Ecrittératures

28 septembre 2009

Portakar

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Marz de Siounik — denisdonikian @ 4:52
Tags: , , , ,

DSC00847

Sur la route de Sissian à Goris, vous marcherez longtemps sans le trouver. Et pourtant, vous savez qu’il pointe dans les parages, ce rocher sur lequel sont venues longtemps s’encastrer les femmes en mal de progéniture. Durant des siècles, il a servi de substitut au sexe mâle, ou plutôt d’adjuvant ou d’ultime recours. On vous l’a certifié, il dresse sa turgescence minérale au bord de la route, à droite de l’ancienne voie, à gauche de la nouvelle artère asphaltée en direction de Goris. Le vent souffle sur le plateau. Vous avancez dans le froid tandis que le ciel commence à assombrir l’ocre des collines. Un camion lent et lourdement  chargé consent à interrompre sa course poussive pour vous porter plus loin. « Portakar ? »Le routier, qui fait la navette entre Erevan et Stepanakert, ne sait même pas à quoi ça ressemble. Il faut alors lui ouvrir les secrets de l’étymologie. « Depuis le temps que j’emprunte cette route, dit-il, je n’ai jamais entendu parler de cette chose ». Finalement, il nous débarque près dune maison isolée. En sort, une dame entre deux âges. Une boulotte rieuse. «  Le portakar ? Mais vous l’avez dépassé. Il faut revenir sur vos pas. Atteindre cette côte que vous voyez. Puis redescendre. Il est perché sur une petite hauteur. Vous ne pouvez pas le rater… » Et nous voici de nouveau sur la route, dans le froid et le bruit des voitures, pestant contre ce fantôme  pétrifié. Heureusement, j’ai sa forme en mémoire. Une montagne en miniature, une boursouflure bien faite pour être largement enserrée dans ses cuisses. Je le reconnais bientôt, à mi-hauteur, discret, couronnant une accumulation de rochers. Il ressemble à un gros nez humant le ciel. Lisse au sommet pour avoir été frotté mille fois. Je tourne autour. Objet d’un culte naïf qui fascine le rationaliste que je suis. Ça a toute l’apparence d’une petite poussée de lave qui se serait solidifiée, si suggestive qu’elle appelle les fantasmes les plus effervescents. Quel homme ne verrait son amante prendre cette bosse à bras-le-corps, se vautrer dessus dans une rage amoureuse, convertissant ainsi la fonction génitrice de la protubérance en jouet érotique. Or, avant de partir, mes informateurs m’avaient certifié qu’un film clandestin avait été tourné sur ce monticule avec une femme superbe, baisant la chose de tout son corps, nu évidemment… Il est vrai que dans les temps anciens, en cette région qu’on appelait le Zankézour,  les femmes avaient l’habitude de se frotter le ventre sur de petites stèles en forme de phallus afin de stimuler leur fécondité. Ce culte ancien aura laissé quelques vestiges de pierre et quelques séquelles dans les habitudes régionales qui furent préservées même à l’époque soviétique, comme  la croyance liée au portakar… Un œil averti devrait distinguer des têtes de clous marquant la pierre ici ou là. Il s’agirait de témoignages de reconnaissance, comme on me l’expliquera plus tard. De stériles, des femmes seraient tout à coup devenues fécondes. Par la force de la foi. L’ethnologue Stepan Lissitsian soutient de son côté qu’après s’être pliées au rite du frottement, les infécondes avaient l’habitude ficher un clou dans la pierre avec l’idée d’y enfoncer leur mal au plus profond.

Septembre 2009

A lire également : Les morts font vivre

mais aussi : La colonne branlante, avatar chrétien d’une phallusolâtrie arménienne

DSC00849

DSC00851

DSC00846

bordakar

*

*

Photographies de Denis Donikian ( copyright)

*******

Voir aussi le site MARCHER en ARMENIE qui a pour but de faire partager des expériences de randonnées dans les provinces arméniennes, de donner des informations pratiques, de créer des liens vivants entre la diaspora et les villageois, mais aussi de promouvoir un tourisme d’entraide et de découverte. Ce site appartient à tous ceux qui souhaitent joindre l’utile à l’agréable, la rencontre et la promenade, la culture et la nature. Nous invitions ceux qui ont écrit sur leur voyage à pied en Arménie à nous soumettre leur texte et leurs photos.

Publicités

13 septembre 2009

Les jupes fendues

l_homme_qui_aimait_les_femmes_b

Toutes, je dis bien toutes. Sauf les vraiment grasses, les vraiment mariées et les pantalonnées de la hanche aux chevilles, de jour comme de nuit. Mais toutes les bachelettes qui ont de la jambe à faire valoir font remonter le spectacle jusqu’à la mi-cuisse par un jeu de rideau rythmé sur leur démarche. La beauté  de la ville tient tout entière sur ces jambes-là. Elles vous fouettent le regard et vous montent le sang. Sans elles, la capitale serait moins capiteuse. Elles lui donnent du chien. L’avenue Abovian, minable au demeurant, minaude en diable avec ces mignonnettes qui poussent du genou à qui mieux mieux. Toutes ces filles bien montées sur leurs jarrets font croire enfin à un avenir éclatant. Sur elles reposent les crédos les plus utopiques. On se dit, tant qu’elles seront là, à casser de leurs rires les couplets sur la vie perdue, les bouderies ne seront pas de mise. Tant qu’elles seront là avec leurs gambes à couper aux ciseaux la crasse atrocité de l’atmosphère, les grassieux de la politique qui ont des passions d’embaumeurs ne feront pas le poids auprès d’elles. Toujours il faudra compter sur les femmes. Sitôt qu’on les étrangle, elles vous ont des démangeaisons qui finissent par hurler. Et c’est souvent du parfait amour qu’elles mettent en jeu.   Place de l’Opéra, j’ai vu des femmes sous des toiles de tente faire la grève de la faim. Même lieu, une mère traiter de « jeepisé » un député corrompu. Même endroit, Anna, frêle, malgré son âge et ses poumons enfumés par dix mille cigarettes, brailler sans pouvoir contenir sa colère. Une autre dire à la télévision, messieurs les riches, messieurs les nantis, la fortune vous a bénis, à votre tour de donner, donnez dix dollars par mois à un pauvre et il survivra… En vérité, je vous le dis, les femmes sont l’humanité de ce pays-là. Elles seront l’humanité du monde.

Nos montreuses de cuisses, avant-scène de leurs fesses, déambulent en jouant de tous leurs ressorts. Et c’est vrai qu’elles vous laissent un arrière-goût d’ambiguïté. L’homme ne sait plus où il se trouve. Podium de haute couture ou trottoirs le long des bordels ! Son esprit se faufile et son corps se durcit chaudement au milieu de tout ce manège esthémantique.  Ailleurs, la diversité costumière des femmes, moins sexualisée, ne vous fait pas tourner la tête. D’une manière générale, les rues françaises vous lassent le cœur tellement c’est plat le spectacle humain des allants et venants. Pas de grâce, ni d’enchantement qui vous mette l’œil en érection. Qu’une élégante, mais atournée comme une diablesse, surgisse brusquement devant vous, c’est assez pour vous griser le regard. La belle bizarrerie suffit à déclencher dans l’esprit mille éclatements de suavité. Or là…

Les filles s’habillent pour appéter le chaland. C’est du message pointé que cette chair extrême exposée dans l’échancrure de la jupe. Messieurs et messieurs, vous êtes ici au dernier étage avant le septième ciel, veuillez faire la queue s’il vous plaît ! Du genre panneau indicateur en forme de flèche. Regarde par là, mon coco ! C’est pas de la bonne marchandise, ça ? Comme l’ào’dàï en soie des vietnamiennes, qui met à nu leur faux-du-corps juvénile et magnifique. Assez pour érotiser la faim d’exotisme propre à tout étranger de passage. Les filles haïes savent bien ce que leur savante vénusté libère dans l’esprit des puceaux ou des testicules impétueux. Elles savent la machinerie éroticonirique des hommes. Lesquels, en ces temps de grande débandade, ne courent pas les rues. Les femelles pullulent, mais les mâles régressent. C’est statistique. La rue est devenue un champ de course. Une lutte à chair ouverte. C’est à qui attrapera le pompon. Poussées par leur biologie, bousculées par les conditions économiques, les malheureuses font les cocottes, frôlent le vice, pimentent leur apparence en se panadant des arrières. Mais tant qu’elles pourront tenir, les jocondes se garderont bien de jouer les pouffiasses. Ça non !  Pourtant, la partie peut être vite perdue. On a traîné, tandis que d’autres ont pris les devants. À vingt-cinq ans, on se ronge les ongles, on se tord les doigts. Le temps de saisir le gros lot s’est échappé. À trente ans, on se vend sur Internet. D’autres ont déjà fendu leur jupe bien plus haut qu’elle n’était au pays. Elles n’ont plus la tête à attendre, elles sont sous le pilon de l’existence, elles jouent les coopératives en territoire turc, et leur corps boudiné se dandine, sur des trottoirs faits pour ça.

*

Extrait de Un Nôtre Pays, trois voyages en troisième Arménie.

Propulsé par WordPress.com.