Ecrittératures

18 mai 2011

William Dalrymple sur la destruction des vestiges arméniens

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 5:18
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Consacrant plusieurs pages à la destruction des vestiges arméniens par le gouvernement turc,  William Dalrymple déplore, lors d’un second passage à Sivas, en  1988, la disparition de monuments funéraires arméniens qui côtoyaient des pierres tombales grecques et ottomanes (in Dans l’ombre de Byzance , Phébus éditions, Libretto, Paris, 2011, pp118-125). Un ami lui racontera que des stèles à croix arméniennes (ou khatchkars) dans la région de Maydanlar avaient été détruites et évacuées par des fonctionnaires d’Erzerum.

Dalrymple avait déjà amassé quantité de témoignages sur la vitesse alarmante avec laquelle s’évanouissaient les églises arméniennes. L’inventaire du Patriarcat de Constantinople, en 1914, fait état de 210 monastères, 700 églises abbatiales, 1639 églises paroissiales. En 1974,  sur 913 bâtiments connus,  464 avaient disparu, 252 étaient en ruines, 197 étaient en état.  Si certains avaient souffert des secousses sismiques, d’autres avaient été détruits pour l’utilisation de leurs matériaux,  ou pâti des forages pratiqués par des paysans à la recherche de « l’or d’Arménie ».

Pendant de longues années, les autorités turques laisseront les édifices arméniens s’écrouler tandis qu’elles restauraient ou consolidaient les bâtiments seldjoukides ou ottomans. En outre tout chercheur, turc ou non, travaillant sur les sites archéologiques arméniens ou devant rédiger des ouvrages historiques sur cette communauté était empêché sous divers prétextes. Le faire sans autorisation pouvait vous valoir un procès en justice, comme ce fut le cas pour Jean-Michel Thierry en 1975.

Le cas du barrage de Keban, près d’Elazig, est significatif du désintérêt délibéré de la Turquie concernant les monuments arméniens puisque deux églises du Xe siècle ont été submergées, alors que deux mosquées ottomanes furent reconstruites dans un autre lieu. Par ailleurs, en 1986, Madame Hilda Hulya Potuoglu a été arrêtée pour avoir évoqué le royaume arménien de Cilicie dans une note de l’Encyclopœdia Britannica. Dès lors cette encyclopédie rejoindra les ouvrages mis à l’index comme l’Atlas mondial du Times et l’Atlas mondial du National Geographic.

Tous les spécialistes arméniens restent convaincus qu’une campagne délibérée orchestrée par les autorités turques vise à éradiquer la présence séculaire des Arméniens en Anatolie orientale. La disparition avancée des églises par quelque cause que ce soit rejoint le fait que tous les villages arméniens ont été systématiquement rebaptisés.

14 mai 2011

« Plus arménien que moi, tu meurs ! »

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:26
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C’est ainsi. Les petits peuples sont à ce point obsédés par la peur de disparaître que chaque membre se sent investi d’une mission patriotique : celle d’avoir l’œil sur leurs moindres prédateurs. Heureux membre de petit peuple ! Car il se donnera une vocation capable de transcender l’ennui naturel de vivre, et dont ne saurait bénéficier tout membre d’un peuple fort, en proie au désœuvrement.

Mais loin d’être programmé comme la fourmi qui accomplit sa fonction selon son propre degré de compétence et selon le sentiment qu’elle a du bien collectif,  le membre de notre petit peuple est constitué d’un mécanisme qui fonctionne à  l’estime qu’il a de soi-même. C’est que tout homme appartenant à un petit peuple n’obéit pas aux mêmes dispositifs d’instinct de conservation qu’une fourmi paramétrée pour la perpétuation de son espèce. Que non ! L’homme du petit peuple est un embrouillamini d’ambitions personnelles, quelqu’un qui n’étant personne veut hisser son nom au panthéon des bienfaiteurs du peuple. Quelqu’un qui songe à s’éterniser un peu en donnant sa vie au processus d’éternisation de son petit peuple au sein de l’histoire générale des hommes. Et ça, ça vaut considération.

Rares sont ceux, parmi les membres du petit peuple, qui savent contenir leur mission dans la stricte obéissance au bien général. Mais la tentation est toujours grande de se voir plus grand. Si cet homme n’a pas su se ménager des garde-fous, à savoir une épouse forte en gueule, des occupations domestiques, un jeu de fléchettes à domicile, la pratique d’un sport de combat, la fréquentation assidue de la messe du dimanche, un engagement bénévole pour la sauvegarde des chiens errants, le visionnage de films pornographiques, ou une vie sexuelle frénétique… il sera guetté par la folie. La folie des grandeurs, s’entend. C’est que tous les autres membres de ce petit peuple le suçant des yeux, il peut finir par laisser fondre en lui cet esprit de sacerdoce qui fait le grand patriote des petits peuples en danger de disparition.

De fait, les autres sont légions. Ceux qui, par leur vigilance ombrageuse, parviennent à trouver partout des ennemis crypto sangsues. A savoir des ennemis intérieurs au petit peuple. Dès lors, le comble de leur raisonnement, c’est de penser que ces ennemis intérieurs sont des courroies de transmission des ennemis extérieurs. Et c’est alors que la machine à préserver l’âme du petit peuple s’emballe.

(Et c’est alors aussi, cher lecteur, qu’il faudra redoubler d’effort pour nous suivre, car la complexité de notre histoire est à la mesure de son absurdité).

Comme chacun sait, les petites fourmis qui sont attelées jour et nuit au bien de leur espèce, n’ont aucun esprit critique. Elles suivent le chemin tracé dans leur minuscule cervelle sans jamais s’arrêter ni se retourner. Ce sont des mécaniques hautement productives. Jamais elles ne se fâchent et jamais elles ne lâchent. Mais les missionnaires de nos petits peuples, non ! C’est que les missionnaires de nos petits peuples se fâchent quand ils sentent que les autres missionnaires se lâchent. C’est alors que les ego-défenseurs de la cause nationale s’attaquent aux zorro-défenseurs de la même cause nationale. Hier ils se donnaient la main, aujourd’hui se donnent du « Traître ! » à tout-va. En ce sens, ce sont deux conceptions qui se font face : les défenseurs fascistes et les défenseurs critiques. Les premiers sont aveuglés par leur adoration du petit peuple, les seconds sont obsédés par les injustices qu’on lui fait subir. Les premiers s’allient aux maîtres du moment, les seconds les délitent à coups de semonces. Ceux–ci dénoncent, ceux-là dénoncent les dénonciateurs. Lutte interne et fratricide au nom de la salvation du petit peuple en mal de survivance.

Et dès lors, comme tous les coups sont permis de la part des facho-défenseurs, le petit peuple n’en sort pas grandi. D’où l’on voit qu’un petit peuple peut donner au monde l’image pitoyable d’un peuple petit.

Ainsi sont les Arméniens. De petit peuple auquel on les a réduits, voilà comment ils contribuent à se rendre plus petits encore. Quand l’ambition personnelle a l’indécence de s’approprier le sens du bien général, c’est que tout est perdu.

Et c’est ainsi qu’on veut tuer le journal Nouvelles d’Arménie Magazine.

5 mai 2011

« Dans les ruines » de Zabel Essayan

Paru pour la première fois en 1911 (Constantinople, Éditions Associatives Arméniennes) Averagneroun metch de Zabel Essayan traduit en français sous le titre Dans les ruines, les massacres d’Adana, avril 1909, par les soins de Léon Ketcheyan, et publié chez Phébus (Paris, 2011), comprend une introduction du traducteur, une postface de Gérard Chaliand et une iconographie de Grégoire Tafankejian. Envoyée en juillet 1909 à Adana avec une délégation du patriarcat de Constantinople pour réunir les orphelins, Zabel Essayan décrit sa plongée dans un enfer de ruines, de morts  et de souffrances.

Or, c’est par l’observation que Zabel Essayan va imaginer « la réalité de ce qui est arrivé pendant ces journées infernales ». Elle « voit » littéralement le cauchemar dans le regard de ceux qui l’ont vécu. A la description des ruines, s’ajoute celle d’une foule de « têtes endeuillées », de corps amputés ou mutilés, d’enfants aux « yeux imprégnés d’une inquiétude obscure et infinie ». Avec pudeur et sans céder au pathos, elle rapporte ses observations dans les limites imposées par le langage. «  Le sens courant et quotidien des mots ne peut exprimer le spectacle terrible, impossible à exprimer, que mes yeux ont vu ».

Elle voit dans l’épreuve subie par les orphelins blessés, abandonnés, disloqués, réduits  à l’état de cadavres, un déni de leur innocence et de leur aspiration au bonheur. Dénonçant les mesquines dissensions au sein de la communauté arménienne qui empêcheront tous soins d’urgence et tout encadrement strictement national, elle se résignera à accepter la mainmise de l’administration ottomane, au grand dam des familles. Désespérée par l’ampleur des secours à apporter, elle tentera d’évaluer l’aide nécessaire aux déshérités au fur et à mesure de son périple.

Outre le témoignage irremplaçable qu’elle apporte sur les événements, Zabel Essayan évoque l’horrible chaos qu’ils auront produits tant dans les corps que dans les esprits et dans les repères culturels des Arméniens. En effet, l’impuissance de l’auteur se mesure à l’impunité des bourreaux et à la détresse des victimes, même si des exécutions ont eu lieu dans les deux camps. De fait, le bouleversement auquel elle assiste est celui d’une société autrefois mixte et fraternelle, brutalement  acculée au ressentiment et à la haine.

Livre noir s’il en est, Dans les ruines préfigure les événements de 1915 et les livres majeurs, aujourd’hui traduits en français, qui en découleront : Les années maudites de Yervant Odian (fautivement titré Journal de déportation) et En ces sombres jours d’Aram Andonian.  Loin de confiner sa fonction d’écrivain à un esthétisme stérile et irresponsable, Zabel Essayan engagera son écriture et sa personne à panser les plaies  de son peuple dans un des moments les plus douloureux de son histoire.

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Lire également :

La remarquable recension de Catherine Coquio sur le site de Raison publique : AGHET (1895-1909-1915)  Des écrivains arméniens témoignent. Mémoire de la Turquie future. Cliquer ICI

Le compte-rendu de la traduction italienne  Nelle rovine sur le blog de Georges Festa. Cliquer ICI 

Les jardins de Silidar de Zabel Essayan

Les massacres de Cilicie en 1909

Adana 1909 en images

Les années maudites de Yervant Odian

En ces sombres jours d’Aram Andonian

4 mai 2011

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 12:23
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Chanson  produite pour la première fois, le 10 mai 1910, au théâtre de la Montée du Chat qui Pète par le célèbre Draoud.

*

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Alors que j’étais bien

Avec les crottes de mon nez ?

*

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Alors que j’étais chien

Parmi les chiens de mon quartier ?

*

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Alors que j’étais rien

Qu’un musicien sans renommée ?

*

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Alors que j’étais bien

A vivre nu comme un noyé ?

*

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Pourquoi es-tu venue

Avec tes goûts civilisés ?

*

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Si c’était pour tuer

Les rêves qui m’avaient hanté ?

*

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Si c’était pour lier ma vie

A ton cœur tarabiscoté ?

*

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Maintenant que tu m’as usé,

Comme un corps à mettre au musée ?

*

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Pourquoi m’as-tu aimé ?

Avec tes mains avec tes pieds,

Toi ma sorcière bien-aimée ?

3 mai 2011

In memoriam Amalia Kostanian

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 4:11
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Honte, mille fois honte au pays qui se fait voler par un autre le devoir d’honorer ceux de ses citoyens qui œuvrent en faveur d’une normalisation  démocratique. Et pourtant, c’est ce qui est arrivé avec la récompense à titre posthume attribuée par l’ambassadrice américaine Marie Yovanovitch à la Femme de Courage Amalia Kostanian, dans sa lutte acharnée contre la corruption qui sévit en Arménie.

La mort d’Amalia Kostanian n’a dû réjouir que les magouilleurs de haut vol dont elle dénonçait périodiquement les agissements en coulisses, surtout au moment des élections. Il se trouve que j’avais répondu à son appel, quand l’antenne arménienne de Transparency International qu’elle dirigeait avait souhaité impliquer comme observateurs aux élections législatives, puis présidentielles, respectivement de 2007 et 2008, des membres de la diaspora. Convoqué dans les bureaux de l’association, j’avais mesuré le travail remarquable accompli à l’ampleur des dossiers sur la corruption qui occupaient tout un placard. C’est Amalia elle-même qui nous avait briefés sur notre tâche. Se trouvaient là de jeunes Arméniens venus de certains pays arabes pour étudier en Arménie. Amalia parlait couramment l’anglais et montrait beaucoup de bonne humeur, tout en inspirant un grand respect de la part de ses collègues.

Sans vouloir jouer au féministe convaincu, ni m’appuyer sur un facile manichéisme en vantant les mérites de la femme arménienne et en dénonçant l’égoïsme de l’homme arménien, force est de constater que la fonction  qu’occupait Amalia Kostanian et le rôle qu’elle assumait au sein de la société civile pour rendre la vie politique plus transparente, étaient de premier plan. La figure d’Amalia Kostanian est sans nul doute, avec Hranouch Kharatian, Zarouhie Postandjian, Ludmilla Haroutunian et d’autres, de ces femmes qui inspirent l’espoir pour que l’Arménie accède au rang des pays démocratiques. Certes, des hommes aussi œuvrent dans ce sens. Mais dans un pays où le mâle seul fait sa loi, l’intrusion des femmes en politique est nettement plus difficile à assumer qu’ailleurs. D’autant que les femmes ont l’art de court-circuiter les discutailleries liées aux conquêtes de pouvoir ou à la sauvegarde d’intérêts propres pour aller à l’essentiel, la défense du bien public. Car c’est cela qui manque à l’Arménie, un sens du bien public. Et dans ce domaine, la femme arménienne aura toujours une longueur d’avance sur nos politiciens arméniens, passés maîtres dans leur défense et illustration du bien privé.

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