Ecrittératures

29 août 2010

Question sur le vénéré Komitas à notre non moins vénéré lecteur. Réponse.

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 3:33
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Devant les grilles de l’hôpital Paul Guiraud à Villejuif  où Komitas a été interné.

*

QUESTION : Quel  a été l’élément déclencheur de la folie de Komitas ?

Merci de répondre dans la partie commentaire.

REPONSE :

Aram Andonian, un des intellectuels qui furent pris dans la rafle du 24 avril, raconte par le menu leur périple depuis la nuit et la journée du samedi à Constantinople jusqu’à leur arrivée à Chankiri, le groupe des politiques ayant été exilé à Ayash.

Dans le groupe d’Andonian se trouvaient le père Komitas et le père Grigoris Balakian. Komitas était au début d’humeur relativement joyeuse. Mais les épreuves de la route en yayli (charrette), après qu’ils eurent quitté le train pour Angora, furent épouvantables. Les déportés ont du mal à trouver de quoi manger, boire ou se couvrir contre le froid.

Les attelages s’arrêtent pour la nuit au khan de Ravli sur la route vers Chankiri.
Il ya 84 chevaux à nourrir et à abreuver.

Voici ce qu’écrit alors Aram Andonian :

« La place restait toujours dissimulée à notre vue à cause des attelages. Nous ne pouvions voir les chevaux, ayant tous été dételés. Un vacarme se fit entendre depuis cette direction. Certains de nos camarades, tout aussi assoiffés que nous, étaient partis rapporter de l’eau, mais revinrent les mains vides.

« Si vous voulez de l’eau, n’y allez pas ! Impossible d’en avoir ! »

Nous apprîmes d’eux qu’un vif accrochage avait éclaté entre les gendarmes et les cochers. Chacun d’eux tentant de donner de l’eau à leurs chevaux, en priorité. L’accès à l’eau était limité. Les coches voulaient avoir la priorité pour abreuver leurs 84 chevaux. Les gendarmes voulant, quant à eux, l’avoir pour leurs animaux.

Tel était le motif de cette altercation, qui paraissait s’envenimer.

Déconcertés, nous restâmes là un moment. Soudain, nous fûmes approchés par Armen Dorian et Mihran Basturmadjian qui, profitant de la dispute, s’étaient procuré un seau rempli d’eau et se préparaient à partir, lorsqu’ils s’approchèrent de nous.

Au même moment, le Père Komitas, le Révérend Houssig, l’architecte Simon Melkonian, Yervant Tchavoushian et Garabed Devletyan, officiel à la Monnaie de l’Empire(1), se trouvaient là aussi. D’autres les entouraient, mais je ne me rappelle pas de leurs noms avec certitude. Tous avaient soif et venaient chercher de l’eau.

Tchavoushian déclara qu’il y avait une immense citerne d’eau à l’intérieur du khan, mais, selon certains, elle sentait mauvais. Les gobelets proposés par le propriétaire du khan semblaient sales aussi, si bien qu’ils refusèrent d’en boire et étaient sortis pour s’abreuver au puits.

Parmi eux, le plus impatient était Komitas. Lorsqu’il vit cette eau claire, il s’écria de joie. Penchant sa tête en avant, il se mit à bondir, se frottant les mains comme il le faisait toujours dans des moments d’excitation. Son regard rivé sur l’eau étincelante, comme si rien d’autre n’existait, mis à part ce seau empli d’eau.

Boire à ce seau s’avéra problématique. Nous ne dispositions d’aucun gobelet pour nous servir en eau. Nous ne voulions pas utiliser nos mains. Nous ne nous étions pas lavés depuis longtemps et, à force de se frotter ici et là, elles avaient noirci, donnant l’impression que nous portions des gants. Le plus pratique était de passer le seau aux lèvres du Révérend pour qu’il puisse boire.

Au moment même où le Révérend s’approcha du seau et le tenait de ses deux mains, tandis que d’autres le levaient pour lui, un gendarme à cheval s’approcha sans que nous l’ayons remarqué. D’un geste brutal, il arracha le seau des mains de Basturmadjian et Dorian. Heureusement, la bordure métallique de ce lourd seau ne heurta la tête ni de Komitas, ni de personne d’autre. Les conséquences auraient pu être très graves. Mais Komitas fut très effrayé. Il recula de quelques pas, se couvrant la tête de son bras droit pour parer à une autre attaque. Son visage était tout éclaboussé d’eau et ruisselait le long de sa barbe. Yervant Tchavoushian, qui se tenait juste à côté de lui, était encore plus mouillé.

Cet incident survint avec une telle rapidité que nombre d’entre nous ne réalisèrent pas ce qui s’était passé exactement. Le seau était à terre, vide, objet de tous nos regards.

Komitas était tout simplement abasourdi. Il resta là sans bouger, comme devenu de pierre. Il ne remarqua pas le mouchoir que nos camarades lui proposaient pour s’essuyer le visage. Il y avait dans ses yeux une expression, non de peur, mais de stupéfaction. Il était incapable de quitter le gendarme du regard. Ce dernier, vociférant tout de go, se pencha, prit le seau et s’apprêta à partir, lorsque Ibrahim Effendi [le responsable officiel du convoi], qui avait remarqué cet incident de ses yeux omniprésents, s’approcha de nous en toute hâte et arrêta le gendarme.

« Où emmènes-tu ce seau ? » lui demanda-t-il.

« Je vais prendre de l’eau pour nos hayvan [bêtes] ! »

« Evela bu hayvanlare [Ces bêtes-là d’abord] ! » s’écria Ibrahim Effendi, lui ordonnant de reposer le seau.

Il dit cela d’un ton banal. Je ne crois pas qu’il ait réalisé que ses paroles puissent nous offenser. Il aurait pu dire facilement : « Evel bunlare [Eux d’abord] ! » Je ne crois pas qu’il ait utilisé ce terme pour nous insulter exprès. Les officiels turcs l’utilisaient souvent suite au manque d’éducation, de politesse ou simplement par habitude. Nos supérieurs s’en servaient avec leurs subordonnés ou leurs employés pour exprimer leur mécontentement, lorsqu’ils remarquaient une erreur.

Le gendarme s’en alla, avec un grognement incompréhensible, habituel dans sa bouche. Réprimant des injures, lorsqu’il partit. Le regard de Komitas resta fixé sur lui, jusqu’à ce qu’il ait disparu.

Ibrahim Effendi s’avança vers la cour, le seau vide dans sa main. Il fit cesser les disputes entre les gendarmes et les cochers. Sur ses ordres, les cochers nous apportèrent quatre seaux sur les six qui étaient disponibles, nous demandant d’étancher rapidement notre soif.

Naturellement, nous nous dépêchâmes. Avec un semblant de louche rudimentaire, que l’on trouva près de l’épicier du khan, il devint beaucoup plus facile de boire l’eau du seau. Nous lavions cette louche non avec du savon, ce dernier était un produit de rêve à l’arrêt de Ravli, mais avec la poussière du sol.

Komitas, qui, l’instant d’avant, était le plus assoiffé et le plus impatient d’entre nous, se vit offrir la première louchée d’eau. Il la refusa et entra silencieusement dans le khan. »

Depuis, cet incident, Komitas « verra » des gendarmes partout et basculera dans la dépression.

Or, voici comment Andonian interprète le drame de Komitas :

« Le « drame » de Komitas en exil est un exemple de nervosité – je dirais même un épisode intense de nervosité -, qui ne prit pas des proportions embarrassantes et qui ne dura guère.

Son désarroi, à supposer qu’il n’ait pas débuté plus tôt, apparut pour la première fois au soir du 27 avril, peu après notre arrivée à Ravli Khan. Il se déclencha suite à un acte de grossièreté de la part d’un gendarme et dura jusqu’au soir du 29 avril, alors que nous nous trouvions déjà dans la garnison de Chankiri. La chose dura en tout et pour tout deux nuits et deux jours, avec des intermèdes de durée différente, durant lesquelles nous n’osions à peine prononcer un mot. »

*

(1) Garabed Devletyan, officiel à la Monnaie de l’Empire,  était en effet DIRECTEUR DU COIN – titre correspondant aux anciens « SAHAB AYAR  » de la Monnaie Impériale. Par ailleurs grand maître du Jeu de Dames il fut Champion de Constantinople. Au moment de son arrestation, il était  Président de RAFFII HARATCHTIMAGAN MIOUTIOUN de Scütari, où, fidèle à l’esprit du grand Portukalian, cohabitaient les Dachnaks et des intellectuels venus d’autres partis politiques.( Ces précisions nous ont été transmises par son petit-fils, l’historien  Onnik Jamgocyan lui-même).

*

Merci à Georges Festa qui nous a autorisé à utiliser ces extraits de sa traduction en cours du livre d’Andonian.

Petites histoires du Panzer (2)

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 8:28

Panzer mâle. Panzer femelle.

Le  père Totor fut embarrassé lorsque son fils lui demanda à quoi on pouvait bien reconnaître un panzer mâle et un panzer femelle. Est-ce que je sais, moi ? répondit le papa. Je ne suis pas allemand. – Pas allemand ! Mais tu as bien fait la guerre, non ? – Je l’ai faite, mais je ne courais pas derrière les chars ennemis pour soulever leur jupe, tout de même. – Pourtant, dit Totor junior, contrarié, il doit bien y avoir des mâles et des femelles, comme partout dans la nature. Posons la question à maman. Et voilà Totor junior qui pose la question à sa mère. Mais zé une queztion de canon, dit celle-ci. Zé une différence de taille. Le panzer mâle pozède oune grand canon, le panzer femelle oune petite. Toute petite. Une velléité de canon.  Pourquoi ? Zétait du zabotadje pendant la guerre. Les Franzais comme ton père travaillaient dans nos usines à panzer. Et ils mettaient des petits canons, tout petits. Un panzer femelle, c’est un panzer zaboté. Akh ! Et zé pourquoi zaime ton père. Oun vrai réziztante zabotore.

22 août 2010

Histoire de la puce, de la fourmi, de la souris et du PANZER.

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 6:32
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Il était un fois un panzer fatigué d’avoir fait la guerre. La Seconde Guerre mondiale, s’entend. Il dormait sous un arbre, canon bas. Une souris était là qui s’agitait sous les feuilles mortes à chercher de quoi manger. Gland ou limace, tout lui était bon. Elle furetait de droite et de gauche et de bas en haut, tant et si bien qu’elle se trouva bientôt le nez dans la bouche du canon. Elle renifle le trou, mais recule brusquement sous l’effet d’une répulsion. Elle avait senti l’odeur de la poudre. De la poudre à canon, s’entend. Une odeur de feu d’enfer et de métal cuit. Elle saute alors sur le-dit canon. Mais voilà qu’elle se met à frétiller comme une folle. C’est que quelque chose lui frétillait sur le dos. Mais quoi ? C’était une fourmi qui portait elle aussi sur son dos un petit animal dont elle ne pouvait pas se débarrasser. Une puce. Ainsi donc la puce grattait la fourmi qui grattait la souris qui grattait le canon du panzer. Celui-ce se réveilla brutalement sous l’effet de la gratouille. Ça l’énervait tellement qu’il tremblait de tout son corps. Le panzer fit tournoyer son canon de droite et de gauche et de bas en haut pour se débarrasser du petit animal qui était cause de son énervement. Rien n’y fit. La souris restait accrochée à son fût. Alors, n’en pouvant plus, le panzer employa les grands moyens. Des moyens de panzer. Il engagea un obus dans son canon et le péta au ciel, pensant que le feu ferait dégager l’intrus à son passage. La souris tomba mais l’obus aussi. Où tomba-t-il ?  Sur un village français, lequel riposta de plus belle. D’autres panzers se mirent en action pour répliquer au village français. Et d’autres villages français lancèrent à leur tour des invectives pétaradantes.  La bataille fut générale. Et tandis que les obus volaient au-dessus d’elle, la souris furetait sous les feuilles en quête de gland ou de limace. Dans sa chute, la fourmi avait lâché prise. La puce aussi. En sorte qu’elles étaient toutes libérées l’une de l’autre et continuaient leur train-train de souris, de fourmi et de puce.

21 août 2010

Sur la langue arménienne et sur le reste. Encore…

Un débat est lancé. Réformer les sonorités de l’arménien occidental pour lui restituer sa richesse phonétique. Débat légitime qui s’inscrit dans un débat plus large, celui d’une unification de la langue. Hilda Tchoboyan écrit à ce propos : «  A cet égard, la réforme de l’orthographe est à mon avis plus urgente, car elle serait un retour aux 
origines de la langue ; c’est l’orthographe soviétique qui empêche la compréhension des racines de la 
langue bien plus que la phonétique ». Débat récurrent, si récurrent qu’en fait rien ne bouge. Avec l’impression que les choses vont comme elles veulent aller.

Ce débat en lui-même appelle plusieurs remarques, qui n’ont pas la prétention d’être exhaustives, ni indiscutables.

1)   Le retour aux sonorités machtotsiennes est tout à fait louable. Mais parler une langue, c’est d’abord une question d’oreille. La forme sonore des phonèmes est à ce point incrustée dans la mémoire auditive qu’il sera difficile, sinon impossible, de procéder à une « révolution de palais ». Pour ma part, je n’y suis jamais arrivé. Et je suis admiratif devant ceux qui, pratiquant l’arménien occidental, paraissent jouer avec les deux langues. Je dis paraissent, car ils n’y arrivent pas vraiment. Ils imitent une musique de la langue sans la parler naturellement.

2)   Il est symptomatique que ce débat sur la langue arménienne en diaspora, et précisément en diaspora française,  ait été soulevé non en arménien mais en français. Ce qui en dit long sur l’absurdité du problème et la surdité des débateurs.

3)   Ce problème de la langue est d’autant plus complexe qu’on aurait pu au moins espérer qu’il soit, en un premier temps,  pris en charge par des linguistes. Et si possible des linguistes non arméniens. Car je craindrais dans le cas contraire qu’il ne soit faussé par l’histoire personnelle de chacun dans ses rapports avec la langue. Je pense en effet qu’il faudrait faire un audit de langue arménienne, histoire de tout remettre à plat. Cela éviterait de s’engager sur de fausses pistes et d’écarter les passions qui empêcheraient de faire un examen de la situation à froid.

4)   Je remarque que chaque intervenant joue de sa partition personnelle et chacun selon ses obsessions. Loin de moi l’idée de leur en faire le reproche, car je suis moi-même dans ce cas de figure. Mais il faut tenir compte de l’extrême subjectivité de ce genre d’intervention. Dès lors, chacun tire la couverture à soi. Mon ami Mooshegh qui parle l’arménien oriental grâce à son père défendra forcément ce qu’on lui a appris. D’autres venant du Liban vont défendre l’arménien occidental. Mais dans ce vaste débat sur la langue, il faudrait aussi demander leur avis aux millions d’Arméniens d’Arménie et de sa diaspora parlant une langue vivante. Pour eux toucher à la langue serait toucher à leur âme et même à leur vie de tous les jours. Quand on sait les difficultés et les appréhensions qu’a suscitées l’introduction de l’euro en France, on se demande si les réformes touchant à la langue seraient bien acceptées par des Arméniens qui la parlent et qui en vivent au quotidien. S’ils n’en voient pas la nécessité, nul doute qu’ils se révolteraient contre une diaspora qui de toute manière parle de moins en moins l’arménien. Je n’évoquerai pas ici les conséquences d’un tel fait.

5)   Suscité par la gêne qu’entraîne le bimorphisme de l’arménien, ce débat a tout lieu d’être pour revenir régulièrement sur le tapis. Et comme je l’ai dit, il peut être sain dans le mesure où tous les intervenants (tant de la diaspora que d’Arménie) évitent de défendre leur pré carré au profit d’un objectif intéressant toute la nation arménienne. Mais encore une fois, cette gêne n’existe que pour les Arméniens de la diaspora. Les réformes concernant une langue sont généralement décrétées par un Etat constitué. Le casse-tête est que la diaspora ne pourrait engager des réformes qu’en concertation avec l’Etat arménien. Mais quelle force politique constitue-t-elle vis-à-vis de cet Etat pour l’obliger à engager des changements dans la langue ? Et si la diaspora  était obligée de faire cavalier seul, comment ferait-elle pour imposer ces réformes à des Arméniens qui parlent et écrivent de moins en moins dans leur langue historique, et qui sont disséminés dans des pays dont la langue vit et agit comme langue en concurrence avec l’arménien ? Et d’ailleurs comment est-elle vue cette diaspora par l’Etat arménien pour qu’il accepte d’elle une leçon soit politique soit linguistique ? La seule force de la diaspora est son argent. Et tout l’effort de l’Arménie actuelle est d’acheminer cet argent en Arménie. (La dernière astuce étant d’ériger des stèles aux bienfaiteurs financiers de l’Arménie, tandis qu’au même moment on dégoûte jusqu’à la nausée les ressortissants de la diaspora qui voudraient y créer des entreprises  ou s’implanter au pays comme on le voit avec l’affaire du Café de Paris.)

6)   Ce débat sur la langue me met d’autant plus mal à l’aise qu’il néglige le facteur même de la langue conçue comme un organisme vivant, possédant presque une volonté propre, laquelle est constituée de tous les apports de ceux qui la parlent. La langue est si forte que les réformes sont obligées d’aller dans son sens pour entériner ses transformations. Une réforme volontariste qui irait contre les habitudes d’oreille acquises par la majorité des locuteurs au cours de plusieurs décennies serait vouée à l’échec. Une langue est mue par le principe du moindre effort, quitte à laisser filer des fautes. Par exemple en français l’emploi du subjonctif imparfait est en voie de disparition car on l’utilise de moins en moins. Et si on l’utilise de moins en moins, c’est que l’oreille n’aime pas ces verbes en –asse/assent qui font pédant et qu’on a du mal à employer à bon escient. D’où la tolérance d’un subjonctif présent là où on devrait mettre un subjonctif imparfait. Cette tolérance aujourd’hui deviendra une règle demain. Certains regrettent l’apport des mots russes dans la langue arménienne. C’est une réaction totalement contraire à l’évolution de toute langue. Si les Arméniens d’Arménie emploient afto ou mékéna au lieu de inknacharj, c’est que pour leur langue c’est plus facile. Sans compter les mots qui relèvent de la psychologie ou de la politique quand l’arménien n’a pas d’équivalent exact. Ou les mots rabiz. De fait, devant une langue qui bouge, les puristes nostalgiques ont toujours tort. C’est tout l’objet de ce débat. Et puisque j’ai utilisé le mot puriste, je ferai remarquer qu’une langue est sale parce que c’est un instrument qui a affaire avec la vie.

7)   Dans le même ordre d’idée, il faut retenir qu’une langue est comme un muscle. Si on ne la parle pas, elle s’atrophie. Or, la raison d’être de ce débat est d’autant plus criante qu’il ressemble à une tentative désespérée de quelques sauveurs pour réveiller un cadavre. C’est que nous sommes à un moment de l’histoire de la diaspora de France où les uns affirment qu’elle est morte et les autres pensent qu’elle vit toujours. Le débat sur la langue s’inscrit dans cet instant critique. N’en déplaise aux seconds, je confesse que je fais partie des premiers. Trop de symptômes militent à mes yeux en faveur de cette thèse, à savoir que la diaspora est une entité désubstantialisée. En voici quelques-uns qui se cachent derrière les apparences d’une grande vitalité comme la présence des écoles, la persistance de journaux en arménien, les salons du livre, les festivals –dont celui de Valence-, les maisons de la culture arménienne, les grands rassemblements autour du 24 avril, etc.  Concernant l’école arménienne, l’exemple du collège Samuel Moorat ne me semble pas briller au regard de l’arménité et même de la langue (voir Foi et entropie 3). Les journaux arméniens ne relèvent pas de la langue parlée, mais de la langue écrite. Que vaut une langue si elle se fige dans l’écrit au lieu de se frotter au quotidien ? Les salons du livre ont montré que les auteurs sont assimilés à des vendeurs de savonnettes : on leur demande d’exposer leurs produits à des personnes qui ont perdu le sens de leur propre culture. (J’ai assez dit par ailleurs, que la raréfaction des écrivains de la diaspora équivaut à la disparition progressive de la conscience qu’elle a d’elle-même). Sans vouloir fâcher les organisateurs du dernier festival de Valence pour lesquels j’ai la plus grande estime, force est de constater que les applaudissements sont allés à du machin arménien (chanteurs et film) qui n’ont rien à voir avec la culture. Quant à celle des maisons dites de la culture arménienne, j’ai assez dit là encore qu’elle était instrumentalisée au seul profit de la cause politique arménienne, à savoir le combat pour la reconnaissance du génocide arménien transformée en idéologie nationaliste. La culture vivante n’y a jamais trouvé sa place, car elle est par définition incontrôlable et échappe à tout dogmatisme. En réalité, tout laisse à penser que les grands rassemblements du 24 avril ont conduit à la longue les Arméniens de la diaspora à se laisser submerger à leur insu par une culture de la mémoire et de la mort aux dépens d’une culture qui devait les maintenir en vie. (Après avoir multiplié les khatchkars dans les villes où sont présents les Arméniens, voici qu’on lance maintenant des lieux de la mémoire arménienne. Après celui de Valence, bientôt celui de Décines, peut-être un autre à Marseille, Paris, Maubeuge, Pointe à Pitre… Qui sait ?) Aujourd’hui, cette mentalité de la perte, qui est d’ailleurs à l’origine du débat sur la langue, semble avoir formaté les mentalités en faisant des Arméniens des hommes du passif. Or, ce culte du passé agit comme un repoussoir sur les jeunes de la communauté en diaspora. On a pu le constater dans certains salons du livre d’où ils étaient totalement absents. De la même manière, il est symptomatique de constater que les thèses universitaires vont systématiquement vers l’histoire, c’est-à-dire le palpable et le révolu, et non vers les rares écrivains qui témoignent de ce que nous sommes ici et maintenant. C’est à se demander si cette même diaspora ne se voit pas davantage comme une chose morte que comme un organe national en mouvement. Malheureusement, on n’aura pas compris que la seule façon qui pouvait réunir les Arméniens de la diaspora entre eux, mais aussi ces mêmes Arméniens à l’Arménie, c’était l’animation de sa culture. Une grande culture en acte. Non une culture du ressentiment, de la peur, de l’auto-défense, mais une culture ouverte aux autres, présente dans le temps, une culture de l’amour et de l’humour.

8)   Voulant publier avec Varoujan Gureghian Trois contes de Toumanian chez Edipol, notre éditeur, Ara Krikorian, avait tenu à faire une édition bilingue avec le texte arménien transcrit selon l’orthographe machtotsienne. Mais pour avoir été confiée à un connaisseur, l’orthographe du texte s’est transformée en casse-tête.   La référence à l’écriture dite machtotsienne me gêne en ce qu’elle constitue là encore un retour au passé, à la pureté, à l’origine. Est-ce à dire une fois encore qu’on n’a pas compris les mécanismes de la langue dont le principe est d’évoluer ? N’est–ce pas aussi croire que l’arménien comme écriture a été inventée par Machtots comme par miracle et s’est imposée aux gens comme par miracle ? Alors, pourquoi pas nous ? N’est-ce pas oublier dans cette affaire, le poids de l’histoire et celui de la foi, religieuse en l’occurrence.  Or, aujourd’hui le matérialisme et l’individualisme semblent conjuguer leurs efforts pour « défidéliser » les Arméniens vis-à-vis d’eux-mêmes et de leur culture. Comme je l’ai dit, nous avons raté le coche de la culture pour la seule raison, légitime, qu’il fallait aller au plus pressé, au plus urgent, au plus prégnant, à savoir la réactualisation du génocide, trop longtemps oublié. Cette réactualisation a pompé toute l’énergie de la diaspora, mais en même temps a tué la culture et la foi dans nos valeurs. (Ce que sans doute Hratch Bédrossian appelle l’esprit). Si le génocide constitue un combat fédérateur, la culture, quant à elle, n’est rien. Les Arméniens eux-mêmes ne savent pas ce que c’est, car ils n’ont jamais pu la rencontrer dans la mesure où elle exigeait d’eux un effort. Et cet effort, les médiateurs culturels n’ont pas eu la compétence pour en donner le goût. Si la culture arménienne était un plaisir, la langue arménienne serait un désir.

9)   Mais j’en vois venir qui vont brandir devant moi l’exemple d’Israël et de l’hébreu. Alors pourquoi pas nous ? Là encore, c’est complètement négliger les mécanismes de la langue. Si l’hébreu a réussi comme langue de communication, c’est probablement « grâce » au fait que les juifs ont été écrasés par l’histoire et qu’il leur fallait des outils de libération à la hauteur de leur foi collective. Le cas de l’hébreu ne peut être pris comme exemple pour ceux de la diaspora qui déplorent la perte de la langue, car la diaspora n’est pas un territoire exclusif où ne vivraient que des Arméniens. Le seul territoire où se parle l’arménien est l’Arménie. Toutes les autres entités du genre Glendale sont vouées un jour ou l’autre à disparaître. Qu’on songe au destin des Arméniens de Gherla en Transylvanie, autrefois appelée Arménopolis ou Hayakaghak. Or, notre culte du passé nous aveugle à tel point que nous nous obstinons à jouer mal et en solo notre partition plutôt que de nous tourner résolument vers le lieu où l’avenir de la nation arménienne a le plus de chance de se perpétuer. La diaspora arménienne ne peut pas demander à la langue ce qu’elle n’est pas en mesure de lui donner.

10)   J’observe pour finir que la langue n’est pas nécessaire pour être un militant de la cause et de la culture arméniennes. J’en sais qui ont appris l’arménien avec moi au collège et qui n’ont pas donné suite à ce qu’on leur avait donné, pour des raisons diverses, légitimes ou relatives au principe du moindre effort. Je ne citerai par le rédacteur en chef de Nouvelles d’Arménie qui malgré son ignorance de l’arménien a réussi à maintenir un lien communautaire au sein de la diaspora tout en faisant de son journal un organe ouvert. Je n’ose pas me demander d’ailleurs ce que serait ce même journal s’il avait été tenu par un arménophone.

11)  Et maintenant que faire ? Chanter ensemble un DerVoghormia. Mais qui sait encore chanter ?

Denis Donikian

20 août 2010

Siounik Magnificat

Filed under: LIVRES — denisdonikian @ 7:12
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Siounik Magnificat est le premier volume de la Collection Itinéraires arméniens de l’éditeur Actual Art qui a son siège à Erevan, en Arménie. Cette collection a pour but de publier des textes d’errances étonnées ou studieuses au sein du pays arménien, l’actuel, l’historique, l’imaginé. S’inscrivant dans le cadre de ces géographies déambulatoires, elle a pour ambition de dessiner des itinéraires qui ouvriront à d’autres des voies dans le tissu vivant d’une terre au rythme lent de la marche, propice aux rencontres humaines,  à l’aventure poétique et à la connaissance de soi.

Le livre Siounik Magnificat n’a pas la prétention d’épuiser tous les chemins qui innervent ce Marz du sud de l’Arménie.  Mais il ouvre des itinéraires de marche qui hissent le lecteur à des hauteurs magnifiques. Les textes puisent dans la géographie autant qu’ils suivent les humeurs vagabondes mais attentives de l’auteur. Ils constituent un excellent accompagnement de route. Un livre qui se glisse dans le sac à dos et dont les lignes pourraient se savourer une à une là même où elles ont été vécues.

En vente chez l’auteur  (lui  en faire la demande dans Commentaire, il correspondra avec vous par mail) : 12 euros port compris

Edition bilingue français-arménien, Actual Art, 2010..
En cours de traduction en allemand sur le site Arménopolis

17 août 2010

Est-ce l’argent qui oblige la Turquie à nier ce qui arriva aux Arméniens ?

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 7:15
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par Orhan Kemal Cengiz

www.todayszaman.com

Lorsque le débat sur la Turquie atteint un certain degré de sophistication, je reçois toujours les mêmes questions de la part d’amis intelligents d’Amérique et d’Europe. Ils me disent : « Chaque nation compte des turpitudes dans son histoire. Pourquoi est-ce si dérangeant pour les Turcs de se confronter au génocide arménien ? Est-ce à cause de ses possibles conséquences financières ? »

A mon avis, argent et compensations sont une question secondaire. Admettons que l’Union Européenne vienne de créer un fond spécial pour aider la Turquie à indemniser les familles de survivants arméniens et que ce fond couvre la plus grande partie du fardeau financier de la Turquie, en cas d’une « reconnaissance ». Croyez-vous que cela conduira automatiquement la Turquie à reconnaître les évènements de 1915 comme un génocide ? Vous seriez dans l’erreur si vous le pensiez.

Qu’est-ce qui empêche donc la Turquie de se confronter à son passé ? Pourquoi, en ce bas monde, les Turcs éprouvent-ils tant de difficultés à parler de ce qui arriva dans ce pays, il y a presque un siècle ? Pourquoi est-il relativement plus aisé pour un Américain de parler de l’esclavage ou du massacre des Américains autochtones, ou pour d’autres nations de ce qu’elles ont fait dans les pays qu’elles ont colonisés, alors que les Turcs ont créé un tabou aussi énorme sur leur passé avec les Arméniens ? Qu’est-ce qui rend le cas turc aussi différent ?

Le journaliste arméno-turc Hrant Dink représentait un objet constant d’irritation aux yeux de l’Etat profond turc. Il évoquait sans cesse ce qui arriva en Anatolie par le passé et s’exprimait du fond de son cœur. Or, pour irritant qu’il fût, ce ne sont pas ses déclarations à propos du génocide ou d’autres choses qui le menèrent à la mort. Ce fut une allégation, en particulier, qui déplaça des montagnes, l’Etat profond libérant alors toute sa haine contre Dink. Il s’agit de ses remarques concernant Sabiha Gökçen, la fille adoptive d’Atatürk, qui fut aussi la première femme pilote de combat en Turquie. Dink affirmait que Gökçen était en réalité une orpheline arménienne, survivante des massacres d’Arméniens. C’est ce lien qu’il opéra qui lui coûta la vie en 2007. En faisant référence aux relations entre une orpheline arménienne et le fondateur de la république de Turquie, il menaçait les fondations mêmes du statu quo en Turquie.

Ce qui s’est passé en Turquie en 1915 n’est pas seulement une atrocité passée, comme il en existe chez les Américains ou les Européens dans leur histoire ; c’est encore au cœur de l’identité turque. Il s’agit d’une connaissance qui doit être maintenue dans l’ombre de l’inconscient social afin de préserver le statu quo. Se confronter au passé ce n’est pas seulement faire face à des actes honteux, c’est aussi être prêt à voir s’effriter nombre de mythes et tabous nationaux. Cette confrontation revient à questionner l’identité des fondateurs de la république de Turquie, la guerre turque d’Indépendance, la modernisation, le passé ottoman et bien d’autres choses encore.

En opérant toutes ces analyses, je ne suggère pas que nous soyons loin de questionner ces choses. L’affaire Ergenekon a détruit la « capacité meurtrière » de l’Etat profond. La statut inébranlable de l’armée turque a déjà été ébranlé il y a peu. Le kémalisme et bien d’autres tabous sont aujourd’hui mis en question en Turquie. Nous sommes donc capables d’entendre les allégations de certains historiens dans la grande presse concernant les biens des Arméniens. Cette semaine, dans les médias, l’allégation selon laquelle le palais présidentiel et quelques autres édifices très connus appartiendraient en fait à des familles arméniennes a pu trouver sa place dans les informations. Naturellement, comme les thèses de Dink, cela pique au vif l’identité turque. Et ces trois dernières années, la Turquie en est arrivée au point où ce genre d’allégations puisse être avancé, sans que l’on soit menacé d’une agression mortelle de la part de l’Etat profond.

Il faudra bien sûr beaucoup de temps pour réaliser pleinement le sens des massacres de 1915 et l’expulsion des non musulmans de l’Anatolie. Mais, tant que l’évolution de la Turquie vers une démocratisation se poursuivra, je continue d’espérer que nous nous confronterons de plus en plus à notre passé et à nos réalités. La Turquie et les Turcs devront considérer chaque composante de leur identité, s’ils veulent se défaire de ses éléments malsains et en ajouter de plus sains. La confrontation de la Turquie avec son passé n’est pas seulement nécessaire au regard de la justice due aux victimes des atrocités passées, mais aussi pour que les Turcs instaurent une véritable identité qui soit vivante, qui les libère des chaînes de l’illusion, qui soit capable de mûrir et de s’orienter vers sa réalité propre. Alors seulement nous serons libres.

Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/columnists-218670-is-it-money-that-keeps-turkey-denying-what-happened-to-armenians.html

Article publié le 11.08.2010.

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 08.2010.

15 août 2010

« L’appel au pardon. Des Turcs s’adressent aux Arméniens » de Cengiz Aktar

Publié par CNRS Éditions (Paris, 2010), cet opuscule dédié à la mémoire de Hrant Dink, le rédacteur en chef du journal Agos, qui fut assassiné le 17 janvier 2007 à Istanbul, et rédigé par un des quatre signataires (avec Baskın Oran, Ahmet Insel et Ali Bayramoğlu) de la lettre de pardon adressée aux Arméniens, a pour but d’en établir l’historique et le bilan. « Initiative citoyenne relevant de la conscience individuelle », cet appel s’inscrit dans un ensemble d’interrogations au sein de la société turque parmi lesquelles la question arménienne tient la première place.

Cengiz Aktar voit dans l’horrible assassinat de Hrant Dink, qui incarnait « la quintessence du travail de mémoire ainsi que du dialogue en marche », l’élément déclencheur de l’Appel, «  né à la croisée d’un processus pédagogique […] et d’un événement d’une extrême violence secouant en profondeur les consciences ». Optant pour une formulation courte et s’accordant sur l’emploi du terme Medz Yeghern (Grande Catastrophe), les signataires lancèrent leur campagne sur Internet le 15 décembre 2008 à minuit, atteignant 20 000 signataires dès les premières semaines et se répandant tant en Turquie qu’à l’étranger.

Déclenchant aussitôt une offensive frontale de la part des militaires, des racistes et des négationnistes, l’Appel permit d’instaurer le débat sur les tabous et les non-dits de la société, tout en divisant le camp islamiste et en remettant en cause le « système de modernité conçue par les Jeunes Turcs et consolidé par les kémalistes ». Salué par les Arméniens de Turquie, l’accueil fut plus réservé en Arménie, tandis que la Diaspora se partageait entre les positions extrémistes du parti nationaliste Dashnak, les inconditionnels du mot génocide et les partisans du dialogue.

Parallèlement aux critiques et aux espoirs qu’il aura suscités, l’Appel va soulever des interrogations inédites et des défis nouveaux. Pierre d’achoppement de la nouvelle donne des rapports arméno-turcs, le terme de génocide, trop restrictif selon Cengiz Aktar, « sonne comme un châtiment collectif » qui conduit à une impasse : il n’invite pas les Arméniens et les Turcs à continuer de vivre ensemble. C’est pourquoi l’auteur lui préfère celui de Medz Yeghern, en ce qu’il « permet la réintroduction du génocide en Anatolie pour en faire une tragédie commune, également turque, kurde et davantage, tout en affirmant l’unicité de la tragédie vécue par les Arméniens ».

Réhabilitant la place de la Diaspora au regard de son origine anatolienne, l’auteur souhaite lui rendre sa capacité à se prononcer en prenant langue avec les couches saines du mouvement civil, afin d’échapper au blocage qui oppose d’un côté une partie arménienne braquée sur l’illusoire et stérile reconnaissance étatique du génocide et de l’autre des éléments politisés turcs sourds à toute ouverture. « Faire de l’emploi légal  du terme génocide une condition sine qua non n’est-ce pas condamner toute la Turquie à rester éternellement sous l’opprobre, « jusqu’à ce qu’elle reconnaisse » ? » Or, si l’Appel au Pardon appelle aussi à une pédagogie de la remémoration, c’est pour inviter aussi bien les Turcs que les Arméniens  à « beaucoup apprendre, comprendre, puis témoigner, écouter, confronter et faire le deuil »

***

Lire aussi sur ce blog : Grande Catastrophe ou génocide ? Réplique à Cengiz Aktar.

13 août 2010

« Journal de déportation ». Ah quel titre ! À quel titre ?


Dans ses souvenirs personnels sur les années 1914-1919, intitulés Anidzial dariner, soit en français  Années maudites, Yervant Odian raconte comment il fut obligé de changer de nom. Devenu Aziz Nouri, islamisé et négociant en lampes. Une question de survie. Comme ces femmes arméniennes qui porteront sur leur peau le tatouage symbolisant leur désarménisation. Marquées au sceau d’une schizophrénie résignée.

Pour sa part, Yervant Odian n’aura de cesse qu’il réintègre son patronyme. Son livre raconte l’odyssée qui, en trois ans et demi, va de la perte à la récupération de ce nom qu’il aura mis trente ans à construire par l’écriture. Puis, après son retour à une vie normale, il intitulera par l’expression Années maudites sa chute dans l’abîme de la désidentification forcée. C’est ce qu’il a voulu donner comme nom à ces pages de son existence arrachées à l’oubli de soi. Titre on ne peut plus adéquat comme l’ultime révolte contre la malédiction qui aura pesé sur tous les Arméniens durant cette période noire d’une guerre à l’intérieur de la guerre. Guerre ethnique au sein d’une guerre mondiale.

Renseignement pris, les Éditions Parenthèses, qui ne sont pas à leur premier coup de baguette magique, ont délibérément décidé de substituer au titre choisi par Yervant Odian celui de Journal de déportation. Un éditeur a le droit de penser à sa boutique. Mais a-t-il tous les droits, même d’abuser de l’absence des ayants droits, en l’occurrence ceux de Yervant Odian ?

Il est vrai que Journal de déportation constitue un titre plus porteur qu ‘Années maudites. Il vous cible une clientèle bien plus large que le cercle de plus en plus étroit des lecteurs arméniens. Une clientèle qui commence avec la communauté juive, nation « exemplaire » dans ce domaine,  et qui englobe toutes les formes d’exil, collectif ou individuel, tous les déplacements de population qui racontent l’histoire d’une humanité en proie à la terreur.   Donc, ce titre fait vendre. Mais ce n’est pas un beau titre. Car ce n’est pas un titre vrai. Ce n’est pas un titre de Yervant Odian. C’est un titre des Éditions Parenthèses. Un titre commercial et non un titre humain. Et c’est encore le rapt d’une identité. Un tatouage tragique et farfelu sur la peau d’une couverture résignée à l’impuissance. Une affaire d’éthique.

Ce n’est pas un titre vrai car Yervant Odian n’a pas écrit son livre au jour le jour. Mais seulement après son retour à Constantinople. D’ailleurs, le pouvait-il ? Certes, durant certaines périodes d’accalmie il parvient à prendre des notes. Trois cahiers pleins qu’il dissimule dans une cachette et qu’il se résout finalement à détruire de crainte que sa découverte ne compromette ses amis et ne mette en danger sa propre existence. Mais comment peut écrire un homme qu’on chasse en permanence vers le désert pour qu’il y crève comme un chien ? L’homme traqué a la tête bien trop chaotique pour faire une pause. Harcelé, il regarde de tous côtés,  surtout devant. Il cherche une issue de survie. Mais les Éditions Parenthèses ont un cœur bien trop commercial pour l’entendre de cette oreille. Les Éditions Parenthèse forcent Yervant Odian à sortir chaque soir un papier qui n’existe pas, d’un tiroir qui n’existe pas, et à écrire sur une table qui n’a pas sa place dans une prison bondée de brigands et puant la saleté. À telle enseigne qu’on est en droit de se demander si les Éditions Parenthèses, bien pourvues en papier de toute sorte et en tables de bureau, ont pris soin de soumettre la traduction à une relecture scrupuleuse, comme on le fait dans toute bonne maison de publication avant de mettre un livre sur le marché. Histoire non seulement d’effacer les anomalies qui auraient échappé au traducteur, mais aussi de comprendre qu’Yervant Odian  n’était pas en mesure de tenir un journal concernant sa déportation. D’autant que s’il l’avait vraiment fait, son livre écrit à chaud n’aurait pas pris la forme que lui confère la distance due à ce qu’il nomme en sous-titre des « souvenirs personnels ». L’expression Journal de déportation détruit d’emblée la poétique du livre. En ce sens, disons-le tout de go, ce titre apocryphe relève aussi d’une affaire esthétique.

Malheureusement, le premier sur lequel retombe pareil faux pas est le traducteur. Les naïfs auront beau jeu de l’incriminer pour avoir trahi l’auteur en affublant son livre d’un titre fallacieux. Déjà, ici ou là, des voix protestent à son encontre. Ignorant quel homme scrupuleux est le traducteur. Et si respectueux de Yervant Odian qu’on n’aurait pas eu besoin de lui téléphoner pour apprendre de sa bouche que ce surtitre n’est pas sorti de sa plume. Mais quand on met un traducteur devant le fait accompli, que la couverture est tirée, le livre imprimé, que lui reste-t-il contre quoi se battre sinon le dégoût et la démission.  D’où il ressort de cette affaire qu’elle est également une affaire morale.

Mais le plus grave est la confusion qui découle d’une pareille bévue. Laissons au profane le soin de démêler si Yervant Odian a écrit un ou deux  livres sur son exil des années 1915-1919. Journal de déportation et Années maudites fonctionnent comme deux titres de deux textes sur une même épreuve de la souffrance. Mais le mal semble déjà avoir été fait quand on retrouve dans tel ouvrage récemment paru ou telle recension  le seul titre de Journal de déportation. Je n’ose même pas envisager le cas du chercheur peu scrupuleux mentionnant ce dernier titre comme un ouvrage de Yervant Odian. Les autres auront à spécifier dans leur bibliographie qu’il s’agit d’une mauvaise traduction du titre originel. Une faute qui se répercutera sans fin et dont le traducteur fera sans fin les frais. Une faute éditoriale.

Regrettable, me direz-vous. Non, criminel. Un crime de lèse identité. Une monstrueuse spoliation. Une bêtise.

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A lire également Pratiques d’un éditeur.

12 août 2010

« Années maudites » de Yervant Odian

Présenté pour la première fois dans le périodique Jamanak (Temps) entre février et septembre 1919,  le récit que Yervant Odian a intitulé  Années maudites, 1914-1919, souvenirs personnels, publié en livre seulement en 2004 (Éd. Naïri, Erevan), vient de paraître sous deux traductions préfacées par Krikor Beledian, l’une en anglais (Gomidas Institute, Londres, 2009), l’autre dans une version française proposée par Léon Ketcheyan (Éditions Parenthèses, Marseille, 2010) sous le titre apocryphe de Journal de déportation. Yervant Odian raconte son périple, qui, de son arrestation à Constantinople, le 7 septembre 1915, le conduira jusqu’au cœur de la phase finale du génocide, à Al Busseira, au-delà de Deir ez Zor, dans les déserts de Syrie.

Obéissant à la règle journalistique de soumission aux faits, Odian répond à la brutalité des événements par un style brut, dépouillé de tout pathos littéraire, de tout jugement éthique, de tout commentaire d’ordre politique, et même de toute révolte, contrairement aux témoignages habituels du génocide (comme celui d’Aram Andonian). Il se contente d’évoquer les répercussions morales d’un monde où la discrimination anti-arménienne devient loi dans un contexte de turcisation absolue. Dès lors, kafkaïen avant la lettre, il se mue en un personnage de roman en proie à une culpabilité sans responsabilité, au cours d’une narration qui se donne à lire peu à peu comme une histoire universelle du mal.

L’arrestation tardive de Yervant Odian lui vaudra d’échapper au sort tragique des intellectuels arméniens emportés dans la rafle du 24 avril 1915. Par ailleurs, tout au long d’une odyssée faite d’emprisonnements, de fuites et de traques, il bénéficiera de complicités, d’aides pécuniaires ou d’appuis de toutes sortes, tantôt en raison de sa notoriété acquise par ses trente années de journalisme, tantôt en tant qu’Arménien. De fait, tout en provoquant un sauve-qui-peut généralisé parmi les victimes, la déportation suscite un vaste réseau de solidarités destiné à pallier des comportements arbitraires, à soulager des cas de misère extrême ou à combattre l’absurdité des règlements officiels.

Livre d’initiation au mal absolu, Années maudites constituent un voyage dans l’enfer réel d’une nation conduite vers son anéantissement, chaque membre, grand ou petit, étant marqué d’une faute imaginaire, celle de la trahison. Non seulement il dresse une tragique galerie de portraits d’Arméniens célèbres ou ordinaires confrontés à une déchéance désespérée et à la nécessité de survivre, mais décrit aussi des scènes de chasse à l’homme et de rapine dans lesquelles ils font figure de proie tant de la part des policiers turcs que d’individus mal intentionnés. En ce sens, Yervant Odian montre à maintes reprises que les femmes auront été sans nul doute les victimes les plus exposées du peuple arménien, tant par le viol que l’islamisation ou l’esclavage sexuel.

De fait, Yervant Odian, en se contentant d’énumérer la litanie de ses malheurs, démontre l’intention génocidaire des autorités turques. À l’exemple de tous ses compatriotes, victimes d’un ostracisme permanent visant à les neutraliser par un exil forcé aux marges du pays, il vit constamment sous la menace programmée d’une mort par abandon. Dans ce contexte de guerre, la déportation devient l’euphémisme recouvrant une politique d’extermination dont chaque bureaucrate turc devient l’instrument.

Voir également, sur la rafle du 24 avril 1915.

8 août 2010

Rwanda : qui sème la haine récolte la défaite…


En juillet 1994, le Front patriotique rwandais de Paul Kagame arrête le génocide et hérite d’un pays où des femmes enceintes ont été éventrées et leurs bébés jetés aux chiens et aux cochons ; un pays où les petites filles ont été sexuellement torturées par des hommes de l’âge de leurs pères ou de leurs grands pères et où – ce que bien des gens ignorent – même les jeunes garçons ont été violés par des femmes. C’est déjà horrible et pourtant ce n’est pas tout.

Les vaincus, la rage au cœur, ont aussi pratiqué la fameuse tactique de la terre brûlée. Pour rendre impossible la reconstruction, même simplement administrative du pays, ils ont détruit tout ce qui pouvait l’être dans les ministères : archives, ordinateurs et meubles, entre autres… C’était un défi colossal et le gouvernement de Paul Kagame a eu l’immense mérite de le relever en quelques années, remportant ainsi la bataille de la paix après ses brillantes victoires militaires. Ceux qui avaient parié sur l’Apocalypse ne supportent pas que le Rwanda ait fait mieux que se normaliser : il est cité en exemple pour sa stabilité et ses performances économiques. Il doit tout cela à Paul Kagame et à personne d’autre au monde.

Et voilà pourquoi cet homme suscite tant de haine chez les ennemis du Rwanda. Quand on leur dit : c’est Kagame qui a arrêté le génocide, ils baissent la tète car ils savent que personne ne peut nier une telle évidence mais ne tardent pas à répliquer : « Oui, mais c’est lui qui l’a causé ! »

Moi, Yolande Mukagasana, je veux leur répondre aujourd’hui sur ce point précis. Je m’en reconnais le droit car je suis une mère de famille qui a perdu ceux qui lui étaient le plus chers parmi le million de morts du génocide.

Et voici ce que j’ai à dire aux falsificateurs de l’histoire : le génocide des Tutsi du Rwanda n’a pu être causé ni par Kagame ni par le Front patriotique rwandais.

Je tiens encore à préciser que mon époux Joseph était l’unique rescapé de sa famille du génocide de 1963. Quel âge avait Kagame? Le Front Patriotique existait-il?

Moi, Yolande Mukagasana, j’ai plus de cinquante ans et depuis l’âge de cinq ans, en 1959, la mort rôde autour de moi pour la seule raison que je suis Tutsi. Des milliers de Tutsi, moins chanceux que moi, n’ont-ils pas été tués avant la création du FPR ? Et si tant de Tutsi n’avaient pas été contraints à l’exil, ce mouvement de libération n’aurait certainement jamais vu le jour.

A l’occasion de l’élection présidentielle du 9 août 2010, les monstres se sont réveillés. Je ne demande pas à tous les Rwandais d’approuver le président Kagame mais j’espère que la ligne de partage restera très nette entre mes concitoyens qui, comme dans toute démocratie, contestent pacifiquement leur président et ceux qui rêvent de « finir le travail », c’est-à-dire de massacrer encore et encore des innocents.

Citoyenne rwandaise libre de ses choix politiques, je ne soutiens pas seulement Paul Kagame au nom de mes chers disparus.

Je soutiens aussi l’homme qui a aboli la carte d’identité ethnique et la peine de mort. Que l’on me permette d’insister sur cette dernière mesure. Dans tous les pays du monde l’abolition de la peine est saluée avec enthousiasme au nom du respect de la vie humaine. Pourquoi ne l’a-t-elle pas été dans le pays où pendant si longtemps la vie humaine n’a eu aucun prix ? Les médias ont passé sous silence l’abolition de la peine de mort au Rwanda car elle contredit l’image, à laquelle ils tiennent tant, d’un Paul Kagame « assoiffé de sang ».

Je soutiens Paul Kagame car notre cher Rwanda lui vaut l’honneur d’être présenté partout comme un modèle de bonne gouvernance et de combat contre la corruption. Que ceux qui en doutent aillent faire un tour à Kigali, devenue la ville la plus propre d’Afrique. Ils pourront s’y déplacer en toute sécurité et verront les numéros de téléphone de la police à l’arrière de chaque taxi ou sur chaque chauffeur de taxi-moto, pour la protection des passagers. Ils verront aussi que le pays tout entier a été câblé par fibre optique, ce qui en fait le leader en Afrique subsaharienne dans le domaine des technologies de l’information et de la communication.

C’est la première fois dans l’histoire du Rwanda qu’un enfant peut faire des études en fonction de ses capacités et non de sa prétendue ethnie. Jamais non plus les femmes n’ont été aussi fermement protégées, par divers moyens pratiques, de la violence des hommes. Cela ne s’arrête pas là, car dans notre Parlement présidé par une femme, plus de la moitié des députés sont des femmes. Elles jouent aussi un rôle essentiel pour la sécurité du Rwanda et de son président.

Il faut ajouter à tout cela un essor économique qui incite beaucoup à comparer le Rwanda avec Singapour. Mais ne serait-il pas mieux de comparer ce pays avec lui-même ? J’invite chacun à mesurer la différence entre le Rwanda d’avant le génocide et le Rwanda d’après le génocide.

La force de caractère et la sérénité de Kagame rendent furieux ceux qui pensent que tout leader Africain doit baisser la tête face à leurs diktats. Ils ne savent pas que cet homme politique d’exception tire sa détermination de la certitude que le peuple rwandais se tient résolument à ses côtés. Un peuple qui, ayant tiré les leçons de son histoire, ne se laissera pas de nouveau conduire vers l’abîme.

Yolande MUKAGASANA

Rescapée du génocide des Tutsi du Rwanda

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