Ecrittératures

15 avril 2019

Donikian avait déjà prévu Pachinian en 2011

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 6:18

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Dans le commentaire à cet article, La démocratie par le feu, nous avions déjà vu en Pachinian sa capacité à diriger le pays.

Bien fait pour les intellectuels de l’impuissance qui nous ont traité de « mouche du coche ».

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24 mars 2019

Paroles de Hovhannès Toumanian, 1910.

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 6:56

( article posté le 2 Aout 2009)

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Photo : © D. Donikian, Erevan, février 2008

Un peuple affligé

Il arrive parfois que l’on soit submergé de pensées très amères, l’on est condamné à les subir et l’on ne peut s’en défaire. Telle cette pesante affliction, quand on apprend que l’on a le cancer, la tuberculose ou le choléra, que l’on ne peut s’empêcher de songer à la maladie, en se demandant si la maladie aura raison de nous ou si l’on aura le dessus de tout son être et si l’on guérira – à condition, bien sûr, d’avoir suffisamment de courage et d’intelligence.

Ceux qui s’intéressent depuis longtemps et sérieusement à notre peuple sont toujours parvenus à cette triste conclusion que son cœur est empli de méchanceté.

C’est ce qu’ils disent et ils le disent avec une profonde angoisse, comme s’il s’avérait que les bacilles de la tuberculose eussent édifié leur nid dans la poitrine du malade.

Or, l’on ne rencontre que rarement des hommes aussi sincères et honnêtes. Tout en faisant le constat d’une maladie, les gens se considèrent habituellement en bonne santé et déclarent malade autrui. Chacun se pense étranger à toute malveillance, flatterie, mensonge, intrigue – tous ces traits existent, mais chez les autres !

Néanmoins, nul ne devrait être dupe. Et il existe une vérité qui nous concerne tous : nous souffrons tous d’une maladie mentale.

Jugez plutôt.

Des villageois ordinaires, des voisins qui ont partagé le pain en plus d’une occasion, prêts à faire éclater leur méchanceté, ou comme ils disent « devenir noir de rage », si la terre de l’un d’eux rapporte bien.

Ou ces marchands sans rival, qui perdent le sommeil et leur calme en apprenant la réussite d’untel, ne songeant déjà plus à leurs affaires, mais seulement au succès de leur compatriote, attendant l’occasion où ils n’épargneront rien pour lui nuire.

Un ecclésiastique, quels que soient ses revenus, quelle que soit sa respectabilité, n’est pas moins attaqué, protestations, plaintes pour injustice. Et de quelle injustice s’agit-il, selon vous ? Le fait qu’un compatriote soit payé au même salaire et qu’il vive bien, en plus.

Supposons que des citadins et des paysans s’affrontent en justice. Aucun tribunal ne peut régler leur différend, cela dure des années et il n’est pas rare qu’ils consacrent toute leur existence et tous leurs biens à ce feuilleton judiciaire, jusqu’à ce que l’un d’eux prenne l’autre à la gorge, lui fasse mordre la poussière ou jusqu’à ce que les deux parties en souffrent.

Nous avons notre propre presse. Diffamations, pamphlets, mensonges, jubilation malveillante, flatteries y fleurissent depuis des années. Comme si notre presse cultivait un esprit de clan plus étroit que dans n’importe quel village. Un célèbre journaliste raconte qu’il entendit un jour un membre d’une rédaction dire sans aucune retenue : « Les livres de cet écrivain, quels que soient ses écrits, doivent invariablement et sévèrement être critiqués ou ignorés sans répit ! » En un mot, le détruire de toutes les façons possibles, pour la seule raison qu’il n’est pas avec nous, « des nôtres ».

Vous trouverez une moralité et des mœurs identiques parmi les figures nationales, publiques et littéraires. Aucun d’eux ne supporte la réussite d’autrui.

Prenons encore les enseignants. Ils se préoccupent davantage de manigancer bassement contre leurs collègues que de faire cours, aspirant toujours à attiser un événement insignifiant qui puisse aisément avoir lieu dans un cadre amical, en appeler invariablement aux autorités, se flétrir mutuellement dans les tribunaux et dans la presse, harceler, être à l’origine d’une démission, tuer moralement… Nul apaisement, nulle clémence, nulle limite à la rancune !

Quelle est la raison de tout ceci ?

Pour le comprendre, il nous faut étudier la question du point du vue des lois de la nature et de l’histoire, à partir de la vision sereine et vaste que la nature et l’histoire peuvent nous apporter. Entre autres circonstances, l’histoire a été une marâtre pour nous. Des siècles durant, elle nous a soumis à des tribus barbares. Et si, piétinée, tout chose vivante ne meurt pas, elle n’en est pas moins mutilée, démoralisée et emplie d’amertume. Telle est la loi de la nature.

Qu’est-ce qu’un banal champ de concombres ? Chacun sait qu’une plante piétinée donne des fruits amers qui ne sont pas comestibles, aussi ne laisse-t-on personne piétiner un champ de concombres. De même un homme devient amer et chagriné – son âme, son cœur, sa raison. Et cette amertume qui s’accumule en lui se manifeste dans ses actions, son allure, son visage, ses mots – en toute chose et en tous lieux, dans toutes les sphères de l’existence. Sa vie entière devient amère et cruelle. Elle, cette vie, peut comporter maintes belles choses – « progrès », « culture », « presse », « littérature », « école », « charité » – or tout ceci sera semblable à un fruit véreux. Toutes ces sphères de l’existence pâtiront de défauts similaires, maladie ordinaire dont on ne peut se défaire. Ce genre de société peut même produire des talents, mais eux aussi seront malveillants et dans la peine. Ce genre de société ne peut engendrer des êtres nobles, des cœurs généreux et des âmes élevées, à savoir tout ce qui rend la vie belle et les gens agréables et aimables.

Alors, si nous possédons une sagesse nationale, un esprit de courage et quelque intuition sonore, nous ne devons pas être complices de tout cela et bien voir que notre peuple est gravement atteint sur le plan spirituel. La première condition pour combattre cette plaie, la principale condition pour guérir est que nous reconnaissions notre malheur dans notre âme et conscience et devant le monde entier. Alors le réveil d’une salutaire conscience de soi sera suivi par une haute aspiration à la perfection de soi et à de nobles actions.

Il n’y a pas d’autre voie. Le salut véritable doit venir de l’intérieur car nous sommes malades de l’intérieur.

1910

Source : http://www.armenianhouse.org/tumanyan/nonfiction-en/people.html

Traduction : © Georges Festa pour Denis Donikian – 01.08.2009

19 février 2019

L’œil crépusculaire de Guillaume Toumanian (seconde mouture)

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:54

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( vol de nuit : 1200×640)

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La découverte du paysage par les impressionnistes semble avoir coïncidé avec le début des transports ferroviaires qui pouvaient vous transférer hors de Paris sur la côte normande et ailleurs. Il y a eu de la part des peintres une frénésie de lumière telle qu’elle va conduire Van Gogh à Arles et Gauguin à Tahiti. Ainsi est le peintre : un produit de son époque, à moins que ce ne soit l’inverse. Toujours est-il qu’il agit comme une éponge dans la mesure où il absorbe les émotions de son temps et les « recrache » en couleurs. L’alchimie entre le peintre et le climat général de la société se traduit par une sorte de cristallisation qui prend forme à travers un tableau. Dans ce cas de figure, la peinture de Guillaume Toumanian n’échappe pas à l’intuition collective qui s’est emparée des mentalités modernes selon laquelle nous assistons à la déliquescence crépusculaire du monde. Les tableaux de Guillaume Toumanian invitent à regarder en face l’apocalypse qui est en train de se former dans un horizon proche.

 

Crépuscule du soir à dominante verte qui tamise des lumières lointaines et qui parfois semble les étouffer. On respire mal, en effet, à regarder ces tableaux. Comme si l’absence de luminosité s’apparentait à une raréfaction de l’air respirable. Comme si l’homme se trouvait tout à coup confronté à l’aporie de la civilisation techniciste, acculé au cul-de-sac de ses propres contradictions, à savoir une certaine maîtrise des lois de la nature et la destruction certaine de ces mêmes lois. En d’autres termes, ce qui est devant nous, avec les tableaux de Toumanian, c’est l’approche du chaos. Nous avons le nez dedans tandis que l’œil s’effraie de ces tremblements du pinceau, de ces taches de couleur qui maculent l’horizon.

 

Cette plongée dans la désespérance absolue n’est pas pour apporter du plaisir au regardeur moderne qui refuse de tout son corps à consentir à la dissolution de son temps. Celui qui veut de la lumière et du plaisir ne trouvera pas son compte à contempler les tableaux de Toumanian. Mais c’est justement le mérite de ce peintre de refuser toute allégeance aux tromperies du moment pour mieux voir et mieux dire l’avenir d’un présent touché par le doute. Ce mérite est d’autant plus remarquable que le peintre assume le risque d’une forme d’aversion que pourrait susciter sa vision du monde. Le peintre laisse agir la peinture plutôt qu’il ne conditionne son message.

 

C’est en cela qu’il faudrait louer l’approche apocalyptique des tableaux de Toumanian. Reste que cette approche que lui inspire le présent ne pouvait seule venir des ciels plombés qui hantent l’imaginaire du peintre. Nous parions que la mémoire, la mémoire profonde, la mémoire la plus enfouie dans l’histoire du peintre joue à sa manière pour une part dans la partition d’un tableau. Si cette peinture propose des fonds d’avenir sombre, c’est qu’à la source existe une monstruosité première. Cette monstruosité serait le génocide subi par les Arméniens, ce non-dit qui incendie les âmes et qui s’échappe du corps dans les gestes, les mots et les actes créatifs. En d’autres termes, un tableau de Toumanian se regarde selon deux orientations : la plus évidente est celle des temps à venir, l’autre est celle des catastrophes passées. Dès lors, le peintre se situe entre deux déchirements comme s’il vivait à travers un tableau une sorte de crucifixion masochiste et empreinte d’une cruelle lucidité.

 

Cette hypothèse qui consiste à voir l’emprunte d’un mal qui fut absolu dans n’importe quelle œuvre venue à un artiste arménien d’aujourd’hui pourrait sembler saugrenue si l’épreuve de sa visibilité la plus sourde ne sautait aux yeux. Pour exemple, le travail graphique d’Alain Barsamian dont nous avons parlé ici ou là. Rien n’est plus éloigné du figuratif qu’un tableau de Barsamian. Et pourtant, les zébrures qu’il crache sur la toile ressemblent aux graphismes d’une colère rentrée, aux émanations d’un mal sournois qui s’exprime par éclairs, à des écritures qui se cherchent une lisibilité tellement elles vont creuser loin dans l’infini profond du peintre. Là aussi, le mal absolu produit des déchirements car les toiles ainsi marquées ressemblent à des tissus parsemés d’accrocs. Ces déchirures sont les signes extérieurs d’une turbulence intime dont le foyer se situe au-delà de l’histoire propre du peintre, c’est-à-dire dans le fonda-mental le plus caché, fût-ce à l’auteur lui-même.

 

Ainsi sont faits les tableaux de Guillaume Toumanian. Ils procèdent de la foi en une vision du monde et de la face cachée d’un monde qui impose sa propre loi. Il s’agit donc d’une création en acte qui s’expose et qui s’ignore.

 

 

Denis Donikian

 

 

11 février 2019

La force de l’utopie

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Je déjeunais l’autre jour à la MCA du 15 rue Bleue à Paris, quand la salle s’est brusquement remplie des membres de l’Organisation Terre et Culture. Ils étaient en assemblée générale à l’étage au-dessus. J’ai reconnu parmi eux, certains anciens du Collège Samuel Moorat de Sèvres, dont certains comme Kégham Kévonian et Manoug Atamian avaient milité avec moi au Centre d’Études Arméniennes. Ce furent des retrouvailles.

Ces premières lignes d’un article sur l’utopie devraient suffire à formuler quelques remarques. L’une est de souligner combien les Pères qui nous ont encadrés au collège, loin d’avoir consacré leur vie en vain à une éducation arménienne de leurs élèves, ont en quelque sorte gagné leur pari en leur ayant instillé le goût de l’impossible. Si beaucoup parmi les élèves ont été happés par l’engrenage ordinaire de la vie, quelques-uns ont réussi à sortir du lot pour recevoir la cause arménienne en héritage et pour la transmettre. Je pense à Kégham Kévonian qui lançait il y a une quarantaine d’années l’Organisation Terre et Culture, laquelle aujourd’hui essaime dans le monde entier.

Je pense aussi au fait que dans cette longue chaine d’années qui commencent à la veille du cinquantenaire du génocide et voient le réveil de la lutte pour sa reconnaissance, les mouvements naissent, meurent et donnent naissance à d’autres mouvements, les uns mourant à leur tour, les autres étant portés à perdurer. Ainsi, le goût de transformer le rêve impossible en avenir réel qui animait alors les élèves les plus actifs du collège allait les conduire à adhérer à un mouvement, puis à sa mort à en intégrer un autre, sans jamais se lasser, sans jamais fléchir, car le devoir d’utopie est toujours plus puissant que l’envie de jeter l’éponge, surtout quand ce devoir est bien accroché à une âme formatée par l’histoire la plus terrible.

De fait, depuis le génocide, les Arméniens sont assignés à l’utopie tellement le malheur qui s’est abattu sur eux fut énorme et tellement l’injustice qui se perpétue semble de glace. L’utopie, c’est un lieu qui n’existe pas dans une réalité qui trahit constamment les rêves que vous faites pour réparer un mal. Or, le propre de l’homme, c’est justement de sublimer le deuil en vie, à savoir d’envisager, quoi qu’il en coûte, un stade où se réconcilient les contraires les plus violents. Les utopies font les hommes d’action et les hommes d’action font l’histoire. Certes, ils se heurtent un temps au réel, échouent, mais leur échec conduit leurs successeurs à « corriger le tir » jusqu’à ce qu’ils réussissent.

Le renversement de la monarchie française était une utopie. Le désir de voler comme un oiseau, celui de nager comme un poisson étaient des utopies. On n’arrêterait pas d’énumérer les utopies qui ont fait le monde dans lequel nous vivons, de celles qui ont défié le réel, même si aujourd’hui encore des hommes et des femmes travaillent pour ce qui paraît aux yeux du plus grand nombre du délire.

Concernant les Arméniens, quand, il y a plus de cinquante ans, avaient lieu les premiers défilés du 24 avril en France, chacun aurait considéré comme utopique l’objectif de faire de cette date une journée nationale consacrée au génocide de 1915. Il ne venait à l’idée de personne que ce jour puisse arriver. Et pourtant l’idée a fait son chemin dans les têtes les plus avancées de nos leaders. Jamais, il y a cinquante ans, on n’aurait pu penser qu’un président de la République française puisse s’aligner sur nos revendications. Et pourtant, cela s’est fait récemment au dîner annuel organisé par le CCAF. Les grandes gueules de service peuvent brailler autant qu’elles peuvent, cracher sur ceux qui ont décidé de nous représenter, ce qu’ont fait Ara Toranian et Mourad Papazian est l’histoire d’un rêve devenu réalité. Ils l’ont fait en dépit d’un défaut de représentativité au sein de la diaspora, mais sans attendre qu’ils soient légitimés, ils ont préféré agir. Et ils ont eu raison. L’urgence l’exigeait. Les Arméniens de France devraient reconnaître ce résultat à nul autre pareil et rendre grâce à ceux qui ont dû franchir maints obstacles pour y arriver.(J’ajoute que ce genre d’opération commerciale comporte toujours quelques impuretés. En l’occurrence les plus fins de ceux qui critiquent toujours tout verront que le président y trouve un bénéfice électoral certain. Et alors ? Quelle importance si les Arméniens en retirent un avantage encore plus grand, dont celui d’énerver les négationnistes).

Dans le cadre de la reconnaissance du génocide par la Turquie, tout milite depuis cent ans et aujourd’hui plus que jamais, en sa défaveur. Le négationnisme pur et dur de l’État turc semble une forteresse d’autant plus imprenable qu’il modèle les mentalités dans la haine de l’Arménien. Pour autant, des brèches ont été ouvertes au sein de l’opinion turque depuis le cinquantième anniversaire du génocide. Qui aurait pensé que des Turcs issus de la société civile et des Arméniens de la diaspora participeraient un jour à une même commémoration dans la ville même d’Istanbul ? Et pourtant, c’est bien ce qui a lieu chaque année depuis un certain temps. La vérité fait son chemin comme une eau sur les terres de la mémoire brûlées par la sècheresse.

Pour revenir à l’Organisation Terre et Culture, il faut reconnaître le caractère utopique qui consiste à reconstituer, pierre à pierre, ce qui a été détruit par le temps ou l’histoire. Mais cette logique de reconstitution devait naturellement se porter sur les dommages multiples, aussi bien humains que matériels, provoqués par le génocide de 1915. A sa création en 2004, le Collectif 2015 : Réparation pouvait sembler en pleine utopie. Il faut imaginer l’immense confiance des membres d’OTC envers leurs leaders pour avoir osé les suivre sur cette voie. Et pourtant, avec le recul, il faut admettre qu’ils avaient pleinement raison de se lancer à l’aveugle dans une course aux revendications. Pourquoi ? Car la cause de la reconnaissance par la Turquie est juste. Et peu importe que les réparations seront immenses, il faudra bien un jour que les Arméniens soient prêts, qu’ils aient en mains des documents irréfutables pour se donner les moyens d’une négociation sans condition. Or, c’est à quoi travaille le Collectif dans le calme le plus résolu.

Dans le fond, que fallait-il faire ? Se laisser aller au découragement ou agir afin que les morts de 1915 aient un nom et une sépulture ? Le Collectif 2015 : Réparation a préféré agir. C’est-à-dire, dans les conditions actuelles de la politique turque négationniste, activer l’utopie.

En Arménie, les années Kotcharian et Sarkissian avaient à ce point gelé le débat démocratique par la corruption, les fraudes et la répression que toute tentative de révolution semblait utopique. Et pourtant, les opposants n’ont cessé de protester dans d’interminables meetings sans jamais se lasser, sans jamais cesser d’y croire. Et finalement, les plus utopistes des Arméniens, avec leurs moyens dérisoires, ont réussi à balayer les signes de la désespérance au profit d’une société nouvelle. Je pense aux militants des droits de l’homme, à ceux qui ont lutté contre les fraudes électorales sans relâche dans l’espoir de faire naître une Arménie libre, juste, aspirant au bonheur.

Soyons utopiques, quoi qu’il en coûte !

Denis Donikian

5 février 2019

Organisation Terre et Culture

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 10:54

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1 – Au fondement de l’Organisation Terre et Culture, préfigurée dès 1976 et née deux ans plus tard en France, se trouve la nécessité d’une réflexion sur la situation des Arméniens prenant en compte tant l’héritage de leur histoire dans sa dimension géographique que la défense de leur identité en lien avec les lieux dépositaires de la mémoire et du patrimoine. Depuis sa création l’Organisation Terre et Culture  organise des campagnes d’été de restauration dans la pluralité du territoire arménien, permettant ainsi à de nombreux bénévoles de divers pays de renouer avec son patrimoine culturel.

2 – Loin de s’inscrire dans le cadre d’un secours humanitaire ni dans une perspective d’aide au développement, l’Organisation Terre et Culture a essentiellement pour ambition, à travers ses campagnes, de répondre à la fatalité de la dispersion subie par les Arméniens en les rattachant à leur géographie et à leur histoire à travers la nécessité de sauver, par leur engagement, un héritage menacé ou délaissé. Ainsi, les premières campagnes de restauration auront lieu en Iran du Nord avec les monastères de Saint-Etienne et de Saint-Thadée.

 

3 – En 1982 ont débuté les interventions à Kessab, en Syrie du Nord, pour la réhabilitation de l’habitat traditionnel arménien, et dans le but de contribuer au développement agricole. A la suite du tremblement de terre de 1988, L’Organisation Terre et Culture s’engage dans la région de Spitak (programmes de Gogaran et de Chiragamoud) et en Artsakh dès 1994. Puis viendront les chantiers de Amberd, Madrassa (village de réfugiés), Thalin, Ayroum (au nord de Lori), Chadwan et Azad, au sud-est du lac Sévan, Tathev et, enfin Eghwart, dans la province du Siunik.

 

4 – A Chouchi, « Terre et Culture-France » a consacré respectivement un programme d’accompagnement, de 2001 à 2006, à l’hôpital, puis un programme de réhabilitation qui s’est achevé en 2009 par l’inauguration du département de chirurgie. Par ailleurs, L’Organisation Terre et Culture a essaimé dans d’autres pays (États-Unis, Grande Bretagne, Belgique, Arménie) et, depuis 1992, coordonne ses activités au sein d’une Union Internationale des Organisations Terre et Culture (UIOTC, Paris). Dans l’esprit de son engagement, OTC s’est investie dans la défense du patrimoine arménien du Nakhitchévan, encourageant le Collectif 2015 : réparation, fondé en 2004, à combattre le déni de justice.

5 – Parmi les réalisations en cours, en Arménie, figurent la restauration de l’église Sourp Hovhannès de Meghri, la petite chapelle paléochrétienne de Mirak, au nord d’Abaran, la basilique à trois nefs de Srachen, l’ermitage de Dantzaparakh, l’église Sourp Asdwadzadzin de Gogaran. A Chiragamoud, OTC a réédifié, dès 2007, l’ancienne église de Tchitchkhanavank détruite par le tremblement de terre. A Goris, soutenue par la mairie de Vienne, OTC a eu comme projet la mise en valeur du patrimoine culturel et touristique de la ville.

6 janvier 2019

Les origines de notre destin

Filed under: ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 8:04

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Interrogé par le journal Le Monde en date du 6-7 janvier 2019, Raphaël Glucksmann déclare qu’ « il ne faut pas laisser ses origines devenir un destin ». Voilà bien une phrase qui sonne juste dans la mesure où chacun doit être le créateur de sa biographie plutôt qu’à être la créature de l’histoire. De fait, c’est toujours l’histoire qui vous crée en quelque sorte. C’est l’histoire qui vous conduit à être vous-même. Les entretiens que Le Monde a mis en place autour d’une personnalité qui aurait produit sa propre naissance spirituelle, en l’occurrence son éveil à la politique à partir d’un moment décisif, montre qu’avec Raphaël Gluskmann ce moment fut la lecture des articles de Patrick de Saint-Exupéry dans le Figaro, en 1998, sur la responsabilité de la France, dotée alors d’un gouvernement de gauche, dans le génocide rwandais. On ne pouvait attendre moins qu’un choc émotionnel très fort dû à une trahison idéologique de la part de son propre pays. Dès lors, cette émotion va se traduire en destin, Raphaël Gluksmann cherchant à promouvoir une démocratie propre, par exemple en devenant le conseiller du président géorgien Mikheil Saakachvili. Et aujourd’hui en créant un nouveau mouvement, Place Publique.

Rapportée aux Arméniens, la phrase de Gluksmann revient à dire qu’il ne faut pas que leurs origines orientent leur vie mais que la liberté individuelle commande à chacun de s’en émanciper pour s’orienter dans une direction qu’il peut estimer utile pour l’humanité et juste envers les nécessités de la vie. De fait, il s’agit d’ajouter de la vie à la vie plutôt que de participer de près ou de loin à la catastrophe à laquelle l’humanité semble vouée.

Je ne sais si tous les Arméniens qui se battent pour la cause de la reconnaissance ont eu un genre d’émotion dans leur enfance, qui aurait définitivement orienté leur vie vers ce combat. Ce n’est pas certain. Mais il a suffi que quelques-uns parmi eux l’aient ressenti pour que leur vocation leur donne la force d’entraîner derrière eux ceux qui n’auraient pas bénéficié de ce choc. Peu importe dans le fond. Le combat pour la reconnaissance prend différents chemins. Et tous sont aussi bons les uns que les autres.

Pour l’anecdote, et pardon si je me répète, chez moi ce fut le départ pour l’Arménie de mon ami d’enfance Gollo, en 1947. J’étais dans les bras de ma mère, sur le quai de la Joliette, et Gollo était dans ce grand bateau blanc, le Rossia. Je pleurais toutes mes larmes et je pleure encore aujourd’hui. Probable que mon destin se nouait là à mon insu puisque des années plus tard je devais me rendre en Arménie pour étudier. C’était en 1969.

En réalité, le tragique de l’histoire qui s’est abattu sur les Arméniens débordant de tous côtés et les submergeant quoi qu’ils fassent pour s’en divertir les aura obligés à faire de leurs origines un destin. Ce sont ces origines de sueur et de sang qui auront dans le fond présidé aux choix essentiels au-delà des choix existentiels. Les Arméniens ne pouvant faire autrement que de désigner de leurs cris, de leurs souffrances, de leur manque le criminel turc qui persiste à vouloir clore le chapitre du génocide. Les Arméniens en ont fait un devoir qui au crime contre l’humanité doit répondre par un cri d’humanité. Au crime qui consistait à dénier toute humanité aux Arméniens, les Arméniens répondent par la nécessité de reconnaître qu’ils sont des êtres humains à part entière.

Dans ce sens, le destin des Arméniens est d’autant plus tragique qu’ils sont tenus de se battre pour ça alors qu’ils n’ont jamais souhaité d’autre de que vivre normalement. Certes, ils vivent normalement, mais ils vivent avec un trou en eux qui est le trou de la perte. C’est ainsi qu’échoit à chaque peuple sur terre le devoir de faire avancer l’humanité vers la lumière. Celui des Arméniens est de contribuer à la paix universelle par la dénonciation obsessionnelle du déni turc.

Denis Donikian

16 décembre 2018

ԵՍ ՄԵՌԱԾ ԳՐՈՂ ԵՄ

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 11:01

 

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Չեք կարողանում կուլ տալ ձեր անհետացումը։ Հանկարծ ինքներդ ձեզ հաշիվ եք տալիս, որ ձեր շուրջը մի տեսակ դավեր են նյութվել,որպեսզի այլևս չգոյատևեք։ Խլաձայն մի սադրանք՝ կազմակերպված ձերիսկ համայնքի կողմից։ Դեռևս ողջ եք, բայց, ահա, մասնակցում եք ձեր բնաջնջմանը, նույնքան խորհրդանշական, որքան օբյեկտիվորեն իրականացած։ Այսպես, կանհետացնեն ձեր անունը, նախքան դուք մեռած կլինեք  ։ Այն դեպքում, երբ դեռ ապրում եք աշխարհում, բարձր գոռում եք, որ այստեղ եք,ձեզ դագաղիմեջ են փակել ու զնդան նետել՝ անարգանքի սյունին են գամել։ Փաստորեն,դուք ապրում եք,բայց համառորեն աշխատում են սպանել ձեր գոյությունը,նույնիսկ մահացու փոքր հարվածներ հասցնելով։Որպես Դընի Դոնիկյանի՝ Հայաստանի և հայերի մասին   մասին գրքեր գրողի, ուզում են ինձ մեռած տեսնել։ Այսպիսով, ահա ինչպես եմ հաստատելու ասածս հաստատում եմ ասածս։

Նախ, ամեն ինչ սկսվեց քաղցրադառն հեգնանքի նուրբ շեղբի նման։ Խորամանկորեն կազմված մի հոդվածում խոսում են ահա ձեր մասին՝ «անտեղի իրար անցնողը» մականունը կպցնելով։ Չարություն չենք տեսնում սրա մեջ, կասեք ինձ։ Մինչդեռ մեկին որակել որպես անտեղի իրար անցնողի, նշանակում է նրան անընդհատ տեղից վեր թռչողի տեղ դնել, որը կարող է փոխել իրավիճակն այն դեպքում, երբ դա չի վերաբերում իրեն։ Դընի Դոնիկյանի սուր քննադատությւոնները Քոչարյանի և Սարգսյանի վարչակարգերի դեմ, որ խստագույնս ձևով էին հանդես գալիս Հայաստանում, հավանաբար երկար ժամանակ փքաբլիթների տեղ են ընդունվել։ Բայց ահա, թավշյա հեղափոխությունը նրան, ի վերջո, իրավացի կհամարի։ «Անտեղի իրար անցնողն», ուրեմն, լոկ խոսքեր բարբաջող մտավորականների կողմից չի եղել, այնպես, որ նրա վրա այս փոքր կեղտը շպրտեին։ Նրա սեփական խոսքերը հիմնված են եղել գործողությունների վրա, և իր գործողությունների տեսակները միավորվել են հեղափոխություն կատարող քայլողների գործողություններին, մինչև դեմոկրատական վարչակարգերի խայտառակ կեղծիքը տապալելուն հասնել։

Այս փոքր հեգնական հպանցումից հետո տուրուդմբոց սկսեց։ Դուք հրատարակել եք երկու գիրք․ «L’Arménie à cœur et à cri » և «  «Աղբաստան, վեպ հարցականներով»

։ Երբ գրական սալոն ենք կազմակերպում հայկական հրատարակությունների շուրջ, երկու ոտքով ցատկում են ձեր գրքերի վրա։ Իզուր չենք խոսելու անտեղի իրար անցնողի մասին։ Ուրեմն, խոսքեր արտաբերող մտավորականը, որ սալոնում է հայտնվում՝ հայկական լույս տեսած գրքերով, ձեզ ծուղակն է գցում։ Դուք այլևս գոյություն չունեք։ Ձեզ դագաղում են պառկեցրել, նետել են զնդան, անարգանքի սյունին են գամել․ «Բայց սպասեք, երկու գիրք է վերջերս լույս տեսել, արժանի՝ անդրադարձ կատարելու դրանց, այդպես չէ՞։ Մի՞թե ձվի միջից մազ պետք է փնտրել, թե՞ գլխատել այդտեղ դուրս պրծած գլուխը»։ Ոչ մեկը՝ վրդովվելու համար։ Ուրեմն, վրդովմունքը նախասկիզբն է մտավոր քայքայման, բարոյական կաթվածահարության, գիտակցության ախտաբանության համար։ Ուրեմն, այսպիսով, որքան գրական սալոնի տերը՝ գլուխներ հատողը, այնքան էլ նրա դավակիցները, որ նույնիսկ ամոթի զգացում չունեն նրան մահվան դատապարտելով, գրողին կպցնում են խանգարող մարդու պիտակ, որպիսին է Դընի Դոնիկյանը՝ ոչնչության մատնված մարդը։

Հաջորդ փոքր դառնությունը, որ արդեն ներկայացրել եմ գատագովների հանգամանքների և բնաջնջումների առիթով, դեմքիս շպրտվեց, երբ կարդացի հայ գրականության վերաբերյալ ներկայացված մի մենախոսություն։ Հարվածն այնքան ակնառում էր, որ գործնական էր դարձնում անհետացման մի եղանակ՝ նույնքան սրաթափանց, որքան կոպիտ։ Սրիկայի աշխատանք, իրականության վրա կեղտ շպրտող։ Այս նյութի մեջ ներկայացված էին այն հեղինակները, որոնցից պետք է հատվածաբար մեջբերումներ կատարեին։ Իսկ այդ հեղինակներին այնձամբ ես էի թարգմանել․ Թումանյան, Մարինե Պետրոսյան, Վիոլետ Գրիգորյան, Պարույր Սևակ․․․։ Անհնար էր անցնել այս ամենի կողքով, առանց գոնե մեկն իմ թարգմանություներից չհիշատակելով։ Տեքստը նույնիսկ այնպես է արտացոլված, որ մեջբերումներ են կատարում իմ սեփական խոսքերից, առանց հիշատակելու գոնե անունս։ Այսպիսով, երբ հանցանքը նույնքան բացահայտ էր, որքան մերժումը, այստեղ նույնպես ինձ դագաղի մեջ էին դրել, զնդան նետել, անարգանքի սյունին գամել։ Չխոսելով այն փաստի մասին, որ շրջագծերի շրջապույտների շուրջ հայականության մասին առանց շրջանցումի գրված քսան գրքերի մասին, գրաքննադատության կախարդը հասնում է իր նպատակին՝ մոռացության տալով իմ գոյությունը որպես գրողի՝ սեփական գործերս դագաղ իջեցնելով և սեփական անձս զնդան նետելով։

Վերջին հարվածը վրա հասավ մի քանի օր առաջ՝ հայկական գրքի սալոնի հայտագրի առիթով։ Եվ, որպես չարության գագաթնակետ, ահա, ուղարկում են ինձ ընտրված մարդկանց, սեղանի ետևում կանգնողների, որ գիրք են վաճառելու, ինչպես բաստուրմա վաճառողների մի ցուցակ։ Միմիայն ցեղասպանական գրչակներ, համաձայնության վրա հիմնված գունաթափ թղթեր խզբզողներ, որ ոչ մի կապ չունեն հայկական հարցի հետ, ուրիշ ոչինչ, բարի այն, որ արտահայտի էշ տարուբերողների էշություն։ Իսկ ես, ահա, կույրի նման, ում եղբայրները հանել են աչքերը, փնտրում եմ սեփական անունս ընտրյալների սև տախտակին։ Ուզում եմ ասել, չհավատացի աչքերիս, բայց փաստորեն մի քանի տարի շարունակ անազնիվ էին վարվել հետս, աչք չունեի այլևս։ Սևացնելու գնով ինձ, նրանք մթագնել էին աչքերս, և այդքանից հետո ոչ մի գնով չէի գտնում գրողի անունս մյուս գրողների անունների մեջ։ Նրանք նույնպես ինձ զնդան էին նետել, անարգանքի սյունին գամել, դագաղի մեջ զետեղել։ Այսպես են մեզ սպանում։ Դա նշանակում է, ովքեր մազապուրծ էին եղել ցեղասպանությունից, իրագործելու էին իրար նկատմամբ ցեղասպանություն։ Այո, քանզի մի գրողի սպանություն, գուցե վերջինի, հոգևարքի մեջ գտնվող մի համայնքի միջավայրում, մի տեսակ ինքնասպանության ավարտն է։ Ծրագրելով իրենց ամենախենթ ու ամենաիրական գրողների անհետացումը, հայերը մի՞թե չեն նպաստում նրանց սեփական անհետացման արագընցին։

Ու նաև այստեղ չեմ խոսում այնպիսի համայնքի ռադիոյի մասին, որ խուսափում է տարիներ շարունակ հրավիրել ինձ։ Նավթալինով պատելու համա՞ր ինձ։ Ոչ, շնորհակալ եմ։ Ոչ էլ այն հրատարակիչների մասին, որ սպանում են ձեզ՝ գրոշներ վճարելով կամ մերժելով թարգմանչի հետ պայմանագիր կնքելու պատիվը։ Ոչ էլ հայկական հին իրեր վաճառող կազմակերպիչների մասին, ովքեր ձեր գրքերը տեղավորում են լոխումի կամ բաստուրմայի կողքին։

Այսպես է ընթանում մեր մշակույթը․․․։

Եվ ահա, մեռած եմ ես խորհրդանշական մահով։ Մնում է միայն, որ մարմինս միշտ շարժման մեջ լինի։ Ապրում է։ Լողում է երկու ջրերի արանքում․ հիվանդ ու քինախնդիր մի համայնքի տիղմերի և՝ մի քանի պայծառ կամ այլ լուսավոր ու մեծահոգի հայերի միջև։

Քանզի պատկերը անարդարացի կլիներ, եթե այստեղ կանգ առնեինք՝ սև հաշվեկշիռ ներկայացնելով նախանձախնդրության, ատելության ու վտարման վրա հիմնված մեր սեփական միտումներով։

Իրականում Դընի Դոնիկյանը մենակ չէ։ Շրջապատված՝ յուրայինների խանդաղատանքով, որ խթանում են նրան գրածները, նա տրոփում է, գրում է, չնայած դա կարող է լինել իր թունելի խորքում ամփոփված, որտեղ հայի հիմարությունը չի կարող նրան հասնել ու դիպչել։

Փառք ու պատիվ նրանց, ովքեց ի վիճակի են պատվով ընդունել գրվածքները, որովհետև կյանք են տալիս նրանց արժանիքներին։

Շնորհիվ այդ «happy few»-երի, կարող եմ ասել, չեմ թուլանում։ Ծառայություն ջնջողները ձեռք չեն բերի իմ կաշին։ Եվ այն քիչ ժամանակը, որ մնում է ինձ ապրելու, նպաստում է գիտակցության հարստացմանը, որ հայերն ունեն ճակատագրի բերումով։ Այո, գառնուկներս։ Միայն այսքանը։

Երբ գրում եմ, մտածում եմ իմ անվերապահումների մասին, որ ինձ կաշվից դուրս կբերեն, որպեսզի հայկական հոգու մեջ շարունակեմ ձվի միջից մազ փնտրել։ Այս անխախտելիների շարքում են․ Ալեն Բ․, Դոնիկ Շ․, Անդրանիկ Տ․, Ծովինար Մ․, Քրիս Ու․, Մանուկ և Աղավնի Փ․, Քլեր Գ․, Սեդա Մ․, Տատիանա Ի․, Քրստին Ս․,Մոնիկ և Միշել Գ․, Միքայել և Քրիստին Փ․, Վարվարա Բ․․․ և նույնքան անանուն մարդիկ, որ կարդում են շարունակ իմ գրքերը։ Ի միջի այլոց, որոշ աննավորություններ չեն գոհանում միայն ինձ ընթերցելով, նրանք նաև ծառայություն են մատուցում ամեն կերպ՝ իմ գրքերը Երևանից հասցնելով ինձ։ Այսպես են վարվել և դեռ շարունակում են վարվել Քրիսին Ս․-ն, Տատյանա Ի․-ն, Սեդա Մ․-ն՝ երեք հզոր կանայք․․․

Նրանք, ովքեր իմ մահն են ցանկանում, դեռ ծանր կացության մեջ կհայտնվեն։ Գալիք տարին նրանց համար մեծ ապտակ է պահում։ Եվ նախապես ասում եմ նրանց․ դուք ուզում եք սևացնել ձեր ռեխը սեփական փսլինքով։ Ես ինձ վերապահում եմ լիարժեք խենթի շլիաթոք ծիծաղ՝ իսկական մահիցս առաջ։ Եվ մենք դա կկիսենք, բարեկամներս։ Մենք դա կկիսենք։

Դընի Դոնիկյան

7 décembre 2018

Je suis un écrivain mort (suite)

Filed under: APPEL à DIFFUSER,ARTICLES,CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 7:05

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Nous avons vu qu’être comme écrivain le témoin critique et lucide de sa communauté d’appartenance ne va pas de soi dans la mesure où les agents culturels de cette communauté supportent mal qu’une parole secoue songes et mensonges et mettent à nu des vérités qui brisent l’image narcissique qu’ils sont en charge d’entretenir d’une manière ou d’une autre. Nous avons remarqué en effet qu’il peut y avoir de la part de ces responsables culturels (responsables de radios, de salons littéraires, de salons du livre ou de maisons dites de la culture arménienne) comme une volonté de tenir l’écrivain pour mort en utilisant des moyens qui visent à rendre sa parole inaudible dans le concert des discours convenus.

Pour autant, force était de reconnaître que l’écrivain n’était finalement jamais aussi seul qu’il prétendait le croire étant donné qu’il pouvait être soutenu de manière active par des esprits ouverts, amitiés sincères et ferventes admirations.

Pour autant, j’ai toujours estimé qu’avec l’effacement symbolique puis la disparition physique de ses derniers écrivains, de ceux qui écrivent sur elle, la diaspora arménienne programmait son propre enterrement.

De fait, les manières d’ostraciser l’écrivain contestataire ne relèvent pas toujours d’une volonté aussi franche mais s’apparentent de la part des acteurs culturels de la communauté à une forme d’ignorance ou de faiblesse, étant donné qu’ils ont souvent été choisis moins pour leurs compétences que pour leur engagement politique. En ce qui me concerne, je dirai que je suis victime d’une confusion en ce sens que parfois ces acteurs culturels ne font pas la différence entre écrivain et historien. S’ils le savaient, ils admettraient que les historiens d’origine arménienne pullulent alors que les écrivains qui auscultent notre communauté sont rares. S’ils le savaient, ils reconnaitraient qu’il y a urgence à accorder plus d’attention à l’écrivain « communautaire », si tant est qu’ils soient à même de comprendre pourquoi.

A la manière dont sont traités les livres d’écrivains d’origine arménienne dans les salons on peut comprendre que la culture dont s’affublent nos responsables est proprement malade. Ces livres ne sont pas reconnus dans leur spécificité et sont mélangés à d’autres qui relèvent d’un domaine différent. Au lieu de réunir sur une même table les ouvrages d’un même écrivain, on les disperse au point de briser leur unité. Dans la librairie d’Alfortville où j’ai été invité dimanche 2 décembre, je disposais d’une table à mon nom sur laquelle j’ai pu présenter ma récente production. Rien de cette attention au salon du livre d’Alfortville où on s’en tient aux titres pour présenter des produits comme du soudjoukh qu’on peut mélanger au khadaïf, vu que ça se mange…

Qu’on se le dise, quand elle est fermée sur elle-même, une communauté culturelle peut être une machine à broyer sa propre culture. Non que cette machine ait une volonté propre, mais il existe à coup sûr des mécanismes contradictoires qui finissent par affaiblir notre culture au lieu de la renforcer. Je peux affirmer sans l’ombre d’un doute que la communauté arménienne est une communauté suicidaire en ce qu’elle produit du découragement, de la démission, de la rancœur là où elle devrait susciter le débat, la connexion des compétences, la promotion des initiatives les plus prometteuses. Pour tout dire du manque au lieu du souffle. Tel est le cas de toutes les sociétés fermées qui répugnent à s’ouvrir aux autres cultures. Les vrais fossoyeurs de la culture arménienne sont les acteurs de cette culture. Je l’ai démontré dans la première partie de cette réflexion intitulée : «  Je suis un écrivain mort ». Je vais continuer en évoquant les agissements des éditeurs arméniens.

En tant qu’écrivain, j’ai eu affaire à trois des cinq éditeurs arméniens qui ont pignon sur rue. L’un a dû se forcer pour signer un contrat avant de s’efforcer de ne pas le respecter, jusqu’au point où j’ai été forcé de faire appel à la justice. L’autre voulait me payer 200€ en droits d’auteur pour un travail qui m’avait demandé 15 ans, soit 13,33€ par année. Le troisième, ami d’enfance, homme de parti, nous accueillit, le coauteur et moi-même, avec des déclarations du genre : «  Moi, éditeur arménien, je favorise les auteurs arméniens par des contrats plus avantageux que les contrats ordinaires ». Sauf que nous n’avons jamais connu l’état des ventes de nos livres ni vu la couleur des comptes annuels.

Comme je l’ai dit par ailleurs, le résultat a été que le dégout, sinon le découragement, m’ont dissuadé de continuer mon travail de traducteur. Or, la perte d’un traducteur littéraire est d’autant plus dommageable que les écrivains d’Arménie étouffent de ne pouvoir être lus hors de leurs frontières. Par ailleurs, l’absence de traduction réduit la littérature arménienne contemporaine à un désert. En d’autres termes, ces acteurs culturels que sont les éditeurs sont devenus les fossoyeurs de la culture arménienne.

Mais qui s’en soucie ? Or, c’est justement cette insouciance qui accable le destin des Arméniens de la diaspora. Et les hypocrites salons littéraires ou les pseudo salons du livre ne font que renforcer le sentiment d’une perte de vitesse tellement ces manifestations culturelles sentent l’autosatisfaction et l’amateurisme.

Loin de moi l’idée de culpabiliser qui que ce soit. C’est à l’état des choses qu’il faut s’en prendre. Nos éditeurs sont probablement tiraillés entre la nécessité de publier des livres et celle de maintenir leur boutique à flot. Mais encore faut-il faire remarquer que trop souvent les membres d’une communauté aussi fragile que la communauté arménienne sont condamnés à l’improvisation pour sauver les meubles d’un naufrage qui menace en permanence. C’est pourquoi on a parfois affaire à des personnes qui occupent des fonctions pour lesquelles ils n’ont pas les compétences requises. C’est le cas de certains éditeurs, mais aussi de directeurs d’école ou de maison de la culture. Et donc, les efforts déployés conduisent à la longue à des résultats inverses de ceux qui étaient escomptés. Pour exemple, le cas des traducteurs déjà cité, mais aussi des salons du livre comme celui de telle ville de province, mais aussi des écoles comme tel Collège qui a conduit au fiasco si l’on s’en tient au médiocre niveau des élèves et à une connaissance de l’arménien pour le moins désastreuse.

Heureusement, des cas isolés viennent contredire ce sombre tableau. Par exemple je remarque que le dernier livre de l’historien Onnik Jamgocyan, La fin de l’Arménie ottomane, en tous points remarquable, a été publié grâce à Vahé Gabrache. En d’autres termes, s’est opérée ici une connexion heureuse entre un historien et un mécène. La communauté arménienne y a gagné en connaissance et en culture grâce à l’alliance de l’un avec l’autre.

Mais ces cas sont trop rares pour permettre d’affirmer qu’ils sont capables renverser la vapeur, à savoir la déliquescence qui menace notre communauté.

A chacun d’en juger.

Denis Donikian

 

 

 

 

 

29 octobre 2018

Trente-six vues du mont Tarara (21)

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 9:00

 

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Description des Tarariens

Les Tarariens habitent autour du Mont Tarara depuis des siècles. Ce qui leur donnerait le droit de penser que la montagne leur appartient. Le Tarara figure sur leur drapeau, leurs timbres, leurs billets de banque, mais aussi dans leur hymne national. D’ailleurs, leurs enfants naissent avec une tache bleutée sur les fesses, ayant la forme d’un V renversé. Un signe ! Quand un Tararien lève la tête, ses yeux se heurtent obligatoirement au Tarara ; il vit avec cette grandiose obsession du paysage. Et comme les Grecs qui tournent leur maison vers la mer, les Tarariens habitent leur terre en regardant le Tarara. Ils en sont toqués. C’est leur Mecque, leur Saint Sépulcre, leur Mur des Lamentations, leur Jérusalem céleste.

 

( Si on leur reproche une telle idolâtrie, les Tarariens répliquent que certains peuples ont inscrit la lune sur leur propre drapeau alors même qu’elle ne leur appartient pas. Pourquoi donc n’auraient-ils pas, eux, un droit exclusif de propriété sur leur montagne ?)

 

Mais voilà. Aujourd’hui les Tarariens ne sont pas heureux : on les a dépossédés de leur chère montagne. Une visible tragédie de leur histoire. Massacrés, dépouillés de leurs terres, et le Mont Tarara resté chez leurs bourreaux ( l’ingrat ! ). Et quand les survivants aperçoivent le Tarara, l’autre côté de la frontière, ils voient rouge. Leurs nuits se passent en cauchemars, leurs journées en discussions politiques. Et les générations s’éteignent, laissant aux autres le soin de perpétuer leur mal, sinon de le résoudre. Un enfant tararien a reçu de son père le prénom de Vengeance. Tout un programme.

 

Les Tarariens aiment les Tarariens dans la mesure, la seule, où chacun reconnaît en l’autre son double, son image idéologique. Deux Tarariens qui se parlent utilisent les éléments d’un code fondé sur l’adoration perpétuelle et indiscutable de la Tararie. On teste chez l’autre sa capacité à produire et à reproduire de la tararité. Les Tarariens s’alcoolisent l’esprit avec de la mémoire tararienne. C’est un peuple qui vit dans le mimétisme et la répétition. Je ressemble, donc je suis. Panurgisme culturel. D’ailleurs, la suprême jouissance des Tarariens, c’est de se trouver en très grand nombre dans une rue ou sur une place publique en train de manifester pour la défense ou l’illustration de la Tararie. Alors ils existent. La Tararie constitue un critère de reconnaissance ou d’exclusion. On en est ou on n’en est pas. On mesure l’autre à l’aune d’un tararisme correct. Tout le reste est égarement inadmissible de l’esprit.

 

Mais l’inverse est également vrai. Dans le fond, les Tarariens détestent les Tarariens. Ils se jalousent , ils se fuient, ils s’entretuent.

 

Tous les Tarariens ne vivent pas en Tararie. Certains, après la Grande Catastrophe, ont déserté ces terres maudites (ce qui réjouit leurs bourreaux une seconde fois). Aujourd’hui, des Tarariens ont fait leur trou dans tous les pays du monde. On se surprend parfois à en trouver là où l’on s’y attendrait le moins. Pour en avoir le cœur net, un jour, traversant le désert de Gobi, j’ai soulevé une pierre au hasard et je suis tombé nez à nez avec un Tararien qui s’abritait de la chaleur. ( Tassé au fond de son trou, il ressemblait à une crotte écrasée et presque sèche. Je le pris d’abord pour un yogi dans la posture du fœtus. En fait , sous son béret tricoté en trois couleurs ( bleu, rouge, orange comme sur un drapeau ), si large qu’il devait lui servir d’ombrelle, je reconnus Fyda Perrane, peintre tararo-lattriste, c’est-à-dire tararien, latrinien, lettriste et triste ). Ainsi, quand un Tararien voyage à l’étranger, il peut être assuré de se sentir un peu chez lui en retrouvant des frères. Ces Tarariens hors-les-murs appartiennent à ce qu’on appelle communément la Diastararie, ou Tarariens de la dispersion, ceux qui, tombés de leur montagne à l’automne, jonchent le sol du monde. Mais c’est toujours l’automne en Tararie : beaucoup s’exilent, poussés par le vent, pour hurler à la mort, dans la nuit, loin du Tarara.

 

Aujourd’hui encore, des Tarariens quittent définitivement la Tararie. Leur nombre croît de mois en mois. Voilà bien des années, ils avaient abandonné leur pays d’adoption pour vivre en Tararie avec des Tarariens. Mais les Tarariens de souche n’ont cessé de les humilier, ces « frères ». Si tu n’es pas content, retourne où tu étais ! De sorte qu’aujourd’hui, la coupe étant pleine, les « frères » se séparent de ces Tarariens qui aspirent bêtement à vivre et à s’aimer entre eux. Or, tous les Tarariens en veulent à ces déserteurs. Les premiers à s’en plaindre sont généralement ceux qui ont déjà quitté le navire ou qui n’ont jamais donné un seul coup de rame puisqu’ils ont toujours vécu hors Tararie.

 

Au moment où, en Tararie, sévit le sauve-qui-peut, où s’exilent, chaque mois, deux mille Tarariens, où aucun Tararien extérieur ne songe à s’installer définitivement au pays, certains réclament des terres en criant le plus fort possible :  » I-an ! I-an ! I-an !  » La vie de tout Tararien qui se respecte consiste, dans le fond, à réclamer des terres qu’il a perdues. C’est l’unique credo, le tao qui se mord la queue. Reste à savoir si ces terres une fois reconquises pourraient de nouveau leur échapper. Il s’agirait alors de reprendre la lutte. Et ainsi jusqu’à la fin des temps… D’ailleurs l’histoire de la Tararie montre, à partir d’une certaine hauteur de vue, que ses frontières furent d’une effrayante mobilité. Durant des siècles, elles avaient même complètement disparu.

 

Que propose un philosophe tararien à un Tararien ? D’être et de rester tararien.

 

Que propose un poète tararien à un Tararien ? D’être et de rester tararien.

 

Que propose un religieux tararien à un Tararien ? D’être et de rester tararien.

 

C’est ce qu’a peut-être voulu dire Thoros par ces paroles :

« Nos philosophes font de la philosophie, mais ne sont pas philosophes.

Nos poètes font de la poésie, mais ne sont pas poètes.

Nos religieux pratiquent leur religion, mais sont dépourvus de sens mystique .

Les écrivains tarariens s’adressent à des Tarariens pour cultiver leur tararisme. Ils s’écartent rarement de ce programme. Chaque voix tararienne est une variation sur la Tararie ».

 

Les Tarariens ont peu d’écrivains scandaleux. Leurs écrivains eux-mêmes ont peur du scandale. Les premiers obligent tacitement les seconds à aboyer comme eux. Dans ces conditions, l’écrivain devient timoré, apathique ou démagogue. Et le peuple demeure immobile.

 

Pour comprendre les Tarariens, il faut connaître le chiffre deux. Aucun peuple au monde ne pratique à ce point la division, c’est-à-dire l’opposition de deux termes non dialectiques. A croire que c’est là son unique mode d’existence et de cohérence. ( J’ai dit plus haut que chaque Tararien recherchait en l’autre son propre double comme image du tararisme. C’est en fait au nom d’un tararisme passionné et pur qu’un Tararien, tenant de telle doctrine, rejettera un autre Tararien partisan d’une opinion différente ). Ainsi, comme on l’a déjà vu, il existe deux lieux sur terre où vivent les Tarariens : la Tararie et le reste du monde. En somme, deux patries. Cet état des choses en entraîne d’autres : les Tarariens parlent deux langues, ont une Eglise avec deux papes, deux partis politiques ( les pour et les contre ), deux façons de dire ah !, deux poches à leurs pantalons, deux oreilles ( l’une pour écouter, l’autre pour faire le sourd), deux équipes de football ( mais peut-être en ont-ils trois ! ), deux fleuves ( qui, en Tararie, ne se rencontrent jamais), deux voies à sens opposés sur leurs autoroutes, deux mains ( une pour dire bonjour, l’autre pour… ), deux entrées dans leurs autobus, qui sont également deux sorties, etc… Ah ! j’oubliais : deux hémisphères cérébraux ( ce qui pourrait tout expliquer). Le Mont Tarara étant une montagne à deux sommets, faut-il voir dans cette bicéphalie un modèle auquel se conforme tout Tararien ? Mais je n’irai pas jusque-là.

 

Quand un Tararien fait baptiser son enfant, il n’en fait pas un fils de Dieu. Il en fait un Tararien.

 

Les Tarariens ont un tel culte du passé qu’ils finissent par le reproduire.

 

Ils ont la lettre, et ils ont perdu l’esprit.

 

Les seuls Tarariens qui défendent la Tararie sont ceux qui l’attaquent. ( Mais ils sont vite neutralisés : lapidés, phagocytés, ou plus simplement excrémentés ).

 

Le Tarara est un bout du monde. Un sommet… Indicateur de l’infini certes, mais si petit devant l’infini.

 

Le Tarara n’est pas une montagne. C’est un gouffre, un piège, un idéal de grâce et de fatalité.

 

Les Tarariens imitent, s’imitent, se copient, reproduisent… Savent-ils inventer ?

 

Ils parlent de génocide. Pas de la mort. Les champions du « pathos nécro-culturel » (J.B.). La mort, dans le fond, ne les intéresse pas. Seul existe l’en-deçà. L’Histoire. Qui est l’avant et qui est l’après. Leur vie dans l’histoire, dans le cercueil de l’histoire. Leur vie est l’histoire de leurs frontières. Leur vie dans le cercueil de leurs frontières.

Les Tarariens ont un sentiment et ils croient penser. C’est d’ailleurs tout le drame de leurs intellectuels, de ceux qui pensent vraiment.

 

Sont-ils victimes de leur ignorance ? Enfermés dans l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et qu’ils se donnent, les Tarariens se voient en incorrigibles martyrs.

 

Les Tarariens se rasent tous les deux ou trois jours. Porter la barbe est signe de deuil , mais aussi de reconnaissance. Les hommes y ajoutent le vêtement noir, quand ce n’est pas nécessaire. Des pleureuses. On pourrait les croire habités par ce qu’on appelle une foi de charbonnier. Un jour, pour en avoir le cœur net, j’interrogeai Jhanrou Mherdad sur ce genre de prédilection, vu que, représentant archétypique de ce genre d’uniforme, son extérieur laissait supposer des dessous identiques, et ainsi de suite. Il me déclara qu’il vivait en état de deuil permanent comme il existe un état révolutionnaire de même durée idéologique. A la vue des cheveux blancs qui commençaient à concurrencer sérieusement sa tignasse d’origine, je fus saisi d’inquiétude et lui en fis part. C’est très simple, me répondit-il, le jour où j’en aurai trop , je troquerai mes habits noirs pour des blancs. Et le tour sera joué. Il est vrai, après tout, que le blanc, dans certains pays d’Asie, reste la marque du deuil. Mais c’est fort salissant.

 

Depuis que le Tarara a rengainé son feu, depuis qu’il s’est cryogénisé ( en attendant de fondre un jour sur le vieux pays, par surprise, iconoclaste suicidaire de sa propre somptuosité ), les Tarariens, en dignes fils de leur montagne, se nourrissent de menus incendies pour alimenter leur culte : viandes épicées, eau-de-vie qu’ils boivent dans de grands verres comme leur eau culturelle, en grimaçant d’effort puis de soulagement , toutes sortes de légumes imprégnés de vinaigre, et j’en passe. Les Tarariens sont des mangeurs de viandes, autrement dit des tueurs. Tueurs transparents, bouchers qui opèrent sans hypocrisie puisqu’ils ne dissimulent pas aux yeux des hôtes la bête qu’ils feront mourir et qui servira au festin. D’ailleurs elle ne meurt pas, elle « crève ». Mourir est un privilège d’homme. C’est pourquoi jamais, depuis que le Tararien existe, n’est venue à sa conscience l’idée qu’un animal puisse souffrir. Jamais un Tararien n’atteindra cette conscience-là, le sens d’une vie autre. En Tararie, le grand massacre des moutons bat son plein avec l’arrivée des beaux jours, en Avril. Ainsi, aux abords des églises et des monastères, on a dû aménager des lieux consacrés à ce rite ; les pierres sont rougies par le sang et les mouches vertes s’affairent sur les poubelles, ventres de fer pour les abats. Vous parlez, quel festin sous le soleil, surtout quand, dans les jours les plus fastes, le Tarara se montre aussi blanc et acéré qu’une canine ! Le sacrifice fait partie de la religion tararienne. Peu importe le dieu du moment. Les Tarariens, ces ténébreux crépusculaires doués de mémoire trouble, aiment associer le sacré à la grande bâfre, l’adoration de l’Agneau à la dévoration du mouton. La bête est d’abord découpée en morceaux ayant la dimension d’une gloutonnante bouche humaine ; on laisse ensuite les fragments de chair s’infuser de poivre rouge et d’oignons ; le tout passe enfin à la flamme, une flamme nourrie aux sarments de vigne tararienne, comme il convient. Celui qui n’a pas vu un Tararien tirer de toutes ses dents et de tous ses doigts sur une viande rebelle, s’affairer avec la ténacité d’une ventouse, mâchonner, avec quelle délectation sauvage ! le feu des épices, puis transformer à la longue son œsophage en cheminée volcanique, n’a rien vu. Alors, le ventre dilaté par les bières successives, le toast-au-frère boursouflé de vapeurs et de comédie, la bouche crachant ensuite toutes sortes de laves et de scories verbales, le Tararien atteint son nirvâna flatulent. Il lui arrive même de danser des danses gélatineuses et de chanter des chansons flasques aux sons d’un blues nostalgique fait de tambourin grêle et de clarinette nasillarde, typiques du lieu. Le Tararien tient tellement à mordre dans sa viande qu’en période de restriction son regard se tourne vers le zoo, un regard si gourmand que son œil s’exorbite et que lui vient l’eau de l’appétit. On a même vu, une certaine année, des hommes aux airs de fauves rôder autour des cages. Fryda le chimpanzé et Rhoujan l’ours noir, deux exilés emblématiques de la Tararie, ont jusque-là été épargnés. Mais avec la fin du communisme et la montée des anarchies, les voilà qu’ils tremblent à faire trembler leurs barreaux. Je les imagine pourtant comme une belle brochette, épicés au poivre rouge, parfumés d’oignons frais, d’aromates locaux, grillant à petit feu, puis amoureusement broyés par une mâchoire tararienne. En vérité, quel apaisement ce serait ! Et quelles métamorphoses digestives connaîtraient nos deux spécimens d’exposition dans le ventre d’un frère humain affamé !

 

23 septembre 2018

Le vol des oligarques

Filed under: ARTICLES — denisdonikian @ 5:05

Prise de Bec

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Les oiseaux volent légers contrairement aux oligarques qui ne volent
que du lourd. C’est pourquoi selon la nature des choses, les oiseaux
n’entreront jamais dans le clan des oligarques, ni les oligarques dans
la catégorie des oiseaux. Ce sont deux mondes qui s’ignorent, quitte à
ce que le vol d’un oiseau puisse faire ici ou là l’admiration d’un
oligarque comme celui d’un pygargue en train d’emporter un agnelet pour
le dévorer. Mais qu’on ne s’y méprenne pas : on ne verra jamais un
pygargue s’en prendre à un coffre-fort. Le monde naturel est ainsi fait
que les oiseaux restent dans l’ordre des oiseaux. Alors que toute
oligarchie qui se respecte ne connaît pas d’autre ordre que celui du
désordre. L’oligarchie est une anarchie.

Un oiseau dans les airs vole comme sur du velours. Ca glisse et ça
lisse. L’oiseau se laisse porter par les airs ascendants et économise
ainsi son énergie. En revanche, l’oligarque adore les messes basses et
les basses besognes, quitte à descendre le moindre péquenot qui veut
faire obstacle à l’empire de sa graisse. Et pourtant, le pire que
devrait apprendre à redouter un oligarque, ce sont les réunions
sauvages de tous les péquenots qu’il a dégommés, mais pas assez pour
leur ôter l’envie de lui voler dans les plumes. Ainsi surgissent les
révolutions que l’oligarque n’a pas vu venir tellement elles avancent
en silence en jouant sur du velours. Tant qu’elles se produisaient sur
les places publiques pour divertir le peuple, ces furies faisaient
sourire les oligarques en train de compter leurs grosses voitures, de
nourrir leurs bêtes exotiques ou de baiser une pute pour se donner de
l’extase à vil prix.  Mais dès lors que le peuple trop longtemps violé
par les prédateurs de tout poil s’est mis en tête de bousculer le
désordre établi, les oligarques ont aussitôt appliqué leur plan B en
prenant le premier vol  pour une capitale du capitalisme. Ne vous y
trompez pas, ceux qui font profil bas dans les aéroports, ce sont des
oligarques (par exemple, les dasnaks ne font jamais ça vu qu’ils n’ont
aucune honte à s’exposer à poil de face ou de profil). Généralement,
ils se choisissent la meilleure place : près d’un hublot pour voir les
grands oiseaux voler un temps de concert avec leur avion en phase de
décollage jusqu’au moment où ils seront lâchés loin derrière. C’est
alors qu’ils se sentent soulagés et qu’ils peuvent commander un verre
de cognac à l’hotesse qu’ils se promettent de baiser dans les
toilettes, même si les oligarques de gro/as gabarit du genre Dodi Gago,
notre sumo bien-aimé, savent qu’à deux ils ne pourraient  pas s’en
tirer dans un espace aussi étroit. Ainsi quittent leur patrie les oligarques sachant qu’ils n’ont jamais eu d’autre patrie que l’argent. Alors que la seule patrie des
oiseaux, c’est l’air. L’air vaste et libre qui permet d’errer à sa
guise d’un pays à l’autre. Car les oiseaux, êtres marinés d’azur par
excellence, ne connaissent pas les frontières sinon pour les
transgresser. Une cigogne ne sera jamais arménienne ni turque, ni
africaine ni alsacienne. Ce sera toujours une cigogne sans autre
territoire que celui que lui accorde la transcendance du vol, à savoir
le grand espace ouvert jusqu’à l’horizon derrière l’horizon. Alors
qu’un oligarque qui ne peut plus voler ici, volera ailleurs,peu
importe le pays pourvu qu’il fasse son nid. C’est tout lard du cochon
que d’être constitutif de son amour du monde. Lui non plus ne connaît
pas de frontière. D’ailleurs, c’est le seul point qu’il partage avec
les oiseaux.

Pléneuf Val André, le 18 septembre 2018

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