Ecrittératures

22 octobre 2021

Heureux qui, comme Ardachès …

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 3:37
art building desert architecture

Photo de Desaga Thierry sur Pexels.com

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C’est bien connu, les Arméniens sont marqués en profondeur par la conjonction de deux types de voyage : l’exode et le retour. Comme le premier fut un effet radical de l’histoire, l’autre a toujours eu pour fonction intime de les en soigner par la revanche. Au vrai, pour les Arméniens, connaître ces deux faces janusiennes du voyage, c’est naître arménien. Si tout voyage est initiatique, le premier le fut comme l’épreuve de leur identité, l’autre comme la reconquête de leur humanité. A telle enseigne qu’on se demande si les Arméniens qui voyagent autrement sont encore arméniens. Comme les alpinistes et les mondialistes, les explorateurs et les navigateurs, les opiomanes et les érotomanes, les fétichistes et les échangistes, les poètes et les anachorètes et autres spécimens qui préfèrent s’aventurer sur les voies inédites de l’étrange plutôt que de panurger dans l’atavisme.

Ne me dites pas que les autochtones échappent à ma définition. Tout citoyen d’Arménie sait par l’histoire de sa famille qu’il est enté sur un exil passé et qu’il hante un exil présent. Un exil apaisé, certes, mais un exil qui se vit au quotidien dans la mesure où chacun vit sous la menace d’un exil qui reste à l’affût.

De fait, pour les accros du pays fatal, le voyage patriotique s’apparente à un pèlerinage, qu’il soit mystique, symbolique ou thérapeutique. Comme les musulmans vont à la Mecque, les catholiques à Lourdes, les bouchers aux abattoirs de Chicago, les œnologues aux caves du Vatican, les néonazis à Auschwitz, les Arméniens, eux, vont en Arménie. Et certains font même mieux que d’y aller, ils y habitent en permanence de manière à produire de la reconquête et à se défaire de la fatalité. Comme Ardachès B. qui a préféré la chair vive du pays plutôt que de commémorer de la mort dans les ténèbres d’un autre. C’est ainsi qu’on riposte à ses persécuteurs qui ont eu l’idée diabolique de mettre les Arméniens à la porte de leur paradis d’origine. Et donc, pour un Arménien, aller au pays ou y vivre, c’est se prouver par l’épreuve qu’il naît à ce qu’il est. Tout retour patriotique au pays est essentiellement un voyage existentiel. Comme si l’histoire permettait à nos morts écrasés par la force du Crime de renaître en insufflant leur énergie à ceux qui y vivent par la force de leur volonté.

Dès lors, faut-il penser que les Arméniens considèrent l’Arménie historique comme le nombril du monde ? Je me suis laissé dire par un nombriliste de service que le Jardin d’Éden se situerait dans ce coin tant la terre était bénie des dieux. Toujours est-il qu’à défaut de paradis hypothétique, c’est bien à l’enfer hystérique que fut confronté le peuple qui cultivait en paix ses racines dans ce verger diluvien des merveilles. Et qu’aujourd’hui, s’il existe un purgatoire pour les Arméniens, c’est-à-dire une espèce de havre entre le pire et le meilleur, au sein d’une paix trouble, sur une terre promise à l’épreuve, c’est bien l’Arménie actuelle, l’Arménie dure qui ne cherche qu’à durer.

Seulement voilà. Pour l’Arménien nombriliste, voyager au pays équivaut à s’en tenir à son nombril. Je veux dire au centre du centre de l’Arménie. Même quand ce centre est éclaté. Car le voyage pour lui ne vaut que s’il voit ce qu’il se doit de voir : le centre-ville d’Erevan, Garni, Geghard, Sevan, Etchmiadzine, Khor Virap, Tatev et parfois même l’Artsakh. Au-delà des chemins obligés, balisés, conditionnés, tous aussi addictifs que curatifs, l’Arménien nombriliste ne sait rien car il n’a vu que ces chemins-là et non le tissu charnel du pays qui les embrasse de tous côtés.

Or, s’il n’est pas aventureux, s’il n’est pétri d’aucune curiosité, s’il n’est mû par l’écoute d’autres voix, s’il n’est pas gourmand de voies inédites, le voyage se réduit à une vanité en mouvement. Car voyager, c’est forcément comparer. Et comparer, c’est relativiser. Notre nombriliste voyageur ni ne compare, ni ne relativiste ; il habite l’absolu qui suffit à sa soif patriotique. Il entretient l’estime de soi en ne vivant qu’entre soi et soi-même. Voilà bien le danger car « il n’y a pas beaucoup de différence entre s’estimer beaucoup soi-même et mépriser beaucoup les autres », comme le dit Montesquieu.

C’est ainsi qu’un jour, un nombriliste patenté se mit à vanter devant moi Geghard, le fameux complexe monastique creusé dans le roc. Depuis qu’on les a réduits en poussières balayables et expulsables à merci, les Arméniens en perte d’humanité se haussent du col en exhibant leurs bijoux de famille comme des raretés. Et comme le nombriliste cherche à sortir de l’ombre pour se mettre en pleine lumière, le mien fit de Geghard une énième merveille du monde. Mais il eut un haut-le-cœur quand je lui soufflai sa flamme en prononçant le nom de Petra en Jordanie, pour préciser que c’était du Geghard multiplié par mille sinon plus. « Petra ? Quoi Petra ? Connais pas ! – Mais Petra ! Capitale du royaume nabatéen, qui remonte à 300 ans av. J.C, alors que notre Geghard n’a été fondé qu’au XIIIe siècle ap. J.C. »   Et voilà notre Geghard coiffé au poteau par Big Petra. Bigre ! C’est qu’une vérité patriotique n’est souvent qu’une imposture historique. Ce que ne vous avouera jamais Aliev.

En réalité, tout tribaliste qui se respecte ne sort guère des routes ordinaires tant il reste collé au confort douillet de sa routine intellectuelle. Et donc à ses certitudes altières et monomaniaques. Par exemple si, parti de Sissian il avait pris la route qui passe par Aghitu, rejoint Vorotnavank et au-delà, après Ltsen, le sentier qui mène à Tatev, et même après Tatev la route qui va sur Khapan, qu’aurait-il vu et qu’aurait-il su ? Qu’avant la première guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, ces villages étaient tenus par des Azéris. J’ai même entendu dire à Vorotan que des Arméniens de Sissian venaient y travailler comme saisonniers. Or, à Voratan justement, on peut encore trouver des tombes azéries dont les portraits ont été vandalisés. Par qui ? On l’aura compris… Dès lors, que les nombrilistes ne nous bassinent pas avec la propension des Azéris à souiller le sacré et le symbolique des Arméniens de l’Artsakh après la guerre de 2020. Les abandons de leurs maisons par les Azéris durant la première guerre furent aussi déchirants que les abandons de leurs maisons par les Arméniens durant la seconde. Navré les gars ! Qu’ils soient blancs ou qu’ils soient noirs, les hommes sont les hommes quand la guerre brouille les esprits et pervertit les règles d’une vie commune. Voyager, c’est comparer. Les vérités patriotiques sont des impostures historiques.

Bien sûr, les faits prouvent que durant le dernier affrontement, les Arméniens ont respecté les prisonniers azéris comme des êtres humains à part entière. Les faits prouvent aussi qu’Aliev est un débile qui débite mensonges et cruautés. Que les Arméniens n’ont pas failli sur les principes humanitaires des conflits. S’ils ont perdu sur le terrain la guerre des armes, ils ont gagné aux yeux du monde la guerre morale. L’affirmer n’est pas de l’ordre des fausses vérités patriotiques mais de la vérité factuelle. En réalité, les bobards d’Aliev, via son vice-ministre Mammadov sur les meurtres et la capture de civils azéris, à la suite des événements de Khojaly en 1992, sont de la même eau que tous les bluffs dont il abreuve les Cours internationales. Mais diaboliser des hommes qui sont à la merci d’un diable n’est pas la bonne méthode. Quand un homme est manipulé au point de devenir une extension mécanique de son manipulateur, est-il encore lui-même ?

Il reste que les Arméniens, dans ce Caucase infesté de voyous, ont un devoir d’exemplarité, de justice et de sagesse. Car la vérité finit toujours par triompher et le cœur des hommes que les tyrans ont tirés vers le bas devra tôt ou tard se relever et reconnaître les valeurs de la paix intérieure par l’accession de tous à la démocratie.

Denis Donikian

19 août 2021

Raffi Hermon Araks : homme de carrefour.

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 9:10

 

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Par sa connaissance du turc, de l’arménien, du français et de l’anglais, Raffi Hermon Araks, qui vient de nous quitter, était destiné à jouer le rôle d’homme carrefour entre la diaspora arménienne de France, l’Arménie et la Turquie. Mais encore fallait-il avoir le courage et la hauteur de vue qui permettent les rapprochements entre des communautés que l’histoire a vouées à l’hostilité. Dès lors, qu’on essaie de réconcilier l’irréconciliable, il faut s’attendre au réveil des démons endormis depuis des décennies. Diplômé de Sisli et des langues orientales de Paris, Raffi Hermon était indéniablement un pionner dans le domaine du dialogue arméno-turc. C’est à lui que reviennent les premières tentatives de rapprochements entre intellectuels des deux bords. A lui seul et surtout en un moment où les haines étaient franchement déclarées à la faveur d’un climat miné par les attentats, les commémorations et la montée des publications sur le génocide de 1915. Dire qu’il aura essuyé les plâtres serait un euphémisme. Il aura plutôt déclenché contre lui des soupçons et des doutes qui auront sali son image. Mais avec le recul, ce que les Arméniens doivent à Raffi Hermon est inestimable en termes de ponts construits patiemment entre des démocrates des deux bords ouverts à la vérité de l’histoire. Les hommages  rendus par Ragip Zarakolu et Taner Akçam et autres en disent long sur ce travail souterrain qu’il aura accompli. Sa disparition est d’autant plus dommageable que sa voix, sa foi et son expérience vont manquer comme rédacteur-en-chef au service d’informations audiovisuelles en langue turque d’ArmenPress, lui qui avait travaillé aussi bien  comme collaborateur des Nouvelles d’Arménie Magazine, et comme représentant des médias Azg Armenian Daily (Arménie), AGOS et Yeni Gûnden (Turquie). Ces quelques mots d’hommage ne suffiront certes pas à donner toute la dimension d’une personnalité vouée à l’ouverture aux autres. Mais ceux qui œuvrent aujourd’hui dans le dialogue arméno-turc et qui s’en gargarisent devraient reconnaître que Raffi Hermon avait seul les compétences pour ouvrir les portes et la générosité pour y faire passer le vent des vérités et l’appel aux rencontres.

Denis Donikian

1 août 2021

Lettre offerte aux culturistes de la culture arménienne

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 6:24

texte de non guerre en noir et blanc

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 Le 18 juillet dernier, un acteur majeur de la communauté arménienne de France s’est fendu d’une lettre ouverte pour l’adresser au « prochain gouvernement » d’Arménie. Elle avait pour but de lui rappeler la nécessité d’un ministère de la culture et des arts, apte, selon lui,  à promouvoir l’ouverture de l’Arménie au monde et même susceptible de créer des emplois dans un pays qui en a bien besoin. D’autres acteurs majeurs de la communauté arménienne de France se sont empressés de signer cet appel empreint d’une si louable intention qu’il mérite d’être applaudi des deux mains. La culture, ça n’a pas de prix.

Je précise que personne n’a cru bon de glisser cette pétition sous ma porte. Cette inattention me réjouit d’autant plus que je me suis toujours considéré pour le moins comme un parleur marginal de cette communauté (certains diraient « une mouche du coche »), dans la mesure où j’ai évité avec constance de verser dans un tribalisme qui pousse aux aboiements mimétiques. De toute manière, quelque chose m’aurait retenu d’ajouter mon nom à ceux de ces distingués acteurs de la communauté arménienne, pour lesquels d’ailleurs j’ai le plus grand respect au regard de leur talent et de leurs engagements.

A vrai dire, l’ampleur du désastre que vient de vivre le peuple arménien après la défaite de 2020, la plaie encore vive qui purule dans les esprits,  l’urgence de la reconstruction des âmes aussi bien que des infrastructures, la nécessité de faire entrer au plus vite les prisonniers de guerre dans leur foyer, et surtout la menace permanente qui pèse de manière effrontée aux frontières du pays provoquent encore en moi, comme je le suppose en beaucoup d’autres Arméniens, une sidération telle que lancer un appel au futur gouvernement pour créer un ministère de la culture ne me serait jamais venu à l’idée. Pourquoi pas un ministère de la mer et du naufrage d’ailleurs ?

Je sais bien que se résilier vaut mieux que se résigner. Et que ce qu’on appelle culture contribue amplement à fortifier les esprits, à remplacer le désespoir par l’espérance,  l’abattement par le courage, le sentiment de chute par la foi, la faiblesse par la vertu. Encore faut-il savoir de quelle culture on parle. Et selon quel contexte. Ladite « lettre ouverte » mentionne la culture arménienne dans le sens où elle mériterait un rayonnement probablement  digne des valeurs acquises et défendues au fil d’une histoire ponctuée de luttes et de catastrophes.

Qu’à cela ne tienne, il se trouve que les pétitionnaires évoqués plus haut  « font » dans les deux, tantôt  en accord avec leur origine, tantôt avec leur lieu de vie, tantôt dans le national, tantôt dans l’universel. Qu’en France, un artiste d’origine arménienne se cantonne dans le tribal serait-il encore dans la vraie culture, celle qui  transcende les frontières et met en scène des hommes et des femmes aux prises avec des problèmes intéressant tous les hommes et toutes les femmes ? La chance de ces artistes, auteurs, réalisateurs, peintres et autres qui s’illustrent dans un autre pays que l’Arménie n’est-elle pas de recevoir le monde tel qu’il se vit et se cherche et de pouvoir le restituer à travers le prisme de leur histoire propre, de leurs questions personnelles, de leur biographie intime et selon un cœur élargi à la faveur d’une démocratie en paix sur ses frontières et en marche vers sa lumière ? L’avantage d’un tel artiste dit « arménien » ne serait-il pas son éloignement, cette mise à distance qui lui enjoint de se voir autrement que dans l’étroitesse d’une identité formatée par l’histoire et fermée à tout débordement, autrement dit à s’épanouir dans une plénitude humaine édifiée selon ses goûts, ses rêves et ses dons ?

Quant à parler de la culture dite « nationale », celle qui rappelle à un peuple ses valeurs, qui répète à l’envi son mode de vie, ses habitudes, en un mot ces us et coutumes qui lui ont permis de se perpétuer, elle est d’autant plus nécessaire qu’elle renforce la foi en lui-même et l’oblige au conflit pour la défendre.  Car la culture nationale est une culture de combat, d’unité et fidélité. La culture nationale d’un pays est impérative dans un contexte d’agression tandis que la culture universelle est impérative quand l’histoire porte à l’apaisement. Dès lors que la vie devient possible, la culture nationale peut se confronter aux cultures d’autres pays, dans un esprit non de rivalité mais d’ouverture, de tolérance et d’enrichissement mutuelle. Car la vocation d’une culture nationale est de rester telle qu’elle est tout en faisant partie intégrante d’une conscience universelle façonnée par une culture humaniste.

Seulement voilà. L’Arménie n’est pas en paix et ne le sera pas avant longtemps. Cette « lettre ouverte » est une lettre écrite par une main qui ne tremble pas et qui n’a pas à sa portée une kalachnikov. C’est une main d’artiste, même si elle a trempé dans le magma arménien dès sa naissance ou par ses engagements. C’est une main sur laquelle n’est suspendu aucun drone de Damoclès. C’est une main qui se lave dans la grande culture des hommes et qui voudrait semer cette culture comme un bien commun. Elle sait bien tout ça, mais ses bonnes intentions sont telles qu’elle fait fi d’une réalité qui presse au cœur et au corps des Arméniens les plus exposés. Comme si l’Arménie était une femme au bord de l’accouchement, tenaillée par les contractions et sur laquelle on lirait l’histoire du chaperon rouge. Demander à Pachinian de lire l’histoire du chaperon rouge aux habitants du village frontalier de Verin Shorja paraît pour le moins saugrenu, même si je force le trait et pousse la comparaison aux extrêmes.

De la même manière que durant trente ans, l’Arménie s’est bercée d’une paix trompeuse, aujourd’hui les intellectuels qui devraient provoquer la lucidité, le réalisme et le pragmatisme invitent à l’aveuglement et à la paresse, même avec les meilleures intentions du monde. Ils savent bien pourtant que l’Arménie est prise en étau entre le marteau azerbaidjanais et l’enclume turc, qu’Aliev et Erdogan sont les  incarnations modernes du complexe d’Attila, dit «  le Fléau de Dieu » (« Là où Attila a passé, l’herbe ne repousse plus. »), dont l’obsession paranoïaque ne cherche que l’extension de soi par l’extinction des autres. En d’autres termes, la démocrature par la guerre, l’élargissement du pouvoir par la neutralisation de toute opposition, la conquête territoriale par le fait accompli, le viol des peuples par le génocide. Ils savent bien que l’Arménie n’est que l’ultime obstacle au pantouranisme et que s’il faut une culture aux Arméniens, c’est bien celle de tout mettre en œuvre, aujourd’hui et maintenant, pour que l’échéance de leur effacement échoue. Et je doute fort que la culture bisounours aux couleurs de l’arc-en-ciel ait son mot à dire dans une équation aussi contraignante que la survie. D’autant que l’escogriffe Aliev doit se tenir les côtes rien qu’à lire dans son cabinet des curiosités armeniennes cette « lettre ouverte » adressée à ses ennemis et qui lui donne l’opportunité de lui ouvrir encore plus grand les portes de ses visées expansionnistes.

En ces jours de gravité, si l’Arménie a besoin d’un ministère de la culture, c’est uniquement celui qui aurait à générer et à gérer une culture nationale au sens le plus étroit et le plus agressif du terme. N’en déplaise aux pacifistes dont je fais dans le fond partie en désespoir de cause, tant me contrarie ce que je dis, la seule culture dont l’Arménie ait besoin aujourd’hui et maintenant, c’est d’une culture de la guerre, une culture de la mobilisation générale tous azimuts, de mise en conscience des Arméniens du monde entier par le travail de ses intellectuels sur les dangers qui menacent l’existence même d’un pays nommé Arménie. Que les Arméniens prennent aux Russes ce qu’ils peuvent sans trop croire à leur bonne foi et tout en prévoyant le pire ! Que les Arméniens vivent avec l’obsession d’un pantouranisme inextinguible et tout en prévoyant le pire ! Mais qu’ils restent sur leurs terres, quoi qu’il en coûte. Car si l’Arménie devait un jour finir amputée ou disparaître, que vaudrait  un ministère de la culture ?

Denis Donikian

16 juillet 2021

« Paroles d’enfants arméniens 1915-1922 »

Filed under: ARTICLES,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 5:23

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1 – Les témoignages d’enfants arméniens rescapés du génocide (Gallimard, 2021, traduction de l’italien par Silvia Guzzi), qu’a recueillis Sonya Orfalian, « sont des voix d’une autre époque, fragmentées, qui ensemble recontruisent des récits tragiques ».  Selon le préfacier Joël Kotek, spécialiste de la Shoah, ce « livre d’effroi »exprime la « radicalité génocidaire » dans la mesure où l’enfant représente « l’ennemi incarné », comme le proclamèrent Salih Zéki, le mutassarif de Deir Ez Zor, mais aussi le général Von Trotha à propos des Hereros en 1904, Himmler à l’égard des juifs, et Léon Mugesera en 1992 dans son appel à massacrer tous les Tutsi Inyenzi. Tandis qu’Yves Ternon retrace le contexte historique de ces évocations, Gérard Chaliand montre que, malgré le déni turc actuel, le génocide arménien commence enfin à sortir « des oubliettes de l’Histoire ».

2 – Ces 36 récits, mis en chapitres selon les 36 lettres de l’alphabet arménien, forment une suite de remémorations, utilisant un présent narratif actualisant les cruautés subies par l’enfant victime et témoin. Ici, la mémoire à l’état brutparle de brutalités, concentrée sur les catastrophes d’une vie innocente aux prises avec les affres de l’extermination.  Si ces mots de Mariam : « Il n’y a que la faim et la soif », sont le filigrane de ces tragédies, ils rappellent l’animalité à laquelle les corps étaient réduits. Les terreurs sont évoquées comme un enchaînement de banalités : « Maintenant mon père va mal, très mal. /Il meurt. / Il est mort. / Mort. » (Lusine), « Aujourd’hui on me marie. / Je mets au monde une garçon. / Mon fils ressemble à son père. Ils l’ont appelé Sélim, mais au fond moi je l’appelle Kévork en souvenir de mon père. » (Archalouïs).

3 – Le propre d’un génocide étant d’effacer l’identité de l’Autre, le bourreau n’hésite pas à s’en prendre non seulement aux bébés : « Ils les clouent sur les branches », mais aussi à la mémoire de l’enfant : « …ils nous apprennent à oublier qui nous sommes » (Hovsep), « Je ne sais pas si je suis apatride ni ce que je suis. » (Dikran). Il pratique le viol : « Ces barbares enlèvent les filles. (…) Les hommes rient et les violent devant tout le monde », pousse au suicide et la mère à l’infanticide : « Maintenant je vois les mères qui font boire du poison à leur bébé avant d’avaler elles aussi la dernière dose » (Nevarte), « Ils obligent une mère à manger la chair de sa fille » (Sona).

4 – Dans un contexte de déshumanisation généralisée, l’esclavagisme fait de l’enfant une bête ou une marchandise : « Il dit que si je l’épouse je serai libre. /Je réfléchis, libre de quoi ?», « Il y a d’autres Arméniennes en vente comme moi » (Silva). Ici ou là, si quelques rares « justes » sauvent des enfants de l’extrême détresse, d’autres gens les soignent pour les vendre ou les livrent aux autorités pour éviter de contrevenir, sous peine de mort, à l’interdiction de secourir tout Arménien.

5 – En faisant l’expérience d’un monde fourmillant de prédateurs(Turcs, Kurdes, tchétés, zaptiés, muhadjirs) les enfants sont jetés dans les violences d’un conflit ethnique dont ils comprennent assez vite les enjeux : « Il était arménien, c’était ça son péché » (Aram), « L’exode forcé est une malédiction qui n’en finit plus, quand on sait qu’on ne pourra jamais plus rentrer chez soi. »(Eva). Certains participeront aux actes de résistance collective comme à Urfa (Hovsep) ou à Musa Ler (Aléksan) ou finiront dans des orphelinats.

15 juillet 2021

Le sacrifice, le témoignage et le pardon : » Le Candidat » de Zareh Vorpouni.

Filed under: ARTICLES,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 4:47

 

 

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1 – Pour Marc Nichanian, Le Candidat de Zareh Vorpouni (in Le génocide des Arméniens, Armand Colin, 2015) est probablement « le plus vrai » des romans représentatifs de la diaspora arméniennedès lors qu’il tente d’appréhender dans toute sa complexité la figure du survivant qui hante l’imaginaire post catastrophique.  Or, ce survivant est un « témoin mort » puisqu’il a été rendu inapte au pardon par un bourreau qui a tué le «  le témoin dans la victime ». C’est lui qui va s’exprimer au sein du roman compris comme le réceptacle littéraire d’un héritage à transmettre.

 

2 – Structuré selon trois « étages » autour des trois personnages que sont Vahakn, Minas et Zareh (Vorpouni, l’auteur lui-même), le roman élabore un « jeu complexe de transmissions, d’injonctions et de commandes, pour rendre lisible le témoignage d’un survivant ». En effet, incapable d’assumer l’écriture du témoignage transmis par Vahakn sous forme d’injonction, Minas va devoir confier à Zareh le soin de l’arranger et de la signer. De fait, Vahakn se supprime pour émanciper son héritier Minas, lequel pour devenir un homme devra « faire disparaître Vahakn en lui, en niant son héritage. Dès lors, le témoignage peut se comprendre comme un « lien d’injonction et d’héritage »avec un témoin mort (Vahakn étant le témoin suicidé).

 

3 – Livré à « l’anarchie du destin » (Z.V.), Vahakn, qui ne tenait en vie que par sa schizophrénie, aura la révélation de son effondrement avec Ziya (écrit Zia dans l’article), l’ami et étudiant turc, qu’il devra tuer avant de se tuer. Suicide que Vahakn justifie par cette maladie de la vengeancequi hante les Arméniens, sans qu’ils soient pour autant doués pour la haine. Or, en offrant sa mort en héritage au poète Minas, Vahakn l’initie à la vraie poésie : « Le poète est celui qui habite dans la mort » (Z.V.). Mais aussi, en faisant don de sa mort à son ami, il le sauve du turquicide « qui habite en chacun de nous », puisque « nous sommes des meurtriers en puissance »(Z.V.).

 

4 – De fait, Z. Vorpouni redoutait de manière prémonitoire les « meurtres réels » tels qu’ils ont été perpétrés durant les campagnes d’attentats terroristes des années 70, dès lors que Vahakn, en supprimant Ziya puis en se suicidant,  n’aura d’autre but que de tuer par le même coup le bourreau qu’il abrite en lui-même et qui le « constitue ». D’autant que la souillure du viol perpétré par Fatma, la femme turque qui l’avait sauvé, en installant en lui une pathologie de la fuite en fera un candidat au turquicide. A telle enseigne que se laver de cette saleté deviendra une obsession.

 

5 – L’impératif de purification par l’effacement du bourreau, par son meurtre romanesque et artificiel, qui habite Vahakn, implique donc qu’il en soit le sacrificateur. « L’ouverture du temps du pardon exige un acte sacrificiel, où sacrificateur et sacrifié se confondent ». Or, à grand échelle, l’empire fonctionnait sur la jouissance sacrificielle par le dominant. Processus sans fin, auquel, dit Vahakn, nous sommes « soumis par essence » et que perpétue Ziya en avouant aimer une Arménienne de la même manière que le fit Fatma par le viol. Dès lors, rompre son lien avec « l’objet passif de la jouissance dominante », permettra à Vahakn d’accéder à la rédemption par le sacrifice.

 

14 juillet 2021

« Le Candidat » de Zareh Vorpouni

Filed under: ARTICLES,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 7:50

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Le Candidat

 

1 – L’intérêt du roman Le Candidat [T’eknatsun] (Éditions Parenthèses, 2021, traduit en français par Marc Nichanian, initialement paru en 1967 à Beyrouth) de Zareh Vorpouni (né Zareh Euksuzian,1902-1980), consiste à présenter une chronique intime du survivant arménienen proie à une « maladie de la vengeance […] sans aucune sorte de haine ». Exercice littéraire évoquant les séquelles de la catastrophe par la mise en scène de ses victimes, il témoigne de l’héritage traumatique selon une transmission à trois niveaux : l’auteur et narrateur du crime sacrificiel Vahakn, l’ami et confident Minas et Zareh le récepteur final du récit, à savoir Vorpouni lui-même en train d’écrire un roman Le Candidat situé vers 1927, dans un quartier de Paris.

2 – Le roman s’ouvre sur la lettre de Minas à Archalouys lui annonçant le suicide de son « fiancé » (en réalité son mari) Vahakn. Or Minas, craignant d’être compris comme voulant succéder à son ami, n’est obsédé que par Nicole, une Française, tandis que Hortense, la patronne de l’hôtel qui l’emploie avec son ami Apkar, fera son « éducation amoureuse », même si elle méconnait la « petite maladie » de l’Arménien, qui pousse à un dégoût de soi mêlé de peurs (Minas) ou au meurtre. Vahakn étranglera Ziya, l’ami turc, en mal de pardon arménien : « Quelle est ma faute à moi, là-dedans ? »

3 – Point nodal du roman, la lettre de Vahakn confiée à Minas raconte le « mois à titre posthume » vécu entre le meurtre de Ziya et son suicide. Il enjoint Minas de haïr ce qui n’est pas arménien, « sinon nous sommes perdus ». Revenant sur son enfance, « une histoire de saleté », Vahakn rappelle comment, durant la déportation, arraché à sa mère, il provoqua sa mort et comment Fatma, la femme turque qui l’avait sauvé, allait, en le souillant par le viol, mettre en lui « le germe du meurtrier ». Devenu ainsi « candidat au turquicide »,Vahakn, dévoré par l’avilissement, développera une obsession de la fuite et de la purification par « du sang de Turc ». Amoureux d’une Arménienne, Ziya, devenu le double de Fatma, sera sacrifié par un Vahakn schizophrénique avant son apaisement par le suicide.

4 – Après la lettre de Vahakn, les repères de lecture se dissolvent dans le brassage des époques et parfois la volatilité des personnages, qu’ils soient défunts (Ziya, Vahakn) ou vivants (Minas, Apkar). Entre le mal d’une réappropriation identitairenourri par Vahakn (« l’art, c’est fait pour nettoyer l’âme »), les claudications physiques et intimes d’Apkar, un Minas perclus d’aliénation (« C’est Vahakn qui avait volé son âme ») ou une Archalouys minée par la phobie de la solitude, tous se tiennent inconsciemment pour de « sales Arméniens » baignant dans l’obscénité de la perteet les tortures de l’errance, à l’image de Monsieur Bentham qui, à vouloir « « sauver la patrie » avec ses poèmes », finit à Charenton.

5 – Invité par Vahakn à parachever son « brouillon de roman », Minas, en conflit avec lui-même, finit par se réfugier tant auprès de sa maîtresse Hortense que dans ses poésies, au point de fusion où onirisme et réalité se confondent. Après la lettre inaugurale du roman écrite à Archalouys, celle centrale laissée par son ami, Minas, impuissant, confie  à Zareh (Vorpouni) le soin de « faire voir l’âme » de Vahakn. Pratiquant une esthétique de la confusion, au risque d’abandonner le lecteur, Vorpouni nous plonge ainsi dans les eaux troubles de ces « restes de l’épée» arméniens qui échappèrent au génocide.

Denis Donikian

13 juin 2021

Guerres dans la Guerre

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 4:07

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( Photo D. Donikian, copyright)

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Aujourd’hui nos intellectuels pratiquent l’art d’être intelligents en jetant la pierre sur le bouc émissaire tout désigné des frustrations, des peurs et du mal-être qui pèse sur tous les Arméniens. A leur suite, beaucoup parmi ces derniers tentent de rationaliser leur haine sans pour autant échapper à une argumentation caricaturale en prenant des hypothèses pour des vérités. Au pire, leur hostilité explose en crachats verbeux aussi irrespectueux que primaires, comme si la démocratie donnait droit à la violence. On a même vu des journalistes – mais aussi un ex- président – s’engager sur cette voie, éructant des termes qui démontrent combien dans leur bouche le passionnel prend le pas sur le rationnel.

Le moins qu’on puisse dire est que durant la deuxième guerre de l’Artsakh, la désinformation a joué le rôle d’arme de combat, magistralement manipulée par les Azéris, ou de tromperie triomphaliste dans le camp arménien. On oublie trop souvent qu’au chaos des affrontements se surajoute le chaos des informations, que l’avéré est vérolé par le bluff, sachant qu’en temps de guerre si les vérités ne sont pas toutes bonnes à rendre publiques, les mensonges ont pour objectif de déstabiliser l’adversaire et de troubler les prises de décisions stratégiques. Sans parler des tractations secrètes dont personne ne sait rien et dont tout le monde prend pour argent comptant ce qui se colporte comme suppositions, les pires de préférence. De sorte que personne ne s’y retrouve et ne sait à quel saint se fier, s’il s’en trouve encore.

Si en diaspora les patriotes de la parole et les prétentieuses mouches du coche pérorent sur les réseaux sociaux, en Arménie  les cracheurs de feu occupent le terrain. A l’heure actuelle, l’Arménie démocratique est devenue le panier de crabes dont se réjouissent ses ennemis autocrates. Les contes et les fables, les fictions et les bobards sont lois et tous participent du même chaos, qui les lancent et les assènent au risque de gangrener les esprits. A qui la faute, sinon  à ceux-là mêmes qui diffusent le venin de leur vindicte avec assez de maestria pour mettre les gogos dans leur poche, à tous ces affairistes du crime qui rêvent de prendre leur revanche sur un Pachinian qui avait pour objectifs d’éradiquer une corruption tentaculaire et d’instaurer une démocratie normale.

Certes, on ne saurait récuser à quiconque le privilège démocratique de reprocher à Pachinian d’être un piètre un “homme d’État” ! Mais qu’ont fait les précédents “hommes d’État” sinon pour certains, de favoriser par leur « despotisme démocratique » la  décomposition même de l’État de droit ? Ce qui suffit à remarquer que l’Arménie manque cruellement d’historiens du présent qui permettraient d’élucider les dessous des premiers temps de la république.  Mais dès lors que rien n’est étudié selon les canons scientifiques, les trois orchestrateurs de l’indépendance ont aujourd’hui les coudées franches pour harceler Pachinian et le déchirer avec la même hargne que le fait l’ogre azéri. Nul doute cependant que Pachinian sait plus de choses que le commun des mortels arméniens. Nul doute qu’il a eu accès aux archives et qu’elles lui ont confirmé ses soupçons d’ancien journaliste. Une table ronde entre nos nostalgiques du pouvoir et lui-même aurait été très probablement l’occasion d’une grande lessive. Mais voilà que ces “hommes d’État” savent trop combien ils ont trempé dans des affaires louches pour offrir au peuple arménien une confrontation à cœur ouvert, documents à l’appui. (Comme aujourd’hui, ces chiffres qui montrent que Pachinian a plus fait en deux ans pour soutenir l’armée que ses deux prédécesseurs. Ou la révélation des deux traîtres arméniens qui ont renseigné l’Azerbaïdjan sur des sites stratégiques tels que leur destruction a ouvert la voie à la défaite).

Même si le camp Pachinian n’échappe pas à la surenchère verbale qui brouille les cartes du jeu électoral, il est quand même tenu de se défendre contre les crocodiles qui grouillent dans le marigot de la république. C’est le moins qu’il puisse faire, tellement les “hommes d’État” d’hier travestissent en vérités leurs mensonges, en force leur mauvaise foi, comme en vertu leur manque d’humanisme.

Comment ? Oui !  Comment en est-on arrivé là, à ce moment de déliquescence démocratique absolue où la parole fait mal, dit faux, produit de l’incertitude et dévore d’avance tout échange de vue ? Que fallait-il faire à Pachinian sinon rétablir l’État de droit malmené par les trois cleptocrates de la volonté populaire ?

Même s’il n’avait pas toutes les clefs en mains pour initier sur des bases saines une démocratie réelle, même si le contexte de guerre et de catastrophe naturelle l’a conduit à privilégier le plus urgent, c’est à Levon Ter-Pétrossian que revient tout de même la faute d’avoir fourvoyé le jeu politique en faisant entrer les loups dans la bergerie, à savoir les oligarques. Les affairistes qui ont dominé le parlement n’ont réussi qu’à souiller les délibérations au détriment des réformes sociales, tout en consolidant le pouvoir de l’argent au point d’atteindre une corruption telle que l’armée même en est sortie affaiblie. Kotcharian et Sarkissian n’ont fait que pénétrer dans la brèche ouverte par l’“homme d’État” LTP en y ajoutant leur touche personnelle de meurtres, de prévarications et de viol des voix citoyennes.

Dès lors, quel défi restait à relever pour sortir les Arméniens du dégoût que leur inspirait leur propre vie de citoyens impuissants et manipulés durant trois décennies ? Quel mot pouvait mieux convenir pour remettre l’Arménie sur ses rails que celui de « révolution » ? Quelle réforme pouvait être menée sinon en condamnant les exactions du passé dont a eu à souffrir le peuple arménien ? Et quel climat politique devait-il en découler sinon celui d’un pugilat ouvert entre les tenants d’un peuple pris en otage et les partisans d’un peuple assumant son destin ?

L’“homme d’État” LTP, qui s’érige aujourd’hui en prophète du malheur, donnant à ses propos des accents de sagesse schizophrénique, n’a-t-il pas une part de responsabilité, sinon la première, sur le pourrissement démocratique qui sévit en Arménie ? Incriminer Pachinian en lui assenant toutes sortes d’injures, c’est oublier qu’en tant que Premier ministre il avait pour devoir élémentaire de réparer le pays, politiquement et socialement, des fautes commises par ses prédécesseurs, quitte à affronter des rapacités profondément ancrées dans les mentalités. De fait, si Pachinian est devenu le démon des trois premiers “hommes d’État” sans État, c’est bien qu’il aura été aussi leur créature. Qui a fait Pachinian sinon eux ?

En réalité, les contempteurs de Pachinian instrumentalisent le droit démocratique au désaccord en le dépouillant de ses attributs les plus nécessaires à la compréhension mutuelle et à l’avancement du bien général. Or, l’Arménie en est venue au point où la controverse démocratique s’est muée en violence, où les règles qui régissent le temps long de la confrontation ont cédé le pas à la persuasion physique immédiate. De verbale qu’est encore cette violence, nul doute qu’elle ne devienne létale. Que Kotcharian ait préféré le duel au débat avec Pachinian  en dit long sur sa manière de concevoir la démocratie, lui qui a su se débarrasser de Boghos Boghossian par l’intercession d’un de ses sbires. Sans parler du reste.

Ceux qui crient au traître sans même avoir honte de traiter Pachinian de « Turc », injure qui n’a rien à envier au mot « Arménien » utilisé par les Turcs eux-mêmes, ne doivent pas oublier que ce droit d’opposition n’a cours ni en Azerbaïdjan ni en Turquie. Ils ne doivent pas oublier que Pachinian a été élu démocratiquement et haut la main et que dans un vote démocratique, les perdants sont censés admettre la victoire des gagnants afin d’œuvrer ensemble pour le bien supérieure de la nation.

Tout cela nous l’avons clamé maintes fois.

Or, à un moment aussi critique où les frontières sont menacées en permanence, où le cessez-le-feu reste fragile et soumis aux aléas et aux caprices russes, où le Syunik gène plus que jamais les voies d’un pantouranisme conquérant, l’Arménie offre l’image d’un magma cacophonique qui fait honte et qui fait peur. Comme si elle allumait des guerres contre elle-même dans une guerre en devenir. De fait, les effervescences citoyennes qui se défoulent en Arménie n’ont d’autre fondement que la haine. A telle enseigne que dans les moments de leur histoire où doit s’élaborer un projet collectif de sauvegarde de la nation, du territoire et de la langue, les Arméniens ne trouvent pas mieux que de donner libre cours à leur culture de l’ennemi et de la division. Comme si la démocratie avait désinhibé les passions politiques en libérant les pulsions de mort. En réalité, les mots et les émotions qui ont cours actuellement en Arménie et même en diaspora contribuent à créer un climat délétère tel qu’il réjouit les hommes forts de Bakou et d’Ankara.  Aujourd’hui, la foi et la joie d’être arménien, évacuées du dialogue démocratique, comme elles le seront demain après le vote du 20 juin qui verra deux conceptions de l’avenir s’affronter et se déchirer, resteront à jamais blessées. Or, un pays qui n’a plus confiance en lui-même, qui dilue la mémoire de ses morts et de ses pertes dans les haines enfiévrées par le mysticisme national, est déjà un pays perdu, sinon un pays mort.

Denis Donikian

10 juin 2021

A Critical Exclusive: A Sexy, Fun, Beautiful Trio of Books from Denis Donikian

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:52

Article de Christopher ATAMIAN ( New York) qui vient de paraître dans le Arminian Mirror Spectator

 
 
 

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7 juin 2021

Gandzassar

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 7:53

Par Jean-Varoujean Guréghian

Le monastère de Gandzassar est situé près du village de Vank, dans la région de Martakert, sur la rive gauche du Khatchen, dans le Haut-Karabagh. Cette région est historiquement rattachée à la province d’Artsakh en Grande Arménie.

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L’église Saint-Jean-Baptiste et son gavit, vue du nord-est. Dessin de Jean V. Guréghian

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Les premières informations écrites proviennent du Catholicos Anania Mokatsi (946 – 968). Gandzassar veut dire en arménien « montagnes aux trésors ». Ce nom proviendrait du fait qu’on exploitait autrefois, sur cette colline, des mines d’argent, de cuivre et d’autres métaux.

Gandzassar qui était, à l’origine, le mausolée des princes Djalalides (Djalalian), devint grâce à eux un centre religieux, d’écritures et d’enseignement majeur. Des manuscrits de grandes valeurs ont été élaborés en ce lieu. Et, à partir de 1400, Gandzassar deviendra le siège du catholicossat d’Aghouanie (d’Albanie).

D’après certaines sources, nombre de reliques se trouveraient à Gandzassar, dont la tête de saint Jean-Baptiste, le sang de Zacharie, père de Jean-Baptiste, des reliques de Grégoire l’Illuminateur, de son petit-fils Grigoris et celles de différents martyrs.

Le seigneur Vakhtang Tangik, avant de mourir, aurait demandé à son fils, Hassan Djalal, de construire une église en ce lieu. Surnommé « le Grand Seigneur », Hassan Djalal fit construire, entre 1216 et 1238, l’église Saint-Jean-Baptiste. Elle fut consacrée en 1240, durant la fête du « Vartavar » (de la Transfiguration), en présence du catholicos Nerses d’Aghouanie, des chefs religieux, des seigneurs, des évêques et de 700 prêtres.

En 1261, Hassan, prisonnier et déporté par les envahisseurs iraniens, refuse de se convertir à l’islam. En conséquence, il est assassiné et découpé en morceaux par ses bourreaux. Atabek-Ivané, le fils de Hassan, va en Iran récupérer les restes de son père, qui avaient été conservés par un sage Iranien, et les ramène en Arménie. L’épouse de Hassan, Mamkan, fait alors construire le gavit adjacent à l’église où elle fait déposer le corps (en morceaux) de son époux. Son tombeau existe encore à ce jour.

Durant une longue période, jusqu’en 1813, date de l’annexion du Karabagh par la Russie, Gandzassar fut le siège de la résistance armée des Arméniens contre les envahisseurs tantôt Turcs, tantôts Perses. Israël Ori (1658 – 1711), figure historique du mouvement national de libération, y organisa des réunions mémorables.

En 1815, le catholicossat d’Aghouanie fut supprimé par les Russes.

En septembre 2014, le président du Karabagh Bako Sahakian et l’archevêque Parkev ont fêté, à Gandzassar, le 25eanniversaire du retour du diocèse au Karabagh.

L’église Saint-Jean-Baptiste est considérée comme l’une des plus belles d’Arménie (historique). C’est une église à croix inscrite avec quatre pièces d’angle à deux niveaux (comme à Dadivank, Sanahin ou Haritjavank). Les murs sont richement décorés à l’intérieur comme à l’extérieur.

À l’intérieur, de nombreux hauts-reliefs représentent des têtes d’animaux et des formes géométriques. Sur le fronton ouest, il y a une sculpture de Jésus, ce qui est rare dans l’architecture arménienne. À l’extérieur, des croix, des fines arcatures, des colonnes aveugles et des niches arméniennes décorent les façades. Les fenêtres sont entourées de fines sculptures. La coupole richement décorée est à seize faces, séparées par des triples colonnes, sous une coiffe en ombrelles.

Le gavit est à doubles voûtes croisées sans piliers centraux, et ressemble, par sa conception originale, aux gavits de Haghbat et de Mechkavank. Ces trois gavits auraient probablement été conçus par le même architecte. Les accès du gavit sont particulièrement bien décorés.

Il y a aussi, au sein du monastère, un réfectoire (datant de 1689), et un bâtiment d’école sur deux niveaux, construite en 1898 par l’évêque Anton, avec des cellules pour les prêtres. Depuis le XVII siècle, l’ensemble est entouré d’une haute muraille.

 J’ai été témoin, à l’époque soviétique, d’une histoire rocambolesque. Un projet de restauration du monastère avait été élaboré par des confrères architectes d’Azerbaïdjan. Ce projet prévoyait d’introduire artificiellement des formes d’architecture musulmane. Notamment certaines arcades en formes ovales devaient remplacer les demi-cercles existant précédemment, etc. Heureusement, après une plainte déposée auprès des hautes autorités… le projet de restauration fut annulé.

L’église Saint-Jean-Baptiste, fermée depuis 1923, fut rouverte en 1988 sous Gorbatchev. Elle fut, en partie endommagée par les soldats azéris en 1992.

La restauration a été réalisée de 1993 à 1997, après l’indépendance.

Jean V. Guréghian

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Autres ouvrages sur l’architecture arménienne de Jean-Varoujean Guréghian

Le patrimoine historique arménien, notamment architectural, présent en Turquie est important. Plus de 300 illustrations, dont la moitié de l’auteur font la richesse de ce livre. Elles représentent des édifices construits entre le IVe (début du christianisme) et le XXe siècle. Nombre de ceux-ci ont été démolis après le Génocide de 1915, à travers toute la Turquie, notamment dans les anciens territoires de l’Arménie historique. On peut retrouver et situer nombre de ces monuments dans les cartes figurées en fin du livre.

9782343207513r

  • Date de publication : 29 octobre 2020

  • Broché – format : 13,5 x 21,5 cm • 238 pages

  • ISBN : 978-2-343-20751-3

  • EAN13 : 9782343207513

  • EAN PDF : 9782140162077

  • EAN ePUB : 9782336912820

  • (Imprimé en France)

  • Prix : 28,5 euros

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ARCITECTURES ARMENIENNES

Arménie

Présentation de l’architecture arménienne à travers l’étude des principaux monuments de son histoire jusqu’au XVIIIe siècle : forteresses, monastères, églises. Les spécificités liées aux matériaux (tuf, basalte, granit et marbre), la variété des styles et la maîtrise technique sont détaillés. Avec la liste des architectes, sculpteurs et tailleurs de pierre qui ont marqué cette histoire.

Paru le : 17/02/2016

Thématique : Patrimoine rural et Architecture vernaculaire

Auteur(s) : Auteur : Jean-Varoujean Guréghian

Éditeur(s) : Geuthner

ISBN : 2-7053-3934-5

EAN13 : 9782705339340

Format : Non précisé.

Reliure : Broché

Pages : 330

Hauteur : 24 cm / Largeur : 16 cm 

Épaisseur : 2,1 cm 

Prix : 43 euros

1 mars 2021

ORTHOGRAPHE DE L’ARMÉNIEN ORIENTAL

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 9:52

 

par Jean V. Guréghian

Depuis l’indépendance de l’Arménie en 1991 (30 ans déjà !), certains en diaspora attendent encore qu’on rétablisse là-bas l’orthographe classique, c’est-à-dire celle utilisée en arménien occidental dans la diaspora et en arménien classique. Ses défenseurs affirment qu’elle est plus riche et plus fidèle à la langue étymologiquement et historiquement que celle actuellement utilisée en Arménie. Toutefois ce retour aux sources n’est pas simple à réaliser et ne fait pas l’unanimité, loin de là, notamment chez les Arméniens d’Arménie qui sont les principaux intéressés, car ils sont dorénavant habitués et attachés à leur nouvelle orthographe.

L’orthographe avait changé en Arménie suite à la réforme de 1922 (révisée en 1940). Elle avait pour but de simplifier l’écriture en la rendant phonétiquement plus proche de la langue (elle s’appelle d’ailleurs « orthographe phonétique »). Il est vrai que cette réforme s’était faite à l’époque sans tenir compte de l’avis de la diaspora, mais le fait est que depuis 1922 toutes les générations de l’Arménie utilisent cette orthographe et des millions de livres ont été édités depuis. De plus, les très nombreux Arméniens vivant en Russie ou dans les autres républiques de l’ex-URSS et aussi les très nombreux Arméniens récemment installés aux États-Unis et en Europe (venus d’Arménie) la pratiquent également. Il faut reconnaître que cette réforme a bien marché dans son ensemble malgré quelques petits défauts, comme le problème des homonymes. Il faut dire aussi que l’arménien oriental a connu depuis 1918, grâce à l’environnement normal d’un Etat, un essor sans précédent. Ce n’est plus aujourd’hui la langue de Hovannès Toumanian ou de Ghazaros Aghayan du début du siècle.

Rappelons que l’orthographe russe a subi aussi un sérieux remaniement après la révolution et personne ne parle aujourd’hui en Russie de retour en arrière.

Les rumeurs d’un changement de l’orthographe ne m’avaient jamais préoccupé outre mesure, d’ailleurs, comme tout Arménien occidental et ex « akhpar » (rapatrié de la diaspora), j’étais plutôt favorable, jusqu’au jour (en début 1996) lorsqu’on m’a demandé de concevoir, avec mon épouse, « L’arménien sans peine » (arménien oriental) pour la méthode Assimil. Nous avons alors demandé à des personnes compétentes en Arménie leur opinion à ce sujet. À notre grande surprise, tous ont répondu être contre ce retour. Nous avons constaté que contrairement à la diaspora, les partisans du retour ne représentent, en Arménie, qu’une infime minorité. On estime là-bas que l’orthographe actuelle a fait ses preuves et que tout retour en arrière serait une régression. Sans compter qu’elle ferait retourner trop de monde… à l’école ! De ce fait, nous n’avions pas d’autre choix, pour notre livre, que d’utiliser l’orthographe en vigueur, dans la loi comme dans les faits, en Arménie.

En théorie, si changement devait se faire, il aurait dû se faire durant la présidence du premier président de la Rép. d’Arménie, Levon Ter-Petrossian (1991-1998). D’abord parce qu’il est originaire de la diaspora et que contrairement à ses successeurs, qui sont russophones, il a fait ses études en arménien et possède de bonnes connaissances linguistiques. Il a été chercheur au Matenadaran. « Un akhpar Président de l’Arménie, c’est inimaginable », m’avait dit à l’époque son frère Telman. Effectivement, durant le règne soviétique un « akhpar » n’avait même pas le droit de diriger une boulangerie.

Mais au fait… à quand le rétablissement en diaspora des vraies valeurs phonétiques de l’alphabet classique (après tout, c’est peut-être aussi important que l’orthographe), comme en Rép. d’Arménie aujourd’hui et comme au cœur de l’Arménie historique avant 1915 (comme c’était le cas à Van, Chatakh, Bitlis, Mouch, Sassoun, etc.). En rétablissant le triple système d’opposition des consonnes et en remettant à leur place les consonnes sourdes et sonores (quinze au total : b, p et celle avec une valeur intermédiaire entre les deux, d, t et celle avec… etc…) pour arrêter enfin de dire Apraham (au lieu de Abraham), Kakig (au lieu de Gaguik), Atam (au lieu de Adam), Kapriel (au lieu de Gabriel), Taniel (au lieu de Daniel), etc… Alors tous à l’école ?… Cela ne serait sûrement pas raisonnable.

En effet, l’arménien occidental actuel, dont la syntaxe, l’intonation, l’accent et la prononciation proviennent de l’arménien de Constantinople (avec inversion des consonnes sourdes et sonores, disparition des consonnes intermédiaires, etc.), a évolué au cours des siècles. Cependant sa syntaxe est restée proche de l’arménien classique (grabar). De ce fait, il est normal que l’orthographe classique lui soit mieux adaptée. Le fait que la branche occidentale utilise à elle seule l’orthographe classique n’est pas un handicap pour elle. Cette autonomie est peut-être même un avantage et un garant de longévité. N’oublions pas que, depuis le génocide, l’avenir de l’arménien occidental paraît incertain. D’ailleurs pour remédier à sa fragilité, plutôt que harceler les gens d’Arménie, comme le font certains, ne serait-il pas plus judicieux d’obtenir des autorités arméniennes qu’elles rendent obligatoire dans les écoles l’enseignement de l’arménien occidental, ce qui en même temps les réconcilierait progressivement avec l’orthographe classique, d’autant qu’il existe en Arménie de véritables défenseurs de l’arménien occidental.

Quant à notre ouvrage, « L’arménien sans peine » (arménien oriental), aux éditions Assimil, 1999, réédité en 2001 et 2007, avec la préface de Charles Aznavour, les dessins de Hoviv et les corrections de Jean-Pierre Mahé (membre de l’Institut), nous étions heureux d’apprendre, à sa parution, qu’il avait été très apprécié par d’éminents spécialistes.

Alors comment expliquer que certains (dont un grand parti politique) l’aient boycotté dès sa première édition à cause de son orthographe, alors que cette orthographe a force de loi en République d’Arménie ? Et ce depuis… 99 ans !

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Le 5/02/2021

 

Jean V. Guréghian

 

 

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