Ecrittératures

22 avril 2017

MYSTERE DURIAN

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 2:11

 

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N’en déplaise aux fanatiques d’arménolâtrie, et j’en connais qui pissent en trois couleurs, celles du drapeau arménien, qui sont à l’affût de la moindre goutte de sang pour chercher à savoir si telle personnalité en est ou pas, à savoir des nôtres ou des autres, non, dis-je, le durian, autrement nommé Durio zibethinus,n’est pas arménien. Tout ce qui se termine par IAN, ou qui éructe façon baudet contrarié : « I-AN ! I-AN ! I-AN ! » n’est pas forcément de chez nous. Par exemple, Indonesian Airlines n’a rien à voir avec Sarkissian, mon président préféré, ou Tchemkiderintchian philosophe arménien pratiquant le scepticisme à outrance.

 

C’est dommage, me direz-vous. Effectivement, le durian est un fruit à nul autre pareil qu’affectionnent les gorilles et qui est géant comme eux.

 

Et pourtant, à mes yeux, ce fruit « paradoxal » a quelque chose d’arménien. Il pue la merde quand on s’approche de trop près. Et ce n’est pas le cœur comestible du fruit, lequel est gouteux comme un beurre concentrant tous les parfums des fruits exotiques, qu’on pourrait assimiler à l’âme arménienne.

 

Je m’explique. Ce fruit qu’on trouve beaucoup en Indonésie, mais aussi en Thaïlande et à Madagascar, est interdit de transport par les passagers ayant choisi Indonesian Airlines. Son odeur risque d’incommoder les profanes. Mais les Indonésiens l’adorent.

 

Anecdote sur mes relations à ce fruit auquel j’ai été initié par mon épouse qui n’est pas arménienne mais qui sait faire le beurek. Il se trouve que je suis un des rares étrangers, de surcroît arméniens, à ne pas sentir l’odeur repoussante qu’éprouvent les autres. A ce titre, c’est un privilège car je me situe ainsi dans la même catégorie que les gorilles, les vrais, lesquels s’y connaissent en gâterie bio, paléo et naturo. Les pâtisseries industrielles du genre  Fauchon, Ladurée et Pierre Hermé peuvent toujours s’accrocher. Et donc, un jour, cédant à la tentation de m’offrir un exemplaire de cette rareté qui m’interpellait tandis que je déambulais dans le quartier chinois de Choisy, je n’ai pas hésité. Le marchand, fort prudent et qui savait combien le voyage de ses fruits pouvait nuire à leur réputation autant qu’à celle de leur consommateur, emballa l’objet du délice non dans un mais deux sacs plastiques, histoire de prévenir toute impression nauséabonde de la part des non-gorilles que j’étais censé côtoyer jusqu’à atteindre mon domicile. Tout se passa bien dans le train jusqu’au moment où deux jeunes filles se mirent à renifler quelque chose qui rappelait l’excrément. «  Tu as marché sur une merde ? demanda l’une à l’autre. Ça pue ». Et voilà les jeunes filles en train d’inspecter leurs semelles. Rien. De mon côté, j’étais pas dans la merde. Il me fallait filer doux. Heureusement, le train arrivait à destination et sitôt la porte ouverte, je jaillis sur le quai pour ne pas m’attirer l’opprobre des demoiselles aux narines délicates. De fait, elles n’étaient pas de la race des gorilles, c’est tout.

 

Il faut dire que le durian a du caractère et ne se livre pas au tout venant.

 

Il se présente extérieurement comme une arme de guerre moyenâgeuse, une grosse boule avec des piquants redoutables qu’on balance au bout d’une chaine afin d’en frapper l’ennemi. Mais cette écorce couleur cuivre ou bronze, épaisse comme une peau d’éléphant, se fend à mesure qu’elle mûrit. C’est alors que le durian dégage son odeur de WC. Histoire d’éloigner ceux qui n’ont ni la force ni la foi pour en atteindre le cœur. Mais les avertis n’y vont pas par quatre chemins. Ils savent qu’autour des noyaux, la chair qui s’est développée mérite toutes les attentions de votre palais. Alors, vous entrez au paradis. C’est que Dieu, en son immense sagesse, a créé à l’intention des hommes de petites portes qui sont un avant-goût des merveilles qu’Il réserve dans l’au-delà à ceux qui ont assez de foi pour forcer les murs et les armures, le dur de ce monde afin d’atteindre le doux de l’autre.

 

A ce titre, les Arméniens ne sauront jamais manger du durian. Car ils veulent du comestible immédiat comme l’abricot ou le raisin, des fruits à peau fine en quelque sorte. Non, ils ne sauront jamais, même si Sarkissian et consorts ne se déplacent jamais sans leurs gorilles. Ces gorilles là ne connaissent que le dur et ignorent le doux.

 

 

Denis Donikian

2 avril 2017

Turquie : Le nationalisme, boussole et consolation pour compenser la Perte

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:39

Un article d’Etienne Copeaux.

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La ville arménienne de Hadjine (aujourd’hui Saimbyeli), au nord d’Adana, avant le génocide

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Après les guerres des Balkans et la première guerre mondiale, au tournant des XIXe et XXe siècles, l’Empire ottoman avait perdu la plus grande partie de ses territoires européens, et pratiquement tous ses territoires de population arabe au Proche-Orient. En 1913, Victor Bérard écrivait dans la préface du livre de G. Gaulis, La Ruine d’un Empire : « L’on attendait d’heure en heure [en 1912] l’arrivée des Bulgares sous les murs de Stamboul, la rentrée de la Croix à Sainte Sophie, la fuite du Sultan, du Grand Vizir, du Croissant à Scutari, à Brousse, en Asie » (Bérard 1913: v). Ainsi l’histoire du renouveau de la « nation turque » débute par une grande peur de disparaître qui, associée au nationalisme turc naissant, très fortement imbriqué dans l’islam, est certainement, par contre-coup, l’un des moteurs du génocide des Arméniens d’Anatolie (1915), un crime originel dont les conséquences pèsent non seulement sur les proches et descendants des victimes, mais sur la société turque tout entière.

La suite ICI

30 janvier 2017

In memoriam Margot, de Vanadzor

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:45

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J’ai demandé à Haïk Mélikian qui avait bien connu Margot d’introduire un texte qui fut écrit à son propos, à Erevan. Histoire de ne pas jeter dans l’oubli les actes de compassion de cette doctoresse dans un pays où l’altruisme fait souvent défaut. De fait, la compassion est ici une chaine qui aura permis aux personnages de ces deux textes de se rencontrer. Et de mon côté, en publiant ces articles sur mon blog, j’aurais souhaité ajouter mon grain de sel, d’autant que j’ai connu Margot moi aussi et qu’elle approuvait mes livres critiques écrits sur les politiques arméniens. La dernière fois que je suis allé en Arménie, j’avais tenu à la rencontrer à Vanadzor, mais elle n’était pas chez elle. Plus tard, Haïk me rapportera ses derniers moments de vie.

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MARGOT TELLE QUE JE L’AI CONNUE

 

Sa mère Marie, orpheline du génocide, se retrouve dans un orphelinat en Italie où elle est élevée selon les principes de l’époque : la femme au foyer. Nous l’avons bien connue : c’est d’elle que nous tenons leur histoire, elle parlait bien le français

Un jour on lui présente un monsieur arménien, qui deviendra son mari .Ce dernier est, lui aussi, un rescapé de la tuerie. De l’Italie, ils viennent s’installer à Valence. Ils auront deux enfants : Élise et Margot.

  La seconde guerre terminée, les sbires de Staline font de la propagande pour le retour au pays. Yerkir ! Yerkir ! Le chef de famille est de ceux-là, Margot a huit ans. Bien sûr, une fois sur place la déconvenue est totale, mais trop tard pour faire marche arrière. La famille refait sa pauvre vie sur place, plus précisément à Vanadzor où le père décède.
 Le rideau qui s’était refermé derrière eux s’entrouvre. Élise et Margot avaient acquis la nationalité française. Élise, son mari et ses deux enfants reviennent en France. Pour Marie, leur mère, la tombe de son mari est là : pas question de les suivre, elle demeure sur place.

Margot a un amour à Vanadzor, un artiste peintre, Carlos qui décèdera en 1992. Cependant elle n’envisage pas de laisser sa mère seule à Vanadzor et de retourner en France, bien que ce fût son plus cher désir.

Une relation nous avait parlé d’elle et de son activité auprès des autres du fait de sa position d’ancien médecin, bien qu’à la retraite. Avec Germaine nous cherchions les meilleurs moyens d’aider le pays à se redresser ;  nous voilà donc partis à sa rencontre. Aussitôt l’amitié se noue entre nous.

 Au cours d’une discussion, elle nous dit : «  Ne donnez rien aux associations. Si vous le souhaitez, je vous indiquerai des familles nécessiteuses à qui vous verserez votre obole ». Comme par hasard la même phrase nous serait faite par un familier à Yerevan. Ce que nous avons fait, à chacun de nos voyages en Arménie.

Quelques années plus tard, sa maman décède. Margot veut mettre son vieux rêve à exécution. Mais voilà que la France a fermé sa frontière aux émigrants. Désormais il lui faut même un visa pour venir voir sa famille en France.
 Pour nous, chaque fois que nous nous rendions en Arménie que ce soit en venant de Getavan (Martakert) ou de Gusanagyur (Shirak), elle était notre étape obligée, nous avions là un havre de paix où nous nous ressourcionst deux ou trois jours.

La dernière fois ,en  2014, nous avions décidé de l’amener à Odzun (Lori ) où ,à la demande de Carlos , elle  avait déposé son cœur.  Hélas ce jour là pendant la messe à l’église de Vanadzor elle s’est sentie mal, nous l’avons ramenée chez elle. Là elle est tombée dans le coma, puis s’est éteinte.

 Ainsi finit sa pauvre existence à Vanadzor, dans un pays où les dirigeants contre lesquels elle s’insurgeait , laissent leurs concitoyens dans le dénuement .

Gabriel Haïk Mélikian

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NOTRE CHERE MARGOT

La mort est cruelle, c’est peut-être le seul phénomène de notre temps auquel il nous est difficile de nous habituer. Ce que Dieu nous a donné, il le reprend sans nous le rendre. Ne reste que le souvenir. A propos de ma meilleure amie de Vanadzor, Marguerite Almadjian-Abovian, hélas, après le 22 août je dois parler d’elle au passé. Elle a rendu l’âme à l’âge de  74 ans… dans  un grand tourment de l’âme mais toujours paisible, sublime, indulgente…

Plusieurs personnes à Vanadzor connaissaient cette femme respectée, douée pour l’art, et qui aimait les livres. En 1960 après avoir terminé ses études à l’Institut de médecine  parmi les meilleurs, elle a travaillé près de quarante ans dans le domaine de la santé publique et grâce à ses profondes connaissances, sa sollicitude, elle a obtenu l’estime des habitants qui ont reconnu ses compétences. « Notre chère Margot », « Notre docteur » disaient les gens chaleureusement, et même quand elle prit sa retraite, ils la voyaient pour obtenir des conseils avisés et son aide. Et tout cela bénévolement. Margot savait bien que les temps étaient très difficiles, de sorte que souvent elle leur donnait ses derniers sous  pour qu’ils s’achètent des médicaments, allant même jusqu’à les inviter chez elle à manger. Elle traduisait de bon cœur les notices des médicaments du français à l’arménien car elle connaissait aussi à merveille la langue française.

Née en France, elle avait rejoint la patrie avec sa famille à l’âge de 8 ans, et tous s’étaient installés à Kirovakan-Vanadzor.

Quand j’ai fait sa connaissance, pour moi elle n’était pas docteur mais l’épouse (de fait la compagne. NdT) de mon nouvel ami le peintre Karlos Abovian. Un de mes essais a été consacré à la famille Abovian, intitulé « Karlos Abovian » avec des portraits magnifiques de Margot peints par son talentueux mari. Après le décès de Karlos, en décembre 1992, notre amitié entre la famille et Margot ne cessera pas pour autant. Elle n’avait qu’une pensée : faire croître la réputation de Karlos, le sauver de l’oubli. C’est tout à l’honneur de Margot d’avoir réussi à organiser deux expositions individuelles, à promouvoir des manifestations culturelles à Vanadzor et à Erevan, à faire paraître un livre, un film télévisé, des articles pour la presse, une page de site Internet en français et en arménien grâce aux amis  car elle n’avait pas de moyens. Elle regrettait de ne pas pouvoir éditer l’album des tableaux de Karlos à cause des difficultés matérielles.

Les relations humaines sont compliquées, parfois incompréhensibles. Elle vivait seule dans la maison paternelle et n’éprouvait aucune animosité envers le monde, au contraire, elle cherchait constamment à tisser des liens.

Margot était pleine de vie et d’humanité. Comme elle s’enthousiasmait, s’émouvait quand elle trouvait un bon livre ou quand elle écoutait un merveilleux concert ! Ses amies la traitaient comme un membre de leur famille et ses voisines qui étaient jusqu’à la dernière minute à ses côtés la soignait avec sollicitude. Ce fut triste de voir Margot sur son lit de mort. J’ai éprouvé une si grande émotion que je l’ai transformée en poème. Que cela reflète ma vénération pour toi, chère Margot.

Manouk Mouradian


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Site de Karlos Abovian : http://www.karlosabovyan.am

21 décembre 2016

Deux ou trois choses qu’on ignore de Gérard T.

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 4:49

 

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Ce qu’on ignore de Gérard Torikian  comédien ( Le concert arménien et le proverbe turc), acteur ( Mayrig), c’est  le compositeur qui a participé à plusieurs musiques de films dont le dernier est Celui qu’on attendait. Gérard a la musique dans la peau et principalement la musique arménienne des charakan qu’il a étudiée de près et dont il a tiré un  ouvrage savant qui mériterait de figurer dans toutes les bibliothèques publiques. (Voir ICI).

Gérard est un militant du génocide à sa manière, à savoir qu’il ne veut rien perdre des trésors qui définissent la culture profonde des Arméniens. Modeste, presque effacé, mais très efficace quand il s’agit d’aller au bout d’une idée. Cette fois, il est allé à Venise  pour enregistrer les derniers échos de la Semaine Sainte. Il en est revenu avec des dizaines d’heures d’enregistrement qu’il a réduites à quatre CD. C’est du chant brut, net comme l’esprit, profond comme une voix d’homme qui aspire à rejoindre Dieu.

Un immense travail qu’il a pu concrétiser grâce au soutien d’une fondation armeno-américaine qui a très vite compris l’intérêt de ces compilations. Il reste aux Arméniens de France de se  procurer cet ouvrage sonore, d’autant qu’il a été « fabriqué » à Erevan, avec un goût exquis digne des grandes maisons de disques européennes par Mkrtich Matevossian.

Prix public : 60 euros. Pour joindre Gérard Torikian : soit aller sur son site (ICI), soit faire la demande dans un commentaire à cet article, et je transmettrai votre adresse à Gérard.

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1- Bref historique

 

C’est en 1982 que je me rendis pour la première fois au Monastère des Pères Mekhitaristes de San Lazzaro à Venise, dans le cadre d’une thèse de doctorat en Musicologie. Pour les besoins de ma recherche, j’y effectuai cette année-là mes premiers enregistrements des offices de la Semaine Sainte.

A cette époque, les Pères y étaient plus nombreux. L’accueil qu’ils me réservèrent alors a, sans doute, agi fortement sur moi et contribué au fait que ce lieu si particulier devienne en quelque sorte pour moi un « laboratoire » de prédilection. Particulier d’abord en raison du fait qu’il soit isolé, et de ce fait peu imprégné d’influences musicales extérieures, particulier aussi en raison de sa vocation, édictée par son fondateur le Père Mekhitar de Sébaste (1676-1749), de diffusion de la culture dans le monde tant au moyen de la rédaction d’ouvrages scientifiques remarquables que d’un travail considérable de traduction.

Plus récemment, il y a 4 ou 5 ans, je décidai de reprendre une partie du travail que j’avais entrepris étudiant, et de l’éditer sous le titre « Incipitaire des hymnes des Hymnaires arméniens de Venise (1907) et Jérusalem (1936 ; Antélias, 1997) ». Ce travail, sorte d’étape dans ma recherche sur la notation neumatique arménienne – խազ (khaz) en arménien -, me conduisit de nouveau au monastère de Venise. J’y observai l’état très préoccupant, aux dires même de certains de ses Pères, de la transmission de son patrimoine musical et plus précisément des hymnes – շարական (charagan) en arménien – de sa liturgie.

Aussi, je ressentis le désir impérieux de planifier une nouvelle série d’enregistrements, professionnels cette fois, dans l’objectif de « capter » une trace vivante, une sorte d’instantané de la situation actuelle. M’étant tout particulièrement intéressé à la liturgie de Pâques, je décidai de me rendre à San Lazzaro en 2011, afin d’y enregistrer la totalité des offices chantés par les Pères durant la Semaine Sainte.

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2- Notre démarche

Bien que sachant qu’un lent processus de rupture de la transmission de la tradition s’était installé depuis plusieurs années, j’espérais y trouver, malgré tout, les traces d’un héritage sur lequel avaient veillé avec la plus grande attention les Pères Dayan (1884-1968) et Oulouhodjian (1939-2010) notamment.

En arrivant au monastère, l’un des Pères que je rencontrai, le Père Grégoire, m’informa sans détour que je risquais fort d’être déçu par l’état actuel des choses dans ce domaine. Sa seule présence fut pour nous un cadeau d’une valeur inestimable, car il se trouvait avoir été l' »élève » du Père Dayan, et, à ce titre, un élément extrêmement précieux dans la transmission de ce patrimoine musical.

Afin d’être au plus près de cette tradition, mon vœu a été celui de l' »immersion » totale dans l’enceinte du monastère au cours de la célébration de cette Fête centrale dans la liturgie. Je remercie ici l’Abbé général de l’avoir exaucé.

Il me semblait très important également, dans le cadre de ce projet, d’enregistrer ces offices « in situ », à savoir dans l’église du monastère, ou en quelques occasions, dans le cloître, de façon à recueillir l’instantanéité et la spontanéité du chant liturgique

J’ai pris le parti de débuter ici avec l’office chanté le Dimanche des Rameaux au soir –Ծաղկազարդ (Dzaghgazart) en arménien – et de conclure par celui du Dimanche de Pâques.

Sur les quelques 26 heures d’enregistrement effectué, il s’imposait bien sûr de faire une sélection. Notre choix a tenu à respecter plusieurs principes :

– respecter la chronologie des offices

– privilégier les parties chantées, ou psalmodiées, aux textes parlés

– conserver l’émotion, parfois intense, comme c’est le cas, par exemple, à l’office du soir du Vendredi Saint

– préserver l’humanité de tous ces Pères dans leurs célébrations au service de Dieu.

L’aperçu authentique que nous présentons aujourd’hui, nous l’avons réalisé dans le respect des textes liturgiques, en collaboration avec les Pères eux-mêmes.

 


3- Le répertoire

Avant de commencer ces enregistrements, nous les avons questionnés sur la fréquence des offices quotidiens durant cette Grande Semaine. Ils nous ont répondu que, par le passé, ils étaient plus nombreux. La raison principale, qui pourra sembler triviale, tient avant tout à l’effectif des Pères. En effet, la gestion du monastère réclame du temps et de la disponibilité, aussi devient-il impossible aujourd’hui, en raison de leur nombre réduit, de conserver une quantité importante de célébrations quotidiennes.

Ceci a, par exemple, une conséquence des plus directes sur la constitution des offices chantés aujourd’hui : ce qui, par le passé, donnait lieu à deux célébrations – l' »office de nuit » suivi de l' »office du matin » par exemple – se retrouve par nécessité « condensé » en une seule.

Ce qui auparavant était le résultat d’un long et patient apprentissage, à la fois spirituel et musical, s’est transformé aujourd’hui, en raison principalement d’une défection des vocations, en une « acquisition » parfois bien rapide du répertoire liturgique musical.

Aussi, avons-nous conçu la présentation de la Semaine Sainte « au quotidien », c’est-à-dire sous la forme calendaire chronologique, à savoir Dimanche des Rameaux, Lundi Saint, etc… Au sein de chacune de ces journées, un nombre variables d’offices, entre 2 et 4 pour la Pâque 2011, ainsi qu’un effectif variable de Pères ou d' »étudiants ».

Dans le répertoire même, une constante : les prières ouvrant et concluant l’office, récitées par l’Archiprêtre du monastère.

Afin de ponctuer ces offices successifs, rien de plus du reste que ce que le monastère nous a donné à entendre et à voir. Une distinction, cependant :

– entre chacun des offices constituant une journée, une sorte de brève respiration

– à l’inverse, entre chacune des journées successives, une respiration plus ample.

Ces deux formes de respiration, captations d’ambiances sonores diverses du monastère, nous semblent restituer fidèlement ce qu’il nous a été donné d’y vivre.

Pour conclure, je formule le souhait, qu’au-delà la nécessité musicologique d’une telle réalisation, soit mise en œuvre au sein des différents lieux de transmission patrimoniale une dynamique sérieuse et réfléchie, dont la mission serait de faire reculer, voire disparaître l’échéance irréversible d’une fracture « transmissionnelle ».

Gérard Torikian

 

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4- Un mot de la technique employée

Douze jours à San Lazzaro durant la Semaine Sainte, douze jours à enregistrer les différents offices. La gageure de cette « aventure » a été de trouver un système d’enregistrement mobile, léger, discret et robuste (taux d’humidité élevé dans la lagune).

Au fur et à mesure, la présence des microphones était acceptée par les Pères, jusqu’à, je pense, leur total oubli.

Un micro à large membrane, pour chacun des deux « choeurs », situé à environ trois mètres pour ne pas gêner l’office. Un couple de micros statiques plus éloignés pour capter l’acoustique du lieu. Enfin, un système mobile et autonome pour pouvoir accompagner les divers déplacements des Pères.

L’ensemble était relié à un enregistreur sur disque dur.

La captation en direct de ces offices de Pâques, dans le lieu même de leur célébration, permet de s’approcher au plus près de l’essentiel, la foi exprimée, vécue par les Pères et ce malgré les quelques « nuisances » inhérentes à ce type d’enregistrement.

Je tiens à remercier l’ensemble des Pères pour leur accueil et l’attention qu’ils ont portée à notre dispositif.

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Tous nos remerciements aux Pères et aux Frères du Monastère arménien de la Congrégation Mekhitariste de Saint Lazare à Venise placés sous la direction du Père Grégoire Mikaelian, Maître de Chapelle. 

Merci également à Chaghig Arzrouni, Hourig Attarian, Marina Ferdeghini et Peter Cooke pour leurs traductions du présent texte en arménien, italien et anglais.

Ces enregistrements ont été réalisés du Dimanche 17 au Dimanche 24 Avril 2011 à Venise.

NB : Pour la raison que nous évoquions plus haut, nous avons dû renoncer parfois à conserver la structure formelle de certaines hymnes au profit de leur qualité musicale. C’est notamment le cas pour plusieurs pièces responsoriales.

30 octobre 2016

Pourquoi les documents Andonian sont authentiques

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 6:21

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Taner Akçam confirme l’authenticité des archives Andonian lors d’une conférence explosive sur son nouveau livre

par Alin K. Gregorian

(traduction Georges Festa)

The Armenian Mirror-Spectator, 15.10.2016

BELMONT, Mass. – Le professeur Taner Akçam a donné une conférence explosive, le 10 octobre dernier, sur ses conclusions sans appel quant à l’authenticité d’un des premiers ouvrages sur le génocide arménien, dû à un survivant, Aram Andonian.

Le livre d’Andonian, Medz Vojire [Le grand crime] est la cible d’attaques incessantes par la Turquie depuis sa publication au début du siècle dernier. Un ouvrage publié en 1983 par deux soi-disant chercheurs turcs souleva une telle polémique que même la plupart des chercheurs arméniens hésitèrent à s’y reporter.

Andonian fut arrêté le 24 avril 1915 et, durant son incarcération, fut envoyé dans un camp de concentration à Meskéné, où il rencontra une première fois Naïm Effendi (Bey), un officier. Il survécut à ce camp et rencontra à nouveau Naïm à Alep en 1918. A cette époque, Naïm se montra compatissant envers les souffrances des Arméniens et remit à Andonian plusieurs télégrammes et documents qui montraient à quel haut niveau de chaîne de commandement conduisirent les ordres d’extermination des Arméniens.

La suite ICI sur  Armenian Trends – Mes Arménies

29 octobre 2016

Que faisaient les Arméniens entre 1600 et 1660 ?

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:44

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Arakel Davrizetsi [Arakel de Tabriz]

Histoire

Erevan : Sovetagan Grogh, 1988, 592 p.

par Eddie Arnavoudian

Traduction de Georges Festa

 

Arakel Davrizetsi [Arakel de Tabriz] (vers 1590-1670) achève le cycle des grands historiens classiques arméniens. Clôturant l’époque médiévale, son Histoire s’inscrit dans la même veine que celle de son seul prédécesseur notable, Tovma Medzopetsi [Thomas de Metsop] (1378-1446) (1). Couvrant les soixante premières années du 17ème siècle, l’effondrement social, démographique et économique de l’Arménie historique constitue de même chez Arakel de Tabriz un thème dominant. Or Tabriz est aussi notre premier historien moderne. Marquant un tournant dans un long continuum de 500 ans, fait d’un démantèlement constant des infrastructures de la société arménienne en Arménie historique occupée, il annonce une première étape dans l’émergence d’une nation arménienne moderne, combinant aujourd’hui encore au sein d’un ensemble unique, bien que profondément fracturé, l’expérience de la vie arménienne dans la mère-patrie et en diaspora.

La suite ICI

 

11 octobre 2016

Gérard Torikian connaît-il Gérard Torikian ?

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 3:33

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Pas vraiment à vrai dire. Chaque homme étant caché à lui-même se révèle/ réveille selon les accidents de la vie.  Et ainsi d’aventure en aventure, il se dit : Tiens ! mais j’ignorais que j’étais capable de ça.

Il y a ainsi des hommes qui multiplient les expériences, non pour produire quelque chose qu’ils offriraient à leur public ( films, livres  ou autres, ou autour du cinéma et du livre), mais pour inventer leur propre existence, sachant qu’on est ce qu’on fait. On les critique pour dire qu’ils sont des touche-à-tout. Mais en vérité, ce sont des gens avides de se démultiplier autant qu’il est possible. Ils prospectent tous les horizons, ils s’abandonnent pour se remettre à l’épreuve, ils renaissent à chaque fois.

Je connais deux exemples comme ça. L’un est Serge Avedikian. On dira de lui ce qu’on voudra, mais voilà un homme qui ne se complait pas dans un genre dans la mesure où il les expérimente tous, avec plus ou moins de bonheur, certes, mais qu’importe. Acteur de film, inoubliable dans « Nous étions un seul homme », mais aussi comédien, metteur en scène, réalisateur de courts et de longs  métrages, de documentaires,  de dessins animés…  L’homme est protéiforme et  dédaigne de tourner en rond  dans un même langage esthétique, sachant qu’il les lui faut tous pour exprimer le monde et de cette manière produire de la substance.

L’autre est Denis Donikian. Lui non plus ne se cantonne pas dans un genre, en l’occurrence le genre littéraire. Et s’il  en pratique un pour la première fois, c’est pour « se dire » d’une façon nouvelle et se lancer un défi. Mais aussi, pour s’étonner de la capacité qui était dissimulée en lui avant qu’il ne la découvre. La capacité poétique d’ajouter de l’art à la nature. Poésie, théâtre, aphorisme, roman, peinture et sculpture et parfois en les mélangeant tous, tout lui est bon pour voler, pour s’arracher à lui-même une part qui se dérobait à ses yeux.

Gérard Torikian pour sa part n’est-il qu’un avorton de lui-même ? Je sais qu’il s’avance parfois et recule souvent. Mais quand il s’avance, il montre toutes ses virtualités. Et elles sont intenses et immenses. On voit à travers le peu qu’il a donné jusque-là le délirant génial qu’il est en mesure de développer. C’est qu’il n’a pas encore trouvé son moule ou plus précisément pas encore eu l’occasion d’entrer dans une forme qu’un subtil réalisateur lui aurait ouverte. Gérard Torikian, homme de musique, a le génie musical, à savoir qu’il peut tout jouer, tout être, car il a l’intuition de l’acteur et le sens de la vie, qui est chaotique et géométrique comme peut l’être la musique de l’univers. Je l’ai vu comédien et je n’en suis pas revenu, musicien et j’ai savouré sa vitalité inventive, diseur de textes ( les miens) et j’ai cru entendre ma voix, ma voix profonde, ma voix d’après la tombe, ma voix de toujours. Sans parler du spécialiste qui produit des livres pointus sur le charakan arménien, si pointus que je n’ose même pas y mettre les yeux.

C’est ainsi que leur génocide a fait les Arméniens, des hommes qui ont le sens tragique de l’existence plus que d’autres. C’est intrinsèque. C’est consubstantiel. Et ça donne à ces hommes la passion de créer de la vie, la vie haute et multiple contre la mort basse et sèche.

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Denis Donikian

7 octobre 2016

Un plagiat vivant

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 1:33

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Loin de moi toute volonté de dynamiter la cohésion communautaire en dressant les Arméniens les uns contre les autres, les adversaires de mes modestes opinions contre ceux qui les approuveraient. Nous savons bien dans le fond, que malgré leurs divergences, les Arméniens constituent une famille nationale dont il faut défendre tous les membres, à commencer par les plus faibles, et qu’il convient de soutenir dans sa pérennité, de porter au présent et de faire croître vers l’avenir. L’unité est la garantie d’une efficacité dans le combat pour que ces objectifs soient atteints.

Cela dit, unité ne signifie pas uniformité, loin s’en faut, sans oublier qu’elle constitue en temps de paix une utopie, en temps de guerre une nécessité. Les Arméniens sont-ils dans une situation de paix ou un contexte de guerre ? Là est toute la question. Paix relative ou guerre larvée, toujours est-il que la vie politique en Arménie montre à la fois des moments d’unité comme durant l’agression du mois d’avril, et des temps d’accalmie qui ont permis à la contestation de descendre dans la rue ou même d’occuper une caserne avec les conséquences que l’on sait.

Au vrai, tout ce qui fait débat dans la vie politique d’un pays autorise ce pays à aller vers plus de vérité, plus de justice et plus de bonheur. Un pays sans débat est un pays mort, un pays résigné, un pays étouffé. Ceux qui prônent l’unité en la confondant avec l’uniformité négligent trop souvent le fait que chaque personne constitue une entité propre qui exprime une liberté individuelle au sein d’une entité plus grande, la liberté d’agir et de penser dans un cadre défini et qui caractérise une nation démocratique.

De fait, certains s’opposent farouchement à tous ceux qui critiquent l’état présent du pays, fût-il calamiteux et indigne au regard des critères sociaux et des marqueurs politiques. Cette tendance à l’approbation du pouvoir en place, qui frise l’aveuglement et l’obscène complaisance envers des dirigeants arrogants et immobiles, profiteurs et immoraux, qui gangrènent le pays, n’aura pas permis en 25 ans d’indépendance d’améliorer les conditions de vie, bien au contraire. En réalité, s’abstenir de dire du mal de l’Arménie qui bon an mal an se développe sur les ruines d’une soviétisation qui avait exclu le débat, conduit là encore, d’une manière tacite, à encourager le pouvoir dans son machiavélique obsession de vouloir garder la main sur tous les rouages de la vie politique et sociale.

J’en sais même qui s’évertuent à expliciter auprès des sceptiques l’intelligence de ce pouvoir, à répercuter ses actes, à traduire en progrès ce qui provoque des souffrances, des frustrations, des suicides et des velléités d’exil. L’évidence des étouffements, des résignations, des pauvretés ne peut suffire à désengluer leur aveuglement pour qu’ils reviennent à une saine lucidité.

Une nation saine et lucide, qui défait les manoeuvres  pour les intérêts privés au profit d’un débat pour le bien public, n’est pas une nation mimétique, à savoir une nation dont les membres calqueraient leur conduite et leurs opinions sur celles du pouvoir. Aucun citoyen digne de ce nom ne saurait sans dommage pratiquer l’esprit de corps au détriment de la raison critique et du sens commun. On voit encore aujourd’hui des hommes de parti (mais sont-ils encore des hommes sinon des jouets mécaniques ?) répercuter un état d’esprit dont la rigidité le dispute à l’ancienneté, et qui au nom de l’unité, de la sauvegarde de la nation, sont prêts à sacrifier des personnes, des frères qu’ils ont tôt fait d’ostraciser en les taxant de traitres. En réalité, ces gens qui reproduisent ce que d’autres  ont pensé avant eux, sont à mes yeux des plagiats vivants, à savoir des gens incapables de renouveler la réflexion sociale en la plaçant dans le contexte d’une actualité changeante et qui exige une intelligence d’adaptation.

C’est l’esprit de géométrie opposé à l’esprit de finesse, la première appliquant des critères idéologiques sur le vivant, jugeant le fluctuant et le divers selon des aprioris sectaires et prétendument salvateurs. Un Arménien qui souffre vaut attention et passe avant toute image abstraite et exaltée du pays, car c’est en réduisant le scandale de la pauvreté qu’on pourra restaurer la justice et l’égalité, et par là rétablir la confiance, produire de la force, accéder à la grandeur.

 

Denis Donikian

(Dessin de Haroutioun Samuelian)

3 octobre 2016

« Mes ancêtres les Gaulois »

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Longtemps je me suis assis le cul entre deux chaises. L’inconfort d’appartenir à deux cultures me plongeait dans une ambiguïté que je regardais comme une richesse. Deux valent plus qu’un, me direz-vous. En réalité, le plus souvent, c’est le déchirement qui prévalait sur l’unité. Dans mon enfance, plus nos maîtres nous serinaient que nos ancêtres étaient gaulois, plus nos camarades de classe nous traitaient de sales Arméniens. C’est ainsi que nous subissions le drame de notre identité perçue comme monstrueuse par le fait que nous étions nés en France tandis que nos parents étaient d’ailleurs. Cet ailleurs exsudait sous des us et coutumes figés qui nous emmaillotaient chez nous tandis qu’à l’extérieur nous étions plongés dans d’autres manières de vivre plus attractives et sans cesse en évolution. Nous étions d’étranges étrangers, avec un sentiment d’exil mâtiné de citoyenneté. L’ambiguïté, je vous disais, encore elle. Personne qui serait dans mon cas ne me fera croire qu’il n’a pas éprouvé ce désordre miné par une quête incessante de soi. Et de fait, tant qu’un Arménien s’en tient à la part historique de sa personne, tant qu’il se réduit à cette charge, il développe une sorte de mal profond qui produit des horreurs, des ratés, des aliénations, sans jamais réussir à atteindre une forme de sérénité, sinon d’unité. Quelle histoire ! me diront certains, qui auront su contourner les écueils et transformer les obstacles en ligne de vie, qui se seront glissés dans la peau de l’homme actuel afin d’évincer les démons du passé. J’en sais plus d’un qui s’accommodent d’être d’ici et d’ailleurs, sachant souvent que l’ici aura absorbé leur ailleurs. Comme je les envie ! Il fut un temps où moi-même j’ai dû secouer mon esprit pour préserver ma cohérence intérieure. Il me fallait élaguer le passé et vivre mon présent, quel qu’il fut. Mais hélas ! tout me ramenait au noyau dur de mon exil et de ma nostalgie. Heureusement, l’Arménie existait. Et c’est là-bas que je me suis un temps retrouvé. Un temps, dis-je, car très vite, même en Arménie, parmi les Arméniens, la solitaire quête de soi me rattrapait. Ce fut l’impression terrible de se sentir autre parmi les siens. Certes, il y avait la langue. Mais une langue qui sonnait comme une langue étrangère. Il y avait l’histoire. Et oui, j’étais parmi des gens qui partageaient avec moi, comme nulle part au monde, une même tragédie, un même monde, celui d’un passé qui m’avait fait. Fait ? Mais pas entièrement. Car le mal de « mes ancêtres les Gaulois » était déjà à l’œuvre pour construire ma personne sur des bases nouvelles. Le passage au Collège Arménien de Sèvres, s’il m’a marqué au début, s’est estompé par la suite au profit d’une éducation française et surtout d’auteurs français qui participeront d’une manière absolue à la formation de mon esprit. Rimbaud plus que Daniel Varoujan, Balzac plus qu’Axel Bakounts, et à partir de la troisième tous les auteurs classiques qui m’insufflèrent le goût de la langue française et le sens d’une morale universelle, à commencer par Montaigne, Montesquieu, Alain, Camus et autres.

 

Dès lors, dire que je suis arménien n’a guère de sens. De parents arméniens, oui, c’est objectif. Mais aucun d’eux n’a joué un rôle dans ma formation. Mes vrais parents furent mes livres, ceux qui ont donné sinon un sens, du moins une couleur, une dynamique à ma vie. Ce sens, cette couleur, cette dynamique, je les ai appliqués au combat contre le négationnisme. C’est de cette manière que je suis arménien. Mais aussi que je suis autre qu’arménien. Beaucoup de ceux qui me jugeront pour vouloir jouer sur les identités oublieront qu’ils sont dans le même cas que moi. Je défends les Arméniens contre le négationnisme de la même manière que Missak Manouchian combattait les Allemands. Quand Missak Manouchian combattait les Allemands était-il arménien ou français ? Il était français. Il combattait pour « une certaine idée de la France » qui se nourrissait des événements de 1915. Une certaine idée de l’homme, devrais-je dire. C’est pourquoi, ceux qui m’auront lu de près, auront perçu le fait qu’à mes yeux l’arménité est une manière réductrice de se définir. J’ai toujours déploré le constat selon lequel les Arméniens avaient atrophié leur moi au seul profit d’une dimension historique. Grâce à Dieu, sur mon parcours s’est présentée la maladie. Et comme dit le Pr Edouard Zarafian : « Il n’y a rien de tel que la maladie pour raviver les questions sur le sens de la vie ». Arménien par l’histoire, français par le combat, mais surtout plus que l’un et l’autre et au-delà de l’un et de l’autre.

 

Denis Donikian

8 septembre 2016

Mère Teresa est arménienne. Alleluia !

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Prononcée par un Arménien, la formule « Mère Teresa est une arménienne »[1] semble initier un syllogisme qui se déclinerait comme suit : Mère Teresa est arménienne. Or, Mère Teresa est une sainte. Donc être arménien, c’est être… Vous m’avez compris. Vous pourrez toujours dire que j’exagère, qu’aucun Arménien n’oserait prétendre à la sainteté. Et pourtant, connaissant mon Arménien sur le bout des doigts, je parierais qu’au fond d’eux -mêmes tous les Arméniens se disent, mais sans l’avouer ouvertement, que c’est l’excellence de la race arménienne qui aurait permis que Mère Teresa accédât à la sainteté et que par conséquent cette possibilité serait virtuellement présente en chacun d’eux. En d’autres termes, puisque Mère Teresa est devenue sainte, nul doute que l’arménité constitue un terreau favorable à la sainteté.

Ici, je ferais remarquer que Mère Teresa a commué l’accident, à savoir le fait d’être arménienne et de naître en Albanie, en essence, à savoir l’opération qui consiste à transformer sa vie en sainteté. Mais entre l’accident et l’essence, il a bien fallu qu’une vocation la détachât du premier et la conduisît vers la seconde. Cette vocation a pour nom compassion. Une compassion absolue. Un amour inconditionnel de l’autre. Surtout du plus faible.

N’en déplaise à mes compatriotes dont l’âme jouit à l’idée d’avoir une proximité avec Mère Teresa, une différence de taille se fait jour ici. S’il est vrai que Mère Teresa s’est débarrassée de son arménité pour la sublimer en humanité, il est aussi plausible d’ajouter que ces Arméniens-là ont pour leur part toujours considéré leur arménité, à savoir l’accident, comme une essence. C’est dire que la courbe de leur évolution s’est apparentée à rien moins qu’à un cercle ethnocentrique englobant des formes nationales de sainteté. Ce n’est pas pour rien que les héros de telle ou telle guerre sont dits saints. Comme si tuer l’ennemi était devenu une marque supérieure d’humanité supérieure.

En revanche, ceux des Arméniens qui ont fait choix d’une profession visant la sainteté mais qui restent viscéralement attachés à leur arménité pervertissent forcément leur vocation dans la mesure où leur vie reste enfermée dans l’accident et n’accuse aucun mouvement spirituel en vue de le transcender. C’est le cas de nos prêtres et de leur maître en la matière, à savoir le catholicos HSBC de tous les Arméniens. Car le catholicos HSBC et ses sbires ont moins le souci de la sainteté que de bien bouffer, d’être honorés au nom d’un Dieu qu’ils ont enfermé dans des rengaines archaïques et de nourrir les banques suisses plutôt que de nourrir les pauvres d’Arménie.

C’est en Inde qu’Agnessa Boyadjian allait devenir Mère Teresa.

Grâce à Dieu, tous les Arméniens qui vont en Inde ne deviennent pas Mère Teresa, bien sûr. Je connais deux écrivains d’Arménie qui y sont allés pour de longs séjours. Ils n’y ont pas connu la lumière de la compassion pour autant, loin s’en faut. Mais l’Inde fut pour eux une manière de fuir momentanément leur arménité, c’est-à-dire une manière d’échapper à cette sorte de masturbation interraciale qu’ils pratiquaient en Arménie avec leurs sœurs pour maîtresses et de goûter la puissance exotique  de l’étrangère. Qu’ils aient « vu » des pauvres et des faibles dans les rues indiennes, j’en doute fort dans la mesure où leurs yeux triaient la réalité pour ne retenir que l’excitant et rejeter le malheureux. D’ailleurs une fois rentrés dans leur pays, leur regard n’en fut pas renouvelé pour autant. Ils continuaient comme avant d’effectuer leur voyage à ne voir ni les plus pauvres ni les plus faibles des Arméniens. Alors que c’était leur vocation de le faire. Un voyage raté en quelque sorte.

De fait, les Arméniens ne cessent d’être ballottés entre la honte et la fierté. La honte d’avoir subi un génocide, d’avoir été considérés comme des sous-hommes par leurs bourreaux et la fierté de donner au monde des personnalités qui l’ont changé. C’est ainsi qu’ils reconquièrent l’humanité que leur ont ôtée leurs bourreaux, lesquels ont moins enfanté de génies à vocation universelle, sinon des génies du sang et des causeurs de larmes. Bien sûr, tous les peuples sont dans le même cas. Les Arméniens autant que les Turcs. Il faut reconnaître que chez les Turcs, le génocide qu’ils ont perpétré contre les Arméniens est objet de fierté de la part de leurs fascistes et de honte de la part de leurs démocrates. Chez les Arméniens, l’affaire des Sasna Dzrer a suscité honte chez les uns qui allèrent jusqu’à les traiter de « cons », et fierté chez les autres qui en firent de vrais fédaïs.

L’actualité arménienne illustre à merveille ce partage entre honte et fierté chez les esprits soucieux de rester dans la vérité même la plus cruelle. On ne sait si le geste était intentionnel, mais il méritait d’être relevé. Le rapporteur d’Armenews, le journal en ligne de Nouvelles d’Arménie Magazine, a réussi à juxtaposer deux nouvelles dont l’une suscitait la fierté et l’autre la honte.

Pour la fierté, c’est le lutteur Artur Aleksanyan, champion olympique à Rio, déclarant : « Je suis fier que ma victoire soit le triomphe de tout le peuple arménien ».

Pour la honte, c’est le débat au Parlement arménien auquel participent nombre d’oligarques, sur l’entrée libre des citoyens arméniens dans les casinos de Macao. Quand on sait dans quelles conditions vivent les pauvres d’Arménie, dans quelles conditions les jeunes recrues défendent leur pays, c’est à se demander si les Arméniens ne sont pas tombés sur la tête. D’autant que souvent ces Arméniens dont on a honte (les hommes d’affaires) arrivent même à faire l’éloge de ces Arméniens dont on peut être fier (les soldats). L’Arménie, à l’instar de son Eglise, est le pays qui pratique une culture de l’hypocrisie comme nulle part ailleurs.

Ainsi ceux qui ont traité le commando des Sasna Dzrer de « cons » ou d’écervelés devraient aujourd’hui comprendre que la connerie est toujours du côté de la bêtise fasciste. Mais le peuvent-ils ?

Denis Donikian

[1] Njezë (Agnessa – Agnès) Gonxha Bojaxhiu (Boyadjian) serait née le 26 août 1910 à Üskübn (actuelle Skopje en Macédoine), alors dans l’Empire ottoman. Son père, Nicolaï, avait fui l’Arménie occidentale (ce qu’on appelle l’Anatolie) sous l’oppression des autorités ottomanes contre les Arméniens, pour se rendre en Albanie.

 

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