Ecrittératures

5 mai 2020

Mémoires arborescentes (10)

Filed under: Mémoires arborescentes — denisdonikian @ 1:28

*

L’arbre flottant

 

Qui vit heureux sur les terres d’un arbre s’y enracine. Mais tant que ses racines n’auront pas rencontré celles de son arbre, aucune arborescence intime ne saurait être espérée. L’arbre attend de l’homme qu’il réponde à l’invitation de l’imiter. Et dès lors qu’il lui offre l’image d’une joie silencieuse et profonde, l’arbre en état de méditation déploie tous ses charmes pour engager l’homme à le suivre. Il suffit d’une forêt baignée de solitude et d’un lieu élu entre tous pour s’y poser, se fondre dans le silence, devenir végétal. Pour cela, la pensée n’est pas nécessaire. Ce qu’il faut, c’est atteindre le vide de la pensée afin que l’arbre y prenne place, que le corps se déploie dans la terre et l’esprit dans le ciel.

Un arbre est constitutivement une pensée en acte mais qui n’a rien à voir avec une pensée chaotique comme la nôtre. Énergie en mouvement, énergie immobile, mais énergie sans cesse. Telle est la leçon qui est donnée aux hommes et que les hommes ne perçoivent pas. Tout ce monde qui nous entoure est de fait un appel à y trouver des leçons de sérénité. L’enracinement de l’arbre au sol et son enracinement au ciel sont autant de sollicitations à nourrir notre énergie de la terre et de la lumière. Méditer comme un arbre.

Et s’il arrive que le tronc d’un arbre vous soit caché par une haie ou autre chose, vous réalisez tout à coup que l’arbre semble être en lévitation. Je dis semble car votre connaissance des choses refusera de se laisser abuser. Mais l’illusion optique vaudra l’impression qu’une image se surajoute à vos connaissances. A savoir que la nécessaire matérialité du tronc n’empêche pas de penser que l’arbre est comme suspendu dans les airs. L’arbre est un être flottant qui prend les vents et les pluies en plein feuillage. Il semble surnager au-dessus des hommes et du chaos dont ils se nourrissent. Son calme est une manière de sourire sur nos engouements pour la vitesse. Et bien qu’il soit partout, bien qu’il s’expose immanquablement au bord de nos routes ou de nos chemins, qu’il n’en finit pas de se mettre à nu pour nous charmer, l’arbre démontre que son élévation vaut mieux que nos empressements existentiels.

17 avril 2020

Mémoires arborescentes (9)

Filed under: Mémoires arborescentes — denisdonikian @ 2:28

DSC03390( Madère. Photo D.D.)

 

9 – Essence

 

Qui peut affirmer qu’un arbre ne soit pas d’essence spirituelle ? C’est bien au-delà de ses mécanismes internes propres à élaborer sa forme et sa puissance que se situerait à mes yeux l’essentiel d’un arbre ? Et qui sait si sa figure à la fois enracinée et aérienne, pour moitié immergée et pour moitié visible, ne résulte pas des lois de sa propre physiologie ? L’esprit de géométrie qui préside à la constitution de son équilibre offre une telle image, au final de son épanouissement, qu’il ajoute à son apparence un surcroît d’harmonie empreinte de finesse. A l’instar d’une symphonie, qui se compose de notes, de temps et de silences, se construit dans la rigueur pour produire chez celui qui l’écoute des émotions neuves et des mondes inconnus qu’aucun mot ne pourra jamais épuiser. Comme si la chose physique se métamorphosait au plus haut dans l’ordre de l’immatériel. Comme si la sève qui circule dans un arbre se sublimait en rêve. L’arbre est ainsi fait qu’il témoigne d’autre chose que lui-même. De fait, nous avons enfermé sa vérité dans un mot qui le réduit à sa fonction naturelle et qui détruit sa personnalité profonde. Alors qu’il est capable d’éprouver des émotions autant que d’en inspirer. Fixez vos yeux sur un arbre et si après un premier temps qui peut être long, il cesse de vous apparaître plus bête comme bois, c’est que peu à peu il a fait advenir le moment où sa présence aura su vous combler de sa plénitude.

16 avril 2020

Mémoires arborescentes (8)

Filed under: Mémoires arborescentes — denisdonikian @ 2:21

8 –Trois cerisiers ou presque.

Voilà des années que sous notre balcon un cerisier se dandine à vouloir atteindre notre étage. Saine et vaine prétention qui nous oblige à tendre le cou vers le bas pour nous abreuver de ses floraisons. Quant à la voisine du deuxième, elle se gave de cette aubaine sans vergogne. L’acariâtre, affligée en permanence par on ne sait quel manque, ne tire certainement aucune leçon des splendeurs florales qu’on lui sert sur un plateau. Pourtant, le rose des fleurs semble bien avoir traversé ses murs. Elle en a mis à toutes les sauces : tapisseries, voiles, moquette. Culotte et soutien-gorge aussi, qui sait ? Je ne suis pas explorateur cavernicole… A coup sûr, parvenue à l’âge des nostalgies, la querelleuse se souvient des saines virginités de son corps maintenant que la flétrissure, le poil ombreux et le fumé des viandes sont venus envahir ses organes de séduction. Voilà donc de quoi la vie est faite. D’oxymores… Ainsi l’homme, confiné dans ses obsessions, douces ou fortes, est invité à mettre d’autres signes dans sa vie que ses manies ou ses phobies. Les arbres y contribuent, qui appellent au bonheur et à la grâce. Dispensatrice de sagesse, la nature a placé ses sentinelles en vue de ramener à la simplicité les débordés que nous sommes. Débordés par trop de cruauté, trop d’intelligence, trop de soucis…

Bien assis dans notre jardin, à Vienne, il trônait comme un roi étendant son royaume de branches jusqu’au mur nord et au sud jusqu’à la rangée de troènes. Un cerisier, si puissant de beauté qu’il dominait notre esprit et envahissait notre vue. Devant nous, derrière nous, en nous, de jour comme de nuit. Heureux qui était là à prodiguer sa générosité à qui voulait y boire. Et comment lui échapper surtout dans les printemps quand ses fleurs ivoire s’inondaient de ciel et simulaient une neige de satin. C’est lui qui annonçait les jours heureux. Lui qui nous mettait dans la joie des luminosités à venir après les hivers écrasants de froid. Lui qui semait sa sérénité sur nous tandis que nous passions sous la chaste exubérance de ses branches. Nul doute qu’à la longue, il ne nous ait instillé un peu de sa force au point de convertir nos humeurs à sa vertu. Quand se réunissaient nos familles pour des tablées à n’en plus finir, à lui seul il servait de décor à nos théâtres et d’arbitre à nos débats. Et puis, un virus l’aura attaqué. Mon frère, qui fut boucher, le décapita net et posa un pot de géranium sur son tronc comme on met des fleurs artificielles sur une tombe. Depuis ce jour, le monde autour de son fantôme déclina. Les familles se déchirèrent. Les morts succédèrent aux morts et les autres arbres souffrirent d’abandon.

Pensionnaire au Collège Samuel Moorat de Sèvres, après deux semaines de servitude involontaire et de mélancolies en dents de scie, je m’échappais. C’était pour la rue de Quatrefages, à deux pas du Jardin des Plantes. Apparentée à ma mère, cousinage ou voisinage, on ne sait, toutes deux ayant vécu dans la même rue du même quartier de Malatia avant le génocide de 1915, Mariam m’accueillait comme son petit-fils, vu que son fils à elle, un grand gaillard, lourd de corps et d’esprit, marié à une rencontre native du Luxembourg, n’avait pas d’enfant. Et comme je confinais à longueur de jour dans l’appartement bas de plafond situé sous les toits où les trois s’encageaient et parfois s’enrageaient après le travail, je sautais la rue et, passé le grand portail, j’entrais au jardin d’Éden.

A vrai dire, je préférais les crocodiles du Nil de la Ménagerie au Ginkgo Biloba, rapporté de Chine en 1780, les reptiles en tous genres à l’érable de Crète planté par Joseph Pitton de Tournefort en 1702, sous lequel pourtant il m’arrivait de lire des lettres amoureuses. Curieusement, j’ai toujours cru que ma rencontre avec le cerisier du Japon, qui fait s’ébahir les Parisiens à la jeune saison, avait eu lieu à cette époque. Mais non. J’avais quitté le Collège en 1956 et lui ne fut planté que quatre ans plus tard. Alors quoi, me dis-je, quand…

Ma future femme était sur le point de naître au Viet Nam quand son père était venu à Paris se faire soigner d’une gangrène. Il décrivait à sa jeune épouse les extases que lui procurait le cerisier. Et Dieu sait si la liseuse n’imprégnait pas son enfant à naître des mots de son père lointain. Tout une chaine d’émotions réelles et secrètes circulaient alors entre ces trois êtres auxquels j’étais étranger. Et pourtant, qui sait si le cerisier n’avait pas joué un rôle dans la rencontre entre celle qui ne l’avait perçu qu’à travers l’imagination de sa mère et moi qui croyait l’avoir vu de mes propres yeux ?

 

15 avril 2020

Mémoires arborescentes (7)

Filed under: Mémoires arborescentes,Uncategorized — denisdonikian @ 1:39

*

Les platanes de ma vie

Mes premiers arbres ? Les platanes de mon enfance alignés sur la place d’Arpot à Vienne, le long de la nationale 7. Aujourd’hui, ne restent que trois survivants, témoins d’un quartier où se mêlaient des nationaux divers, échoués là pour échapper aux cataclysmes de l’histoire. Notre unique fenêtre qui donnait sur la place était au deuxième étage de l’immeuble où nous avions nos chambres. S’y mettre plaçait obligatoirement la vue au niveau des feuillages. Derrière eux, se profilait le château aux propriétaires discrets comme des fantômes. Parfois il m’arrivait d’apercevoir l’homme à tout faire, tantôt chauffeur, tantôt jardinier. Un individu droit comme un épi malgré son âge, jambes fines toujours en guêtres. Son logis était en retrait. Sa femme se montrait rarement. Mais sa fille parfois, comme si elle cherchait à s’émanciper, se penchait sur la balustrade de pierre et regardait la place où se jouaient d’autres vies, forcément plus basses. Elle avait devant les yeux la face des platanes qui m’était cachée. Dans les verts frissonnants de leur ramure nos yeux se noyaient. Et le soir une fraicheur tombait généreusement sur nous. Une ou deux fois dans l’année, une fête de quartier battait son plein.

S’accroche à ma mémoire un autre platane, rencontré à l’occasion d’un périple à travers la Turquie. Un vieux, très vieux platane, si vieux que son tronc s’ouvrait comme une caverne. Ainsi on pouvait se placer au centre de son corps. L’ouverture était assez large pour qu’un malin y installe une espèce de troquet avec de petites tables. Ainsi enfermés de tous cotés, les clients sirotaient leurs messes basses, tranquilles. Aujourd’hui, l’imposant platane s’exhibe en monument de la mémoire. C’est qu’il en a vu des choses ! Un platane témoin en quelque sorte. Qui garde en sa chair les crimes et les peurs, les rires et les joies d’une histoire perdue à jamais. C’est à Hidirbey qu’on peut le voir encore. Au plus du haut du Musa Dagh, non loin de Vakifli où je fus de passage dans les années 80.

Venu humer les prémices de l’aube, chaque jour sur mon balcon, je reçois en offrande un platane, toujours le même, toujours debout dans une cour d’école aujourd’hui désertée. Un platane aussi puissant que ceux de mon enfance. La même peau tachetée. La même érection drue. La même musculature durcie par l’âge. Ainsi chaque matin me voici rappelé à l’ordre. Hier l’enfance, aujourd’hui l’autre bout de la vie. Les enfants qui courent autour de lui sous sa figure de sentinelle ont l’âge que j’avais quand les platanes de la place d’Arpot s’exhibaient sous ma fenêtre. Mais avant de se retrouver dans ce décor de bitume et de vitre, « mon » platane d’école agrémentait avec un autre le parc d’une propriété bourgeoise. C’est dire que tous les deux ont largement dépassé le siècle. Mais si l’un se montre exubérant à chaque saison, le mien semble figé dans une forme de tristesse. Ses branches levées au ciel qui imploraient la lumière ont été sectionnées. Des moignons pitoyables couronnent sa cime et à l’heure où j’écris, tandis que le printemps donne de la voix, je me demande si des feuilles lui viendront, assez de feuilles pour me montrer qu’il est toujours vivant. C’est que, à ses pieds, la cour largement asphaltée empêcherait l’eau de parvenir à ses racines. Et à supposer que la nappe phréatique ne les atteigne que peu, on peut imaginer que ce platane, lui naguère si beau, semble étouffer d’un manque d’eau, même si lentement, très lentement.

14 avril 2020

Mémoires arborescentes (6)

Filed under: Mémoires arborescentes — denisdonikian @ 9:52

6- Lire un arbre

Un arbre, à quelque identité qu’il appartienne, un arbre venant au monde ou un arbre vieillissant, fluet ou remarquable, un arbre qui se laisse regarder, longuement regarder, jusqu’à ce qu’il consente à se donner à vous, tellement à vous que vous ignorez si ce qui vous vient est de lui ou de vous-même… Qu’importe si l’échange entre vous et l’arbre de votre élection se brouille dans votre tête. Mais les pensées qui vous tombent de ses branches seront assurément des pensées empreintes de pureté et d’apaisement.

S’il faut savoir attendre un arbre, dès lors que vous l’aurez suffisamment attendu, c’est son innocence qui vous tiendra en haleine. Une innocence naturelle. Une nudité de nature. La quintessence de la simplicité. Une porte vers un monde d’équilibre et d’harmonie.

Ainsi, abattre un arbre équivaut à s’en prendre à son innocence. Qu’a-t-il donc fait de mal pour que vous le harceliez de la sorte, sinon que votre instabilité vous rend jaloux de sa propre sagesse qui consiste à produire sans cesse son essence d’arbre. Ni la terre dont il se nourrit, ni la lumière qui étanche sa soif ne pâtissent de son activité. Ni l’une, ni l’autre ne sont entamées. Au contraire, grâce à lui, la terre se bonifie et l’air se purifie. Une innocence qui rend au centuple ce qu’elle reçoit.

Mais surtout une innocence tonique. L’homme qui s’abreuve à l’image d’un arbre en ressort régénéré. Encore faut-il croire en lui, en ce qu’il est capable de don. C’est pourquoi, arbre de balcon ou arbre de forêt, peu importe, pourvu que vous élisiez celui qui vous offrira son amitié. Car l’arbre répond toujours aux paroles de l’homme, qu’elles soient noires ou qu’elles soient vives, en répandant dans son âme sa propre force.

C’est ainsi qu’il faut lire les arbres.

12 avril 2020

Mémoires arborescentes (5)

Filed under: Mémoires arborescentes — denisdonikian @ 4:35

5- Après la tempête

Terrible, terrifiante même, fut la tempête Lothar, du 26 décembre 1999. Un spectacle de catastrophe à l’échelle d’une forêt. Tant de chênes couchés, d’arbres arrachés, de beautés abattues. Un encombrement de bois et des branches à vous crever les yeux. Et puis, cette masse de silence après les grands fracas de la nuit.

J’ai voulu voir. J’y suis allé. Comme les arbres étaient tombés dans la même direction, parallèlement à la route, celle-ci était relativement épargnée. Mais de part et d’autre, tout n’était que désastre. On pénétrait dans une blessure comme si c’était la bouche de la mort. Car la tempête qui avait tranché la chair de la forêt comme un bulldozer avait terrassé tout ce que rencontrait sa hargne en épargnant le reste. J’étais mal à l’aise tellement j’aurais voulu redresser ces jeunes chênes fauchés en pleine puissance. Et j’entendais battre le cœur de ce silence alors que c’était le mien que la compassion pétrissait. Parfois se murmuraient des sifflements lourds, des râles, des agonies résignées qui arrivaient jusqu’à moi. Comme des âmes quittant ces arbres à bout de souffle que les caprices du climat avaient surpris et renversés. Et on pouvait même supposer que la dégradation de l’arbre ainsi arraché à sa terre et à son ciel, loin d’être brutale comme sous les coups d’une hache ou les crocs d’une scie, prendrait des jours avant qu’il ne meure de soif et que la privation de lumière signe l’achèvement des folles ruades poussées par la tempête.

Et comme pour honorer les survivants d’avoir tenu, on fit venir de l’Europe de l’Est des bûcherons dont la mission était de mettre ces troncs en pièces ou d’empiler les meilleurs pour en faire des meubles ou des bateaux.

 

10 avril 2020

Mémoires arborescentes (4)

Filed under: Mémoires arborescentes — denisdonikian @ 10:10

2020-04-10-a

Le cupressus arizonaca d’Antranik

4- Sagesse de l’arbre 

L’arbre n’est que don. La générosité est sa vocation essentielle. Tout le système de sa végétalité qui prend sa source dans le réseau des radicelles et s’élève jusqu’aux branches les plus folles contribue à la constitution d’une magnificence inépuisable. Mais au-delà de sa fonction qui est de se sublimer en fleurs et en fruits, l’arbre appelle aussi à la contemplation et offre à l’homme, qui n’ignore pas les délices de l’attention, une leçon de droiture, d’économie et de justesse.

Et s’il est vrai que l’arbre ne se lasse pas d’attendre l’homme, il est vrai aussi que l’homme ne sait pas attendre de l’arbre qu’il sorte de son silence. C’est qu’il lui faut beaucoup d’esprit pour accueillir l’esprit de l’arbre. L’un reste, l’autre passe. Mais si l’homme, tout à coup frappé par la foudre d’un drame, se mettait sous la protection de l’arbre, se mettait à l’embrasser avec la folie de son désespoir, à s’immerger dans le mystère de sa puissance pour y puiser apaisement et réconfort, nul doute que le végétal saurait comprendre le mal humain qui frappe à son tronc. Nul doute que de ce corps à corps se produiraient des prodiges, pour autant que le pauvre orgueil cartésien voudrait bien accepter le monde caché de la vie.

C’est dans l’esprit de l’homme que l’arbre met le sien en action, et c’est ainsi qu’il lui parle en usant d’un langage d’âme à âme, incroyablement vivant. Et si l’homme se régénère au contact d’une forêt, c’est bien que tous les arbres qui l’habitent ont chanté en lui le chant immatériel d’une cinquième saison, de celle qui transcende les climats. Ainsi, entrer en forêt, dans la plénitude d’une conscience pure et en donnant toute son affection aux arbres qui vous entourent, c’est se réveiller des engourdissements, des vitesses et des géométries qui émanent des villes et encombrent l’esprit du citadin.

9 avril 2020

Mémoires arborescentes (3)

Filed under: Mémoires arborescentes — denisdonikian @ 11:23

 

L’arbre mobile

L’arbre vous laisse croire qu’il ne se déplace pas, qui offre le spectacle d’une colonne inamovible ou l’image d’un propriétaire agrippé à cette part de terre que lui ont impartie le hasard ou les hommes. De fait, vous retrouverez toujours votre arbre à la place où vous l’avez vu après avoir accompli de longs et périlleux voyages pour courir le monde. Mais le monde de l’arbre se réduit à un sol et à un ciel qui le nourrissent, toujours les mêmes et qui changent pourtant au fil des saisons.

En vérité si l’homme se déplace sur le sol avec ses jambes, l’arbre se déploie dans les airs avec ses branches. Le ciel, le ciel sans bornes, le ciel inépuisable, si lointain que l’arbre se montre assez prudent pour ne rien espérer atteindre, ne rien convoiter, et s’en tenir au minuscule commencement de cette immensité dans laquelle il baigne avec bonheur. Il y a chez l’arbre une conscience de ses limites, une sage retenue et une sorte d’humilité au regard de l’absolu qui s’offre à lui. Loin de chercher à explorer l’impossible, l’arbre se contente de cette manne de lumière que l’espace met à sa portée. Alors que l’homme, animal dévoré par sa finitude et sa curiosité, qui s’oblige au voyage pour se connaître par une sorte d’expansion géographique de sa personne, se déploie de ville en ville, d’un lieu à un autre, en nourrissant son horizon de l’espoir qu’il rencontrera un jour une lumière capable d’interrompre sa quête. Mais au cours de ses pérégrinations, il ne rencontre que des villes et des hommes qui se répètent à l’infini. Et dans sa nuit, les seules lumières qui se présentent à lui sont des lampes et des néons faits pour attirer les papillons et les mouches.

Mais l’arbre est grand qui s’empêche de s’étendre plus loin que sa part de sol et plus haut que sa part de ciel.

8 avril 2020

Mémoires arborescentes (2)

Filed under: Mémoires arborescentes — denisdonikian @ 9:55

DSC03592

2 – Forêt de Sénart

Pour entrer en forêt, il faut nécessairement quitter une ville. Quitter veut dire se dévêtir de ses oripeaux de citadin afin de s’autoriser à communier avec les arbres et à communiquer avec les signes de la forêt.

La ville où le hasard m’a posé est Ris-Orangis. Le parcours qui conduit à la forêt de Sénart toute proche est successivement un temps de dépouillement et de pénétration. Le travail d’approche commence avec la traversée du pont sur la Seine pour rejoindre le village de Champrosay où vécurent Alphonse Daudet et Eugène Delacroix. Un village à l’ancienne avec deux rues principales bordées de maisons, de grandes propriétés et d’une église. Au premier carrefour, il suffit de tourner à gauche et de suivre la route qui s’invagine dans la chair de la forêt. Une route longue et érectile où l’obligation de lenteur laisse monter la jouissance jusqu’au moment où vous plongerez dans ce bain d’arbres prêts à vous embraser de leur grâce. Et là, oui, pleut sur vous un mystère comme une eau de jouvence, comme si vos gènes s’immergeaient dans le bonheur d’une vie enfin retrouvée.

7 avril 2020

Mémoires arborescentes (1)

Filed under: Mémoires arborescentes — denisdonikian @ 2:48

b16736401c3c6ef9dc589dbe3f4e1e63

1- De la ville et de la forêt

L’homme aime la forêt, car les arbres sont des grâces, auprès desquels la ville n’est que grimace, tant le rythme de ses lignes répond jusqu’à saturation à la mathématique des formes. Les murs, les angles, les parallèles des rues et des routes, tout transpire l’esprit de géométrie. Danseuses immobiles, avec leur tronc qui se mue en branches, et leurs branches qui se muent en feuilles, les arbres se dégrossissent, s’amincissent et se subdivisent en mille bras étourdissants, habités qu’ils sont par l’esprit de finesse.

L’arbre qu’on laisse se construire seul est imprévisible, mais animé d’une intelligence qui sait comment monter en équilibre et placer ses branches dans la lumière sans que l’une puisse gêner sa voisine. A première vue, il y aurait quelque chose de fou dans un arbre. Mais non, en fait. L’arbre a le génie d’une imagination échevelée et symphonique qui pousse les voies de sa puissance et l’effervescence de la vie vers une harmonie aussi indicible que parfaite, la perfection étant comprise comme un compromis entre le hasard et la nécessité. C’est pourquoi tailler un arbre, c’est-à-dire appliquer de la géométrie sur sa finesse, équivaudra toujours à transformer sa grâce en grimace. D’autant que d’une année sur l’autre, l’arbre ne se ressemble pas. Il a horreur de se répéter, comme le fait un artiste qui se refuse à l’imitation et dont l’imaginaire est assez riche pour passer d’une forme à une autre forme, d’un poème à un aphorisme, d’une pièce de théâtre à un roman, toujours restant le même et chaque fois se délectant de multiplier ses visages.

Dans la ville, tout est prévisible. Les murs se montent à angles droits. Même si deux bâtisses peuvent ne pas se ressembler, elles obéissent aux mêmes règles qui répondent aux lois de la pesanteur et aux prescriptions de l’urbanisme. Cela rassure le citadin de vivre et de marcher dans un monde humanisé à souhait. Mais à la longue, cette humanisation de l’espace naturel n’aura d’autre effet que de dénaturer l’espèce humaine. A la longue, la banalité ordinaire du quotidien, les artifices qui se multiplient sous ses yeux rendent malade celui qui éprouve comme un confinement son propre système de confort et de sécurité.

Il est vrai que les hommes ne pourraient vivre et prospérer dans les arbres sans les défigurer, sauf en cas de nécessité comme chez certaines tribus. Il n’en est pas moins évident que l’arbre hante la mémoire des hommes et qu’ils souffrent de folie pour avoir quitté la forêt.

Propulsé par WordPress.com.