Ecrittératures

13 juin 2021

Guerres dans la Guerre

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 4:07

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( Photo D. Donikian, copyright)

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Aujourd’hui nos intellectuels pratiquent l’art d’être intelligents en jetant la pierre sur le bouc émissaire tout désigné des frustrations, des peurs et du mal-être qui pèse sur tous les Arméniens. A leur suite, beaucoup parmi ces derniers tentent de rationaliser leur haine sans pour autant échapper à une argumentation caricaturale en prenant des hypothèses pour des vérités. Au pire, leur hostilité explose en crachats verbeux aussi irrespectueux que primaires, comme si la démocratie donnait droit à la violence. On a même vu des journalistes – mais aussi un ex- président – s’engager sur cette voie, éructant des termes qui démontrent combien dans leur bouche le passionnel prend le pas sur le rationnel.

Le moins qu’on puisse dire est que durant la deuxième guerre de l’Artsakh, la désinformation a joué le rôle d’arme de combat, magistralement manipulée par les Azéris, ou de tromperie triomphaliste dans le camp arménien. On oublie trop souvent qu’au chaos des affrontements se surajoute le chaos des informations, que l’avéré est vérolé par le bluff, sachant qu’en temps de guerre si les vérités ne sont pas toutes bonnes à rendre publiques, les mensonges ont pour objectif de déstabiliser l’adversaire et de troubler les prises de décisions stratégiques. Sans parler des tractations secrètes dont personne ne sait rien et dont tout le monde prend pour argent comptant ce qui se colporte comme suppositions, les pires de préférence. De sorte que personne ne s’y retrouve et ne sait à quel saint se fier, s’il s’en trouve encore.

Si en diaspora les patriotes de la parole et les prétentieuses mouches du coche pérorent sur les réseaux sociaux, en Arménie  les cracheurs de feu occupent le terrain. A l’heure actuelle, l’Arménie démocratique est devenue le panier de crabes dont se réjouissent ses ennemis autocrates. Les contes et les fables, les fictions et les bobards sont lois et tous participent du même chaos, qui les lancent et les assènent au risque de gangrener les esprits. A qui la faute, sinon  à ceux-là mêmes qui diffusent le venin de leur vindicte avec assez de maestria pour mettre les gogos dans leur poche, à tous ces affairistes du crime qui rêvent de prendre leur revanche sur un Pachinian qui avait pour objectifs d’éradiquer une corruption tentaculaire et d’instaurer une démocratie normale.

Certes, on ne saurait récuser à quiconque le privilège démocratique de reprocher à Pachinian d’être un piètre un “homme d’État” ! Mais qu’ont fait les précédents “hommes d’État” sinon pour certains, de favoriser par leur « despotisme démocratique » la  décomposition même de l’État de droit ? Ce qui suffit à remarquer que l’Arménie manque cruellement d’historiens du présent qui permettraient d’élucider les dessous des premiers temps de la république.  Mais dès lors que rien n’est étudié selon les canons scientifiques, les trois orchestrateurs de l’indépendance ont aujourd’hui les coudées franches pour harceler Pachinian et le déchirer avec la même hargne que le fait l’ogre azéri. Nul doute cependant que Pachinian sait plus de choses que le commun des mortels arméniens. Nul doute qu’il a eu accès aux archives et qu’elles lui ont confirmé ses soupçons d’ancien journaliste. Une table ronde entre nos nostalgiques du pouvoir et lui-même aurait été très probablement l’occasion d’une grande lessive. Mais voilà que ces “hommes d’État” savent trop combien ils ont trempé dans des affaires louches pour offrir au peuple arménien une confrontation à cœur ouvert, documents à l’appui. (Comme aujourd’hui, ces chiffres qui montrent que Pachinian a plus fait en deux ans pour soutenir l’armée que ses deux prédécesseurs. Ou la révélation des deux traîtres arméniens qui ont renseigné l’Azerbaïdjan sur des sites stratégiques tels que leur destruction a ouvert la voie à la défaite).

Même si le camp Pachinian n’échappe pas à la surenchère verbale qui brouille les cartes du jeu électoral, il est quand même tenu de se défendre contre les crocodiles qui grouillent dans le marigot de la république. C’est le moins qu’il puisse faire, tellement les “hommes d’État” d’hier travestissent en vérités leurs mensonges, en force leur mauvaise foi, comme en vertu leur manque d’humanisme.

Comment ? Oui !  Comment en est-on arrivé là, à ce moment de déliquescence démocratique absolue où la parole fait mal, dit faux, produit de l’incertitude et dévore d’avance tout échange de vue ? Que fallait-il faire à Pachinian sinon rétablir l’État de droit malmené par les trois cleptocrates de la volonté populaire ?

Même s’il n’avait pas toutes les clefs en mains pour initier sur des bases saines une démocratie réelle, même si le contexte de guerre et de catastrophe naturelle l’a conduit à privilégier le plus urgent, c’est à Levon Ter-Pétrossian que revient tout de même la faute d’avoir fourvoyé le jeu politique en faisant entrer les loups dans la bergerie, à savoir les oligarques. Les affairistes qui ont dominé le parlement n’ont réussi qu’à souiller les délibérations au détriment des réformes sociales, tout en consolidant le pouvoir de l’argent au point d’atteindre une corruption telle que l’armée même en est sortie affaiblie. Kotcharian et Sarkissian n’ont fait que pénétrer dans la brèche ouverte par l’“homme d’État” LTP en y ajoutant leur touche personnelle de meurtres, de prévarications et de viol des voix citoyennes.

Dès lors, quel défi restait à relever pour sortir les Arméniens du dégoût que leur inspirait leur propre vie de citoyens impuissants et manipulés durant trois décennies ? Quel mot pouvait mieux convenir pour remettre l’Arménie sur ses rails que celui de « révolution » ? Quelle réforme pouvait être menée sinon en condamnant les exactions du passé dont a eu à souffrir le peuple arménien ? Et quel climat politique devait-il en découler sinon celui d’un pugilat ouvert entre les tenants d’un peuple pris en otage et les partisans d’un peuple assumant son destin ?

L’“homme d’État” LTP, qui s’érige aujourd’hui en prophète du malheur, donnant à ses propos des accents de sagesse schizophrénique, n’a-t-il pas une part de responsabilité, sinon la première, sur le pourrissement démocratique qui sévit en Arménie ? Incriminer Pachinian en lui assenant toutes sortes d’injures, c’est oublier qu’en tant que Premier ministre il avait pour devoir élémentaire de réparer le pays, politiquement et socialement, des fautes commises par ses prédécesseurs, quitte à affronter des rapacités profondément ancrées dans les mentalités. De fait, si Pachinian est devenu le démon des trois premiers “hommes d’État” sans État, c’est bien qu’il aura été aussi leur créature. Qui a fait Pachinian sinon eux ?

En réalité, les contempteurs de Pachinian instrumentalisent le droit démocratique au désaccord en le dépouillant de ses attributs les plus nécessaires à la compréhension mutuelle et à l’avancement du bien général. Or, l’Arménie en est venue au point où la controverse démocratique s’est muée en violence, où les règles qui régissent le temps long de la confrontation ont cédé le pas à la persuasion physique immédiate. De verbale qu’est encore cette violence, nul doute qu’elle ne devienne létale. Que Kotcharian ait préféré le duel au débat avec Pachinian  en dit long sur sa manière de concevoir la démocratie, lui qui a su se débarrasser de Boghos Boghossian par l’intercession d’un de ses sbires. Sans parler du reste.

Ceux qui crient au traître sans même avoir honte de traiter Pachinian de « Turc », injure qui n’a rien à envier au mot « Arménien » utilisé par les Turcs eux-mêmes, ne doivent pas oublier que ce droit d’opposition n’a cours ni en Azerbaïdjan ni en Turquie. Ils ne doivent pas oublier que Pachinian a été élu démocratiquement et haut la main et que dans un vote démocratique, les perdants sont censés admettre la victoire des gagnants afin d’œuvrer ensemble pour le bien supérieure de la nation.

Tout cela nous l’avons clamé maintes fois.

Or, à un moment aussi critique où les frontières sont menacées en permanence, où le cessez-le-feu reste fragile et soumis aux aléas et aux caprices russes, où le Syunik gène plus que jamais les voies d’un pantouranisme conquérant, l’Arménie offre l’image d’un magma cacophonique qui fait honte et qui fait peur. Comme si elle allumait des guerres contre elle-même dans une guerre en devenir. De fait, les effervescences citoyennes qui se défoulent en Arménie n’ont d’autre fondement que la haine. A telle enseigne que dans les moments de leur histoire où doit s’élaborer un projet collectif de sauvegarde de la nation, du territoire et de la langue, les Arméniens ne trouvent pas mieux que de donner libre cours à leur culture de l’ennemi et de la division. Comme si la démocratie avait désinhibé les passions politiques en libérant les pulsions de mort. En réalité, les mots et les émotions qui ont cours actuellement en Arménie et même en diaspora contribuent à créer un climat délétère tel qu’il réjouit les hommes forts de Bakou et d’Ankara.  Aujourd’hui, la foi et la joie d’être arménien, évacuées du dialogue démocratique, comme elles le seront demain après le vote du 20 juin qui verra deux conceptions de l’avenir s’affronter et se déchirer, resteront à jamais blessées. Or, un pays qui n’a plus confiance en lui-même, qui dilue la mémoire de ses morts et de ses pertes dans les haines enfiévrées par le mysticisme national, est déjà un pays perdu, sinon un pays mort.

Denis Donikian

10 juin 2021

A Critical Exclusive: A Sexy, Fun, Beautiful Trio of Books from Denis Donikian

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:52

Article de Christopher ATAMIAN ( New York) qui vient de paraître dans le Arminian Mirror Spectator

 
 
 

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7 juin 2021

Gandzassar

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 7:53

Par Jean-Varoujean Guréghian

Le monastère de Gandzassar est situé près du village de Vank, dans la région de Martakert, sur la rive gauche du Khatchen, dans le Haut-Karabagh. Cette région est historiquement rattachée à la province d’Artsakh en Grande Arménie.

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L’église Saint-Jean-Baptiste et son gavit, vue du nord-est. Dessin de Jean V. Guréghian

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Les premières informations écrites proviennent du Catholicos Anania Mokatsi (946 – 968). Gandzassar veut dire en arménien « montagnes aux trésors ». Ce nom proviendrait du fait qu’on exploitait autrefois, sur cette colline, des mines d’argent, de cuivre et d’autres métaux.

Gandzassar qui était, à l’origine, le mausolée des princes Djalalides (Djalalian), devint grâce à eux un centre religieux, d’écritures et d’enseignement majeur. Des manuscrits de grandes valeurs ont été élaborés en ce lieu. Et, à partir de 1400, Gandzassar deviendra le siège du catholicossat d’Aghouanie (d’Albanie).

D’après certaines sources, nombre de reliques se trouveraient à Gandzassar, dont la tête de saint Jean-Baptiste, le sang de Zacharie, père de Jean-Baptiste, des reliques de Grégoire l’Illuminateur, de son petit-fils Grigoris et celles de différents martyrs.

Le seigneur Vakhtang Tangik, avant de mourir, aurait demandé à son fils, Hassan Djalal, de construire une église en ce lieu. Surnommé « le Grand Seigneur », Hassan Djalal fit construire, entre 1216 et 1238, l’église Saint-Jean-Baptiste. Elle fut consacrée en 1240, durant la fête du « Vartavar » (de la Transfiguration), en présence du catholicos Nerses d’Aghouanie, des chefs religieux, des seigneurs, des évêques et de 700 prêtres.

En 1261, Hassan, prisonnier et déporté par les envahisseurs iraniens, refuse de se convertir à l’islam. En conséquence, il est assassiné et découpé en morceaux par ses bourreaux. Atabek-Ivané, le fils de Hassan, va en Iran récupérer les restes de son père, qui avaient été conservés par un sage Iranien, et les ramène en Arménie. L’épouse de Hassan, Mamkan, fait alors construire le gavit adjacent à l’église où elle fait déposer le corps (en morceaux) de son époux. Son tombeau existe encore à ce jour.

Durant une longue période, jusqu’en 1813, date de l’annexion du Karabagh par la Russie, Gandzassar fut le siège de la résistance armée des Arméniens contre les envahisseurs tantôt Turcs, tantôts Perses. Israël Ori (1658 – 1711), figure historique du mouvement national de libération, y organisa des réunions mémorables.

En 1815, le catholicossat d’Aghouanie fut supprimé par les Russes.

En septembre 2014, le président du Karabagh Bako Sahakian et l’archevêque Parkev ont fêté, à Gandzassar, le 25eanniversaire du retour du diocèse au Karabagh.

L’église Saint-Jean-Baptiste est considérée comme l’une des plus belles d’Arménie (historique). C’est une église à croix inscrite avec quatre pièces d’angle à deux niveaux (comme à Dadivank, Sanahin ou Haritjavank). Les murs sont richement décorés à l’intérieur comme à l’extérieur.

À l’intérieur, de nombreux hauts-reliefs représentent des têtes d’animaux et des formes géométriques. Sur le fronton ouest, il y a une sculpture de Jésus, ce qui est rare dans l’architecture arménienne. À l’extérieur, des croix, des fines arcatures, des colonnes aveugles et des niches arméniennes décorent les façades. Les fenêtres sont entourées de fines sculptures. La coupole richement décorée est à seize faces, séparées par des triples colonnes, sous une coiffe en ombrelles.

Le gavit est à doubles voûtes croisées sans piliers centraux, et ressemble, par sa conception originale, aux gavits de Haghbat et de Mechkavank. Ces trois gavits auraient probablement été conçus par le même architecte. Les accès du gavit sont particulièrement bien décorés.

Il y a aussi, au sein du monastère, un réfectoire (datant de 1689), et un bâtiment d’école sur deux niveaux, construite en 1898 par l’évêque Anton, avec des cellules pour les prêtres. Depuis le XVII siècle, l’ensemble est entouré d’une haute muraille.

 J’ai été témoin, à l’époque soviétique, d’une histoire rocambolesque. Un projet de restauration du monastère avait été élaboré par des confrères architectes d’Azerbaïdjan. Ce projet prévoyait d’introduire artificiellement des formes d’architecture musulmane. Notamment certaines arcades en formes ovales devaient remplacer les demi-cercles existant précédemment, etc. Heureusement, après une plainte déposée auprès des hautes autorités… le projet de restauration fut annulé.

L’église Saint-Jean-Baptiste, fermée depuis 1923, fut rouverte en 1988 sous Gorbatchev. Elle fut, en partie endommagée par les soldats azéris en 1992.

La restauration a été réalisée de 1993 à 1997, après l’indépendance.

Jean V. Guréghian

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Autres ouvrages sur l’architecture arménienne de Jean-Varoujean Guréghian

Le patrimoine historique arménien, notamment architectural, présent en Turquie est important. Plus de 300 illustrations, dont la moitié de l’auteur font la richesse de ce livre. Elles représentent des édifices construits entre le IVe (début du christianisme) et le XXe siècle. Nombre de ceux-ci ont été démolis après le Génocide de 1915, à travers toute la Turquie, notamment dans les anciens territoires de l’Arménie historique. On peut retrouver et situer nombre de ces monuments dans les cartes figurées en fin du livre.

9782343207513r

  • Date de publication : 29 octobre 2020

  • Broché – format : 13,5 x 21,5 cm • 238 pages

  • ISBN : 978-2-343-20751-3

  • EAN13 : 9782343207513

  • EAN PDF : 9782140162077

  • EAN ePUB : 9782336912820

  • (Imprimé en France)

  • Prix : 28,5 euros

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ARCITECTURES ARMENIENNES

Arménie

Présentation de l’architecture arménienne à travers l’étude des principaux monuments de son histoire jusqu’au XVIIIe siècle : forteresses, monastères, églises. Les spécificités liées aux matériaux (tuf, basalte, granit et marbre), la variété des styles et la maîtrise technique sont détaillés. Avec la liste des architectes, sculpteurs et tailleurs de pierre qui ont marqué cette histoire.

Paru le : 17/02/2016

Thématique : Patrimoine rural et Architecture vernaculaire

Auteur(s) : Auteur : Jean-Varoujean Guréghian

Éditeur(s) : Geuthner

ISBN : 2-7053-3934-5

EAN13 : 9782705339340

Format : Non précisé.

Reliure : Broché

Pages : 330

Hauteur : 24 cm / Largeur : 16 cm 

Épaisseur : 2,1 cm 

Prix : 43 euros

1 mars 2021

ORTHOGRAPHE DE L’ARMÉNIEN ORIENTAL

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 9:52

 

par Jean V. Guréghian

Depuis l’indépendance de l’Arménie en 1991 (30 ans déjà !), certains en diaspora attendent encore qu’on rétablisse là-bas l’orthographe classique, c’est-à-dire celle utilisée en arménien occidental dans la diaspora et en arménien classique. Ses défenseurs affirment qu’elle est plus riche et plus fidèle à la langue étymologiquement et historiquement que celle actuellement utilisée en Arménie. Toutefois ce retour aux sources n’est pas simple à réaliser et ne fait pas l’unanimité, loin de là, notamment chez les Arméniens d’Arménie qui sont les principaux intéressés, car ils sont dorénavant habitués et attachés à leur nouvelle orthographe.

L’orthographe avait changé en Arménie suite à la réforme de 1922 (révisée en 1940). Elle avait pour but de simplifier l’écriture en la rendant phonétiquement plus proche de la langue (elle s’appelle d’ailleurs « orthographe phonétique »). Il est vrai que cette réforme s’était faite à l’époque sans tenir compte de l’avis de la diaspora, mais le fait est que depuis 1922 toutes les générations de l’Arménie utilisent cette orthographe et des millions de livres ont été édités depuis. De plus, les très nombreux Arméniens vivant en Russie ou dans les autres républiques de l’ex-URSS et aussi les très nombreux Arméniens récemment installés aux États-Unis et en Europe (venus d’Arménie) la pratiquent également. Il faut reconnaître que cette réforme a bien marché dans son ensemble malgré quelques petits défauts, comme le problème des homonymes. Il faut dire aussi que l’arménien oriental a connu depuis 1918, grâce à l’environnement normal d’un Etat, un essor sans précédent. Ce n’est plus aujourd’hui la langue de Hovannès Toumanian ou de Ghazaros Aghayan du début du siècle.

Rappelons que l’orthographe russe a subi aussi un sérieux remaniement après la révolution et personne ne parle aujourd’hui en Russie de retour en arrière.

Les rumeurs d’un changement de l’orthographe ne m’avaient jamais préoccupé outre mesure, d’ailleurs, comme tout Arménien occidental et ex « akhpar » (rapatrié de la diaspora), j’étais plutôt favorable, jusqu’au jour (en début 1996) lorsqu’on m’a demandé de concevoir, avec mon épouse, « L’arménien sans peine » (arménien oriental) pour la méthode Assimil. Nous avons alors demandé à des personnes compétentes en Arménie leur opinion à ce sujet. À notre grande surprise, tous ont répondu être contre ce retour. Nous avons constaté que contrairement à la diaspora, les partisans du retour ne représentent, en Arménie, qu’une infime minorité. On estime là-bas que l’orthographe actuelle a fait ses preuves et que tout retour en arrière serait une régression. Sans compter qu’elle ferait retourner trop de monde… à l’école ! De ce fait, nous n’avions pas d’autre choix, pour notre livre, que d’utiliser l’orthographe en vigueur, dans la loi comme dans les faits, en Arménie.

En théorie, si changement devait se faire, il aurait dû se faire durant la présidence du premier président de la Rép. d’Arménie, Levon Ter-Petrossian (1991-1998). D’abord parce qu’il est originaire de la diaspora et que contrairement à ses successeurs, qui sont russophones, il a fait ses études en arménien et possède de bonnes connaissances linguistiques. Il a été chercheur au Matenadaran. « Un akhpar Président de l’Arménie, c’est inimaginable », m’avait dit à l’époque son frère Telman. Effectivement, durant le règne soviétique un « akhpar » n’avait même pas le droit de diriger une boulangerie.

Mais au fait… à quand le rétablissement en diaspora des vraies valeurs phonétiques de l’alphabet classique (après tout, c’est peut-être aussi important que l’orthographe), comme en Rép. d’Arménie aujourd’hui et comme au cœur de l’Arménie historique avant 1915 (comme c’était le cas à Van, Chatakh, Bitlis, Mouch, Sassoun, etc.). En rétablissant le triple système d’opposition des consonnes et en remettant à leur place les consonnes sourdes et sonores (quinze au total : b, p et celle avec une valeur intermédiaire entre les deux, d, t et celle avec… etc…) pour arrêter enfin de dire Apraham (au lieu de Abraham), Kakig (au lieu de Gaguik), Atam (au lieu de Adam), Kapriel (au lieu de Gabriel), Taniel (au lieu de Daniel), etc… Alors tous à l’école ?… Cela ne serait sûrement pas raisonnable.

En effet, l’arménien occidental actuel, dont la syntaxe, l’intonation, l’accent et la prononciation proviennent de l’arménien de Constantinople (avec inversion des consonnes sourdes et sonores, disparition des consonnes intermédiaires, etc.), a évolué au cours des siècles. Cependant sa syntaxe est restée proche de l’arménien classique (grabar). De ce fait, il est normal que l’orthographe classique lui soit mieux adaptée. Le fait que la branche occidentale utilise à elle seule l’orthographe classique n’est pas un handicap pour elle. Cette autonomie est peut-être même un avantage et un garant de longévité. N’oublions pas que, depuis le génocide, l’avenir de l’arménien occidental paraît incertain. D’ailleurs pour remédier à sa fragilité, plutôt que harceler les gens d’Arménie, comme le font certains, ne serait-il pas plus judicieux d’obtenir des autorités arméniennes qu’elles rendent obligatoire dans les écoles l’enseignement de l’arménien occidental, ce qui en même temps les réconcilierait progressivement avec l’orthographe classique, d’autant qu’il existe en Arménie de véritables défenseurs de l’arménien occidental.

Quant à notre ouvrage, « L’arménien sans peine » (arménien oriental), aux éditions Assimil, 1999, réédité en 2001 et 2007, avec la préface de Charles Aznavour, les dessins de Hoviv et les corrections de Jean-Pierre Mahé (membre de l’Institut), nous étions heureux d’apprendre, à sa parution, qu’il avait été très apprécié par d’éminents spécialistes.

Alors comment expliquer que certains (dont un grand parti politique) l’aient boycotté dès sa première édition à cause de son orthographe, alors que cette orthographe a force de loi en République d’Arménie ? Et ce depuis… 99 ans !

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Le 5/02/2021

 

Jean V. Guréghian

 

 

6 février 2021

հարցազրույց / entretien

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 9:01

 

 

Graphe d’Alain Barsamian

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հարցազրույցը վարեց Թագուհի Հակոբյան (Երեւան) / par Taguhi Hagopian (Erevan)

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1 – Թագուհի Հակոբյան : Որպես գրող՝ ի՞նչ ապրումներ, մտորումներ ունեցաք արցախյան երկրորդ պատերազմի ընթացքում: Ինչո՞ւ հնարավոր չեղավ կանխել այն:

1 – Taguhi Hagopian : En tant qu’écrivain par quelles émotions êtes-vous passé durant cette seconde guerre ? Pourquoi fut-il impossible de l’arrêter ?

Բոլորն սպասման մեջ էին, թե օրերից մի օր պայթելու է պատերազմը։ Բայց հայերը խորքում անհոգությունից կամ բանականության անգործության պատճառով վստահում էին իրենց կառավարությանը և Մինսկի խմբին։ Ինչ վերաբերում է Ալիևին, զայրացած բանանակցությունների անբերրիությունից, չկարողանալով հեռու պահել իրեն պասիվ մնալու մտքից, ծայրաստիճան զինվում էր, սպասելով հարմար պահի հարձակվելու համար։ Թուրքիայից ստացած ռազմական օգնությունը, համաճարակի գործած ավերածությունները և Հայաստանում գոյություն ունեցող ժողովրդավարական քաոսը նրա դիմաց ճեղք բացեցին, որտեղից հարմար ձևով կարողացավ մխրճվել։

Թուրք-ադրբեջանական հարձակումը ցնցեց հայ ժողովրդին։ Սփյուռքում մենք գիտեինք, որ հայ զինվորը ոչ մի թիզ հող չի զիջի։ Սակայն հայտնվել էինք երկընտրանքի մեջ՝ յուրաքանչյուր արձակված լավատեսական հաղորդագրությունների, հայկական գլխավոր շտաբի և թշնամու առաջացած խուճապահարության միջև, որ լրագրողները նշում էին հողատարածքից։ Նոյեմբերի 9-10-ի համաձայնությունները սառը ցնցուղ եղան, եթե չասենք, իսկական տրավմա, միաժամանակ՝ թեթևացում։ Աշխարհի հայերն զգացին, որ կառավարության կողմից կեղծիքի են ենթարկված՝ մարտերի մասին հակատեղեկություններ ստանալով։ «Մյուսների» կողմից տարած հաղթանակի ստորացմանն ավելացավ յուրայիններից խաբված լինելու նվաստացման հանգամանքը։

Ոչ ոք չէր կարող կանգնեցնել այս պատերազմը, բացի Ռուսաստանից, որ Հարավային Կովկասի այդ մասի տարածաշրջանը իրենն էր համարում։ Այս իմաստով, որպես Մինսկի խմբի անդամ Ֆրանսիան ոչ մի իրավունք չուներ ռազմական առումով միջամտելու հայերին օգնելու համար։ Փաշինյանի սխալն այն էր, որ հավատաց, թե եվրոպական ժողովրդավարությունները օգնության ձեռք կմեկնեն երիտասարդ հայկական ժողովրդավարությանը։ Պետք է նշել, որ այս հաղթանակը բռնապետությունների հաղթանակն է։ Այն, ինչ արեց Էրդողանը՝ միավորվելով Ալիևի հետ, Եվրոպան չէր կարող դեմ առ դեմ նույնն անել Հայաստանի հետ։ Ինչ վերաբերում է Ռուսաստանին, արեց այն, ինչ կամենում էր և ինչպես կամենում էր։ Ճիշտ այնպես, ինչպես Ստալինը 1921 թվին։

Բացի այդ, առաջին պատերազմից հետո կրած նվաստացումը Ալիևին անհամբերության մեջ գցեց երեսուն տարուց ի վեր։ Կուտակված ատելությունը միանգամից բաց թողեց սանձերը և այլևս անկարող էր կանգ առնել։ Ամեն ինչ նպաստավոր էր այս պատերազմը բարեհաջող ավարտի հասցնելու համար․ ամենախեղաթյուրված զենքեր, արգելված զինատեսակներ, բարբարոս գործունեություններ, տեղեկատվության նենգափոխում, ընդհուպ՝ խաբկանք և ահաբեկում, ջիհադիստների գործողություններ, դաշնակցություն Թուրքիայի հետ, որը գերիշխող մասը դարձավ հակամարտության մեջ, այնինչ,ադրբեջանական սպաները մի կողմ էին քաշվել։ Ինչ վերաբերում է հայ զինվորներին, ոչ միայն խաբվել էին յուրայիններից իրենց զենքերի արդյունավետության հարցում, այլև ուզում էին շահել այս կեղտոտ պատերազմը մաքուր մնալու գնով։ Նրանք իրավացի էին, բայց մյուսները նրանց դիմադրելու առավելությունն ունեին։

Ինչ վերաբերում է հայ զինվորներին, նրանք առաջին հերթին զոհ գնացին Հայաստանում տիրող կաշառակերությանը, որ նրանց մատակարարեց ոչ արդյունավետ ու հնացած զենքեր։ Այնուհետև, նրանք պետք է դիմագրավեին իսկական պրոֆեսիոնալ բանակի, որին միացան ջիհադիստները և ադրբեջանցի զինվորները վարելով մի կեղտոտ պատերազմ, չհարգելով միջազգային իրավունքը։

 

D.D. : Tout le monde s’attendait qu’un jour ou l’autre cette guerre éclate. Mais dans le fond, les Arméniens, par insouciance ou par paresse, faisaient confiance à leur gouvernement et au groupe de Minsk. Quant à Aliev, exaspéré par la stérilité des pourparlers, loin de rester passif, il s’armait à outrance en attendant le moment propice pour attaquer. L’aide militaire de la Turquie, les désastres de la pandémie et le chaos démocratique en Arménie lui ont ouvert une brèche dans laquelle il su opportunément s’engouffrer. L’agression turco-azérie a secoué le monde arménien. En diaspora, nous savions que le soldat arménien ne cèderait aucun pouce de territoire. Mais nous étions ballotés entre les communiqués optimistes distillés quotidiennement par l’état-major arménien et les avancées alarmistes de l’ennemi que les journalistes notaient sur le terrain. Les accords du 9-10 novembre ont été une douche froide, pour ne pas dire un véritable traumatisme en même temps qu’un soulagement. Les Arméniens du monde entier se sont sentis manipulés par le gouvernement pour avoir été désinformés sur la réalité des combats. A l’humiliation d’une victoire remportée par les « autres » s’est ajoutée l’humiliation d’avoir été trompés par les nôtres. Nul ne pouvait arrêter cette guerre sinon la Russie qui considérait cette région du Sud- Caucase comme son pré carré. En ce sens, membre du groupe de Minsk, la France n’avait aucun droit d’intervention pour aider militairement les Arméniens. L’erreur de Pachinian a été de croire que les démocraties européennes viendraient au secours de la jeune démocratie arménienne. Il faut noter que cette victoire est celle des dictatures. Ce qu’Erdogan a fait en se liant à Aliev, l’Europe ne le pouvait pas vis-à-vis de l’Arménie. Quant à la Russie, elle a fait ce qu’elle voulait et comme elle le voulait.

Par ailleurs, humiliée par la défaite de la première guerre, Aliev a rongé son frein pendant trente ans. La haine accumulée s’est brusquement libérée et ne pouvait plus s’arrêter. Tout était bon pour mener à bien cette guerre : les armes les plus sophistiquées, les armements interdits, les pratiques barbares, la manipulation de l’information à des fins de tromperie et d’intimidation, l’instrumentalisation des djihadistes, l’alliance avec la Turquie qui joua une part prépondérante dans le conflit tandis que les officiers azéris étaient mis sur la touche.

Quand aux soldats arméniens, ils ont d’abord été victimes de la corruption en Arménie qui leur a donné des armes inefficaces et obsolètes. Ensuite, ils ont dû affronter une véritable armée demétier à laquelle se sont ajoutés des djihadistes et des soldats azéris menant une guerre sale en ne respectant pas le droit international.

 

2 – Թագուհի Հակոբյան :Հայաստանը 90-ականների հաղթանակից հետո ճաշակում է պարտության դառնությունը: Ինչպե՞ս կարող է մեր հասարակությունը հաղթահարել այդ շոկը եւ հայացքը հառել դեպի ապագա:

2 – L’Arménie,après la victoire des années 90 éprouve aujourd’hui le gout amer de la défaite. Comment la société peut-elle surmonter ce choc et envisager encore avoir un avenir ?

 Այս պարտության հարցում մեղավորներ փնտրելը, տանում է դեպի պառակտում, այն դեպքում, երբ հարկավոր էր վերանորոգել նվիրական միավորման մի ձև։ Դժբախտաբար, Փաշինյանի դեմ ռևանշ վերցնելով, երեկվա այլասերվածները սխալվում են թշնամու հարցում։ Հարցն այն, որ պետք է իմանալ ով է ներկայումս Հայաստանի համար առաջին թշնամին։ Փաշինյանը չէ։ Իհարկե, Քոչարյանի, Սարգսյանի դատական պրոցեսները նորմալ կհամարվեին, եթե խաղաղ պայմաններում լինեինք։ Սակայն հրատապությունը պահանջում է առաջնահերթությունը տալ միավորմանը՝ ընդդեմ թուրքա-ադրբեջանական թշնամու։ Այսպիսով, փոխադարձ հիշաչարությունները այնպիսին են Հայաստանում, որ այդ անհրաժեշտ ու ժամանակավոր միությունը անժխտելի է, եթե չասենք՝ ուտոպիական։ Փաստորեն, հայերն ունեն երկու տեսակի դասական թշնամի․ թուրք-ադրբեջանական միավորումը և՝ հենց․․․ իրենք։ Ի վերջո ձեր հարցին պատասխանելու համար ասեմ․ եթե հայերն ուզում են զերծ լինել արցունքոտ ապագայից, այլ միջոցներ չունեն, քան ուժեղ ժողովրդավարություն ստեղծել և կատարելապես զինվել։ Դրա համար կան շատ հաղթաթղթեր․ տեխնոլոգիական անհերքելի կարողություն, վերապրելու կամք և այնպիսի սփյուռք, որը միայն կանաչ լույսի վառվելուն է սպասում, նրանց օգնելու համար։

 

D.D. : La recherche des coupables de cette défaite conduit à la division alors qu’il faudrait restaurer une forme d’unité sacrée. Malheureusement, en voulant prendre leur revanche sur Pachinian les corrompus d’hier se trompent d’ennemi. La question est de savoir qui est l’ennemi numéro 1 de l’Arménie actuellement. Ce n’est pas Pachinian. Bien sûr, l’instruction des procès de Kotcharian et Sarkissian aurait été normale si l’on était en temps de paix. Mais l’urgence exigeait de mettre en avant l’unité sacrée face à l’ennemi turco-azéri. Or, les rancœurs mutuelles sont telles en Arménie que cette union nécessaire et temporaire est impensable sinon utopique. De fait, les Arméniens ont deux types d’ennemis traditionnels : l’alliance turco-azérie et… eux–mêmes. Les mauvais génies des Arméniens se trouvent aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur. Enfin pour répondre à votre question, si les Arméniens veulent échapper à un avenir de larmes, ils n’ont pas d’autres moyens qu’une démocratie forte et un armement sophistiqué. Pour cela ils ont plusieurs atouts : une intelligence technologique indéniable, une volonté de survivre quoi qu’il en coûte et une diaspora qui n’attend que le feu vert pour les aider.

*

3. Թագուհի Հակոբյան : Ի՞նչ դասեր պետք է քաղել այդ պարտությունից:

3 – Quelles leçons faut-il tirer de cette défaite ?

Երևույթների ներկայիս հրատապության պայմաններում Հայաստանը պետք է զինվի։ ՈՒՐԻՇ ՈՉԻՆՉ։ Եվ հույսը դնի միայն իր վրա։ Մտածել, որ Արևմտյան երկրները կգան նրանց օգնելու՝ ուտոպիա է։ Մտածել, որ ներկայիս հակառակորդները ավելի լավ արդյունքի կհասնեին, քան Փաշինյանը, խաբկանք է։ Մտածել, որ Պուտինից հետո կգա մեկ ուրիշ Պուտին, վտանավոր է։ Այն պահից, որ հայերը քննության կենդարկեն ամենավատ տեսակի սցենարները, կզգան, որ պարտավոր են զինվել։

Հայաստանը նոր է հասկանում, որ տառապում է մի տեսակ գաղափարական կղզիացումից։ Նա շրջապատված է շնաձկնելով ու խարդախներով։ Ուրեմն, նա Իսրայելի նման պետք է վարվի։ Ոչ միայն զինվի, այլև ստեղծի սեփական սպառազինությունները։ Ոչ միայն ստեղծի, այլ ավելի բարձրարտադրողական դարձնի, քան թշնամիների սպառազինությունները։ Այնքան բարձրարտադրողական, որ կարողանա դրանք վաճառել այլ երկրների։ Ստեղծի այնպիսի բանակ, որ հարմարվի Հայաստանի շրջակա տարածքներին։ Մի խոսքով, այս կամ այն ձևով այնպես անի, որ բոլոր հայերը, գտնվեն Հայաստանում, թե սփյուռքում, հանդես գա տարբեր աստիճանների վրա, այն օբյեկտիվ նկատառումով, որ կարողանա պաշտպանվել իր վրա հարձակվող դասական թշնամիներից։

 

D.D. : Dans l’urgence actuelle des choses, l’Arménie doit s’armer. RIEN D’AUTRE. Et ne compter que sur elle-même. Croire que les Occidentaux viendront les aider est une utopie. Croire que les opposants actuels auraient mieux fait que Pachinian est une tromperie. L’Arménie vient de comprendre qu’elle souffre d’une sorte d’insularité idéologique. Elle est entourée de requins et de coquins. Et donc, elle doit faire comme Israël. Non seulement s’armer, mais fabriquer ses propres armes. Non seulement les fabriquer, mais les rendre plus performantes que celle de leurs ennemis, si performantes qu’elle soit capable de les vendre à d’autres pays. Créer une armée de métier adaptée au terrain propre à l’Arménie et à ses environs. Enfin, d’une manière ou d’une autre, faire en sorte que tous les Arméniens, qu’ils soient d’Arménie ou de la diaspora, soient engagés à des degrés divers dans l’objectif de se défendre contre leurs agresseurs traditionnels.

*

4Թագուհի Հակոբյան : Դուք ապրում եք Ֆրանսիայում, որը պատերազմի օրերին աջակցում էր Հայաստանին: Ի՞նչ տրամադրություններ են տիրում այսօր Ֆրանսիայում:

4 – Vous vivez en France, un pays qui pendant la guerre a aidé les Arméniens. Dans quel état se trouve-t-on en France aujourd’hui ?

Անշուշտ, Ֆրանսիայում ապրող հայերը շատ ծանր տարան պարտությունը։ Իսկական ցնցում էր։ Ինչպես ասացի, իսկական տրավմա։ Այնուամենայնիվ, սփյուռքը մնում է ակտիվ վիճակում հօգուտ Հայաստանի։ Եվ այդպես էլ կլինի այնքան ժամանակ, որքան որ Հայաստանը օժտված կլինի ունենալ ժողովրդավարական ղեկավարություն, որ կարողանա խստագույնս ձևով վստահություն ներշնչել։ Վերադարձը քաղաքական հին գործունեություններին, վստահաբար այնպիսի հետևանք կունենա, որ կարգելակի այդ մեծահոգի խթանիչ ուժը հանդեպ հայ բնակչության։ Սակայն հետևանքի այլ ուղիով, որ Հայաստանը խոցելի կդարձնի։

 

D.D. : Bien sûr, les Arméniens de France ont très mal vécu la défaite. C’est un véritable traumatisme. Malgré cela, la diaspora reste mobilisée en faveur de l’Arménie. Et elle le sera d’autant plus que l’Arménie sera dotée d’un gouvernement démocratique fort capable d’inspirer la confiance. Un retour aux vieilles pratiques politiques aura très certainement pour conséquence de freiner cet élan€ de générosité vers la population arménienne. Mais par voie de conséquence de rendre l’Arménie plus vulnérable.

*

5 – Թագուհի Հակոբյան : Որպես գրող՝ ի՞նչ ուղերձ կհղեիք հայ որդեկորույս ծնողներին:

 5 -En tant qu’écrivain, que diriez-vous à des parents qui viennent de perdre leur fils ?

Մոտ 15 հոդված եմ գրել այս պատերազմի վերաբերյալ, վերնագրած՝ «Այնտեղ ուր մեռնում եմ, վերածնվում է Հայրենիքը», ինչպես նաև մի բանաստեղծություն, որ վերնագրել եմ՝ «Մենք 302 էինք»։ Սակայն ի՞նչ կարելի է պատասխանել այսքան ցավալի մի հարցի։ Դա այնպիսի հարց է, որ կարող է ձեզ համրացնել։

D.D. : J’ai écrit une quinzaine d’articles sur la guerre avec pour titre général : « Où je meurs renaît la patrie « , mais aussi un poème sur le soldat arménien : « Nous étions 302 « . Cependant comment répondre à une telle question qui vous rend muet.

 

Դընի Դոնիկյան

Denis Donikian

 

 

29 janvier 2021

Le temps nous est compté (par Mooshegh Abrahamian)

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 2:42

 

Dans 3 mois le 24 avril…..Certains, comme si rien ne s’était passé pendant 45 jours, préparent la rituelle commémo, peaufinent leur éternel discours célébrant devant quelques élus d’astreinte l’amitié des peuples arménien et français, appelant à la « vigilance » contre les ambitions d’Erdogan ou contre quelques loups gris qui menacent les « vâleurs » de la république.

Comme si rien ne s’était passé, certains nous invitent même à nous souvenir du 18 janvier 2001, date de la reconnaissance du génocide du bout des lèvres par l’assemblée nationale. Pourquoi pas une commémo de plus ?

Ceux qui fondaient l’espoir que nous serions secourus par l’Occident ou par la Russie doivent se rendre à l’évidence : nous n’avons aucune monnaie d’échange pour les nombreux Etats qui préfèrent courtiser ceux qui veulent nous anéantir. Le Royaume-Uni, constant dans sa politique anti-russe bi-séculaire, a ouvertement encouragé Erdogan à la guerre en lui envoyant Richard Moore, chef du MI6.

Plus insupportable, le double langage des autorités françaises. Macron affirme que les Turcs ont franchi la «  ligne rouge » en envoyant des djihadistes syriens en Artsakh. En même temps des avions Mirage 2000 sont envoyés ….. vers les côtes russes de la Mer Noire pour chatouiller la moustache de Poutine, sans doute au nom de l’Otan. En même temps, le ministre Le Drian affirme que la France doit rester neutre puisque co-présidant le groupe de Minsk!!! Cerise sur le gâteau amer : la France envoie une aide médicale identique à l’Arménie et à l’Azerbaïdjan !!

Que dire alors des médias français ? Ils ont presque tous choisi les thèses de l’agresseur. La toponymie : Karabagh et non Artsakh, Choucha et non Chouchi, Kelbadjar et non Karvadjar…. Le qualificatif pour nommer les combattants de la liberté: séparatistes. Le « Droit » : référence sans aucun scrupule au découpage stalinien.

Posons-nous la question : de quel poids a pesé la diaspora dans ce combat pour la survie du peuple arménien ? Plus précisément, quelle pression a-t-elle exercé sur le pouvoir et les médias pour faire bouger les lignes ? Oui René Dzagoyan, nous sommes SEULS. Les appels à la solidarité compassionnelle, humaniste ou civilisationnelle sont des attrape-nigauds.

Il est temps de rompre avec la pensée unique.  Il est temps de dépasser ce foisonnement d’associations réduit à l’impuissance quand il s’agit de rien moins que de la survie de la mère-patrie. Il convient de remettre sur le métier l’excellent projet du CFA. Créer, enfin, un organe représentatif unique et démocratique.

Pourquoi ne pas commencer, via un forum unique, par exemple organisé par les NAM, à répondre à la question essentielle : comment la diaspora doit-elle s’organiser pour mobiliser les talents et les énergies au profit de la mère-patrie ?  Nos héros de la diaspora nous ont montré le chemin : ceux qui sont allés combattre ou soigner, ceux qui ont crié drapeau en main Artsakhe mern é.

Sans la diaspora, l’Arménie n’a pas d’espoir et la guerre qui vient sera peut-être la dernière. Déjà l’ennemi organise des manœuvres militaires azéro-turques à Kars.

Oui Monseigneur Norvan Zakarian, apprendre la langue sera indispensable pour s’identifier pleinement à nos frères du Caucase.

Oui René, à deux – diaspora et mère-patrie- nous sommes déjà moins seuls !

Un travail de longue haleine nous attend pour que demain, nos jeunes puissent aller «  planter des arbres fruitiers », créer des pôles d’excellence, et «  fabriquer des drones pour protéger le tout » comme tu dis.

Nous sommes seuls et le temps nous est compté.

 

Mooshegh Abrahamian le 27/01/2021

25 décembre 2020

10/E – « Où je meurs renaît la patrie » : LES ARMÉNIENS et le GÉNIE du GÉNOCIDE (suite)

Filed under: ARTICLES,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 8:20

E

Au sortir d’un hiver à dormir

Et maigrir tant et tant,

Un ours crevant la dalle

Se dit qu’il serait temps

D’épier quelque chair animale

Qui servirait à le nourrir.

Il ne trouva que dalle.

La faim le rendait délirant.

Il errait à crocs et à cran

Comme il n’est pas permis.

Lorsqu’il tomba sur des fourmis.

Ce fut une hécatombe.

Le nid tourna en tombe

Et l’ours ayant tout avili

Avait le beau dôme détruit.

Quand l’affamé tout à sa joie

Se reput des petites proies

Les fourmis sans attendre

Ni se plier au deuil

Ni au temps se suspendre

Pour parer aux saisons

Refirent leur maison

En repartant du seuil.

Si admirable est le courage

Quand le cœur se met à l’ouvrage,

Qu’il faut tout remettre debout,

Panser le dol et le blessé,

Garder l’esprit hors l’insensé

De bout en bout.

Mais un jour un homme passant

Quelque diable aussi le poussant

Détruisit d’un coup mécanique

L’architecture magnifique.

Dès lors les fourmis dispersées

En des terres désespérées

De nouveaux nids reconstruisirent,

Avec un dôme encor plus haut,

Encor plus grand, encor plus beau.

Ainsi ils se reconquirent.

Et quant à l’ours un homme aussi

L’abattit.

Ce monde est ainsi fait qu’il faut toujours survivre.

Des peuples sont défaits d’autres faits pour revivre…

24 décembre 2020

10/D – « Où je meurs renaît la patrie » : LES ARMÉNIENS et le GÉNIE du GÉNOCIDE (suite)

Filed under: ARTICLES,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 7:04

( Photo graphie de Jean-Bernard Barsamian, copyright)

*

D

La chose est entendue : le peuple arménien est exceptionnel. Exceptionnel, oui ! – Mais pour qui, exceptionnel ? – Exceptionnel, parce qu’il est exceptionnel. Cela suffit. Puisque la chose est. – En d’autres termes, et si je vous ai bien compris, dire que les Arméniens sont exceptionnels les rendrait forcément exceptionnels. Voilà un axiome qui me paraît un peu court, jeune homme. En fait, votre affirmation selon laquelle un peuple est exceptionnel suppose que les autres ne le soient pas. Et si exception il y a, encore faudrait-il savoir sur quoi porte cette exceptionnalité ? Quelle qualité ou quel critère d’exception permettrait ainsi de définir l’être-arménien ? Ou quel défaut aussi, pourquoi pas ? Quitte à se demander, puisqu’on y est, quelle cause serait à l’origine de ce caractère exceptionnel qu’on reconnaitrait d’emblée aux Arméniens. En bref, voilà de quoi gloser sur le génie de l’histoire ou sur celui de la géographie qui aurait engendré le génie de la nation arménienne.

Ainsi donc, «  Voyons sans indulgence l’état de notre conscience », si je me réfère à l’auteur des Animaux malades de la peste, sans pour autant insinuer que nous autres hommes souffrons de cette maladie qui se nomme l’exceptionnalité.

En ces jours sombres, il faut bien le dire, l’exceptionnalité des Arméniens aura été mise à mal par des peuples dont ils ont toujours dit qu’ils étaient médiocres. Dès lors, je me demande à quoi sert aux Arméniens d’être exceptionnels s’ils ne sont pas capables de le démontrer sur le champ d’une bataille, au moment de leur histoire où ils pourraient ne plus exister. Ces derniers mois de catastrophe exceptionnelle m’ont également conduit à m’inquiéter au spectacle de nous autres, Arméniens exceptionnels, en train de quémander aux nations sœurs de les aider à sauver l’exceptionnalité de leur lutte en faveur de leur commune civilisation. Étrange, non ? Ainsi donc, si les Arméniens se sont délités au combat, c’est bien qu’ils avaient des ennemis exceptionnels. Partant, il convient d’admettre trois choses : la première serait que les Arméniens dans le fond ne sont pas si exceptionnels qu’ils le prétendent, la seconde que d’autres peuples sont en droit de s’estimer exceptionnels, enfin que chaque nation fait preuve d’aveuglement en se prétendant exceptionnelle, oubliant que toutes les autres se situent d’elles-mêmes, à des titres divers, au plus haut du classement. Oui, chaque nation est à ses propres yeux exceptionnelle et exige que cette exceptionnalité soit respectée par les autres. Sinon… – Sinon quoi ? – Sinon elle cherchera à se sacrifier jusqu’au dernier soldat pour que le respect qu’elle est censée inspirer soit maintenu.

Pour me résumer, et au risque de vous décevoir, je dois reconnaître que pour l’instant tous les peuples se disant exceptionnels ont besoin de cette décoration pour survivre à la médiocrité, quitte à en mourir, ou plutôt pour ne pas mourir de médiocrité. Par conséquent, il nous reste à chercher ailleurs l’exceptionnalité dont ils se targuent. Or, disons-le tout net : les Arméniens que d’autres nations disaient à juste titre exceptionnellement forts et durs au combat ont démontré de telles failles qu’elles les ont précipités dans l’abîme de la défaite. – Quelles failles ? – Ou quel défaut dans le diamant de leur exceptionnalité, pourrait-on se demander ? Quel peuple est sans défaut d’ailleurs, n’est-ce pas ? Petit peuple en nombre, ces Arméniens, réduits par leur histoire à la portion congrue, que des péchés trop grands pour eux auraient aujourd’hui submergés. – Je vous vois venir. Vous allez me ressortir de son écurie votre cheval de bataille. – Écurie d’Augias, oui ! Incurie, même. Si j’avance que les Arméniens ont le génie de la corruption, n’importe quel Arménien narcissique se jettera sur moi pour me faire admettre que ce peuple exceptionnel ne fait pas exception à la peste qui s’empare de tous, même si tous n’en meurent pas. Certes, mais les Arméniens, petit peuple, je le rappelle, au cours d’une guerre larvée de trente ans, ont même entretenu cette pollution grâce au génie égoïstique de quelques politiciens brigands, comme si l’Arménie était un État normal avec des institutions fortes et une population robuste en nombre. Ne faut-il pas du génie, un génie bien spécial d’ailleurs, un génie de la perversion, pour réussir à drainer l’économie sous perfusion d’un pays malingre, assisté de toutes parts, vers les intérêts privés aux dépens d’une collectivité menacée en permanence par un voisin belliqueux ? Appelons ça, génie, même si cette exceptionnalité dans le mal, fait trembler par sa vérité notre narcissique Arménien. Toujours est-il que ce génie arménien qui fait du mal aux Arméniens a sa part dans la faiblesse de cette exceptionnalité dont se gaussent aujourd’hui ceux qui ont su mettre le doigt sur le chancre noir de leur âme. Curieusement, c’est à se demander si la démocratie emphatique et factice qui a sévi en Arménie durant ces trente dernières années n’aurait pas desservi les Arméniens sur le front de leur combativité. Or, aujourd’hui, défaits par la défaite, les Arméniens voient revenir sur le devant de la scène la horde des corrupteurs qui cultivent à grands cris leur espoir de revanche sur le terreau béni d’une désespérance générale. Pire que cela, les acteurs principaux du passif montrent si peu de conscience civique qu’ils osent pousser le peuple à la division. La division… Voilà encore un mal démocratique qu’ont réussi à éviter nos ennemis où la dictature fait ses choux gras d’une désinformation à sa botte et d’une richesse destinée à ses objectifs outrageusement guerriers. Or, l’Arménie de ces trente glorieuses, faite d’une ponctuée de petites pétarades, aura vécu comme si la guerre était devenue une maladie bénigne qui emportait de temps en temps quelques soldats en sentinelle sans nuire à l’insouciance générale. De fait, ce bain de bonheur dans lequel ont vécu les Arméniens les aura affadis jusqu’à émousser leur sens de la survie et du combat. Et donc, s’il faut chercher de l’exceptionnalité aux Arméniens, c’est aussi dans ce génie de la fange. Fange mêlée de feu et de sang dans les tranchées désespérées du combat contre un ennemi qu’on croyait devant alors qu’il fomentait dans notre dos depuis trente ans.

(A suivre)

Rappel : Les peuples manipulés n’étant qu’une caricature d’eux-mêmes, nous tenons à préciser que nous distinguons les Turcs ouverts des Turcs enfermés dans leurs mensonges. Il va sans dire qu’en parlant des Turcs d’aujourd’hui, nous évoquons seulement les Turcs erdoganisés.

22 décembre 2020

A DIEU JACQUES !

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:24

Ceux qui nous quittent le font toujours trop brutalement et ouvrent comme un trou noir dans nos jours qui suivent leur disparition. Les discours funéraires ont beau les bonifier, ils oublient qu’en l’homme tout est chaos et que s’y mêlent le lisse comme le rugueux, le simple autant que la complexité. Jacques Nazarian détestait les discours funéraires, lui qui obéissait pourtant à cet impératif moral qui oblige un Arménien à parler de la mort, de la mort massive, de la mort monstrueuse. C’est dire qu’il n’était à l’abri ni du rugueux, ni du complexe même s’il les camouflait de son humeur chantante ou les réveillait d’un coup de bon sens net et tranchant. Sans être un homme de vengeance ni un homme qui oublie, Jacques avait ses détestations radicales comme celle envers ses ennemis de toujours. En somme, pour cet « Amoureux de vivre à en mourir » comme l’écrit Louis Aragon dans L’Affiche rouge, son principe de vie ne valait que s’il combattait ceux qui avaient effacé des hommes, des femmes et des enfants et qui refusaient de le reconnaître. Et je ne suis pas sûr qu’il aurait été jusqu’à parodier Missak Manouchian disant : «  Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand ! » C’est dire aussi combien le « peuple turc » de 1915 lui aura fait du mal, et combien aujourd’hui encore ce mal continuait de le troubler. Cependant sa foi en Dieu non seulement innervait sa lutte contre l’enterrement du génocide de 1915, mais encore lui évita de s’abîmer dans ce gouffre de notre histoire. S’interdire d’oublier, et rappeler, rappeler sans cesse la dureté de ce qui est vrai et la pureté de ce qui est juste.

On peut dire que dans les années soixante, aux abords du cinquantième anniversaire, comme membre du Centre d’Études Arméniennes créé par Georges Khayiguian, Jacques n’a jamais cessé de jouer le rôle de petit caillou dans la chaussure du négationnisme turc. Petit caillou à l’époque quand la diaspora était encore plongée dans son sommeil traumatique. Petit caillou que ces premières commémorations initiées par le même Centre d’Études Arméniennes. Petit caillou que cette brochure du même Centre d’Études Arméniennes courageusement et rageusement intitulée Deuil National Arménien à laquelle Jacques Nazarian, autodidacte, contribua en écrivant le chapitre consacré aux conséquences des massacres. C’est dans ce creuset du Centre que des militants accomplis comme lui et sa femme Jeannette, comme Robert Donikian et son épouse Emma, les couples de Diran Khayiguian et de son frère Georges, ou comme Vahagn Garabédian, côtoyaient dans une même obsession antinégationniste des jeunes qui cherchaient encore à s’affirmer comme Kégham Kévonian, Manoug Atamian, Vartkès Solakian, Raymond Kévorkian, Jacques Donabédian, moi-même et tant d’autres qui allaient s’illustrer dans la même voie. Avec le recul, on peut affirmer que ces premières expressions de lutte contre le mutisme de l’État turc devaient donner naissance, à partir de 1965,  aux livres majeurs sur le génocide, à la multiplication des commémorations, à l’engagement prononcé des militants, dont certains passés par le Centre, à l’idée de responsabiliser les personnalités politiques, à la prolifération des conférences et des manifestations… Depuis le cinquantenaire, les Arméniens n’ont plus peur. Et s’ils disent qu’ils n’ont pas oublié, c’est pour dire que tout peut recommencer. Le petit caillou dans la chaussure du négationnisme est maintenant devenu un rocher. A telle enseigne que l’affirmation «  Arménie 1915, l’extermination d’un peuple », qui creva de son éclair le ciel narquois du négationnisme il y a cinquante ans, au cours de conférences faites à Marseille, Lyon et Paris, vient d’éclater au grand jour pour montrer au monde entier qu’elle était vraie et monstrueuse, impunie et proliférante tant l’alliance des deux frères en génocide que sont Erdogan et Aliev exprime sans vergogne la même haine anti-arménienne qu’en 1915.

Le 24 mai 1964, au Palais de l’UNESCO, c’est à Jacques l’autodidacte que revint la tâche difficile de faire éclater le scandale du génocide oublié de 1915, à l’occasion de la XVème Journée Nationale contre le racisme, l’antisémitisme et pour la Paix. C’est à lui que revient la formule choc : PRIME au CRIME, laquelle résume tout, le passé arménien mais aussi son présent. « PRIME AU CRIME ! » aurait encore pu dire Jacques Nazarian en ces jours sombres où des soldats et des civils arméniens se font décapiter, qu’ils soient morts ou même encore vivants.

Enfin, je me souviens du soir où descendant en stop à Marseille pour préparer la grande conférence de la Salle Vallier, je me suis arrêté chez les Nazarian à Montélimar. J’arrivais au moment du repas. Je me souviens de la prière, du recueillement et de tous ces enfants auxquels Jacques et Jeannette avaient donné les clés de leur épanouissement. Or, tout en les instruisant sur le génocide, ils se sont bien gardés de les enfermer dans la mémoire et dans l’histoire. Comment ? Par la musique. Car la musique atténue cette mort que porte en lui tout Arménien infecté par le poison du génocide. Avec Jeannette, qui était la douceur même, Jacques formait plus qu’un couple, c’était une entreprise d’humour et d’humanité qui s’ignorait tant la chose leur était naturelle. Ils venaient à vous toujours avec le sourire du sud qui met du soleil dans l’âme de qui le reçoit.

Alors, pars en paix, Jacques ! Vers ces rives sans drapeaux ! Tu as fait ta part. Et comme tout Arménien vivant et survivant, tu as « contribué ». Dans l’au-delà de ces mots, tu resteras toujours une mémoire, une parole et un accent. Mon seul regret sera quand même que tu seras parti trop tôt pour lire ton nom dans mon livre à paraître, comme sur un mémorial de reconnaissance.

Denis Donikian

Jacques Nazarian : 2 janvier 1925, Salonique – 16 décembre 2020, Montélimar.

Jeannette Nazarian : 1926, Vienne – 2017, Montélimar.

22 novembre 2020

8 – « Où je meurs renaît la patrie » (Louis Aragon) : GÉRARD J. LIBARIDIAN et le NAGORNO-KARABAGH /ARTSAKH

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( Photo : Jean-Bernard Barsamian, copyright)

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Historien,  professeur à l’université de Michigan depuis 2007, Gérard J. Libaridian fut, de 1991 à 1997, le premier conseiller du président Levon Ter-Ptrossian en matière de politique étrangère, responsable de la sécurité nationale et de la solution des conflits. Il est l’auteur du Dossier  Karabagh : faits et documents sur la question du Haut-Karabagh, 1918-1988, paru en 1988 chez Sevig Press. Le 2 novembre 2020,  sur le site de The Armenian Miror-Spectator, il a publié un article sous le titre : Pourquoi les négociations ont échoué ?

Tout d’abord, il souligne qu’aucune des parties au conflit, l’Azerbaïdjan, le Haut-Karabagh, l’Arménie et aujourd’hui la Turquie, n’est prête à accepter sa part de responsabilité dans les nombreux échecs qui ont fait capoter les négociations. Or, d’autres pays sont directement intéressés par l’issue du conflit, à savoir la Russie, la Turquie, l’Iran, les États-Unis, la Chine, la Géorgie, comme l’OSCE, l’UE, l’OTAN, l’Organisation des pays islamiques, British Petroleum et autres compagnies pétrolières et gazières. Et pour finir la diaspora.   A différents moments, se sont impliqués des pays comme la Russie, le Kazakhstan, l’Iran, la Turquie, l’Italie, la Suède, la Finlande, la France, l’Allemagne, les États-Unis, mais également les Nations Unies  et même le Comité international olympique.

Après des tentatives de médiation directe (Russie, Russie et Kazakhstan, Turquie, États-Unis, Iran) ou secrète (Russie, Turquie, États-Unis, Arménie, Azerbaïdjan), l’OSCE a créé le groupe de Minsk (Russie, États-Unis, France). Les éléments du conflit en cours de négociation étaient le cessez-le-feu, le statut du Haut-Karabagh/Artsakh, la situation des sept districts, les garanties de sécurité, le problème des réfugiés.

Soutenant le travail des médiateurs, l’administration Ter-Petrossian (1991-1997) estimait que le problème devait trouver une résolution avant tous les autres relatifs à la démocratisation et aux réformes économiques et institutionnelles du pays, afin d’instaurer  des relations normales avec les voisins. « A deux ou trois reprises, elle s’est rapprochée avec l’Azerbaïdjan d’un accord qui établirait la paix par le biais de concessions mutuelles » (G.J. Libaridian). En septembre 1997, quand l’accord devint possible sur la base de négociations constructives, un groupe de son administration s’y étant opposé avec véhémence, Ter-Petrossian fut obligé de démissionner.

A partir de 1998,  le conflit fut considéré sous l’angle historique (continuation d’épisodes d’hostilités armées), identitaire (les concessions équivalant à une perte d’identité), émotionnel (haine et racisme des Azerbaïdjanais à la suite de leur défaite, assimilation des Azerbaïdjanais aux Turcs génocidaires de la part des Arméniens), de la défiance réciproque, de la victimisation des deux côtés (induisant  inflexibilité et méfiance), de l’usage du temps (l’Azerbaïdjan pour tirer parti de sa diplomatie pétrolière et se préparer à la nouvelle guerre, l’Arménie pour s’appuyer – mais en vain – sur une diaspora susceptible de contrebalancer les atouts de l’ennemi), du remplacement de l’idéologie socialiste par le nationalisme à la chute de l’U.R.S.S, de l’unanimité sur l’essentiel malgré leurs intérêts divergents chez les médiateurs du groupe de Minsk. Par ailleurs, tout en se consultant, Russes et Américains cherchaient chacun à maximiser leurs intérêts et leur influence au détriment de l’autre. « En d’autres termes, les médiateurs ont essayé de résoudre leurs propres problèmes, au-delà du conflit du Karabagh lui-même » (G.J Libaridian). Aujourd’hui (rappel : la guerre n’est pas encore terminée au moment où G.J. Libaridian écrit son texte), le même schéma se répète, sauf que les trois médiateurs du groupe de Minsk pensent que la priorité est un cessez-le feu effectif alors que l’Azerbaïdjan et la Turquie ne le souhaitent pas.

Concernant le cessez-le-feu en période de guerre active, il faut rappeler que durant les combats entre 1991 et 1994, comme l’Azerbaïdjan perdait du terrain en cherchant à le récupérer, il ne souhaitait pas s’arrêter. Jusqu’au jour où il ne fut plus capable de combattre. Actuellement, il ne voit aucune raison de s’arrêter tant qu’il améliore son avantage sur le terrain.

Quant à la question centrale du statut du Haut-Karabagh/Artsakh, l’Azerbaïdjan a toujours insisté sur le principe de l’intégrité territoriale, sachant qu’il a parfois abandonné ce point pour une seconde phase des négociations. L’Arménie a aussi laissé la question pour l’après, tout en insistant sur le droit à l’autodétermination de l’Artsakh par le biais d’un référendum. Favorable au principe de l’intégrité territoriale et consciente de l’impossibilité d’un accord, la communauté internationale a remis les négociations sur le statut à plus tard.

Pour ce qui est des sept districts sous contrôle arménien, l’Azerbaïdjan a toujours déclaré qu’il entrerait en guerre pour les récupérer, quitte à prendre aussi le Karabagh et à négocier par la suite ce qui pourrait l’être. Côté arménien, les districts ont d’abord été conçus comme une nécessité sécuritaire, puis comme monnaie d’échange et enfin en tant que territoires libérés. En d’autres termes il ne s’agissait plus d’autonomiser le Haut-Karabagh/Artsakh, mais de l’agrandir. Le désaccord de la communauté internationale sur ce point a contribué à isoler l’Arménie en faveur de l’Azerbaïdjan.

« En résumé, il existe une différence simple, nette et cruciale entre les deux périodes, 1991-1998 et 1998-2020, en ce qui concerne les stratégies de négociation : durant la première période, c’est-à-dire l’administration Ter-Petrossian, la politique en matière de conflit était de rechercher activement une résolution du conflit. Au cours de la deuxième période, c’est-à-dire les administrations kotcharienne, sargshienne et pachinienne, la politique consistait essentiellement à préserver le statu quo. » (G.J. Libaridian)

S’il fallait commenter ces négociations, il faudrait évoquer le fait que la brutalisation et la militarisation du conflit qui incombent à L’Azerbaïdjan découlent de deux points de vue antagonistes : les Azerbaïdjanais considérant la question comme un problème de territoire, les Arméniens comme une affaire de droits des peuples à vivre libres sur leurs terres.

Par ailleurs, si la partie arménienne a participé activement à l’évolution des négociations,  l’Azerbaïdjan et maintenant la Turquie agissent comme si rien n’avait été dit ou fait.

En outre, force est de reconnaître que les Arméniens, sachant ce que pensait le groupe de Minsk, n’en ont jamais tenu compte alors qu’aujourd’hui ils lui demandent de les sauver.

Quant à la diaspora, elle a toujours tenu des positions maximalistes au détriment d’une évaluation réaliste de la situation dans le pays d’origine. «  Je ne connais aucune organisation politique ni aucune institution de la diaspora qui ait préconisé une politique plus circonspecte que celle préconisée par les groupes politiques qui prétendent parler au nom de la diaspora » (G.J. Libaridian)

On peut déplorer que, durant ces vingt dernières années, aucun historien, politologue ou autre n’aura osé, par des livres ou des conférences, formuler une position critique contre ces politiques extrémistes, alors que dans un cas aussi complexe que celui du Karabagh,  les universitaires permettent de connaître notre histoire mieux que ce qui existe dans l’imagination populaire. Il revient aujourd’hui aux universitaires, à la communauté et à la diaspora de repenser leurs postions pour contribuer à trouver une solution au problème au lieu de se taire ou de pousser aux positions maximalistes vers la guerre. « Répéter les erreurs du passé en attendant un résultat différent n’est pas la marque d’une nation qui connaît son histoire » (G.J.Libaridian).

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