Ecrittératures

30 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (18)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 8:06

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Rémy Prin : Il y aurait aussi une question sur l’aspect sans issue du livre. Pourquoi, au fond, l’affirmation culturelle ne marche plus ? C’est-à-dire, qu’est-ce qui fait que la culture, pensée comme une nourriture collective de sens, de repères, s’effiloche, s’auto-dissout presque, au profit d’expressions multipliées des individus ?

 

DD : Si je m’en tiens au cas de la société arménienne, j’ai du mal à croire que la culture n’y soit pas omniprésente. Elle infuse la pensée et elle s’entretient elle-même par les livres, les journaux, la télévision. Mais cette culture-là n’aura pas empêché quelqu’un d’écrire Vidures, ni des filles qu’elles veuillent se jeter d’un pont, ni d’autres de s’exiler, ni des pauvres de se nourrir sur une décharge, ni des victimes du tremblement de terre de 1988 de n’avoir toujours pas de logis décent. Je peux même affirmer que Vidures est certainement en deçà de la réalité, encore aujourd’hui. Quand la culture n’aide pas à vivre, que les mythes qu’elle charrie ne sont devenus que des mots, c’est bien qu’elle est vidée de son sens. En Arménie, la culture est devenue un motif d’orgueil tel que les Arméniens en la préservant pour se préserver eux-mêmes ont fini par la sacraliser, et la sacralisant par la fossiliser. Son archaïsme se lit très bien dans les rengaines creuses de l’Église arménienne qui chante Dieu avec toute l’inanité somptueuse des apparats dont elle s’affuble sans jamais mettre en avant ni sa préoccupation des plus démunis, ni une réelle action de bienfaisance sociale à la mesure de leur déréliction. Dieu ne veut pas qu’on chante les Évangiles, mais qu’on applique ses paroles. Mais cette Église, enfermée derrière les murs de la tradition et d’une certaine théologie de l’histoire, se contente aujourd’hui d’utiliser la charité à des fins d’enrichissement. C’est ainsi qu’elle apparaît dans le chapitre 38 de Vidures à travers son représentant. Je parle de la religion des Arméniens car elle fait partie de leur culture. C’est que cette culture à fondement religieux, ressassée jusqu’à plus soif, interdit de la penser autrement, même de lui rappeler tout retour à son message primitif. Et comme elle n’est pas pensée, elle ne nourrit plus les esprits, incapable de répondre aux inquiétudes de la vie moderne.

 

Certes, les débats existent en Arménie. Mais ce sont des débats concentrés sur les mêmes référentiels. Les Arméniens sont pris entre la nécessité d’ouverture et le tropisme de leur passé, à commencer par l’histoire du génocide. Par exemple, les livres de la sociologue Hranouch Kharatian, évoqués plus haut et qui m’ont servi pour Vidures, ont été offerts par elle aux députés comme un moyen de s’informer sur l’état du pays. Beaucoup n’en ont pas voulu. C’est dire que la culture chrétienne de la compassion est devenue une culture artificielle, une culture qui la distingue des autres, mais pas une culture de vie.

 

Pour ce qui est de la France, je crois qu’elle a réussi à trouver un juste équilibre entre le culte de l’histoire et la nécessité de s’en émanciper. Même si les lourdeurs culturelles subsistent, même si les débats qui ont lieu à la télévision relèvent souvent de la joute verbale où chacun cherche à avoir raison contre l’autre, il ne faut pas oublier qu’une certaine tradition philosophique en France se nourrit d’une constante remise en question des acquis, d’une réflexion sans tabou opérée par des esprits assez libres pour le faire et d’un réel sens de l’indignation et de la révolte, lesquels contribuent à adapter les principes aux exigences de la modernité. Pour preuve, la diversité des journaux et des revues qui portent la controverse et l’analyse afin de revisiter nos acquis culturels. L’épreuve des attentats de 2015, en particulier ceux de novembre, a brusquement donné du sens à des valeurs qu’on croyait jusque-là n’être que des phénomènes de mode, à savoir le fameux « vivre ensemble », la solidarité, l’indignation. Les manifestations qui ont suivi ces attentats, concentrées autour de ces principes, ont montré que les Français s’était forgé une culture de la conscience morale, fondée sur la liberté d’expression, le respect de l’autre, l’entraide, la compassion, et qui n’étaient pas de vains mots. Les associations caritatives, genre Armée du Salut, Emmaüs et Resto du Cœur, si nombreuses et qui fleurissent ça et là, le prouvent. Même s’il y a des ratés, même s’il existe des esthètes de l’individualisme, des râleurs invétérés, même si cela suppose vigilance et combat, ces attentats auront montré le bien-fondé d’une culture de la cause publique.

29 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (17)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 10:09

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Rémy Prin : Mon regard externe, et somme toute plus celui du voyageur qui tente de s’éclairer que celui du chercheur, sur la culture arménienne m’a amené à mesurer à la fois son ampleur, sa grandeur, et son extrême fragilité. D’un certain point de vue, elle est confrontée à une sorte de dissolution malheureusement probable dans la globalisation que nous connaissons. Ce en quoi elle est sans doute « en avance » sur d’autres cultures, dont celle de la France, qui risque d’être confrontée au même problème de survie dans quelques décennies. Dans ton écriture de Vidures, j’ai cru déceler des échos à l’universel, des propos prémonitoires à l’unisson du monde. Quelles ont été, lors de l’écriture même du livre, la part globale et la part locale ? En quoi ce livre, de ton point de vue, dépasse l’Arménie?

 

DD : Parler de dissolution de sa culture à un Arménien relève du sacrilège. Les Arméniens ont la pérennité dans le sang et à la bouche. Et ils l’ont prouvé. Massacres et génocide ne les ont pas empêchés de se refaire. Ailleurs, certes, dispersés aux quatre coins du monde, mais toujours là. Et s’ils sont là, comme des hommes qu’on a voulu effacer du paysage humain, c’est qu’ils auraient « le dur désir de durer » assez chevillé au corps pour pouvoir contrer les forces de la dilution, même celles qui menacent avec la montée des eaux de la mondialisation.

 

Pour autant, comme je l’ai écrit plus haut, dans Vidures le petit monde de la décharge est acculé à un décor de monde épuisé à la Becket où la faim physique cohabite avec la faim d’on ne sait quoi. En somme, Vidures décrit les effets secondaires désastreux d’une civilisation sophistiquée à outrance. On est dans le monde de l’après, un monde où l’humanité s’est vidée d’elle-même. Mais Vidures serait le récit d’une « liquidation » si Gam’ ne venait retenir ce monde contre sa perdition en quelque sorte, à sa façon et selon deux « actes » qui sont au fondement de son histoire : la résistance par l’humour (il ne faut pas oublier que c’est un pamphlétaire) et la pratique de la compassion. La question que je me suis posée était de savoir, dans le fond, qu’est-ce qui peut rester d’un homme après sa disparition. Ou plutôt, que peut faire un homme pour avoir le sentiment d’avoir mené une vie qui accorde la terre et le ciel et qui soit en harmonie avec l’une comme avec l’autre ? La réponse sourd en filigrane dans les mots du livre, même si la question les domine de bout en bout.

 

Je le concède, Vidures n’est pas un livre propre à enchanter les optimistes. A priori, ce n’est pas un livre comme on voudrait en lire pour se maintenir en vie. Gam’ achève son périple d’un jour décrit comme le précipité de toute son existence, écrasé par un monde fondé sur le mépris. L’époque trop violente, faite d’arrogance et d’indifférence, ne pouvait pas faire moins que de fragiliser une humanité harcelée de toutes parts. C’est que l’inventivité techniciste a provoqué de telles surabondances qu’elle en étouffe et suscité des concurrences si aveugles qu’elle a dû sacrifier les plus faibles. Il fallait ce climat noir pour que les actes de Gam’ fasse lumière. Et je regrette que certains lecteurs se soient laissés submerger par le degré premier du roman au point de ne plus pouvoir entrer dans sa révélation.

 

Même si j’ai pris soin d’effacer les mots Arménie et Arméniens de mon roman pour les raisons que j’ai évoquées plus haut, le « local » est marqué de multiples façons. Par les noms des villes (Erevan, Gumri, Noubarachèn…), des rues, des monuments (le pont de Kiev, le Mémorial), de l’Ararat, par l’évocation de certains faits historiques (le génocide, l’époque soviétique avec le déversement de DDT dans une cavité avant la construction du cimetière, le tremblement de terre, l’affaire Loulian), le parler, les lieux et la géographie (proximité du cimetière, de la décharge et de Noubarachèn), et même certains noms sur les tombes… Je ne m’attarderai pas sur ce point tellement il est évident. Ces faits appartiennent à la terre, la terre circonscrite par des frontières, la terre habitée par un peuple déterminé.

 

Quant à la part du ciel, c’est ce qui transcende les faits pour leur donner une dimension humaine et universelle. A commencer par la mort. Dans le roman, le cimetière et la décharge appartiennent à la même constellation comprenant Erevan et Noubarachèn. Et cette même décharge ressemblerait à une sorte d’antichambre du néant. Mais ici le néant est un néant animé. Les morts ont leur vie propre, au point qu’il leur arrive de franchir la route et de fusionner avec les chiffonniers, comme lors des grandes ripailles de la fin. D’ailleurs, le roman s’ouvre sur des funérailles, celles de la mère du personnage principal. Cette mère « parle » sa mort durant le transport de son cadavre vers le cimetière. Le lecteur voit le monde à travers son regard d’au-delà. A plusieurs reprises, la mère va intervenir en pensée, surtout à la fin pour que son fils découvre le livre précieux de l’Ange. Elle n’agit sur son fils que dans les limites de ce qui lui est autorisé de faire. Comme si les morts côtoyaient les vivants sans qu’ils soient en capacité d’infléchir leur liberté de manière radicale. Les vivants devant, selon leur statut, rester maîtres de leurs choix. Lors des grandes ripailles finales, Maya, à la faveur d’un étouffement, va bénéficier d’un court séjour dans la mort. Un séjour d’autant plus merveilleux qu’il la mettra dans un état d’apesanteur, avant de rebasculer dans la lourdeur du corps en revenant à la vie.

 

Je verrais bien dans la compassion et le don, qui font la matière du chapitre 38, une autre manière d’ouvrir le roman à l’universel. En effet, la compassion et le don transcendent les clivages et brisent les différences, les divisions, les solitudes. Par ailleurs, ils sont le symétrique inverse de la corruption qui est un mode de prédation souterrain. Dans le roman, on sent bien que la corruption est le mal qui ronge la société. Déjà, la belle maison d’Anna à Gumri gagnée par la vermine (par le mensonge, dit le roman) symbolisait l’époque soviétique avec sa puissance de façade et son pourrissement intérieur. L’époque où se déroule le livre est aussi gagnée par la corruption contre laquelle Gam’ a écrit son pamphlet. Cette corruption morale et matérielle est un phénomène mondial, à telle enseigne qu’on est arrivé à établir un classement par pays. Dans le roman, elle est symbolisée par la décharge comme une chose vivante dont les effluves gagnent tout le pays. Mais on la trouve représentée également ici ou là, par exemple dans les surnoms qui sont donnés par Dro à ses cochons. Et quand, les chiffonniers boulottent la chair cuite de la truie, on dirait qu’ils semblent savourer une revanche.

 

Mais l’un des thèmes majeurs du livre, souvent occulté, est sa dimension écologique. Les femmes écologistes vont régulièrement se recueillir devant le trou en haut du cimetière dans lequel ont été déversées des tonnes de DDT à l’époque soviétique. (Je passe sur l’arrière-plan sexuel d’une géographie symbolique qui assimilerait tout le pays à une femme). Roubo se plaint que les fumées de la décharge traverse la route pour se déverser sur ses morts. C’est dire que la pollution n’a pas de frontière. Mais la décharge qui figure la corruption peut aussi être vue comme une allégorie de la pollution gagnant les arbres et menaçant la ville. Je pense à tous ces pays du tiers-monde où les gens sont envahis par leurs déchets. Je pense aux mers déjà bien encombrées. Aux corps eux-mêmes qui sont atteints et dont on veut ignorer l’intoxication aux métaux lourds. Et comme les chiffonniers du roman risquent l’asphyxie brutale par les gaz que dégage la décharge, les populations des civilisations industrielles s’empoisonnent sans le savoir et sont emportées par des pathologies qui les minent en silence Qui peut nier que l’homme moderne ne se soit laissé piéger par les poisons de ses industries, alimentaires, pharmaceutiques et autres ?

28 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (16)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 4:37

Ana Arzoumanian : La violence que l’on observe dans Vidures est-elle une sorte de réaction au statut de victime ?

 

DD : Violence morale et violence physique se partagent le roman. Le spectacle de la décharge n’est pas celui d’une rue où déambulent des passants et où circulent des voitures. La puanteur vous saisit aux poumons, le chaos général vous fait vomir, les fumées vous bouchent le ciel, le moteur de la tractopelle vous pète aux oreilles, les porcs, les chiens, les corbeaux grouillent de tous côtés, c’est un continent de merde où tout fait violence aux corps et aux âmes.

 

A cette violence s’ajoute la violence policière du chapitre 39. J’ai vécu in situ l’expérience du 1er mars 2008, d’abord place de la liberté, puis près de l’ambassade de France. J’étais tout près de la ligne des policiers harnachés pour la répression. C’est cette vision qui m’a guidé pour écrire ce chapitre et lui donner un climat de guerre civile qui fut celui de la nuit du Samedi 1er mars au Dimanche. Dans mon esprit, au moment d’écrire ce passage, j’assimilais les chiffonniers aux manifestants d’Erevan. Dans la matinée du 1er mars, les opposants qui campaient sagement derrière l’Opéra ont subi l’assaut violent des policiers déterminés à les en déloger. Dans le roman, mes chiffonniers subissent le même sort par surprise. D’une certaine manière, les deux cas de figure sont proches sans être exactement identiques quant à la volonté du pouvoir de nettoyer des lieux où des gens ne devraient pas se trouver. Or ces gens, à l’image de mes chiffonniers, auront éprouvé un même besoin de considération en tant que citoyens d’une république.

 

La terrible scène du chapitre 32 relève de la violence libératrice. Piégé par Bertha et conduit aux chiffonniers qui font cercle autour de lui comme une arène, le gros nabab se trouve face à face avec le porc Idi Gago pour une lutte inégale et sordide. Les chiffonniers s’en donnent à cœur joie comme s’ils avaient brusquement trouvé un exutoire au trop plein de leur animadversion. En réalité, de victimes ils deviennent momentanément des bourreaux. Ils basculent dans un état second du fait d’avoir sous la main leur bouc émissaire, celui dont le sacrifice sera d’endosser le malheur qui les accable au quotidien.

 

Cela veut dire, dans le fond, que les victimes de bourreaux peuvent devenir des bourreaux eux-mêmes à tout moment dans la mesure où, dans une société donnée, les désirs des uns désirent les désirs des autres (ce qui nous renvoie à la scène du viol). Ici, les chiffonniers ne sont pas loin, dans leur inconscient, de vouloir prendre la place du gros. Mais comme ils ne sont pas en état de le faire, ils en sont réduits à le transformer en victime, c’est-à-dire à le rabaisser au statut qui est le leur.

27 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (15)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 9:33

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Ana Arzoumanian : Peut-on faire un parallèle de ton œuvre avec Sade ? Sade et la fraternité dans le crime, et Denis Donikian et la fraternité par le déchet ?

 

DD : A première vue, dans Vidures, il y a autant d’actes de fraternité que de prédation. Après tout, le peuple de la décharge serait-il différent de celui du pays tout entier ? Pour la fraternité, le chapitre 24 raconte comment Gam’, sitôt trouvées, donne des baskets presque neuves, et Haïk un anorak au vieux Garo. L’anorak fera l’objet d’une querelle entre Mouk et Haïk, le premier voulant s’accaparer la trouvaille du second. Suit le portrait par Haïk d’un Mouk qui contrevient aux lois de la décharge par son comportement. « Mouk, l’obscur Mouk, le Mouk genre prédateur. Vorace comme un loup. Il ne vit que pour prendre la tête de la meute. Rêve de mettre la main sur toute l’organisation du tri. Non par la force, mais par la ruse ou le chantage. Il a ça dans le sang. Pour l’instant, il cherche à jeter le trouble chez nous. Retour aux brutalités de la nature. Le chacun pour soi, quitte à casser nos règles de bonne intelligence. »

 

Pour autant, quand Gam’ découvre les billets de 100 dollars dans le livre ASK HRÉCHDAGUI, son premier geste est de donner une coupure à Lousso qui lui force un peu la main. Or, le livre miraculeux est parsemé d’aphorismes sur le don. Et c’est avec Artémis que Gam’ exécute les injonctions de l’Ange. A la fin de la journée, dépouillé par les hommes de la police et de l’Église, il ne lui restera pas grand-chose. Il faut dire en effet que la décharge est une sorte d’utopie qui vit selon des règles tacites de solidarité minimum. (Le jour où Hamlet tombe sur un magot, il quitte sur-le-champ la décharge, sans même songer à en faire bénéficier ses compagnons d’infortune). Pour éviter d’être contaminés par la corruption qui gangrène le pays, les chiffonniers se sont constitués en une sorte de communauté fondée sur l’entraide et le respect mutuel. Même si ce monde n’est pas idéal, même si ici ou là on se laisse aller à certains débordements, c’est un monde où la compassion existe alors que sitôt franchi ses frontières, les prédateurs imposent leur loi par la peur, à commencer par la police et l’Église.

23 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (14)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 3:34

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Ana Arzoumanian : Si les terres/nations sont le produit de métissages, Vidures décrivant une terre d’impuissants et de castrés serait-il la métaphore de l’exil, au sens de l’expulsion et non de la conception ?  

 

 

DD : Pour revenir sur ce que j’ai évoqué plus haut, la décharge pourrait être « lue » comme la métaphore de la diaspora. Les chiffonniers, que rejette la violence d’une économie mafieuse, sont marqués par l’impuissance et la stérilité. Ils sont eux-mêmes des déchets humains, les déchets d’une société incapable d’en faire des citoyens à part entière, c’est-à-dire des citoyens capable de se perpétuer. De fait, leur vie est amputée de la possibilité de se transmettre autant que leur imaginaire est amputé de tout tropisme mythologique étant donné qu’ils sont prisonniers d’un impératif de survie. Ils n’ont pas d’autre bonheur et pas le temps pour un autre idéal.

 

La diaspora vit son exil comme une amputation aussi dans la mesure où pour survivre elle doit se couper de toute autre mythologie que celle bonheur par le matérialisme économique (du fait qu’ils habitent en général des pays dits occidentaux). Ils vivent absorbés par la consommation de la même manière que les chiffonniers sont plongés dans les restes de cette même consommation. C’est une diaspora à tel point aspirée par la frénésie consommatrice que le seul lien qu’elle entretient avec la terre mythique originelle serait celui de la nostalgie, (le garod arménien), laquelle constitue une mort par éloignement. Mais sa mort véritable est celle de l’assimilation. En d’autres termes, le contexte matériel favorable à la perpétuation de la vie joue en défaveur de la terre d’origine dans la mesure où la diaspora produit des générations de déracinés.

 

Quant à ces Arméniens ayant quitté la République d’Arménie aussi bien pour des motivations économiques qu’en raison d’un manque de considération démocratique, ils sont dans un sentiment d’expulsion de la même manière que les chiffonniers se sentent expulsés d’un mode de vie normal. Cette brisure favorise un sentiment d’impuissance et d’inutilité.

 

21 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (13)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 9:18

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Ana Arzoumanian : Pourquoi faire commencer le livre par « Der Voghormia, Seigneur, prends pitié ! … » A qui est destinée cette formule de compassion ? Vu que le personnage est un écrivain, la clémence s’adresse-t-elle à l’écrivain comme tel ?

 

DD : C’est un automatisme, chez Gam’, de dire « Der Voghormia ! », comme il le fait d’entrée, et comme il le fera par la suite ici ou là et à la toute dernière fin du livre. « Der Voghormia ! », ouvre et ferme le roman comme l’alpha et l’oméga d’un monde. C’est ce rapport de l’homme à Dieu qui fait énigme et par lequel le monde s’accomplit. En fait, « Der Voghormia ! » est littéralement une expression par laquelle l’homme donne sens à son souffle. Il appelle et il reconnaît sa faute ( mais quelle faute ?) envers une entité dont il attend une réponse. C’est elle qui donne en quelque sorte le la d’un peuple « religieux » en ce que ce « Der Voghormia ! » l’accompagne tout au long de son existence individuelle et collective. Gam’ a appris cette prière pour avoir baigné dedans à tel point qu’elle fait maintenant partie de son corps et qu’il l’utilise même dans un contexte profane. Il se raccroche à cette formule comme un naufragé à la seule épave d’un passé où le divin tenait encore les hommes avant qu’ils ne basculent dans le réalisme historique. Je rappelle que Gam’ garde chez lui les portraits du Christ et de Staline qui lui viennent de ses parents. Gam’ se trouve dans le troisième terme de cette dialectique, celui où toutes les fois sont en faillite. Qu’en reste-t-il ? Une entité indéterminée et une attente interminable, quelque chose comme Godot. Mais dans le fond, et c’est ce que nous découvrons au cours du roman, « Der Voghormia ! » est le cri ultime de l’homme qui en appelle à la compassion. Le roman est parsemé d’événements, de personnes qui suscitent la compassion. A commencer par le chapitre premier avec l’évocation de catastrophes qui s’emboitent les unes dans les autres. La compassion est ce qui travaille Gam’ et, oui, comme Gam’ est écrivain, c’est ce qui travaille l’écriture à commencer par l’écriture même de ce roman. C’est pourquoi une lecture faite au premier degré, par des gens qui s’en tiennent à la chair du texte sans en atteindre l’esprit, ne permet pas de comprendre le fait que Vidures soit un roman profondément mystique. D’ailleurs, on pourrait même dire que, se déroulant dans une merde généralisée, mais au gré d’une écriture qui reste infusée d’une certaine dimension spirituelle, Vidures relève de l’oxymore. C’est la compassion qui en fait un livre de vie spirituelle. Elle court dans le filigrane de ce texte pour s’épanouir au sein du chapitre 38 où Gam’ trouve le ASK HRÉCHDAGUI, le livre de l’Ange. La compassion s’établit dans un rapport tripartite entre Gam’, l’Autre et Dieu.

20 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (12)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 2:10

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Ana Arzoumanian : Dé-parole, dit Beckett, lorsqu’il se réfère à sa poétique. Pourrais-tu te référer à ton écriture comme dés-identitaire ? Et si tel est le cas, comment s’y élabore l’espace public ? Si dans cet espace public l’on rencontre des castrés, comment le voient-ils ou à partir d’où ?

 

DD : Je viens de dire que la référence à Beckett est en partie justifiée. Par ailleurs, j’ai évoqué le fait que les mots Arménie et Arméniens ne figurent nulle part dans le roman. Mais aussi que le Erevan du roman n’est pas superposable au Erevan de la réalité en ce sens que j’ai fait en sorte que le premier comporte une Avenue qui n’existe pas dans le second. Cette différence est de taille et devrait brouiller les repères habituels d’un lecteur attentif, ici comme ailleurs dans le roman.

 

Par ailleurs, pour un lecteur profane, ouvert à la surprise, les références à l’arménien de la version française qui pourraient être des indicateurs d’une langue étrangère, sont plus perçues comme un parler propre aux personnages que comme leur langue naturelle. Je veux dire que ces expressions ne disent rien, dans la version française, de la langue que devraient parler les protagonistes du roman. Elles relèveraient d’une langue inventée à partir de la langue par des personnages qui aiment la couleur, le relief, le baroque, la surcharge et qui fabriquent pour communiquer des images faisant appel au corps. Sur ce point, on ne retrouve pas le dépouillé de chez Beckett, le mot nu, le mot éructé, comme un râle, un cri ou un rire.

 

Il est évident que dans la version arménienne les héros demeurent arméniens par les expressions qu’ils utilisent et que le lecteur arménien peut reconnaître. C’est une perte évidente par rapport à la version d’origine forgée sur une « désarménisation » du texte. La dimension de déréliction métaphysique ne joue plus sa fonction dans la version arménienne. Dans la version française, la langue pratiquée au sein de la décharge ne rattache que très vaguement les personnes à une communauté. Alors que dans la version arménienne, ce lien demeure. Et si ce lien demeure, c’est qu’il y a un espoir de rédemption politique grâce à ce lien, aussi ténu fût-il. Même si dans le fond, tout milite à démontrer le contraire.

 

Les personnages sont situés dans un espace où ils n’ont pas d’existence identitaire définie dans la mesure où celle-ci s’estompe devant l’impératif de leur lutte pour la survie. Les chiffonniers ne parlent pas du fait qu’ils sont arméniens, car la décharge est un espace voué à l’abandon par les autorités. C’est un lieu de déchets où les objets, les hommes et les animaux sont situés à la périphérie du temps social. Et donc au sens strict, un no man’s land, un lieu où les hommes n’ont plus rien d’humain. Je fais remarquer que c’est la chose la plus terrible qui soit quand on y pense. D’ailleurs, il n’est pas nécessaire de travailler sur la décharge pour se sentir un déchet de la société. Et s’il faut parler d’Arménie, disons qu’à l’heure même où j’écris ces lignes, nombre d’Arméniens pâtissent chaque jour de se voir comme des citoyens objectivement oubliés, privés de toute considération de la part du pouvoir et de toute compassion de la part des autres. Sur la décharge, le sentiment d’abandon y est tel que les hommes se trouvent dans une sorte d’état primitif, pris en tenaille entre le rien et le rien. Le seul rappel d’un monde créé par l’homme serait l’arrivage permanent de ses déchets.

 

Mais plus qu’abandonnés, les chiffonniers sont combattus par le pouvoir. Ils sont même voués à l’élimination. L’assaut final des policiers pourrait être interprété comme la volonté du pouvoir d’éliminer ces gens qui ne sont pas dans les normes. Le pouvoir, faute de trouver une solution pour les protéger par un emploi, n’a d’autre recours que celui de les supprimer. Cela devrait rappeler quelque chose aux Arméniens. Et dès lors qu’on interprète le roman comme un roman sur l’Arménie, ainsi que peut conduire à le penser la version arménienne, il faut reconnaître que les chiffonniers sont, dans le roman, des Arméniens qui font honte aux Arméniens. Ils entachent l’idée d’une Arménie une, généreuse et juste. En somme, les chiffonniers donnent de l’Arménie l’image d’un pays du tiers-monde et ils commettent, de ce fait, à leur corps défendant, un crime de lèse-arménité. C’est pourquoi, il faut les nettoyer comme des déchets. J’ai beaucoup pensé aux violences du 1er mars 2008 à Erevan en écrivant le chapitre de l’assaut final. Pour autant, faits réels et faits fictifs ne sont pas superposables.

 

Même s’il y a des amours qui se forment sur la décharge, d’une manière générale on est dans un monde où la sexualité n’aboutit pas. Le sentiment d’infécondité est surtout révélé par l’histoire des quatre femmes qui se détachent à heure fixe et vont sur la tombe de Djilo se frotter sur le phallus de pierre. Pourquoi Djilo ? Car Djilo fut poète et le poète représente dans leur esprit la fécondité. (J’ai écrit Djilo et non Tchilo, mon personnage n’étant pas exactement le poète Tchiloyan, même si le poème utilisé est authentiquement de lui. Encore une fois, il s’agit d’un indice qui montre que la réalité du roman n’est pas exactement compatible avec la réalité commune). Si elles cherchent à être fécondes, c’est bien que pèse sur elles cette atmosphère de puissante stérilité qui se dégage de la décharge. Cet épisode vise à montrer que les personnages sont « amputés » de leur part la plus précieuse, à savoir le besoin de se transmettre, tandis qu’ils luttent pour satisfaire le besoin de se nourrir. Quand on pense à l’état catastrophique des naissances en Arménie, aux pertes démographiques d’année en année liées à la chute de la natalité, on peut assimiler le pays à une terre vouée à l’épuisement, à l’impuissance et à la stérilité.

19 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (11)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 5:46

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Georges Festa : Il y a dans Vidures cette part de la Légende dantesque de Tcharents, où le poète scande les pires moments de la désespérance, du néant, mais aussi la gouaille des grands romanciers, dits naturalistes, alors qu’ils explorent eux aussi les failles et les éclats de lumière, je pense en particulier à Chirvanzadé et aussi Aksel Bakounts, bien sûr. Je veux dire par là cette attention portée aux plus humbles, ce souci d’humanité, sans jamais renier le plaisir du texte, de s’essayer à toute la gamme des registres. Le roman baroque, en somme, à la manière des grands auteurs d’Amérique latine. Y vois-tu une filiation ?

 

DD : On pourrait situer Vidures dans la tradition des romans dits naturalistes arméniens. Mais je n’ai pas pensé à eux en l’écrivant. Les écrivains qui m’ont fait, je les ai lus bien avant d’aborder les écrivains arméniens. Cela dit, j’ai toujours mis Aksel Bakounts très haut, autant que Toumanian. Les autres sont venus trop tard pour pouvoir recouvrir des admirations déjà très solides en moi. A commencer par Balzac, Céline et Joyce.

 

En Arménie, on a dit de Vidures/Aghpastan’ que c’était un livre « grotesque », en voulant dire rabelaisien. Or, Rabelais est aussi, avec Montaigne, une de mes plus ferventes lectures qui datent de mes années de collège. Mais j’imagine que sous le mot « grotesque », se cache celui de baroque. Je ne sais si on pourrait retrouver dans Vidures des accents de Cent ans de solitude. C’est plutôt à son réalisme magique que peut faire penser mon roman par certains endroits. Mais sans plus.

 

En revanche, et pour répondre à cette manie qu’ont les critiques de vouloir rattacher à tout prix un livre à d’autres qui l’ont précédé, il a été dit que Vidures rappelait le En attendant Godot de Samuel Beckett. On est avec Vidures dans une atmosphère de fin du monde, c’est-à-dire de fin de toute espérance. Je rappelle que l’inscription du portique d’entrée de la décharge joue sur une énigme (anéloug en arménien) et se présente comme le portail d’un camp de concentration. Mais c’est aussi un clin d’œil au fameux vers de Dante au seuil des enfers : « Vous qui entrez ici, perdez toute espérance ». Roubo et Dro sont des personnages beckettiens en ce sens qu’ils sont plongés dans un univers sans Dieu, en situation d’attente, au même titre que les chiffonniers. Roubo est le gardien du cimetière devant qui passent les morts. Dès lors, cimetière et décharge deviennent les deux faces d’une même réalité. Les vivants qui travaillent sur la décharge, abandonnés de tous, sont dans l’ultime phase de leur lutte pour l’existence, ils sont collés à leur mort comme la décharge est collée au cimetière, et ils grattent dans les déchets pour y trouver ce qui leur permettra de rester un jour de plus du côté de la vie. Mais certains disparaissent engloutis par l’ogre de la décharge. C’est que cette décharge est à sa manière aussi un cimetière. On bascule dans la mort qui finit par triompher de votre lutte avec elle.

18 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (10)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 5:36

 

10

Tigrane Yegavian :  Les chiffonniers, héros de cette narration ont en permanence « les pieds dans la merde des entrailles de la ville et parfois une partie de leur tête dans les volutes nuageuses de lucidité, de camaraderie et d’humanisme » .   Est-ce là une synthèse de l’âme arménienne au XXIe siècle ?

 

DD : Encore faudrait-il savoir ce qu’est l’âme arménienne. Et quand bien même je l’aurais su, le roman aurait ressemblé à une démonstration au risque de devenir un affreux roman à thèse nationaliste. Or, ce n’est pas ce que j’ai voulu. On n’écrit pas un roman pour appliquer une procédure logique à quelque chose qui ressortit à l’ordre de l’humain, en l’occurrence l’âme arménienne. Un essai peut jouer ce rôle, mais pas un roman. Dans un essai, l’auteur est le maître de son texte, dans un roman, c’est l’inverse.

De plus, les chiffonniers ne sont pas les seuls « Arméniens » dans Vidures, sachant tout de même, je le répète, que le mot n’y figure pas. Mais on pourrait le supposer. Et dans cette hypothèse, il faudrait également intégrer tous les autres personnages, à commencer par Dro et Roubo, Gam’ bien sûr, Zara, mais aussi les sbires du président, les membres de la police et le tireur embusqué. Les agissements des uns et des autres, des uns contre les autres, n’autorisent à relever aucun trait commun capable de déterminer une constante, pour ne pas dire une « âme ».

 

Et puisqu’on parle des chiffonniers, on pourrait croire que l’auteur, animé de bienveillance, les crédite d’attributs positifs tandis qu’il noircirait les hommes acharnés à les déloger et à les détruire. Cela laisserait sous-entendre une description manichéenne de la réalité humaine. Or, il n’en est rien. Encore une fois, il faut lire attentivement le roman et se rappeler que dans la mesure où il respecte l’humanité de ses personnages, l’auteur est censé décrire leurs incohérences. Au chapitre 32, Gam’ assiste médusé au tabassage du satrape et à l’hystérie des chiffonniers devenus brusquement aussi furieux que des fauves. Il prend conscience d’une réalité qu’il ne soupçonnait pas, à savoir que les pauvres peuvent être aussi solidaires dans la cruauté.

 

Transposés à la société arménienne tout entière, les chiffonniers symbolisent tous les exclus. Et en Arménie, première nation chrétienne etc., les exclus sont légion. A commencer par ceux qui habitent des taudis depuis le tremblement de terre de 1988. Les exclus, ce sont les Arméniens invisibles, les derniers des Arméniens, et comme on ne les voit pas et on n’en parle pas, ils n’ont d’existence que physiologique. Dès lors, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Sauf que des femmes comme Hranouch Kharatian sont là pour les faire parler et pour les montrer. Les intellectuels arméniens qui participent au silence qui entourent les exclus sont complices des politiques qui entretiennent leurs malheurs par l’impéritie.

 

De fait, les chiffonniers appartiennent, dans le roman, à la catégorie des « citoyens étrangers ». De ceux que génèrent les pays pratiquant une politique inégalitaire, pour des raisons économiques, religieuses ou autres. Par exemple en Turquie où les non-musulmans sont des citoyens hors zone. Ou en Inde, les intouchables. Dans Vidures, les chiffonniers sont hors zone. Le pouvoir les pourchasse comme des rats. Et à ce titre, ils n’ont pas vocation à vivre sur le territoire national. Je laisse à la réflexion du lecteur tout ce que cette chasse à l’homme implique.

 

Plutôt que de chercher l’âme arménienne dans ce roman censé être écrit sur les Arméniens, il me semble plus intéressant de retenir combien les rapports entre les gens et les choses, entre le temps des vivants et le temps des morts contribuent à définir l’état général d’un pays à une époque donnée de son histoire. De même que Neige raconte dans le fond l’atmosphère délétère qui règne en Turquie, décrite à partir d’une ville, en l’occurrence Kars, les peurs qui animent les gens, leurs inquiétudes politiques et métaphysiques, les suicides des filles, les préjugés, les intolérances, les meurtres, les répressions, Vidures n’a d’autre intérêt que d’avoir cherché à saisir l’état d’esprit propre à un microcosme, celui de la décharge, qui serait le précipité d’une mentalité plus vaste, celle de tout un pays.

 

Mais puisque j’y suis, je tiens à souligner que les chiffonniers, s’ils en sont les personnages centraux, ne sont pas les seuls qui animent le roman. Les morts ne sont pas moins importants puisqu’il y a de nombreux « passages » entre le cimetière et la décharge. Ils sont mêlés aux vivants dans le khorovatz final de la même manière que la mère de Gam’ agit à l’intérieur de lui pour qu’il découvre le livre ASK HRÉCHDAGUI (le Dit de l’Ange). Cette part d’invisible animé joue dans le roman sa propre partition. Pour prendre un autre exemple, la décharge est décrite comme un monstre souterrain qui pousse ses tentacules en direction de la Ville en menaçant ses faubourgs.

De fait, les chiffonniers appartiennent, dans le roman, à la catégorie des « citoyens étrangers ». De ceux que génèrent les pays pratiquant une politique inégalitaire, pour des raisons économiques, religieuses ou autres. Par exemple en Turquie où les non-musulmans sont des citoyens hors zone. Ou en Inde, les intouchables. Dans Vidures, les chiffonniers sont hors zone. Le pouvoir les pourchasse comme des rats. Et à ce titre, ils n’ont pas vocation à vivre sur le territoire national. Je laisse à la réflexion du lecteur tout ce que cette chasse à l’homme implique.

 

Plutôt que de chercher l’âme arménienne dans ce roman censé être écrit sur les Arméniens, il me semble plus intéressant de retenir combien les rapports entre les gens et les choses, entre le temps des vivants et le temps des morts contribuent à définir l’état général d’un pays à une époque donnée de son histoire. De même que Neige raconte dans le fond l’atmosphère délétère qui règne en Turquie, décrite à partir d’une ville, en l’occurrence Kars, les peurs qui animent les gens, leurs inquiétudes politiques et métaphysiques, les suicides des filles, les préjugés, les intolérances, les meurtres, les répressions, Vidures n’a d’autre intérêt que d’avoir cherché à saisir l’état d’esprit propre à un microcosme, celui de la décharge, qui serait le précipité d’une mentalité plus vaste, celle de tout un pays.

 

Par ailleurs, je tiens à souligner que les chiffonniers, s’ils en sont les personnages centraux, ne sont pas les seuls qui animent le roman. Les morts ne sont pas moins importants puisqu’il y a de nombreux « passages » entre le cimetière et la décharge. Ils sont mêlés aux vivants dans le khorovatz final de la même manière que la mère de Gam’ agit à l’intérieur de lui pour qu’il découvre le livre ASK HRÉCHDAGUI (le Dit de l’Ange). Cette part d’invisible animé dans le roman joue sa propre partition. Pour prendre un autre exemple, la décharge est décrite comme un monstre souterrain qui pousse ses tentacules en direction de la Ville en menaçant ses faubourgs.

17 novembre 2015

Entretien autour d’une décharge.Arménie (9)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 8:06

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Tigrane Yegavian :  Écrivain français d’origine arménienne, tes origines te collent à la peau toi qui as naguère pris le temps de découvrir d’autres horizons.  Ni tout à fait français pour les critiques parisiens, ni arménien pure souche pour ceux d’Erevan, comment es-tu parvenu à trouver ton équilibre et ta voie dans cette « zone grise » ?

 

DD : Je revendique, pour reprendre une expression qui ne s’applique pas à ce cas, une morale de l’ambiguïté. On est d’un pays et on est d’un autre. Et on n’est ni de l’un, ni de l’autre. Et pourtant, au regard de l’histoire, je ne peux pas dire de l’Arménie qu’elle n’est pas mon pays puisque c’est le seul avec qui j’ai des attaches par la langue et par le passé. Mais si je m’en tiens à l’histoire des idées, c’est avec la France, avec ceux qui l’ont pensée et qui l’ont faite, que je me sens en harmonie. Cette situation est d’autant plus inconfortable que je la tiens pour féconde. Vidures, tel qu’il est, n’aurait pu être écrit par un Arménien d’Arménie ni par un Français de souche. Il fallait la conjonction de ces deux sources pour en mener l’écriture à bien.

 

Pour être plus précis, ce sont les aléas de l’histoire qui m’ont conduit où je suis et à être ce que je suis. Si je suis français d’un point de vue juridique, c’est à une chaîne de causes et d’effets que je le dois et dans laquelle je n’ai eu aucune part. Cependant, ce hasard juridique est devenu à la longue un choix individuel, à savoir qu’aujourd’hui où la possibilité de changer de statut m’est permise, il ne me viendrait pas à l’idée de quitter ce que le hasard m’a fait pour réparer les erreurs de l’histoire. En clair, je reste français par conviction et arménien par affection. Les deux forces qui m’habitent ne sont pas incompatibles. Et je ne crois pas que soit proche le jour où je pourrai être arménien par conviction et par affection. Le mal est fait et l’ambiguïté n’est pas prête d’être résorbée.

 

Cela dit, au festival de Chambéry j’ai été reçu comme un écrivain français et j’ai été lu comme tel. C’est moi qui ai mis sur la table mon arménité. Dans les radios françaises, pareillement.

 

En fait, cette « hybridité » m’a été préjudiciable dans la mesure où mon lectorat n’a jamais été clairement défini. Ni les Arméniens de France, ni ceux d’Arménie et encore moins les Français n’ont su où me situer dans l’état mental de leur culture. A mon second roman, mon éditrice d’Actes Sud se demandait si je devais continuer sur la veine arménienne. Mes textes de randonnées en Arménie ont eu beau être traduits en arménien, pour les autochtones ils restaient écrits par un « autre ». Parler de la diaspora en français à des Arméniens de la diaspora, c’était à coup sûr sans intérêt pour les Arméniens d’Arménie. En fait, écrire implique de savoir à qui. Et même si la communauté arménienne semblait m’être destinée comme lectorat, elle ne permettait qu’une audience limitée. C’est l’une des raisons pour lesquelles je crois que mon expérience d’écrivain arménien de la diaspora n’est pas reconductible par un jeune auteur d’une autre génération que la mienne.

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