Ecrittératures

2 octobre 2010

Le bouboulik de Michel-Ange

(Sur un travail de Mkrtitch Matévossian)

Sketch en un acte.

Denis Donikian ( tous droits réservés)

Pour Mkrtitch Matévossian

*

Lisa, la directrice, quarantaine, mariée.

Dan’, le graphiste, trentaine, célibataire.

*

Seul, fumant devant un ordinateur qui semble fumer lui aussi, Dan’ travaille.

Tout à coup, Lisa, la directrice de la bibliothèque des enfants, fait irruption dans la pièce. Elle lui jette le projet d’affiche sous les yeux.

 

Lisa : Comment as-tu osé ?

Dan’ : Osé quoi ?

Lisa : Osé ça. Elle montre un point sur l’affiche.

Le graphiste ôtant ses lunettes et suivant la ligne indiquée par l’index de Lisa : Vous voulez parler de ça. Il montre un point de l’affiche en faisant un crochet avec son index.

Lisa : Mais non, voyons. Ne sois pas naïf. Il ne s’agit pas du livre, mais de ce qui est à côté.

Dan’ : A côté du livre…

Lisa : Oui, juste à gauche.

Dan’ : Vous voulez parler de ce petit bout de chair.

Lisa : Hum ! Un petit bout mais qui peut prendre des proportions… je dirais énormes.

Dan’ : Je ne comprends pas ce qui vous rend si hystérique. Les proportions sont ici très modestes. Je dirais même, réduites à leur plus simple expression. Le petit bout de chair en question est au repos, croyez-moi. Au repos… Michel-Ange n’aurait jamais accepté de faire de son David un Priape.

Lisa : Au repos, certes. Mais celui ou celle qui regarde ça pourrait fort bien les amplifier, les proportions.

Dan’ : Ecoutez, madame la directrice, ce n’est pas mon affaire à moi. Que votre esprit pervers déforme l’image au gré de ses fantaisies si ça lui chante. Je ne vais tout de même pas censurer Michel-Ange sous prétexte qu’on doit éviter de faire saliver des chiens en chaleur ou des chiennes en manque !

Lisa : J’entends d’ici les ricanements des petits garçons rien que pour ridiculiser le bouboulik de Michel-Ange.

Dan’ : Mais qu’ils ricanent ! Qu’ils en rigolent ! L’art a toujours fait ricaner les bourgeois et les imbéciles.

Lisa : Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’avec ce bouboulik bien en vue, nous l’aurons ratée, notre affiche.

Dan’ : Et pourquoi, je vous prie ?

Lisa : Parce que les gens vont braquer leurs yeux  dessus et pas sur le livre. Tu vois bien qu’il est situé au centre de ton affiche. L’œil va automatiquement venir s’y coller. On dirait une affiche pour sex-shop.

Dan’ : Et vous, vous voyez les choses sous cet angle ?

Lisa : Oui, sous cet angle. Et crois-moi, j’ai l’œil.

Dan’ : Est-ce que c’est de ma faute à moi si le vrai David est tout nu ? Est-ce que c’est de ma faute si l’homme a un bouboulik ? C’est à Dieu que vous devriez vous en prendre, pas à moi.

Lisa : Je te prie de ne pas mêler Dieu à une affiche qui frise la vulgarité. Si au moins tu avais choisi la Joconde au lieu de David…

Dan’ : La Joconde ? Ah ! Parlons-en ! Son sourire mièvre… Ses bras croisés… On la voit mal partir à la bataille, celle-là. Et puis, C’est un sujet trop couru. Les artistes l’ont prise dans mille et une positions. Je ne vais pas en rajouter. Mais David, non. Et puis sa main droite donnait déjà l’impression qu’il portait un livre. Sans compter le regard. Celui d’un étudiant qui défie la barbarie et qui s’apprête à se jeter à corps perdu dans la culture. C’est le Goliath de l’ignorance qu’il est sur le point d’affronter. Avec toute la fougue de sa jeunesse.

Lisa : Sa jeunesse ! Parlons-en de sa jeunesse ! Elle est plutôt rabougrie, sa jeunesse !

Dan’ : Au contraire, Michel-Ange l’a saisi au moment où il prend la décision de défier Goliath. Regarde  ses muscles ! Tendus sous la peau. On dirait que David est tout entier un corps bandé vers son adversaire.

Lisa : Son adversaire ? Quel adversaire ? Une femme, tu veux dire…

Dan’ : Qui parle de femme ? Il n’y a pas de femme dans l’histoire, mais Goliath. Ne mettez pas de la femme partout. Puis tenant l’affiche à bout de bras. N’est-ce pas qu’il est beau ?

Lisa : Quoi ? Le bouboulik ?

Dan’ : Mais non ! David.

Lisa : Oui, très séduisant. On pourrait en rêver. Il semble avoir une peau si lisse. Un corps ferme. Ferme, oui. Je l’avoue. Pas comme nos hommes d’ici. Des mangeurs de pâtes… Des adipeux au ventre rond et muscles mous. Ne deviens pas comme eux, Dan’ ! Ne touche pas à l’alcool. Et surtout essaie de moins fumer.

Dan’ : Ça ne résout pas notre problème de bouboulik.

Lisa : Pour tout dire, c’est la ministre de l’éducation nationale qui risque de ne pas supporter ce bouboulik. Je la connais. Elle va rentrer dans une rage folle. Elle va se jeter sur l’affiche, la déchirer en mille morceaux et m’obliger à revoir ma copie. Cache-moi ce bouboulik qui me met en boule ! Tu pourrais peut-être l’habiller un peu, ton David, non  ?

Dan’ : L’habiller ? Sacrilège.

Lisa : Ou alors, lui coller une feuille de vigne par exemple. Comme un Adam des temps modernes… Et puis,  une feuille de vigne, ça resterait assez national  Avec un bon logiciel, on ne devrait pas avoir trop de mal.

Dan’ : Tout est possible. Je peux même y planter notre drapeau, si ça vous amuse.

Lisa : Tu crois ? Ce serait bien dans le fond. Un drapeau sur le bouboulik… On en ferait un combattant du livre ! Un soldat de la culture ! Tu ne crois pas ? Mais non. Pour autant, il serait toujours visible.

Dan’ : Avec un petit drapeau planté sur l’organe reproducteur mâle, on pourrait imaginer que l’Etat garde la haute main sur la sexualité des hommes. Ça vous a un sale goût de répression.

Lisa : Il faut trouver autre chose.

Dan’ : Cette ministre me donne du fil à retordre.

Lisa : Qu’y faire ? Elle a aussi pour devoir de préserver la morale. Pas de réveiller les flammes de l’enfer… On est quand même une nation chrétienne.

Dan’ : Tout de même. Il y a plus de 500 ans, ce David a été exposé tel quel sur la place principale de Florence. Et aujourd’hui, dans notre pays, on nous oblige à maquiller une œuvre d’art aussi magnifique…. Déplorable. Dieu sait ce qu’elle fait, ta ministre, quand elle est seule avec elle-même.

Lisa : Dan’ ! Je ne te permettrais pas… Ce qu’elle fait n’ intéresse personne. Et de toute manière, elle le fait en cachette. Mais ton affiche… Ton affiche déballe tout en public.

Dan’ : Que je sache, il ne se masturbe pas sur l’agora, mon David. C’est pas Diogène tout de même.

Lisa : On peut tout imaginer. Et puis qu’est-ce qu’il a à se promener tout nu ton David ? Il ne prend jamais froid ?

Dan’ : Madame la directrice, cette sculpture est un hommage à la beauté du corps humain. C’est Dieu le créateur que Michel-Ange a voulu magnifier. Cette nudité, c’est l’innocence avant la honte.

Lisa : Comprends pas.

Dan’ : Et puis ce bouboulik, pourquoi en faire tout un plat ? Les hommes le voient depuis qu’ils sont enfants. Quant aux femmes… C’est le meilleur d’elles-mêmes.

Lisa : Comprends toujours pas.

Dan’ : Dites-moi, Lisa, avec quoi avez-vous fait vos enfants. Avec un bouboulik ou avec l’opération du saint Esprit ?

Lisa : Je crois que tu dépasses les bornes de la bienséance, Dan’.

Dan’ : Je ne vous ai quand même pas mis la main au panier, que je sache, madame la directrice ?

Lisa gifle Dan’ : Je ne te permets pas.

Dan’ : Et moi, je ne vous permets pas de castrer un artiste.

Lisa : Tu m’énerves à la fin ! Tu veux qu’on me mette à la porte ? C’est ça ? Pour cette affaire de bouboulik, la ministre n’hésitera pas à me limoger. Tu me vois déployant cette affiche sous ses yeux. J’en frémis à l’avance.

Dan’ : On pourrait bien remplacer David par une naïade. Au moins chez vous le bouboulik est tellement petit qu’il paraît invisible. Mais une naïade avec un livre, ça  me semble pas convaincant.

Lisa : Comment ça, pas convaincant ? Parce que c’est une femme ? C’est ça ? J’ai fait des études supérieures et j’ai même obtenu tous mes diplômes avec mention.

Dan’ : Et pourtant, madame la directrice, vous voulez castrer le David de Michel-Ange.

Lisa : Je me tue à te dire que je ne veux castrer personne. Je veux cacher, c’est tout.

Dan’ : Mais au fait, vous avez bien un fils ?

Lisa : Oui, mon petit Samuel.

Dan’ : Votre petit Samuel, hein ?

Lisa : C’est ça…

Dan’ : Et il ne vous est jamais arrivé de l’embrasser le petit bouboulik de votre petit Samuel ?

Lisa : Quand il était tout petit, oui, je l’avoue.

Dan’ : Tout petit ? Vous voulez parler de Samuel ou du bouboulik.

Lisa : …

Dan’ : Du bouboulik bien sûr. Nos mères adorent ça. Embrasser en cachette le bouboulik de leur fils. C’est qu’elles ont l’impression que ce bouboulik, c’est leur œuvre. Je dirais même leur chef d’œuvre. Elles se prennent toutes pour des Michel-Ange. Malheureusement, ce bouboulik là, elles peuvent l’embrasser un certain temps. Car vient le jour où il commence à s’énerver. Alors il grandit, il durcit. Bref il s’émancipe. Et tandis qu’il s’émancipe, c’est-à-dire qu’il se donne pour recevoir d’autres baisers, il affirme son autonomie. Et la mère, mise à l’écart, est réduite à pleurer sur le privilège que les maîtresses et l’épouse de leur fils lui ont définitivement volé. Ce que vous ne voulez pas vous avouer, madame la directrice, c’est que le bouboulik de votre Samuel est une petite chose qui va un jour s’émanciper. Car tout ce qui est vivant est soumis à l’ordre du temps. Alors que le bouboulik de Michel-Ange, depuis 500 qu’il a été fait, n’a pas bougé. Je veux dire en volume. En vérité je vous le dis, son bouboulik, il vous agresse. Il vous rappelle votre perte. Il vous rend jalouse. Vous le détestez, car il vous plonge dans l’abîme de votre solitude maternelle.

Lisa : Il a l’air de dormir le petit.

Dan’ : On dirait plutôt qu’il s’est ramassé pour mieux se jeter sur la première proie venue.

Lisa : Je ne comprends pas.

Dan’ : On dit, à moins que je l’imagine, que les filles de Florence adoraient se promener en compagnie de leur amoureux, le soir, sur la place située devant le Palazzo Vecchio où on venait d’ériger le David de Michel-Ange. Elles aimaient se planter devant et rester de longues minutes à contempler sans vergogne son bouboulik. Il faut dire que l’époque avait une idée pure de la chair. Nous dirons une idée simple, naturelle, normale. Pas comme chez nous. Ce David le montre bien d’ailleurs. Mais il leur arrivait parfois des excitations, à ces filles. Regarde ! Regarde ! disait-elles à leur jeune amant, il enfle… – Mais quoi donc ? Qu’est-ce qui enfle ? – Mais son bouboulik, voyons ! Je suis sûre que je l’excite. – Sais-tu où est ta main ? répondait le jeune homme. Et c’est ainsi qu’elles croyaient entrer en extase…

Lisa : C’est de la pierre, ça ne peut pas… enfler.

Dan’ : Justement, on reconnaît un vrai chef-d’œuvre au fait qu’il soit capable… d’enfler.  De s’émanciper de la matière dont il est fait. Il est si parfait qu’il donne l’impression de palpiter. Il vit de la vie qui est dans celui qui le regarde. C’est une ivresse qui amplifie les dimensions du temps et de l’espace. Une émotion pure. Alors, le souffle vous manque, vos yeux se troublent, votre mémoire travaille et votre imagination vous transporte ailleurs.

Lisa : Je veux bien, mais dis-moi comment le cacher ce chef-d’œuvre. Car je tiens à mon poste, moi. J’ai mon Samuel à faire grandir…

Dan’ : A faire grandir… A émanciper, vous voulez dire…

Lisa : Que faire ?

Dan’ : On peut faire grandir le livre.

Lisa : Oui, c’est ça. Tu l’étires un peu vers la droite, et le tour est joué. Il est tellement petit ce bouboulik, qu’on pourra facilement le faire disparaître.

Dan’ : Seulement, ce n’est plus à un livre qu’on aura affaire, mais à une encyclopédie.

Lisa : Trop lourd ?

Dan’ : Je me demande si la main de David pourra le tenir longtemps.

Lisa : Tu crois ?

Dan’ : Ça devrait bien peser deux bons kilos, un livre comme ça. Vous vous voyez porter durant deux heures un livre de deux kilos ?

Lisa : Ton David, il est tout de même plus musclé que moi, non ? Quand je rentre du marché avec des sacs pleins de tomates ou d’abricots par exemple, j’y arrive bien… Même si je commence à faiblir. Mes jambes me font déjà mal.

Dan’ : Des varices ?

Lisa, montrant ses jambes : Pas vraiment.

Dan’ : Elles sont encore belles, vos jambes.

Lisa : Flatteur !

Dan’ : Du tout. Je les trouve très bien pour leur âge. Hélas, un jour viendra où les veines ressortiront. Vous serez obligée de les camoufler avec des bas. Sans parler du reste. Un jour vient où l’on se trouve changé. La peau fait des plis. Les joues tombent. Les seins dégoulinent. Le ventre se couvre de graisse. Les épaules se cassent…

Lisa : On ne peut pas revenir en arrière. Alors, on se beurre la peau avec des crèmes. Pour remonter ses seins, on renforce son soutien-gorge. Que veux-tu ?  Je ne supporte pas la comparaison avec ces œuvres d’art qui restent éternellement ce qu’elles sont.

Dan’ : Chez nous, à l’échelle de l’éternité, l’éternellement est de courte durée.

Lisa : Mais ton David ! Pas une ride depuis 500 ans, tout de même. ! Tandis que son Michel-Ange, eh bien, il y a belle lurette qu’il est réduit en poussière.

Dan’ : Faut pas croire ça. Au cours des bagarres entre les Florentins et les troupes des Médicis, un projectile brisa le bras gauche du David en trois morceaux. Heureusement, on réussit à le restaurer. Mais après trois siècles d’exposition, le temps avait fini par lui mordre la pierre. On la traita à l’encaustique. Une catastrophe. On se mit alors à la nettoyer avec une solution à base d’acide chlorhydrique. Résultat : on détruisit sa patine. Il fallut mettre David à l’abri. Celui qu’on voit en face du Palazzo Vecchio n’est qu’une copie. Voilà l’histoire.

Lisa : Ça me fait une belle jambe, tout ça.

Dan’ : Si belle que vous devriez permettre qu’on la caresse. Il est encore temps. Demain, il sera déjà trop tard.  C’est ma morale. La seule morale qui compte en ce monde.

Lisa : Dan’ ? Que dis-tu là ? Me faire caresser la jambe. Et par qui ?

Dan’ : Par moi, par exemple…

Lisa : Par toi ? Mais j’ai un mari.

Dan’ : Et si on le traitait à l’acide chlorhydrique, ton mari ?On pourrait aussi le cacher derrière un livre. Il est si petit. Dan’ commence à caresser la jambe de Lisa.

Lisa : Mais il n’est pas né de la main de Michel-Ange, lui.

Dan’ : Ce n’est donc pas un chef d’œuvre …

Lisa : Oh ça non ? Le temps lui a mordu la chair.

Dan’ : Un mangeur de pâtes ?

Lisa : Un mangeur de pâtes.

Dan’ : Un adipeux au ventre rond et muscles mous ?

Lisa : Très mous. Il commence à se coller à elle… Qu’est-ce que tu fais, Dan’ ?

Dan’ : Je grimpe à l’échelle.

Lisa : Et notre bouboulik, qu’est-ce qu’on en fait ?

Dan’ : Laisse-le s’émanciper.

Lisa : Vraiment ?

Dan’ : Vraiment.

Lisa : Tu sais bien que j’ai mon Samuel à faire grandir.

Dan’ : Il grandit tout seul.

Lisa : Le souffle me manque. Mes yeux se troublent…

Dan’ : Mon imagination me transporte ailleurs.

Lisa : Dis-moi comment le cacher ce chef-d’œuvre, Dan’. Car je tiens à mon poste.

Dan’ : Ma Joconde aux mille et une positions.

Lisa : Tant que ça ?

Dan’ : Mille et une, madame la directrice.

Lisa : Mille et une par un seul bouboulik ?

Dan’ : Un seul bouboulik…

Lisa : Tant pis si le livre doit peser des tonnes, après tout.

Dan’ : Des tonnes, oui.

Lisa : Pourvu qu’il le cache.

Dan’ : C’est tout vu.

Lisa : Dan’ ! Mon David !

Dan’ : Lisa ! Mon Goliath !

*

 

Erevan, Septembre-octobre 2010

 

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