Ecrittératures

14 juin 2019

NOTES SUR L’EXIL

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:45

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( Texte datant probablement d’avant 2003)

*

1 – Arménien d’origine, né en France, je me situe dans cet entre-deux culturel. D’un point de vue biographique, j’ai fait constamment des va et  vient entre mes deux cultures, par mes études et mes voyages. Sans jamais réussir à faire le pas pour être pleinement dans l’une ou totalement dans  l’autre. En tant qu’artiste, cela ne m’a pas toujours aidé. En France, pays cartésien, on n’aime guère le genre hybride. Or, c’est ce que j’affectionne le plus en littérature, mais aussi dans l’art des autres, le genre hybride. Ni tout à fait récit, ni tout à fait poésie, ni tout à fait journal, ni tout à fait livre d’art, etc. Je crois que nous allons de plus en plus vers un art ouvertement métissé, (ce que j’appelle un bris-collage, dans une sens noble de ce néologisme).

Mais quel est mon rapport à l’exil ? En tant que personne, c’est une histoire assez loufoque. Mes parents étaient directement issus du génocide de 1915. Et  pour ma part, je suis né en France. Vivant en France, comment me sentir exilé, me direz-vous ? Or, justement. Je reste un  enfant du génocide dans la mesure où mes parents m’ont élevé sans le vouloir, c’est-à-dire avec leurs mots, leur mémoire, leur difficulté à s’adapter à un étrange pays, etc. dans le sentiment de l’exil. C’est donc ça, j’ai un sentiment d’exil sans pour autant être exilé puisque je sais que je ne me sentirais ailleurs jamais aussi bien que je le suis en France et qu’en France je rêve d’un autre pays, d’un pays qui soit nôtre, à nous, une Arménie pour Arméniens. Je vis donc constamment avec comme fond de ma conscience ce que le poète Vahé Godel appelle un arrière-pays. Et beaucoup de jeunes compatriotes, plus jeunes que  moi, vivent ainsi. En France, mais préoccupé par un pays où ils ne vivront  probablement jamais, l’Arménie. (Et mon histoire est d’autant plus compliquée que le pays de mes parents n’a rien à voir avec l’Arménie actuelle, située bien plus à l’Est et dont ils n’avaient pas idée). Mon impression d’exil est donc d’éducation. La seule réalité de cet exil, c’est qu’il s’agit d’un exil  hérité.

2 – Être exilé, c’est être ex-quelqu’un, venu de quelque part à la suite d’une violence. C’est être sorti de son île pour devenir un il quelconque, jamais  plus soi-même, c’est-à-dire plus jamais un être accordé à une terre.

L’arrachement fait l’exilé. L’exilé sera désormais un ex-ceci, un ex-cela.
Qu’il le veuille ou non, l’exilé affiche son origine, c’est-à-dire une façon d’être ici et ailleurs. Pour moi, il m’est impossible de me présenter comme Français à part entière, car ce serait mal dire la chose, ni Arménien pour les  mêmes raisons. Mais Français d’origine arménienne. En d’autres termes, je suis  toujours d’origine, condamné à être d’origine. Ainsi, l’exilé est la preuve  vivante que le monde va mal, qu’il est injuste. Il nous fait lire l’état du  monde tel qu’il est. C’est-à-dire la condition même de l’homme. Il rappelle à  l’autochtone que l’exil menace son propre confort. Mais aussi qu’on peut être  un exilé de l’intérieur par rapport à une norme, un consensus, une opinion  commune, l’idéologie dominante, l’ethnie dominatrice. Le chômeur, le handicapé physique ou mental, l’opprimé, l’opposant politique sont autant d’exilés.

Pour en revenir au génocide subi par les Arméniens, le sentiment d’exil se décline aussi bien côté bourreau que côté victime. Le négationnisme est une forme de perpétuation de l’exilé par un exilant.

L’exilé ne peut entrer dans la communauté des hommes tant qu’il sera rejeté par une partie de cette  communauté, une communauté étant de fait la mise en commun de valeurs humanistes. Mais l’exilant, le bourreau, lui aussi s’exile de cette communauté dans la mesure où il récuse le pacte de respect mutuel. Aujourd’hui, les Turcs et les Arméniens, les bourreaux et les innocents, se trouvent inclus dans cette dialectique infernale. L’enjeu, ce sera justement l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Laquelle Turquie ne veut pas faire le pas d’une reconnaissance de sa mémoire comme l’a fait l’Allemagne.

3 – Par ailleurs être exilé, n’est pas un état, c’est un acte qui n’en finit pas. L’exilé est toujours en situation d’exil, c’est-à-dire en suspens entre deux mondes : le monde qui a été (familier) et le monde qui est en train de devenir (familier). C’est d’autant plus vrai que la langue de l’exilé est aussi bien une langue perdue, qui est derrière, qu’une langue qui reste à acquérir et qui est devant. Encore cet entre-deux. En fait, l’exilé est désintégré en permanence, et quoi qu’il fasse. Il cherche à recoller les morceaux de sa mémoire pour en faire un avenir. Là où il est, il n’est jamais totalement. Il est parti d’un pays qui l’a refusé (le pays natal) pour ne jamais être en adéquation absolue avec le pays qui l’a accueilli (le pays fatal).

4 – Au passage, le poète, quant à lui, est exilé dans et par la langue. La vraie poésie est au-delà de la poésie (Bataille). C’est la langue qui le lui dit. Il est dans la nostalgie de la langue et chemine vers une perfection de la langue, c’est-à-dire une adéquation parfaite de la langue avec les choses. (Tout le mal de la poésie, ou le malheur du poète, réside dans cette perte, en ce sens qu’elle définit la poésie même. Sans la perte, la poésie n’aurait pas lieu d’être). Plus précisément, la langue est son chemin entre ce que la langue dit de l’éden perdu et d’une adéquation parfaite de soi avec elle. Il est donc exilé, c’est-à-dire en suspens, mais un suspens actif et désespéré.

De fait, toute écriture se situe dans un entre-deux comme l’exilé entre deux langues et deux pays. La métaphore, en ce sens, désigne à celui qui l’invente un autre monde où il n’est pas. Les expériences symbolistes ou surréalistes ont eu l’intuition de ce quelque chose qui est en avant de la langue. Dans la métaphore, on s’étonne de ce que la langue utilise une voie/voix rationnellement fausse pour nous faire atteindre quelque chose à quoi nous adhérons comme vraie. Le poète, c’est un exilé de l’avenir.

La poésie comme absolu du langage invite au dépouillement total, elle invite au dépouillement de sa part d’histoire pour qu’il retrouve son temps intérieur profond. Et ce n’est jamais gagné.

5 – Mais l’exil peut être une chance pour l’humanisation des cultures. Une chance pour la culture d’accueil autant que pour la culture de l’exilé.

D’abord, elle oblige cette culture au dépassement d’elle-même en donnant du sens à sa propre humanité. Que vaudrait une culture qui ne serait pas « humaine » ? Ensuite, la porosité des cultures va créer des passerelles, des expériences de mariages, qui sont des épreuves de vie. Les cultures comme les hommes sont voués au métissage. (« L’avenir est au métissage » disait Léopold  Sédar Sengor). Les plus égocentrées des cultures ne pourront nier longtemps les apports culturels de l’histoire. Les plus ethnocentrés des hommes baignent déjà dans l’évidence de l’interaction des cultures. Quoi qu’ils disent et aujourd’hui plus que jamais. En art, c’est tout autant un fait qu’un mode d’évolution. Que vaudrait Picasso sans l’art nègre ? Van Gogh ou Monet sans les estampes japonaises ? Mais au sein même d’un art, c’est le métissage des techniques qui permet le renouvellement de notre vision du monde. L’art ne cherche qu’à pousser ses tentacules dans toutes les directions. Mieux, nous dirons que tout genre littéraire, par exemple, qui joue avec le métissage permet d’échapper à l’uniformité. On a beau dire de La recherche du temps perdu que c’est un roman, on sait bien que dans ce « roman », il y a du mémorialiste puisque Proust était un lecteur assidu de Saint-Simon, mais également un essayiste à la manière de Montaigne, sans oublier qu’il sut  exploiter à merveille l’intuition de Chateaubriand sur la mémoire. On a donc affaire à un art hybride, mais équilibré et dominé par la facture romanesque.

6 – « Aime, et fais ce que tu veux » disait Saint Augustin. Il faut aimer l’amour donc. La résolution des contraires est dans ce pacte avec le monde tel qu’il est. Je suis un être en suspens. Un être en attente. Or, l’attente est attention. Il n’y a pas mieux que l’exil, en attendant qu’il y ait mieux que l’exil.

Denis Donikian

20 mai 2019

Pashinyan : un faux pas

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 6:41

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Pour le moins, c’est la stupéfaction. Vus de l’étranger, les événements qui agitent l’Arménie ces dernières 24 heures constituent une vraie déception. Celui qui prônait une révolution en douceur en appelle à une certaine radicalisation par le peuple, c’est-à-dire en jetant la foule des affidés contre un système judiciaire qui tarde à adopter la nouvelle mentalité . Jusque-là nous avons cru que la séparation des pouvoirs serait respectée comme le veut toute bonne démocratie. Mais voilà que l’exécutif se mêle de ce qui ne le regarde pas.

Le déclenchement de cet acte anticonstitutionnel, disons plutôt anti démocratique, a été provoqué par la libération de Robert Kotcharian, qui bénéficie en l’occurrence des cautions des deux présidents de l’Artsakh, Bako Sahakian et Arkady Ghoukasian.

Ces faits obligent à nous interroger sur plusieurs points.

En quoi Robert Kotcharian, en tant que citoyen devrait-il être privé du droit au respect de sa personne tant que sa culpabilité n’est pas prouvée. On se demande pourquoi la présomption d’innocence ne lui a pas été accordée. L’Arménie s’est montrée aussi rétrograde que le Japon en la matière, qui a jeté en prison Carlos Ghosn avant même que les procès en accusation aient débuté. Quoi qu’il ait fait, Robert Kotcharian doit se soumettre à la justice dès lors que des griefs pèsent sur son mandat et sur sa personne. Si Pashinyan voulait donner la preuve qu’il est le garant d’une vraie démocratie, le cas Kotcharian est loin de le démontrer. En ce sens, Pashinyan avait à faire appliquer la justice avec le plus de retenue possible, dans le respect des règles, s’il voulait que cette justice fût efficace et non entachée d’actes douteux ou humiliants pour la victime.

Dès lors qu’on agit avec autant d’acharnement vis-à-vis de l’exprésident, celui-ci a tout à fait raison de brandir contre son accusateur le prétexte d’une vendetta politique. Ce qui fait de lui une victime qui attire forcément l’incompréhension et la compassion.

Cette accusation, Pashinyan vient de la renforcer en supportant mal qu’il ait été libéré sous caution. En appeler au peuple pour semoncer les juges d’avoir mal jugé relève de l’ingérence dans les cours de justice.

Par ailleurs, s’opposer à la caution des présidents Bako Sahakian et Arkady Ghoukasian équivaut à se mettre à dos la population du Karabagh, comme si les Arméniens avaient besoin d’une telle division.

De plus, la caution du peuple à laquelle fait appel Pashinyan, Premier ministre, jusqu’à lui demander de descendre dans la rue ou d’investir le palais de justice, rappelle à regret les propos d’Erdogan dans son acharnement à vouloir invalider les élections concernant la mairie d’Istanbul, sous prétexte que cette invalidation reflétait la volonté populaire. Cette volonté populaire qui a porté Pashinyan ne peut être invoquée à tout bout de champ. C’est au parlement et à la constitution de prendre le relai.

Ce qui pourrait excuser Pashinyan, c’est qu’il a forcément une connaissance des affaires arméniennes qui l’oblige à des réponses radicales, dans la mesure où il veut sauver la démocratie au prix de quelques entorses au système de droit. Nul plus que lui qui est au cœur des difficultés que traverse le pays sait quelles forces jouent contre sa personne au profit d’un retour à l’ancien régime. Nul plus que lui sait qui veut sa perte, et par conséquent la perte de la démocratie. La lutte contre la corruption n’est pas sans danger aussi bien pour celui qui la combat que pour le pays même. L’Arménie, à l’heure actuelle, marche sur un fil tendu. Et les nostalgiques du monde perdu, tant en Arménie qu’en Diaspora, se réjouissent des avatars de la nouvelle société. Or, on oublie que c’est la majorité des Arméniens qui a porté Pashinyan au pouvoir et que ce sont les Arméniens d’Arménie qui ont souffert le plus sous les régimes honnis de Kotcharian et Sarkissian. En conséquence, cette souffrance et ce besoin de changement, fussent-il problématiques, méritent d’être respectés. Honte à ceux qui en diaspora se délectent des échecs que rencontre l’Arménie nouvelle. Les échecs étaient inévitables. Les faux pas le sont aussi. Mais l’Arménie avance. En un an, elle a plus fait qu’en 20 ans sous les deux régimes précédents.

Denis Donikian

Je renvoie le lecteur à l’excellent article de Raffi Kalfayan dans les NAM

11 mai 2019

Journal d’un militant

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 5:11

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« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. » (Hannah Arendt)

Nous publions sur notre blog l’article de Manoug Atamian pour plusieurs raisons. La première étant que cet article aura été refusé par tous les médias arméniens auxquels il a été proposé. Et pour cause ! C’est un article critique sur le livre d’un militant connu et qui fourmillerait d’informations fausses ou douteuses. En ce sens, Manoug Atamian, qui déteste qu’on lui fasse avaler des couleuvres, nous alerte dans la mesure où trop souvent les complaisances dont fait preuve une communauté arménienne pétrie de patriotisme ordinaire peut la conduire à gober tout ce qui se dit ou s’écrit. Si être militant d’une cause comme la nôtre est louable, et notre auteur l’est pour avoir joué un rôle probablement important,  il reste que le moi frise le haïssable quand il prend le pas sur le nous. L’article de Manoug Atamian nous ouvre les yeux et c’est tant mieux si tout auteur improvisé prend dans notre communauté le risque d’être contredit ou lu à la loupe. Cela dit, cet article de Manoug Atamian reste de sa seule responsabilité, la nôtre étant de lui donner à la parole.

Denis Donikian

*

 

Dans son « Journal d’un militant » récemment publié et promu à coups de soirées de présentation et d’articles élogieux (avec sa photo en recto verso de la couverture et une troisième sur la tranche du livre !), à la page 179, Ara Krikorian nous apprend la disparition de Franz Werfel le 17 mai 1978 à l’âge de 90 ans. En 1978 ? On l’aurait donc connu de son vivant, l’auteur des « Quarante jours du Musa Dagh » ! Mais non, car dans la même annonce soi-disant rédigée à chaud ce jour-là, on lit à la fin de ce sujet qu’en fait, il est décédé à 54 ans en 1945… Franz Werfel est donc mort deux fois, à 33 ans d’intervalle. Comment peut-on écrire une pareille ineptie ?

Ce « Journal » manifestement remanié pour sa publication (ainsi, comme dans ce cas, à chaque fois qu’un personnage célèbre décède, au lieu d’exprimer les sentiments que lui inspire le disparu ou bien les souvenirs qu’il en a, Ara Krikorian nous sort une « nécro » toute prête, du genre : « il est né en telle année, il a fait ceci, il a écrit cela » etc.), « Journal » dans lequel il nous raconte sa vie, depuis son enfance difficile, puis à travers ses diverses responsabilités dans la F.R.A. ou comme président du CDCA (en évitant comme d’habitude d’évoquer le travail du Centre d’études arméniennes dans l’éveil des consciences durant les années qui précédèrent le cinquantenaire du Génocide). Ce qui lui permet de se donner le beau rôle, fustigeant les uns, de préférence déjà morts, flattant d’autres bien vivants avec force « mon ami » Untel, ou bien en parlant à plusieurs reprises, en tant qu’ancien élève du collège de Sèvres, de sa prétendue proximité avec les Pères mékhitaristes, alors qu’il n’y a passé qu’une année. (7 en ce qui me concerne).

Ara Krikorian poursuit ainsi son chemin dans la lignée de son « Dictionnaire de la Cause arménienne », digne du Guinness des Records en matière d’erreurs ou d’approximations de toutes sortes, dans lequel il compensait ses manques, parfois élémentaires, en matière d’Histoire, par son imagination fertile. Par exemple, en écrivant (page 33) que le fleuve Araxe est la « frontière naturelle de l’Arménie historique »(sic) ou à la page 26 que l’église d’Akhtamar date du VIIème siècle (on n’est plus à trois siècles près…). Il va jusqu’à confondre l’identité de portraits archiconnus, comme la photo de Daniel Varoujan sous laquelle il écrit Bedros Tourian (p.235), ou bien celle de Djemal Pacha sous-titrée Enver Pacha ! (p.95) Souvent, comme dans le cas de Franz Werfel, il donne un renseignement exact, puis il se contredit avec un fait ou une date inventée de toutes pièces. Par exemple, à l’article « NAZIM, Dr » (p.172), il écrit à juste titre que ce bourreau jeune-turc a fini par être exécuté en 1926 par les siens pour avoir comploté contre Kemal, tandis qu’à l’article « OPERATION NEMESIS » (p.179), on apprend qu’il aurait été abattu par Missak Torlakian, donc par un Arménien et plusieurs années auparavant !

Ara Krikorian va jusqu’à confondre sous la même rubrique : DJEMAL PACHA (AZMI), les deux personnages de Djemal Pacha déjà cité, l’un des trois acolytes du Triumvirat jeune-turc, avec Djemal Azmi, vali de Trébizonde, qui organisa l’extermination des Arméniens de sa province, souvent par noyade dans la mer Noire.(p.91) En revanche, ils se retrouvent séparés à l’heure de leur mort, en tombant sous les balles de vengeurs arméniens différents, pour Djemal Pacha en 1922 à Tiflis comme on peut le lire à la fin de cette rubrique, et en ce qui concerne Djemal Azmi à Berlin, en même temps que Behaeddine Chakir, le 17 avril 1922 (en page 69), et un an auparavant, « en avril 1921 », à la page 251.

Une rubrique concerne l’actualité de ce 24 avril : la « DECLARATION DU 24 MAI 1915 », document essentiel dont il a remanié les phrases à sa façon, avec pour résultat d’affadir sa signification, en substituant les termes de « nouveaux crimes de la Turquie contre l’humanité et la civilisation », dont les mots mis en caractères gras  furent utilisés ici pour la première fois dans un texte officiel, par celui de «  crime de lèse-humanité » sorti de son chapeau. Et c’est probablement en se fiant à son « Dictionnaire » que le rédacteur du discours du Premier ministre Edouard Philippe, lorsqu’il a évoqué cette Déclaration des Alliés, lui a fait prononcer, et à deux reprises, ce « lèse-humanité » inventé par le « militant » Ara Krikorian qui se prend pour un historien de la Question arménienne.

Or un « Journal », on peut le jeter par-dessus bord (ne vous inquiétez pas, on nous a annoncé qu’un deuxième tome était en préparation), mais un dictionnaire, y compris malheureusement celui-là, est destiné à demeurer dans les bibliothèques durant des décennies et de servir de « référence », c’est le mot qu’avait utilisé Arpik Missakian à son sujet, et je viens d’en montrer une conséquence fâcheuse.

Dans notre communauté hélas, entre le silence complice des uns et l’ignorance des autres, on peut écrire et publier n’importe quoi et jouer les vedettes, le ridicule ne tue pas.

Manoug Atamian

 

9 mai 2019

TOUMANIAN : interview à radio Arménie, Lyon

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 3:57

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RA : Quelles raisons donneriez vous à un Arménien de France d’acheter les quatrains de Toumanian nouvellement publiés en édition bilingue par Actual Art, l’éditeur Mkrtitch Matévossian à Erevan ?

 

DD : Il y a cinquante ans, je me trouvais à Erevan et on fêtait le 100ème anniversaire de la naissance de Toumanian par une publication en français de son œuvre en 4 volumes. J’en ai beaucoup acheté pour les offrir. Cette année est le 150ème anniversaire. Et j’ai pensé qu’il fallait marquer cet hommage à Toumanian en republiant ces quatrains. Toumanian, c’est notre La Fontaine, son écriture est simple mais savante, profonde mais populaire et ses textes ont forgé la mémoire et l’esprit des Arméniens. Il s’inspire de l’âme populaire et réussit à faire de ce microcosme quelque chose d’universel. Toumanian est un pur écrivain arménien en ce sens qu’il n’imite ni les Russes, ni les occidentaux comme d’autres auteurs. S’il le fait, il donne toujours la prééminence à la langue populaire. En ce sens, Toumanian peut constituer une excellente porte d’entrée de la littérature arménienne dans la littérature mondiale. L’impératif de la reconnaissance du génocide a étouffé nos autres valeurs à commencer par notre littérature. Il serait temps de montrer que les Arméniens valent plus que les commémorations. Leurs écrivains ont à dire des choses au monde. Alors je dis aux Arméniens, achetez nos livres et offrez-les. Et vous ferez de ce cadeau un acte militant.

 

RA : C’est en effet un très beau livre. Je dirais même un livre classieux. Avec des portraits de Toumanian en pleine page, une par année de production. Actual Art a encore fait un excellent travail.

 

DD : Je travaille depuis des années avec Mkrtitch Matévosian, qui en tant que faiseur de livres montre une inventivité et un perfectionnisme qui sont uniques en Arménie. Il m’étonne à chaque fois. Un livre comme Poteaubiographie a même obtenu un prix. Cette fois, les portraits de Toumanian sont dans une technique à base d’argent. Les effets sont superbes. Par ailleurs, j’ai demandé à mon ami, Christopher Atamian, poète et écrivain vivant à NewYork, lauréat du prix Toloyan de littérature en 2017, d’en écrire la préface.

 

RA : En deux mots parlez nous de ces quatrains.

 

DD : Ce sont des sortes de haïku japonais, très brefs, exprimant l’évanescence de choses. Dans le domaine du bref, il y avait avant Toumanian, Nahapet Koutchak lequel exprimait les bonheurs que lui inspirait le spectacle de la vie. Toumanian fait du japonisme mais en mettant l’accent sur la nostalgie, le temps qui passe. C’est pourquoi il nous parle. Et nous n’avons pas besoin d’être arménien pour ça. Ce qu’il disait hier peut être entendu encore aujourd’hui.

2 mai 2019

Le Donikian nouveau est arrivé : TOUMANIAN

Filed under: ARTICLES,EVENEMENTS — denisdonikian @ 5:40

 

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« Quoi encore un ? Mais tu les sors Donikian comme tu pisses, tes livres !

  • Que faire ? Je suis comme ça.

  • Et tu crois qu’on va te les acheter tes livres ?

  • Mais ça vaut à peine le prix d’un khorovadz ?

  • Oui, mais le khorovadz, ça nourrit.

  • Toumanian aussi ça nourrit ! C’est de la culture arménienne non !

  • Tu as beau dire, ça ne se mange pas. Si au moins tu le vendais avec un khorovadz en accompagnement…

  • Je ne suis pas cuisinier, je suis écrivain. Et en l’occurrence traducteur.

  • Au moins si tu pouvais ajouter une danse du ventre ? Dans ce cas-là, je te jure j’achète ton livre.

  • Moi pas danseuse, mais pour mon livre qu’est-ce que je ne ferais pas ?

  • Alors c’est quoi ce Toumanian ?

  • Tout au long de sa vie, Toumanian a écrit des quatrains. Il commence en 1890 et il finit en 1922. Il fallait marquer le 150 ème anniversaire de sa naissance.

  • Pourquoi des quatrains ?

  • En fait, c’est le Japon des Haiku qui initie Toumanian au texte court. Mais avant lui, Koutchak avait déjà pratiqué ces sortes de brèves qui concentrent un maximum de sentiments, d’expression de la vie, de choses qui passent, de regrets, de nostalgies, de mélancolie.

  • Mais tout ça à la sauce Toumanian.

  • Toumanian est notre La Fontaine. Un écrivain d’une grande humanité quand les autres se contentent d’être écrivains sans parvenir à être humains.

  • Une traduction donc.

  • Et pour celui qui sait l’arménien, un livre en bilingue.

  • Traduction, j’ai dit.

  • Il fallait respecter le texte mais aussi la versification française. Un tour de force qui a demandé beaucoup de travail.

  • Préface ?

  • De Christopher Atmanian, écrivain arménien vivant à NewYork.

  • Editeur ?

  • Actual Art. Mkrtitch Matévossian n’est plus à présenter. Ici il a encore fait une merveille. Les quatrains sont répartis selon les années de leur production et chaque année est agrémentée d’un portrait de Toumanian reproduit à l’argent. Ce qui procure au livre un caractère esthétique inestimable.

  • Je lis. Vraiment une merveille. Les Arméniens auraient tort de passer à côté. Il faut avoir ce livre dans sa bibliothèque et le déguster goutte à goute.

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Pour se procurer le livre, s’adresser à Denis Donikian, 4 rue du 8 mai 1945, 91130 Ris-Orangis ou par mail : denisdonikian@gmail.com

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Prix : 20 euros port compris.

 

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15 avril 2019

Donikian avait déjà prévu Pachinian en 2011

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 6:18

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Dans le commentaire à cet article, La démocratie par le feu, nous avions déjà vu en Pachinian sa capacité à diriger le pays.

Bien fait pour les intellectuels de l’impuissance qui nous ont traité de « mouche du coche ».

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24 mars 2019

Paroles de Hovhannès Toumanian, 1910.

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 6:56

( article posté le 2 Aout 2009)

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Photo : © D. Donikian, Erevan, février 2008

Un peuple affligé

Il arrive parfois que l’on soit submergé de pensées très amères, l’on est condamné à les subir et l’on ne peut s’en défaire. Telle cette pesante affliction, quand on apprend que l’on a le cancer, la tuberculose ou le choléra, que l’on ne peut s’empêcher de songer à la maladie, en se demandant si la maladie aura raison de nous ou si l’on aura le dessus de tout son être et si l’on guérira – à condition, bien sûr, d’avoir suffisamment de courage et d’intelligence.

Ceux qui s’intéressent depuis longtemps et sérieusement à notre peuple sont toujours parvenus à cette triste conclusion que son cœur est empli de méchanceté.

C’est ce qu’ils disent et ils le disent avec une profonde angoisse, comme s’il s’avérait que les bacilles de la tuberculose eussent édifié leur nid dans la poitrine du malade.

Or, l’on ne rencontre que rarement des hommes aussi sincères et honnêtes. Tout en faisant le constat d’une maladie, les gens se considèrent habituellement en bonne santé et déclarent malade autrui. Chacun se pense étranger à toute malveillance, flatterie, mensonge, intrigue – tous ces traits existent, mais chez les autres !

Néanmoins, nul ne devrait être dupe. Et il existe une vérité qui nous concerne tous : nous souffrons tous d’une maladie mentale.

Jugez plutôt.

Des villageois ordinaires, des voisins qui ont partagé le pain en plus d’une occasion, prêts à faire éclater leur méchanceté, ou comme ils disent « devenir noir de rage », si la terre de l’un d’eux rapporte bien.

Ou ces marchands sans rival, qui perdent le sommeil et leur calme en apprenant la réussite d’untel, ne songeant déjà plus à leurs affaires, mais seulement au succès de leur compatriote, attendant l’occasion où ils n’épargneront rien pour lui nuire.

Un ecclésiastique, quels que soient ses revenus, quelle que soit sa respectabilité, n’est pas moins attaqué, protestations, plaintes pour injustice. Et de quelle injustice s’agit-il, selon vous ? Le fait qu’un compatriote soit payé au même salaire et qu’il vive bien, en plus.

Supposons que des citadins et des paysans s’affrontent en justice. Aucun tribunal ne peut régler leur différend, cela dure des années et il n’est pas rare qu’ils consacrent toute leur existence et tous leurs biens à ce feuilleton judiciaire, jusqu’à ce que l’un d’eux prenne l’autre à la gorge, lui fasse mordre la poussière ou jusqu’à ce que les deux parties en souffrent.

Nous avons notre propre presse. Diffamations, pamphlets, mensonges, jubilation malveillante, flatteries y fleurissent depuis des années. Comme si notre presse cultivait un esprit de clan plus étroit que dans n’importe quel village. Un célèbre journaliste raconte qu’il entendit un jour un membre d’une rédaction dire sans aucune retenue : « Les livres de cet écrivain, quels que soient ses écrits, doivent invariablement et sévèrement être critiqués ou ignorés sans répit ! » En un mot, le détruire de toutes les façons possibles, pour la seule raison qu’il n’est pas avec nous, « des nôtres ».

Vous trouverez une moralité et des mœurs identiques parmi les figures nationales, publiques et littéraires. Aucun d’eux ne supporte la réussite d’autrui.

Prenons encore les enseignants. Ils se préoccupent davantage de manigancer bassement contre leurs collègues que de faire cours, aspirant toujours à attiser un événement insignifiant qui puisse aisément avoir lieu dans un cadre amical, en appeler invariablement aux autorités, se flétrir mutuellement dans les tribunaux et dans la presse, harceler, être à l’origine d’une démission, tuer moralement… Nul apaisement, nulle clémence, nulle limite à la rancune !

Quelle est la raison de tout ceci ?

Pour le comprendre, il nous faut étudier la question du point du vue des lois de la nature et de l’histoire, à partir de la vision sereine et vaste que la nature et l’histoire peuvent nous apporter. Entre autres circonstances, l’histoire a été une marâtre pour nous. Des siècles durant, elle nous a soumis à des tribus barbares. Et si, piétinée, tout chose vivante ne meurt pas, elle n’en est pas moins mutilée, démoralisée et emplie d’amertume. Telle est la loi de la nature.

Qu’est-ce qu’un banal champ de concombres ? Chacun sait qu’une plante piétinée donne des fruits amers qui ne sont pas comestibles, aussi ne laisse-t-on personne piétiner un champ de concombres. De même un homme devient amer et chagriné – son âme, son cœur, sa raison. Et cette amertume qui s’accumule en lui se manifeste dans ses actions, son allure, son visage, ses mots – en toute chose et en tous lieux, dans toutes les sphères de l’existence. Sa vie entière devient amère et cruelle. Elle, cette vie, peut comporter maintes belles choses – « progrès », « culture », « presse », « littérature », « école », « charité » – or tout ceci sera semblable à un fruit véreux. Toutes ces sphères de l’existence pâtiront de défauts similaires, maladie ordinaire dont on ne peut se défaire. Ce genre de société peut même produire des talents, mais eux aussi seront malveillants et dans la peine. Ce genre de société ne peut engendrer des êtres nobles, des cœurs généreux et des âmes élevées, à savoir tout ce qui rend la vie belle et les gens agréables et aimables.

Alors, si nous possédons une sagesse nationale, un esprit de courage et quelque intuition sonore, nous ne devons pas être complices de tout cela et bien voir que notre peuple est gravement atteint sur le plan spirituel. La première condition pour combattre cette plaie, la principale condition pour guérir est que nous reconnaissions notre malheur dans notre âme et conscience et devant le monde entier. Alors le réveil d’une salutaire conscience de soi sera suivi par une haute aspiration à la perfection de soi et à de nobles actions.

Il n’y a pas d’autre voie. Le salut véritable doit venir de l’intérieur car nous sommes malades de l’intérieur.

1910

Source : http://www.armenianhouse.org/tumanyan/nonfiction-en/people.html

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 01.08.2009

19 février 2019

L’œil crépusculaire de Guillaume Toumanian (seconde mouture)

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:54

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( vol de nuit : 1200×640)

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La découverte du paysage par les impressionnistes semble avoir coïncidé avec le début des transports ferroviaires qui pouvaient vous transférer hors de Paris sur la côte normande et ailleurs. Il y a eu de la part des peintres une frénésie de lumière telle qu’elle va conduire Van Gogh à Arles et Gauguin à Tahiti. Ainsi est le peintre : un produit de son époque, à moins que ce ne soit l’inverse. Toujours est-il qu’il agit comme une éponge dans la mesure où il absorbe les émotions de son temps et les « recrache » en couleurs. L’alchimie entre le peintre et le climat général de la société se traduit par une sorte de cristallisation qui prend forme à travers un tableau. Dans ce cas de figure, la peinture de Guillaume Toumanian n’échappe pas à l’intuition collective qui s’est emparée des mentalités modernes selon laquelle nous assistons à la déliquescence crépusculaire du monde. Les tableaux de Guillaume Toumanian invitent à regarder en face l’apocalypse qui est en train de se former dans un horizon proche.

 

Crépuscule du soir à dominante verte qui tamise des lumières lointaines et qui parfois semble les étouffer. On respire mal, en effet, à regarder ces tableaux. Comme si l’absence de luminosité s’apparentait à une raréfaction de l’air respirable. Comme si l’homme se trouvait tout à coup confronté à l’aporie de la civilisation techniciste, acculé au cul-de-sac de ses propres contradictions, à savoir une certaine maîtrise des lois de la nature et la destruction certaine de ces mêmes lois. En d’autres termes, ce qui est devant nous, avec les tableaux de Toumanian, c’est l’approche du chaos. Nous avons le nez dedans tandis que l’œil s’effraie de ces tremblements du pinceau, de ces taches de couleur qui maculent l’horizon.

 

Cette plongée dans la désespérance absolue n’est pas pour apporter du plaisir au regardeur moderne qui refuse de tout son corps à consentir à la dissolution de son temps. Celui qui veut de la lumière et du plaisir ne trouvera pas son compte à contempler les tableaux de Toumanian. Mais c’est justement le mérite de ce peintre de refuser toute allégeance aux tromperies du moment pour mieux voir et mieux dire l’avenir d’un présent touché par le doute. Ce mérite est d’autant plus remarquable que le peintre assume le risque d’une forme d’aversion que pourrait susciter sa vision du monde. Le peintre laisse agir la peinture plutôt qu’il ne conditionne son message.

 

C’est en cela qu’il faudrait louer l’approche apocalyptique des tableaux de Toumanian. Reste que cette approche que lui inspire le présent ne pouvait seule venir des ciels plombés qui hantent l’imaginaire du peintre. Nous parions que la mémoire, la mémoire profonde, la mémoire la plus enfouie dans l’histoire du peintre joue à sa manière pour une part dans la partition d’un tableau. Si cette peinture propose des fonds d’avenir sombre, c’est qu’à la source existe une monstruosité première. Cette monstruosité serait le génocide subi par les Arméniens, ce non-dit qui incendie les âmes et qui s’échappe du corps dans les gestes, les mots et les actes créatifs. En d’autres termes, un tableau de Toumanian se regarde selon deux orientations : la plus évidente est celle des temps à venir, l’autre est celle des catastrophes passées. Dès lors, le peintre se situe entre deux déchirements comme s’il vivait à travers un tableau une sorte de crucifixion masochiste et empreinte d’une cruelle lucidité.

 

Cette hypothèse qui consiste à voir l’emprunte d’un mal qui fut absolu dans n’importe quelle œuvre venue à un artiste arménien d’aujourd’hui pourrait sembler saugrenue si l’épreuve de sa visibilité la plus sourde ne sautait aux yeux. Pour exemple, le travail graphique d’Alain Barsamian dont nous avons parlé ici ou là. Rien n’est plus éloigné du figuratif qu’un tableau de Barsamian. Et pourtant, les zébrures qu’il crache sur la toile ressemblent aux graphismes d’une colère rentrée, aux émanations d’un mal sournois qui s’exprime par éclairs, à des écritures qui se cherchent une lisibilité tellement elles vont creuser loin dans l’infini profond du peintre. Là aussi, le mal absolu produit des déchirements car les toiles ainsi marquées ressemblent à des tissus parsemés d’accrocs. Ces déchirures sont les signes extérieurs d’une turbulence intime dont le foyer se situe au-delà de l’histoire propre du peintre, c’est-à-dire dans le fonda-mental le plus caché, fût-ce à l’auteur lui-même.

 

Ainsi sont faits les tableaux de Guillaume Toumanian. Ils procèdent de la foi en une vision du monde et de la face cachée d’un monde qui impose sa propre loi. Il s’agit donc d’une création en acte qui s’expose et qui s’ignore.

 

 

Denis Donikian

 

 

11 février 2019

La force de l’utopie

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Je déjeunais l’autre jour à la MCA du 15 rue Bleue à Paris, quand la salle s’est brusquement remplie des membres de l’Organisation Terre et Culture. Ils étaient en assemblée générale à l’étage au-dessus. J’ai reconnu parmi eux, certains anciens du Collège Samuel Moorat de Sèvres, dont certains comme Kégham Kévonian et Manoug Atamian avaient milité avec moi au Centre d’Études Arméniennes. Ce furent des retrouvailles.

Ces premières lignes d’un article sur l’utopie devraient suffire à formuler quelques remarques. L’une est de souligner combien les Pères qui nous ont encadrés au collège, loin d’avoir consacré leur vie en vain à une éducation arménienne de leurs élèves, ont en quelque sorte gagné leur pari en leur ayant instillé le goût de l’impossible. Si beaucoup parmi les élèves ont été happés par l’engrenage ordinaire de la vie, quelques-uns ont réussi à sortir du lot pour recevoir la cause arménienne en héritage et pour la transmettre. Je pense à Kégham Kévonian qui lançait il y a une quarantaine d’années l’Organisation Terre et Culture, laquelle aujourd’hui essaime dans le monde entier.

Je pense aussi au fait que dans cette longue chaine d’années qui commencent à la veille du cinquantenaire du génocide et voient le réveil de la lutte pour sa reconnaissance, les mouvements naissent, meurent et donnent naissance à d’autres mouvements, les uns mourant à leur tour, les autres étant portés à perdurer. Ainsi, le goût de transformer le rêve impossible en avenir réel qui animait alors les élèves les plus actifs du collège allait les conduire à adhérer à un mouvement, puis à sa mort à en intégrer un autre, sans jamais se lasser, sans jamais fléchir, car le devoir d’utopie est toujours plus puissant que l’envie de jeter l’éponge, surtout quand ce devoir est bien accroché à une âme formatée par l’histoire la plus terrible.

De fait, depuis le génocide, les Arméniens sont assignés à l’utopie tellement le malheur qui s’est abattu sur eux fut énorme et tellement l’injustice qui se perpétue semble de glace. L’utopie, c’est un lieu qui n’existe pas dans une réalité qui trahit constamment les rêves que vous faites pour réparer un mal. Or, le propre de l’homme, c’est justement de sublimer le deuil en vie, à savoir d’envisager, quoi qu’il en coûte, un stade où se réconcilient les contraires les plus violents. Les utopies font les hommes d’action et les hommes d’action font l’histoire. Certes, ils se heurtent un temps au réel, échouent, mais leur échec conduit leurs successeurs à « corriger le tir » jusqu’à ce qu’ils réussissent.

Le renversement de la monarchie française était une utopie. Le désir de voler comme un oiseau, celui de nager comme un poisson étaient des utopies. On n’arrêterait pas d’énumérer les utopies qui ont fait le monde dans lequel nous vivons, de celles qui ont défié le réel, même si aujourd’hui encore des hommes et des femmes travaillent pour ce qui paraît aux yeux du plus grand nombre du délire.

Concernant les Arméniens, quand, il y a plus de cinquante ans, avaient lieu les premiers défilés du 24 avril en France, chacun aurait considéré comme utopique l’objectif de faire de cette date une journée nationale consacrée au génocide de 1915. Il ne venait à l’idée de personne que ce jour puisse arriver. Et pourtant l’idée a fait son chemin dans les têtes les plus avancées de nos leaders. Jamais, il y a cinquante ans, on n’aurait pu penser qu’un président de la République française puisse s’aligner sur nos revendications. Et pourtant, cela s’est fait récemment au dîner annuel organisé par le CCAF. Les grandes gueules de service peuvent brailler autant qu’elles peuvent, cracher sur ceux qui ont décidé de nous représenter, ce qu’ont fait Ara Toranian et Mourad Papazian est l’histoire d’un rêve devenu réalité. Ils l’ont fait en dépit d’un défaut de représentativité au sein de la diaspora, mais sans attendre qu’ils soient légitimés, ils ont préféré agir. Et ils ont eu raison. L’urgence l’exigeait. Les Arméniens de France devraient reconnaître ce résultat à nul autre pareil et rendre grâce à ceux qui ont dû franchir maints obstacles pour y arriver.(J’ajoute que ce genre d’opération commerciale comporte toujours quelques impuretés. En l’occurrence les plus fins de ceux qui critiquent toujours tout verront que le président y trouve un bénéfice électoral certain. Et alors ? Quelle importance si les Arméniens en retirent un avantage encore plus grand, dont celui d’énerver les négationnistes).

Dans le cadre de la reconnaissance du génocide par la Turquie, tout milite depuis cent ans et aujourd’hui plus que jamais, en sa défaveur. Le négationnisme pur et dur de l’État turc semble une forteresse d’autant plus imprenable qu’il modèle les mentalités dans la haine de l’Arménien. Pour autant, des brèches ont été ouvertes au sein de l’opinion turque depuis le cinquantième anniversaire du génocide. Qui aurait pensé que des Turcs issus de la société civile et des Arméniens de la diaspora participeraient un jour à une même commémoration dans la ville même d’Istanbul ? Et pourtant, c’est bien ce qui a lieu chaque année depuis un certain temps. La vérité fait son chemin comme une eau sur les terres de la mémoire brûlées par la sècheresse.

Pour revenir à l’Organisation Terre et Culture, il faut reconnaître le caractère utopique qui consiste à reconstituer, pierre à pierre, ce qui a été détruit par le temps ou l’histoire. Mais cette logique de reconstitution devait naturellement se porter sur les dommages multiples, aussi bien humains que matériels, provoqués par le génocide de 1915. A sa création en 2004, le Collectif 2015 : Réparation pouvait sembler en pleine utopie. Il faut imaginer l’immense confiance des membres d’OTC envers leurs leaders pour avoir osé les suivre sur cette voie. Et pourtant, avec le recul, il faut admettre qu’ils avaient pleinement raison de se lancer à l’aveugle dans une course aux revendications. Pourquoi ? Car la cause de la reconnaissance par la Turquie est juste. Et peu importe que les réparations seront immenses, il faudra bien un jour que les Arméniens soient prêts, qu’ils aient en mains des documents irréfutables pour se donner les moyens d’une négociation sans condition. Or, c’est à quoi travaille le Collectif dans le calme le plus résolu.

Dans le fond, que fallait-il faire ? Se laisser aller au découragement ou agir afin que les morts de 1915 aient un nom et une sépulture ? Le Collectif 2015 : Réparation a préféré agir. C’est-à-dire, dans les conditions actuelles de la politique turque négationniste, activer l’utopie.

En Arménie, les années Kotcharian et Sarkissian avaient à ce point gelé le débat démocratique par la corruption, les fraudes et la répression que toute tentative de révolution semblait utopique. Et pourtant, les opposants n’ont cessé de protester dans d’interminables meetings sans jamais se lasser, sans jamais cesser d’y croire. Et finalement, les plus utopistes des Arméniens, avec leurs moyens dérisoires, ont réussi à balayer les signes de la désespérance au profit d’une société nouvelle. Je pense aux militants des droits de l’homme, à ceux qui ont lutté contre les fraudes électorales sans relâche dans l’espoir de faire naître une Arménie libre, juste, aspirant au bonheur.

Soyons utopiques, quoi qu’il en coûte !

Denis Donikian

5 février 2019

Organisation Terre et Culture

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 10:54

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1 – Au fondement de l’Organisation Terre et Culture, préfigurée dès 1976 et née deux ans plus tard en France, se trouve la nécessité d’une réflexion sur la situation des Arméniens prenant en compte tant l’héritage de leur histoire dans sa dimension géographique que la défense de leur identité en lien avec les lieux dépositaires de la mémoire et du patrimoine. Depuis sa création l’Organisation Terre et Culture  organise des campagnes d’été de restauration dans la pluralité du territoire arménien, permettant ainsi à de nombreux bénévoles de divers pays de renouer avec son patrimoine culturel.

2 – Loin de s’inscrire dans le cadre d’un secours humanitaire ni dans une perspective d’aide au développement, l’Organisation Terre et Culture a essentiellement pour ambition, à travers ses campagnes, de répondre à la fatalité de la dispersion subie par les Arméniens en les rattachant à leur géographie et à leur histoire à travers la nécessité de sauver, par leur engagement, un héritage menacé ou délaissé. Ainsi, les premières campagnes de restauration auront lieu en Iran du Nord avec les monastères de Saint-Etienne et de Saint-Thadée.

 

3 – En 1982 ont débuté les interventions à Kessab, en Syrie du Nord, pour la réhabilitation de l’habitat traditionnel arménien, et dans le but de contribuer au développement agricole. A la suite du tremblement de terre de 1988, L’Organisation Terre et Culture s’engage dans la région de Spitak (programmes de Gogaran et de Chiragamoud) et en Artsakh dès 1994. Puis viendront les chantiers de Amberd, Madrassa (village de réfugiés), Thalin, Ayroum (au nord de Lori), Chadwan et Azad, au sud-est du lac Sévan, Tathev et, enfin Eghwart, dans la province du Siunik.

 

4 – A Chouchi, « Terre et Culture-France » a consacré respectivement un programme d’accompagnement, de 2001 à 2006, à l’hôpital, puis un programme de réhabilitation qui s’est achevé en 2009 par l’inauguration du département de chirurgie. Par ailleurs, L’Organisation Terre et Culture a essaimé dans d’autres pays (États-Unis, Grande Bretagne, Belgique, Arménie) et, depuis 1992, coordonne ses activités au sein d’une Union Internationale des Organisations Terre et Culture (UIOTC, Paris). Dans l’esprit de son engagement, OTC s’est investie dans la défense du patrimoine arménien du Nakhitchévan, encourageant le Collectif 2015 : réparation, fondé en 2004, à combattre le déni de justice.

5 – Parmi les réalisations en cours, en Arménie, figurent la restauration de l’église Sourp Hovhannès de Meghri, la petite chapelle paléochrétienne de Mirak, au nord d’Abaran, la basilique à trois nefs de Srachen, l’ermitage de Dantzaparakh, l’église Sourp Asdwadzadzin de Gogaran. A Chiragamoud, OTC a réédifié, dès 2007, l’ancienne église de Tchitchkhanavank détruite par le tremblement de terre. A Goris, soutenue par la mairie de Vienne, OTC a eu comme projet la mise en valeur du patrimoine culturel et touristique de la ville.

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