés par leurs défenseurs et leurs adversaires ». L’inertie des opinions est à l’origine des différences de traitement des génocides quant à leur reconnaissance. Pourtant, si « le vécu génocidaire est impartageable, […] la destruction génocidaire vise le genre humain ».

 

5 – La littérature arménienne n’a pas vraiment donné de réels témoignages littéraires assumés dans une forme esthétique. En ce sens, Dans les ruines (1911) de Zabel Yessayan, puis En ces sombres jours d’Aram Andonian ne relèvent pas essentiellement de la littérature. Il n’y a pas d’exemple équivalant aux textes de Primo Levi où le récit à la fois subjectif et réflexif joue un rôle de transmission.

9 octobre 2015

Le déni après le déni

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 7:44

1 – Dans son article paru dans The Armenian Weekly (Watertown, MA, 30 avril 2012) sous le titre Post-Denial Denial, Henry C. Theriault, professeur de philosophie au Worcester State College, s’interrogeant sur les multiples raisons qui laissent perdurer le déni turc (atavisme, préjugé, réaffirmation de la haine génocidaire, auto-préservation psychologique, matérielle et statutaire, version étatique, habitude…) souligne qu’un tel comportement « représente une corvée mortifère pour l’intelligence et l’âme ». La vigilance s’impose d’autant plus que l’État négationniste, bénéficiaire d’expropriations massives, déploie tous ses efforts à travers des publications et des recherches pour promouvoir sa pensée qu’il fait passer pour de l’histoire.

2 – Ainsi, les tenants du négationnisme tentent d’imposer le relativisme historique, à savoir « l’autre versant de l’histoire », de manière à vampiriser, par la voie juridique, son versant véritable. Or, aujourd’hui, parallèlement à ce nouveau juridisme, commence à s’introduire la question des réparations dans le débat public sur le génocide arménien, alors qu’elle faisait, il y a dix ans, l’objet d’une exclusion tant dans l’opinion que dans les milieux universitaires. Si le déni se retrouvera chaque fois sous des formes voilées nouvelles, il importe de retenir que la recherche de la vérité ne doit pas être une fin en soi afin de trouver des moyens de résistance plus efficaces.

3 – L’enracinement psychosocial du déni constitue une victoire de l’État turc en ce qu’il a « obligé l’identité collective à occuper une place centrale dans l’identité personnelle de chaque individu », tout en rendant cette identité « fragile et rigide ». Le déni permet de défendre ce complexe psychosocial contre ceux qui visent à corriger le dommage. Dès lors, loin de revêtir d’autres formes, le racisme biologique se nourrit des formes anciennes qui ont réussi.

4 – Les tensions autour du déni ont conduit à une position de compromis, le génocide étant transformé en «  reconnaissance de la violence envers les Arméniens », sans pour autant qu’on admette l’application à cette violence d’un terme qui outragerait la sensibilité de la population turque. De la sorte, le déni évolue vers une interprétation déformée qui conduit à rabaisser la violence à un niveau inférieur. Pour certains Turcs, le refus terminologique se mue en volonté de dialogue et de dépassement tout en s’opposant à un règlement sincère du problème du génocide arménien, déformant la réparation collective des dommages en réparation individuelle.

5 – « Le fait de regrouper réparations individuelles et collectives entraîne une confusion conceptuelle » dans laquelle est conditionnée la population. Par ailleurs, la méthode du doute cartésien, retenue ici seulement dans sa phase initiale, fait fit de son projet constructif de production de savoir. De même, la « vulgate négationniste relativiste postmoderne » dissout les faits historiques matériels dans des discours purement linguistiques. De la même manière, le terme « traumatisme », vidé de son sens clinique, est détourné « pour désigner une aversion ou un malaise » intercommunautaire. Or, la connaissance maximale du génocide devrait impliquer une réparation de niveau identique. Mais « les modèles reconnaissance/dialogue/excuses et les modèles de réparations individuelles, s’ils ne se situent pas à l’extrémité de l’impunité au titre du génocide, demeurent éloignés du pôle plein et entier des réparations ».

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