Ecrittératures

22 août 2011

Marcher, répéter. Écrire

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Route solitaire au Zanguezour — denisdonikian @ 6:19

Tu as quitté les monotonies de ton Europe. La répétition des jours modernes. Quitter le luxe du manger et du boire. Et maintenant tu peines. Tu pousses au-devant ta carcasse. Pour combien de temps encore ? tu te demandes sans cesse.

Marcher, c’est de l’obstination. Tu mets ta pensée en jambes, et d’un pas à l’autre, tu cherches une sortie vers l’éveil. Au vrai, la nature fait un mur d’eau contre toi. Et tes pas le transpercent. Tu te glisses dedans. Comme faisant tes ablutions de cette végétation qui t’environne de toutes parts. Pour autant, rien ne vient sinon une jouissance d’être là, dans cet ailleurs désiré vaguement. Et maintenant, tu marches dans ton souffle et dans ta fatigue. Tu attends d’eux qu’ils te conduisent vers des inattendus. Tu espères du paysage un dépaysement. Vient le moment où il t’explose en plein corps comme une révélation.

Mais qu’en faire, tu te poses la question,  sinon écrire en fragments tes trouvailles ? Et qu’en dire ? Procéder ainsi, c’est à coup sûr se répéter. Car les mots schématisent, survolent, effacent. Alors qu’il faut entrer dans la matière et la raconter telle qu’elle est, au plus près et précisément. C’est dire qu’il faut multiplier les termes destinés à circonscrire une singularité. Tes livres de voyage, en ce pays choisi comme table d’expérience, peuvent lasser à force d’évoquer des gens souffrant toujours des mêmes symptômes, de s’émouvoir sur des vues ayant les mêmes attraits. Bref, se répéter.

En vérité, ni les gens des campagnes, ni les tableaux de nature, d’une région à une autre ne sont superposables. On peut croire à une litanie de plaintes quand il s’agit d’une vérité sociale répandue même dans les coulisses les plus reculées du pays. On peut penser aux descriptions d’un naïf extatique qui s’exclame devant le moindre panorama, alors que c’est le paysage lui-même qui pousse à l’émerveillement. On marche, on ne préjuge de rien, et les choses adviennent belles ou repoussantes, superbes ou tristes. Et c’est ainsi que tu produis tes textes, sans rien concéder qui nuirait au simple honneur d’écrire le monde tel qu’il se fait : merde ou merveille.

 *

(Photo Denis Donikian. Copyright)

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21 août 2011

En marche dans le vide

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Route solitaire au Zanguezour — denisdonikian @ 2:37

Il arrive qu’à marcher vous ne sentiez autour de vous plus aucune présence humaine. Vos compagnons sont loin derrière ou devant, perdus de vue. Et étant donné la pauvre fréquentation des lieux, voici que vous déambulez dans l’inconnu le plus total. La route se fraie un passage au cœur d’une végétation libre de pousser à sa guise, si haute parfois que vous avez l’impression de pénétrer dans un tunnel. Elle vous embrasse et semble en même temps vous menacer. Et à mesure que votre corps troue le corps éthéré de l’espace qui se livre naturellement à vous, vous éprouvez par intermittence le sentiment d’une pénétration de plus en plus mentale, vos pas vous obligeant à vous économiser, à épouser la ligne de la route, à vous réduire à vous-même. Certes vous marchez alourdi de votre sac et de votre vie, mais tellement indifférent au poids des choses que tout vous paraît dérisoire. Vous êtes une mécanique sans désir, mais sourdement assoiffé d’atteindre le sommet de votre parcours où vous pourrez enfin respirez le champ ouvert qui ne devrait pas tarder à se montrer. Le meilleur de la marche est probablement dans cette intensité douce, dans cette tension présente qui conduit le marcheur à perdre son nom et à se fondre dans le mystère du monde, à être touché par le silence ordinaire et discret du vivant tandis qu’il construit tranquillement son chemin et ainsi pousse ses formes subtiles à l’intérieur du vide afin de l’habiter et de mieux s’en nourrir.

 

(Photo Denis Donikian, copyright)

20 août 2011

Boire à l’aveugle

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Route solitaire au Zanguezour — denisdonikian @ 2:37

 

Il suffit qu’aux pointes de la soif vous appelle la moindre eau claire, eau de montagne ou de fontaine, pour que vous répondiez la bouche en cœur. C’est ainsi qu’arrivant chez Marad, habitant d’Aghvani, mon sac à peine déposé, j’ai bu au verre de l’eau qui jaillissait d’un tube, pure d’apparence et généreuse. Une belle eau de campagne qui ne se refuse pas. Quelques minutes plus tard, une crispation à l’estomac et je me mis à vomir. Qui sait pour quelle raison.

Puis, voilà qu’au cours du dîner, Marad se lance dans une sévère diatribe contre les services sanitaires du gouvernement. « On est tellement laissés à l’abandon dans nos villages, fait-il, que personne ne vient analyser notre eau. Or, dans ce village d’Aghvani beaucoup de gens sont morts de cancer. Et plus grave, du même cancer, exactement le même. Un cancer de la gorge. Qui sait si ça ne vient pas de l’eau ? D’ailleurs, un jour, mon pied s’est enfoncé dans le sol de la maison. Qu’est-ce que je constate ? En fait, cette maison avait été construite sur un cimetière azéri. Va savoir, maintenant par où elle passe cette eau ? (Et il montre le tube).  Sans compter que les déjections animales sont partout, que le fumier encombre nos fermes. D’ailleurs, nous, on se méfie. On lave la vaisselle avec cette eau, mais on ne la boit jamais. »

Dont acte.

Puis pour ajouter une preuve à sa parole, il me propose de suivre son fils aîné parti pour la corvée d’eau, un sac rempli de bidons et de bouteilles. Nous marcherons quelques minutes à flanc de colline, loin du village, jusqu’à une source. «  Cette eau, dit Marad, nous sommes certains qu’elle n’est pas polluée. Il n’y a aucune ferme en amont. On peut la boire sans problème ».

Dieu soit loué !

19 août 2011

Eaux de nuit

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Route solitaire au Zanguezour — denisdonikian @ 7:49

Quand vous avez, comme moi, l’appareil urinaire qui vous titille avec la régularité d’un pendule et qu’il vous faut, pour vous vider de cet embarras, rejoindre de nuit des tinettes situées hors de la maison, dans un lieu peu familier, au fond d’une campagne perdue, juste derrière les porcs et les vaches, et frôler les chiens de maison qui vous sniffent la moindre fumet d’étranger, s’énervent au bruit le plus sourd et grognent comme avant la bataille, que vous faut-il inventer pour éviter les dégâts et atteindre le lever du jour sans encombre ?

Car il convient de dire qu’en ce coin merdeux d’Arménie, soumis aux affres de la déréliction, si reculé que les politiciens de la capitale n’en soupçonnent même pas l’existence, le tout à l’égout est loin d’avoir atteint le seuil des maisons. De sorte que celles-ci étant construites au mépris de tout système sanitaire, les évacuations organiques se font par les humains juste un cran plus civilisé que les bêtes, à savoir non pas à l’avenant et à l’air libre, mais dans un endroit destiné à cet effet, clos, intime et à l’abri des regards.

On accède à ce cagibi suspendu sur le vide par un ponton de fer d’un mètre ou deux, situé en face du préau sous lequel les vaches ruminent et se reposent pour la nuit. Il faut placer son cul juste au-dessus d’un trou en forme de cercle découpé dans une plaque de métal, assez large pour  éviter à son lâcher de déchet de rater sa chute, mais un peu trop pour que l’œil fouineur s’y engouffre et tombe sur la stalagmite fécale qui se dresse en contrebas et que vous avez eu le bonheur d’accroître en taille plutôt qu’en vigueur.

Mais comment aller jusque-là tant la nuit est noire et les animaux hostiles à tout dérangement ? Et quand vous-même êtes réticent à devoir enfiler vos chaussures de marche, battre le plancher, descendre l’escalier, traverser une enfilade de cours obscures et pousser la porte d’une arène où vous attendent grognements, feulements et râles ?

Le maître de maison vous aura bien indiqué une astuce : pisser dans la rue par le balcon. Mais comme vous n’avez pas ce genre d’habitude même nocturne, vous restez réticent.

Finalement vous demanderez un vieux seau. Et ainsi, la course à la tinette réduite à un saut de lit, vous vous endormirez heureux comme un inventeur aux côtés de sa trouvaille.

18 août 2011

La mère cochonne et ses petits cochons

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Route solitaire au Zanguezour — denisdonikian @ 8:00

C’est huit qu’elle en avait, presque autant de tétins, la truie rose qui s’est jetée à bouche que veux-tu dans l’auge aussitôt remplie de purée. Affolés par la manne, ses petits ont pataugé dedans, le groin jouisseur, les yeux dans les narines. C’était une belle mêlée, une effervescence physique, une orgie de pompes et des couinements d’aspiration.

La satisfaction des bêtes rend l’homme heureux. Certes, ce gras qui s’engraisse lui est un petit capital qui fructifie à vue d’œil. Il fait des sous avec du vivant. Et ce vivant se contente de vivre, ignorant que sa viande servira à son maître de moyen d’existence. Mais le paysan n’est pas un boucher. Participer à la gloutonnerie de ses animaux donne du sens à sa vie. Et tant qu’il ne pense pas encore à les tuer, il nourrit leur mécanisme organique en ayant le sentiment d’accomplir un devoir envers les faibles qui dépendent de lui. C’est son humanité, à l’homme. Humanité cynique puisqu’elle est intéressée mais truisme aussi dès lors qu’en tout homme il y a un cochon qui sommeille. Il n’empêche. Notre homme se sentira alors plus humain que ceux qui le gouvernent, car les seigneurs qui le tiennent sous leur coupe le saignent à vif chaque jour et jamais ne le nourrissent.

 

 

(Photos Denis Donikian Copyright)

17 août 2011

ACTU 3 (Actualité Commentée par une Tête Ubuesque)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 7:35

 

 

 

Le fait : La sécurité sanitaire de l’Arménie inquiète les autorités. Des produits d’alimentation sont mis en vente au-delà de leur date d’expiration.

Le commentaire : La chose est entendue : l’homme est un loup pour l’homme. Je te tue mais je m’enrichis. Aucun pays ne peut s’enorgueillir de ne pas pratiquer ce genre d’assassinat commercial et lucratif. Dès lors, pourquoi incriminer l’Arménie ? Au lieu de brandir le drapeau rouge de l’indignation, mieux vaut aller se coucher. On m’empoisonne légalement, mais c’est pour le bien général. La cigarette est l’exemple de ces produits tueurs qui permettent de financer les hôpitaux publics. Mais au fait, qu’est-ce qui est resté public en Arménie ? En réalité, ce qui distingue l’Arménie des autres pays, c’est que la course au profit est devenu une culture nationale. Aucune couche de la société n’est épargnée. Le goût du luxe a gangrené même la religion tandis les députés font de la politique pour améliorer leur business.

La morale : ( Chutt ! On ne dit pas du mal de l’Arménie…)

16 août 2011

Vient de paraître : L’enfer fleuri du Tavouch

Filed under: LIVRES,Marz de Tavouch — denisdonikian @ 12:20
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Vient de paraître en édition bilingue français-arménien

le second livre de marche en Arménie consacré au Tavouch

(magnifiquement traduit par Ruzanne Mirzoyan)

Une région étonnante, méconnue des Arméniens eux-mêmes.

Rencontre avec des ruines remarquables et des gens superbes de dignité dans leur survie

au sein d’une nature intouchée.

Humour, contemplation, découverte, lecture tendre et sans concession d’un peuple pur

et d’un pays à nul autre pareil.

Recueil de textes autant que guide amoureux.

En vente chez l’auteur : 12 euros, port compris.

15 août 2011

Mère à tout faire

Les mères arméniennes des campagnes ont le sourire grave des femmes qui portent sur leurs épaules les tares de leur nation. Elles n’ont pas la légèreté européenne de leurs sœurs vivant dans la capitale. Pas de temps à dépenser pour leur corps. Leur corps, il s’use au grattoir des travaux quotidiens. Elles l’oublient comme ornement du moi et le plient aux âpretés des réalités rurales qu’aucun des mâles dirigeant le pays ne cherche à adoucir.

Pour autant, qu’elles soient paysannes ou citadines, les Arméniennes endurent le même carcan d’une société demeurée archaïque. Un réseau de règles tentaculaires qui emmaillotent si profondément les mentalités qu’elles sembleraient consentantes. Il est même arrivé que des femmes aient tenu pour mérités les coups de leur mari. «  Quand il y a violence tout est clair, dit Maurice Blanchot dans un texte consacré à Michel Foucault, mais quand il y a adhésion, il y a peut-être seulement l’effet d’une violence intérieure qui se cache au sein du consentement le plus assuré. » De fait, cette violence ancrée au plus intime est symbolique du mal qui se dissimule partout dans les plis et replis de la société. Pour haute qu’elle fut ou qu’on la dit, cette culture peine à présent à sortir d’un usage frustre, sinon barbare, des rapports humains. Culte du sang, culture de l’entre-soi, fétichisme du passé, mais dominés aujourd’hui par des pratiques féodales du privilège et de l’arrogance qui se soldent par un manque révoltant d’altruisme, de compassion, de politique solidaire. Car de nos jours tout ce qui fait capital s’impose au mépris du droit citoyen. Hier, la destruction du centre ville d’Erevan, aujourd’hui celle des kiosques, sans concertation ni compensation, constituent des exemples de démocratie autoritaire. Démocratie de clans contre clans, fratries contre fratries, intérêts contre intérêts…

(D’une manière générale, ni la musique ne sera parvenue à civiliser l’âme arménienne, ni la religion à la dépaganiser en profondeur, ni la littérature à la débarrasser du nationalisme. Les aptitudes intellectuelles exceptionnelles que montrent les Arméniens, par exemple aux échecs, ne les aident pas à mettre en pratique une intelligence compassionnelle afin d’améliorer les conditions du pays. De fait, le prestige et l’artifice priment sur l’homme même. On dépense des sommes folles pour faire briller le nom Arménie au mépris du bon sens et des Arméniens les plus marginalisés. On s’enorgueillit de son festival Golden Apricot mais on est incapable de produire un film. On donne des Jeux panarméniens qui, sous couvert de fraternité, ne sont que de grandes messes empreintes de tribalisme. La longévité de ce peuple mal servi par l’histoire et la géographie, mais aussi déglingué par la haine millénaire de soi montre les signes de son vieillissement dans la politique de ses vingt dernières années, qui sont les vingt premières de la jeune république. Quel usage cette république a-t-elle fait de sa liberté sinon de l’exercer au détriment des citoyens poussés à déserter leur pays ? De sorte que la meilleure façon qu’ont les Arméniens de donner toute la mesure de leurs capacités, c’est de se mettre sous la protection d’un gouvernement étranger. Ils peuvent se vanter alors d’enrichir de leurs talents les nations du monde en se tenant à distance de la leur).

Pour l’étranger habitué au policé, même relatif, des mœurs de son pays, tout n’est ici que violences données et violences subies. Chaque Arménien étant alternativement victime ou bourreau. Vivre en Arménie, c’est assurément être plongé dans un bain permanent d’agressivités infinies et polymorphes, flagrantes et sournoises, tyranniques et subtiles, qui usent les âmes menacées d’être proies autant qu’elles sont prédatrices. Plutôt que de permettre la libre construction du sujet arménien, on tisse autour de lui les mailles de son assujettissement. De la macro-violence politique sensible lors des élections ou à travers une information muselée, aux micro-violences qui s’expriment au sein du peuple à tous les échelons de la vie sociale, c’est le droit qu’on bafoue, le corps qu’on fragilise, l’âme qu’on rend débile, le désir qu’on refoule, le travail qu’on retire, la parole qu’on étouffe et qui éclate en vaine révolte, l’autre qu’on traite comme moyen ou ennemi de sa survie ou de son confort.

La femme est le parangon de cet écrasement sans espoir. Ainsi, plus l’épouse se restreint aux nécessités domestiques, plus s’étend le règne de son mari. Car plus elle reproduit les traditions, mieux triomphe la stabilité tyrannique du noyau familial. Cette cage mesure ses débordements et l’empêche de voler. Car en Arménie, les femmes sont des anges dont on a rogné les ailes, tellement que n’ayant plus conscience de leur domestication elles contribuent elles-mêmes à la perpétuation de cette amputation en prorogeant des valeurs nationales génératrices de mépris. Car ces hommes qui les tiennent sous leur coupe sont leur œuvre. Elles les ont faits. Et pourtant, c’est au prix de ces névroses que la nation perdure. Certes, on m’objectera que l’homme aussi a sa part dans cette survivance. Que lui aussi se fatigue, lui aussi subit les désenchantements de l’histoire. Mais le maître a ses dérivatifs auxquels la femme se doit de pourvoir. Elle consent à passer sous les fourches caudines d’un mariage, pensant qu’elle honore ainsi son sexe, sa famille et son peuple.  Mieux vaut le renoncement à sa personne que la maudissure qui marque la non mariée. Dans le meilleur de ce genre d’aliénation consentie, les tâches de l’homme et de la femme s’imbriquent, se complètent, s’accordent l’une à l’autre. Mais dans le fond, l’homme jouit toujours d’une position dominante et tout est fait pour qu’il la conserve.

Marad et Larissa prennent chacun leur part des travaux de la ferme. (Ils l’occupent avec leurs deux garçons durant l’été, pour préparer la saison des foins. Le reste du temps, c’est le père de Marad qui habite cette vaste demeure tandis qu’ils se trouvent à Kapan’). Ce partage s’est établi naturellement en raison des savoir-faire de chacun, mais aussi d’une vision dans laquelle chaque sexe enferme l’autre. Par exemple, à Marad, la réparation du tracteur et à Larissa la cuisine. Une sorte d’étanchéité des rôles qu’il est impensable à l’un comme à l’autre de transgresser. Elle garantit la bonne marche de la domesticité. D’autant que chacun a été préparé durant son adolescence pour remplir les fonctions spécifiques à son sexe. Reste à savoir sur quelles épaules reposent les tâches les plus pénibles. Quant au discours politique, fût-il un discours de campagne, c’est Marad qu’il le fera. Intarissable, ce Marad autant que Larissa sera muette. C’est dire que la sphère publique incombe à l’homme, comme si la femme était d’emblée disqualifiée. On serait tenté de dire que ce modèle est à l’image d’un pays où les femmes ont le devoir de faire taire et leur corps et leur esprit tandis que les hommes ont le bagou arrogant et stérile.  De fait, des figures féminines commencent sérieusement à battre en brèche ce tableau trop simpliste, comme Hranouch Kharadian, Zarouhie Postandjian ou Larissa Alaverdian et autres. On voit régulièrement des mères de prisonniers ou de soldats morts accidentellement manifester devant les bâtiments officiels pour réclamer des comptes ou des enquêtes. C’est qu’elles ne dédaignent pas d’interpeller ouvertement les politiques ou d’affronter la police sur des décisions jugées indignes ou arbitraires. Présentes dans les rangs de l’opposition, si elles manifestent, c’est avec l’idée de transformer les fatalités en fraternités.

Larissa besogne sans souffler un instant. Elle trait les vaches, fait les fromages, cuisine, prépare le thé, lave la vaisselle, une fois au jardin, une autre à l’étable, balaie, nettoie, répond si on l’interroge mais sans avoir le temps de participer à une conversation. On en oublierait les mille soucis qui la travaillent sourdement comme le prochain départ de son aîné au service militaire. « Les femmes dans ce pays, dira-t-elle en confidence à l’un d’entre nous, elles savent bien ce qu’elles endurent ».

14 août 2011

Des gens sans importance

Filed under: MARCHER en ARMENIE,Route solitaire au Zanguezour — denisdonikian @ 8:57

Nous sommes entrés brusquement dans leur vie à ces gens.  Gens de peu, oubliés de tous. Ne jouissant d’aucune considération sinon de quelques voisins, eux aussi perdus. La capitale se gargarise de victoires sociales. Ou bien elle crie tout haut ses rêves de belle politique. Et les responsables festoient chaque soir avec le sentiment d’avoir accompli des avancées au bénéfice de leur peuple. Mais  pour nos isolés des campagnes rien n’aura bougé pour autant. Dévorés de résignations, ils tournent en rond depuis toujours dans le déni de leur personne. Rien n’est pire pour des citoyens que cette impression d’être lâchés par ceux qui les gouvernent.

Le village d’Aghvani est un ramassis de hères besogneux qui s’accrochent dans leur dérive à leurs terres et à leurs vaches. Marad, sa femme Larissa et leurs deux fils aiment leur vie à la campagne, même son rituel rustique tout entier consacré aux bêtes.

Nous cherchions un coin pour nos tentes en amont du village sur un plateau herbeux quand a surgi un jeune homme à cheval. « Vos tentes ici, vous n’y pensez pas. C’est dangereux. Il arrive que des loups attaquent nos veaux. Je vais vous montrer un endroit en contrebas, près de la rivière. Là, vous ne craignez rien ». Nous le suivons à travers des sentiers connus de lui seul. « Mais d’abord vous viendrez prendre un café chez nous. » Soit.

Marad, le père de famille, s’affairait sur un  tracteur, les mains dans le cambouis. L’étranger ne surprend pas les âmes généreuses. Nous étions naturellement les bienvenus. Mhér, le fils, a expliqué notre désir de camper. « Pas question, fera Marad, après s’être lavé les mains et changé. Vous dormirez chez nous. Nous avons de la place. »

Une petite mémé, à la peau blanche et fripée, était là en voisine. Tamara qu’elle s’appelait.  Un œil qui en avait vu des choses, ni lourd ni vif. Une mère sereine. Avec des stries sur son visage qui montraient qu’elle avait accompli sa vie. Et chaque jour donné par Dieu et chaque jour assené comme un coup d’abord par une idéologie impitoyable, maintenant par une politique folle. Veuve qui avait eu ses trois enfants bien menés jusqu’à l’âge adulte.

D’autres voisins sont passés. D’abord un grand sec miné par ses problèmes de rein. Avec nos pathologies communes, nous ne pouvions que fraterniser. Et me voici parti dans des explications comme un Chinois qui tenterait d’exposer sa cuisine à un Esquimau. Je tortille ma langue sur la créatinine. «  C’est un marqueur, je lui dis, qui indique si ton rein travaille ou pas ». Jamais je n’aurais cru possible de déballer mes pathologies dans une oreille rendue sourde par l’éloignement et par les bruits réduits à l’ordinaire d’un coin parmi les plus obscurs du monde. Puis, dans un éclair de génie, il me demande comment se faire soigner en France. « Mais en prenant l’avion, je lui fais. – Et si j’allais vivre là-bas ? – Bonne idée, je réplique. Mais vivre de quoi ? » Le gars reste coi et les autres béent des yeux et de la bouche. Finalement, un cousin installé en France pourrait faire quelque chose pour lui. Il s’éclipse et me rapporte un paquet de fleurs séchées à fort parfum de montagnes. «  Tu lui enverras, n’est-ce pas ? – Tu peux compter sur moi. »  Et me voici tout penaud et pitoyable,  avec dans les mains, ce bouquet d’espoir pour un homme qui n’en avait plus, acculé à son bled, entouré d’amis impuissants autant qu’ils étaient menacés comme lui de ces fatalités physiques qui n’en étaient plus en ces pays comme celui que j’habitais. J’étais de l’autre de côté de la ligne.

La solitude des campagnes est d’abord l’effet d’un abandon sanitaire. Tandis que les corps subissent toutes sortes d’agressions, à commencer par l’écrasement psychique, la conscience de leur usure se heurte au mur d’une absolue insécurité. N’ayant aucun souci de l’autre, cette société n’a mis aucune structure en place pour répondre aux accidents ou aux maux ordinaires de la vie. On peut comprendre qu’un médecin n’ait pas d’intérêt à vivre à Tatev, que les villageois aient la possibilité de se faire soigner soit à Kapan’, soit à Goris. Mais on se demande pourquoi des services médicaux itinérants ne pourraient régulièrement visiter les villages. C’est que l’idée même de cette assistance publique n’effleure personne, encore moins les jeunes étudiants en médecine de la capitale.  Il est vrai que le business  de la chirurgie plastique du nez rapporte plus que de s’occuper des bouseux. Humain, trop humain…

Deux fermiers sont tombés au milieu du repas. Mal rasés dans leurs bottes, ils ont bu, lancé des toasts et ils ont mangé. Mangé quoi ? Le foie du veau qui s’était cassé la patte la veille en dévalant une pente. Des tomates, des herbes et des frites. Larissa s’était mise à l’ouvrage dès notre arrivée. Rien ne manquait sur la table tandis qu’une hirondelle faisait ses va-et-vient jusqu’à son nid sous le préau. «  Ça porte bonheur, dis-je ». Même si du bonheur, ils en manquaient un peu dans ces chaumières.

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( Photo Denis Donikian. Copyright)

12 août 2011

ACTU 2 (Actualité Commentée par une Tête Ubuesque)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 8:12

Le fait :

Le maire de Erevan a décidé de procéder au démontage des kiosques situés sur les axes les plus fréquentés de la capitale.

Le commentaire :

Quoi de plus normal ? Soucieux d’embellir sa ville, son maire, Karen Karapetian, s’en prend d’abord à ce qui l’enlaidit. Ces kiosques qui sont comme des verrues d’un autre âge envahissant les trottoirs.

De ce fait, il est entré en conflit avec leurs propriétaires, mais surtout avec le Premier Ministre, Tigran Sarkissian. Pourquoi ?

Parce qu’en s’attaquant au gagne-pain de ces kiosquiers sans leur donner l’espoir d’une compensation, ni d’un travail de remplacement, Karen Karapetian faisait implicitement la critique d’un gouvernement qui a été incapable de créer des usines.

La morale :

La morale a été donnée par Vartkès Kaspari ( photo)  en colère. «  La beauté d’une ville, c’est l’homme ».

Pour Karen Karapetian l’homme vient après la ville. En ce sens, il est à l’image d’un gouvernement  pour qui l’Arménie vaut plus que l’homme arménien.
C’est comme de dire que les Arméniens sont intelligents parce qu’ils sont champions du monde aux échecs.

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