Ecrittératures

29 décembre 2015

Les Kurdes aujourd’hui comme les Arméniens hier

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 2:51
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Un appel urgent pour le Kurdistan turc

Publié par Gültan Kısanak,co-maire de Diyarbakır sur 29 Décembre 2015,

Appel de l’Union des municipalités de la région du sud-est anatolien (GABB)

 

Dans le cadre du conflit armé qui a repris dans les régions kurdes de Turquie après les écections du juin 2015, 186 civils ont été tués, dont la plupart sont des femmes ou des enfants, des centaines ont été blessés, et des milliers mis en état d’arrestation. Dix-sept des co-maires membres de notre Union [les municipalités du HDP, parti pro-kurde, ont institué un système de parité homme/femme avec maire et co-maire] sont toujours sous les verrous tandis que 25 d’entre elles ont été suspendues de leur fonction ; des mandats d’arrêt ont été lancés contre six d’entre elles depuis juillet 2015. En présence de telles violations des droits humains, il est urgent de reprendre les pourparlers de paix pour la résolution de la question kurde en Turquie.

 

Lire la suite sur Susam-Sokak 

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16 décembre 2015

L’Arménie entre deux maux…

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT — denisdonikian @ 3:45

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S’il fallait encore des preuves pour convaincre les petits soldats de l’arménité que leur Arménie n’est pas un pays normal, les fraudes patentes qui ont entaché le référendum constitutionnel du 6 décembre dernier devraient y suffire. Depuis l’Indépendance, chaque scrutin électoral s’est apparenté à un viol du peuple arménien. Mais ce 6 décembre dernier, l’annonce des résultats au profit du Parti Républicain fut à ce point comique qu’elle donnait après-coup un goût de tragédie. Les Arméniens qui furent dans la tragédie génocidaire sont aujourd’hui victimes d’une tragédie politique dont les bourreaux se trouvent être des leurs. Mais pire que ça, ces mêmes bourreaux républicains pratiquent un négationnisme qui en rappelle un autre et qui se résume à cette question : « Prouvez-le ! – Prouver quoi ? – Prouvez que nous avons massivement fraudé ».

 

Cette tragédie, c’est la stérilisation des consciences, l’étouffement des voix citoyennes, le mépris dont souffrent les hommes et les femmes de ce pays depuis trop longtemps. Une forme de clochardisation des esprits rendus amorphes, impuissants, résignés, voués à subir encore et toujours la loi des plus cyniques. En effet, ce qui est le plus redoutable en Arménie, c’est la mort civique dans laquelle est entretenue une population qui s’insurge avec la régularité d’un métronome et rengaine sa protestation aussi vite qu’elle est montée, vaincue par la fatigue et le désarroi que lui inspire un pouvoir habile à instrumentaliser la démocratie au profit de sa propre pérennité.

 

Ceux qui ont lu Vidures comme il fallait comprennent à présent que les chiffonniers de la décharge y symbolisaient les citoyens d’Arménie dans leur ensemble. Car les Arméniens y sont amputés de tout rêve politique, réduits à se contenter des déchets d’une politique qui vise à faire de la vie une survivance ou un sauve-qui-peut.

 

Cet état de fait, je le clame dans tous mes livres sur l’Arménie. Les sceptiques qui me riaient au nez, aujourd’hui sont dans la rue et se réveillent dans le grand merdier où ces élections truquées ont mis les Arméniens, tandis qu’elles font honte aux Arméniens de la diaspora.

 

Cela étant, on est en droit de s’interroger sur les raisons qui poussent le président Sarkissian à obscurcir les règles démocratiques à son avantage.

 

Ambition machiavélique ou intérêt national ?

 

Tous les opposants se rangent derrière l’idée que Sarkissian mène le jeu politique en Arménie par goût du pouvoir, pratiquant la fameuse théorie de Machiavel qui consiste à garder la main coûte que coûte, sans regarder aux souffrances, ni aux sacrifices, ni aux risques que cela entraine. En effet, dans ce cas de figure, le passif devient pour le pays extrêmement dangereux en ce que la perte de confiance peut conduire à l’exil les citoyens les plus utiles au pays, et par voie de conséquence à un grave déficit démographique, sans parler d’un retrait progressif des investisseurs. D’autant, que l’impératif premier de toute politique en Arménie est celui de la sauvegarde du Haut-Karabagh dont Sarkissian est natif.

 

Or, ceux qui s’opposent aux opposants à Sarkissian, qui n’ont pas moins d’intelligence politique qu’eux, penchent plutôt en faveur d’un président qui transcenderait les aléas politiques au profit d’une seule et même idée, à savoir assurer la pérennité historique des acquis de l’Indépendance, à commencer par la sauvegarde du Haut-Karabagh. C’est dans ce sens qu’il aura mis sur la touche d’abord Raffi Hovanessian après les élections controversées de février 2013, puis Gagik Tsarukyan qui commençait à lui faire de l’ombre. Probablement à ses yeux, le premier ne lui semblait pas suffisamment aguerri pour se mesurer à Aliev et le second trop populiste et trop le nez dans ses affaires pour avoir l’étoffe d’un homme d’État.

 

Encore une fois, un président est astreint à l’ordre des priorités. Si la part principale du budget doit profiter avant tout à la sauvegarde des Arméniens du Haut-Karabagh, c’est forcément en défaveur d’une politique sociale. Je me demande ce que penseraient les opposants à Sarkissian si la défense du pays était affaiblie pour assurer le bien-être intérieur des populations. Sarkissian, chef de guerre, rappelle à la nation arménienne qu’elle est en guerre et que le temps de se relâcher ou de l’oublier n’est pas de mise.

 

Par ailleurs, contrairement aux romantiques de l’Indépendance qui la considèrent comme un bien absolu, Sarkissian estime que la meilleure façon de la défendre pour l’Arménie face aux ogres turc et azéri est justement de la diluer dans des alliances capables de sauvegarder sa souveraineté. Ceux qui criaient à la trahison peuvent se féliciter d’une amitié opportuniste avec les Russes. On voit bien aujourd’hui où la Russie est en conflit avec la Turquie que la « soumission » de Sarkissian au jeu de Poutine était stratégiquement à l’avantage de l’Arménie dans son conflit avec l’Azerbaïdjan. L’expérience politique de Sarkissian et son attachement viscéral au Haut-Karabagh inspirent davantage confiance que n’importe quelle hypothétique figure d’opposition. Cela veut signifier, que dans le contexte géopolitique de la région, où l’Arménie se trouve coincée entre deux pays turcophones, ennemis séculaires des Arméniens, l’émergence d’une démocratie normalisée comporte le risque de l’aventurisme et de sacrifices humains bien plus importants que ceux de la désastreuse politique sociale actuelle. Faire bouger les dominos d’un pouce en Arménie au nom d’une morale démocratique pourrait provoquer une déstabilisation intérieure dont l’ennemi saurait profiter aux premiers signes de faiblesse.

 

Le paradoxe est donc le suivant : Sarkissian est le pire président qui soit. Mais Sarkissian est le meilleur rempart contre l’azerbaidjanisation des populations du Haut-Karabagh qu’aucun Arménien digne de ce nom ne pourrait accepter. C’est que la pensée politique est d’abord une pensée du réel, une pensée de l’ambiguïté et qui se donne le droit de se contredire.

11 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (27)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 4:43

Numériser

Vidures selon

Gérard Malkassian

(in Nouvelles d’Arménie Magazine, N° 179, novembre 2011)

 

L’arménité du présent

 

Objet étrange et fascinant, dérangeant sans doute pour un certain nombre de lecteurs, Vidures est une œuvre à la fois personnelle et emblématique : Denis Donikian a écrit le livre qu’il aurait souhaité voir écrire par un auteur d’Arménie. Car le titre, un néologisme rimant avec ordures et les dérivés du vide, nous parle de l’Arménie, ou plutôt, il nous la montre, nous l’incarne, dans les lieux , les personnages qui la dévoilent le mieux : ses déchets, ses rebuts. Le postulat de l’auteur est que la manière dont un État, son gouvernement traite ses restes est révélatrice de la façon dont il traite la terre et sa population.
Le livre pourrait être situé partout ailleurs, dans une banlieue parisienne ou londonienne, un faubourg de Naples, dans une favela brésilienne ou un bidonville, d’Afrique du Sud ; ce qui s’y déroule, s’y devine ou s’y dissimule, manœuvres plus ou moins avouables, corps accablés, cadavres gênants, se retrouvent en d’autres lieux, en d’autres temps.

 

Des individus marginalisés.

 

Pourtant, certaines expressions, les noms, l’odeur de soufre qui y a déposé une histoire chaotique nous apprennent que la leçon humaine n’aura de sens que tirée d’un cas précis, d’hommes singuliers, dans un quartier excentré d’Erevan. L’omniprésence du tremblement de terre de 1988, la réplique naturelle de la Catastrophe, fait de cet événement le centre de gravité symbolique de l’Arménie d’aujourd’hui.
Le lecteur se transporte à Nubarachen, l’ancienne Soviétachen, entre une décharge publique et un cimetière, non loin d’une prison et d’un hôpital psychiatrique. Il y demeure en huis clos du début à la fin, à une exception près, où il se déplace dans le centre d’Erevan, à côté du « most », le pont de Kiev, bienheureux aux suicidés. Nous côtoyons un no man’s land, où l’ordre social ne pénètre que rarement, armé de formulaires trafiqués, de quatre-quatre noirs aux vitres opaques ou de sections d’assaut. Une constellation d’individus en rupture, marginalisés par les secousses naturelles ou politiques, la misère, le déclassement, côtoie les morts en vivant d u trafic d’objets hétéroclites pêchés dans les multiples strates de la décharge de Dro, qui a son alter ego dans le gardien du cimetière, Roubo. Au centre, spectateur plus que personnage agissant, circule Gam’, rescapé du tremblement de terre.

 

La croisée des destins

 

Dès le début du récit, ce marginal discret tombe littéralement, de façon inopinée, sur l’enterrement de sa mère, opposante notoire. Le narrateur donne des clés au lecteur : Gam’ désigne la disjonction « ou » – notre homme est à la croisée des destins, au statut incertain ; c’est aussi le présent du verbe existentiel : « j’existe », « je suis là », l’est-il vraiment ou n’est-il pas qu’une ombre projetée par son nom ? Rappelons qu’il s’agit aussi d’une forme ancienne de gamk, « volonté ». Cette polysémie nous enseigne que Gam’, à la fois engagé et en retrait, est le témoin absent-présent d’un monde en perpétuelle reconfiguration qui ne se construit qu’en se détruisant. Tout cela sur la menace de plus en plus pesante d’un obscur pouvoir d’État qui, pareil au tractopelle grâce auquel Dro déplace et entasse les ordures, fomente l’écrasement de tout embryon d’une vie collective autonome, serait-elle confinée aux poubelles de la ville, au nom d’une modernisation douteuse.

 

Dans ce contexte, la décharge, toilettes à ciel ouvert, végétation prolifique et mouvante de matières putréfiées, est une métaphore de la vie créatrice, libre mais aussi soumise à un risque constant d’effondrement, de destruction. L’arrière-fond historique est là pour le rappeler : le tremblement de terre, l’équarrissage soviétique et 1915. Le narrateur (l’auteur ?) insiste d’ailleurs : il faut lire Gam’ et non Kam’ (comme cela devrait se faire à partir de l’arménien oriental) car il était appelé ainsi par sa grand-mère venue de l’autre côté de la frontière quand elle dut fuir sa terre natale. A la différence qu’aujourd’hui, ce n’est ni la nature, ni les communistes, ni les Turcs qui persécutent, tuent mais des Arméniens aveuglés par la soif de pouvoir et d’argent, privés de tout scrupule moral.

 

Une plume exubérante

 

J’insiste aussi sur l’écriture, en osmose avec le monde en fusion qu’elle décrit. La plume généreuse, exubérante de l’auteur parvient, en alliant le jaillissement de salves verbales répétées à des descriptions mêlant odeurs, couleurs et sons sous des angles divers, propose à la fois une allégorie de la situation de pénurie généralisée que traverse le pays et une stratégie de résistance par la force des mots. Le français très riche, voire sophistiquée, de D. Donikian, effectue des fréquentes incursions dans les couches les plus vives, les plus populaires de l’arménien oriental, effectuant une sorte d’hommage à un poète maudit des années soixante, rare mais percutant, évoqué à de nombreuses reprises dans le texte : Slavik Tchiloyan (à quand une traduction en français de son œuvre ?). Le lecteur non initié apprendra bon nombre d’expressions familières, voire argotique d’Erevan ainsi que les surnoms dont sont couramment affublées les personnalités puissantes, telles que les trois présidents successifs : le Lettré, le Samouraï et le Cobra… On aura compris : nous sommes dans une culture où la langue orale est pour l’heure plus créatrice que celle écrite, constat qui devrait encourager la littérature arménienne à en tirer davantage parti. L’humour grinçant alterne avec le picaresque pour raconter la lutte désespérée de ce microcosme contre l’appareil d’État allié au monde trouble des affaires.

 

L’humour et la provocation.
Toutes ces caractéristiques font de ce roman luxuriant le portrait en relief de l’Arménie d’aujourd’hui tout en donnant un écho et un sens universel à toutes ces microcités proliférant aux marges des grandes métropoles. Il importe de leur donner la parole car elles existent et leur expression est la condition pour prendre conscience du vide sur lequel nos sociétés sont construites, certaines sans doute plus que d’autres. Dans ce dispositif, la provocation, présente dès les premières lignes, a pleinement sa place. On peut certes déplorer des longueurs, s’agacer d’avalanches verbales trop fréquentes, qui soulignent le trait au risque de le caricaturer et d’en altérer la force et le sens dans la dynamique d’ensemble. Mais ce sont des défauts auxquels s’expose un auteur authentique et sans concession qui interroge par l’écriture les fondements honteux d’une société dont il est familier et à laquelle il est attaché. Denis Donikian ouvre une voie nouvelle dans la littérature arménienne de diaspora, entendue au sens large, c’est-à-dire, pas forcément en arménien : celle qui, à côté de la littérature mémorielle, la chronique d’une passé révolu ou du refuge dans une posture purement esthétique, s’intéresse désormais à l’arménité du présent, que ce soit celle qui s’élabore sous de multiples formes en exil ou celle qui se vit en Arménie.

 

10 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (26)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 2:23

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Ani, Photographie de Rémy Prin

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Vidures selon

Rémy Prin

sur son site  Parole & Patrimoine

Certains titres claquent au vent comme des emblèmes, purs et cinglants à la fois, inquiétants, transcendant d’emblée le livre qu’on va lire. “ Vidures ” est de ceux-là, vieux mot de la langue qui désignait au départ un espace creux, puis ce qu’on ôte d’un animal quand on le vide, puis plus largement les déchets. Mais le mot continue de sonner entre le vide, le dur et les ordures.

Et Denis Donikian, lui qui connaît si bien la langue de France, sait que ce titre fait écrin et mystère tout à la fois, à ce roman inclassable, métaphore de notre aujourd’hui, où l’espace du monde semble se creuser, s’évanouir, se vider irrémédiablement. Et ne produire que des immondices, tout au voisinage de la mort.

Une immense décharge et un cimetière, tout à côté, voilà le cadre et quasiment l’unique scène de ce livre. Cela se passe à Erevan, du haut de la décharge on domine la ville et l’œil se perd au fond de l’air au loin dans le paysage mythique de l’Ararat. Mais est-on vraiment en Arménie ? Assurément, oui. Par l’écriture d’abord, truffée de mots arméniens qui disent l’ambiance des jours. Par les évocations ensuite, du pouvoir corrompu, de la société déglinguée, implacable, en voie presque de se dissoudre. Par la densité des personnages enfin, qui vivent là, à même la décharge, chiffonniers de haut vol, porteurs d’une sorte d’incandescence au bout d’eux-mêmes, gonflés des émotions de leurs malheurs, y puisant même leurs paroles et leurs rêves.

Mais on est ailleurs aussi, inéluctablement partout. L’écriture fait à la fois l’intense et le distant, dans le magma subtil et puissant des mots, où tout va du concret à l’irréel, plus vrai soudain que nature, plus universel. Ainsi, Roubo, le gardien du cimetière qui évoque ces femmes écologistes qui “ viennent régulièrement sangloter autour du trou noir, un peu plus haut. Dans l’ancien régime, on y a déversé cinq cents tonnes d’un produit toxique actif.[..] C’est par ce trou qu’ils sortent mes morts. Ils font un tour en ville et rentrent avant le lever du jour. La mort est maintenant là, parmi nous. Les morts ont mis de la mort partout où ils pouvaient. Ils en ont saupoudré nos paroles. Car vois-tu, la mort, c’est le sel de notre survie. ”

 

Gam’ est le personnage central, étrange intellectuel échoué là, qui déchire les sacs d’ordures comme les autres pour quelque pitance, qui tombe par hasard sur le convoi de funérailles de sa mère, depuis longtemps perdue de vue, qu’on vient enterrer là, qui se rappelle la catastrophe, la violence de la terre qui tremble à Gyumri, métaphore de toutes les catastrophes, qu’il faut fuir toujours, pour une vie ailleurs.

Mais l’exil ici a dépassé l’histoire. Et la vie s’est réduite à cela, errer dans la décharge. Et Gam’ est au centre d’une absence de récit, d’une absence de société. Il y a bien des faits qui s’enchevêtrent – ce cadavre indésirable qu’il faut enfouir dans les déchets et le silence, la truie Bella qui s’étouffe en croyant qu’un sac en plastique est bon à manger, et tous vont partager ensemble ses viandes grillées… Et des femmes et des hommes qui interagissent – Dro l’homme à la tractopelle, sorte de gérant halluciné de cette étrange tribu, ceux à lunettes et costume noirs, inquiétants envoyés du pouvoir… Mais c’est, au cœur de ces ordures qui fument et prennent à la gorge, le vide partout régnant. Avec parfois, une lueur du temps d’avant : “ Quand j’ai commencé à chanter à l’église du Saint-Signe, c’était pour survivre. Je l’ai fait pour de l’argent. Et voilà que ça pèse encore sur ma voix. Cette voix n’oublie pas le temps qui s’est cassé quand elle résonnait dans une église en ruine et qu’il fallait donner à manger au corps. Il m’arrive, une fois ou deux, d’oublier le répugnant de nos ordures. Oui, ça m’arrive. Une fois ou deux. Alors, tu as raison, un parfum m’envahit. L’espace de quelques secondes, je me sens porté au-dessus des fumées.[..] Je suis dans la musique qui met l’homme entre lui et le grand ciel. ”

Tout cela, bien sûr, finit mal, ou d’un certain point de vue ne finit pas, tant la moindre parole libre, au cœur surtout de ces ordures, trop voyante comme elles, a besoin d’être nettoyée, éradiquée.

On aura compris, à la lecture des extraits ci-dessus, la puissance de cette écriture, à la fois au sein des choses et détachée d’elles, couvrant de sa fluidité exacte le monde. Il faudrait dire aussi tout son foisonnement, son humour parfois jusqu’à la nausée, cette énergie surtout d’un chant tentant, dans l’implacable désolation, de trouver, par bribes, des issues.

“ L’homme ne regarde le monde qu’avec les yeux de son angoisse ”, écrit le narrateur à la dernière page. Mais, un peu avant, Anna, la mère morte “ n’avait pas le pouvoir de déchirer le voile qui embrumait les fatalités du monde. Seulement de déplacer les lignes sur la carte des heures humaines pour sauver la moindre espérance et l’offrir à l’élu comme une épreuve destinée à faire de lui un semeur de ciel plutôt qu’un exalté de la terre. ”

Langue immense, à la pointe de l’exacte poésie, qui regarde lucide l’état du monde, qui le dépasse, qui cherche inlassable l’humanité.

 

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Rémy Prin : Ingénieur électronicien, homme aux multiples parcours, Rémy Prin, féru des technologie de l’information et du multimédia, est avant tout un poète de l’essentiel (L’Air Accessible, Visage Inépuisable, Traces, Réunir Lentement, Toute la terre à vif, qu’on voit) et un écrivain du patrimoine, qu’il soit celui de l’art roman (Aulnay d’ombre et de lumière) ou de l’Orient, en particulier arménien (Les pierres et l’âme). Animé d’une même passion avec son épouse Monique, il explore le langage textile dans ses rapports avec la peinture. Voyageur curieux des territoires et des cultures, notamment au long de la Route de la Soie entre Orient et Occident, il a publié sur les sites Yevrobatsi.com et Parole & Patrimoine, une chronique vivante et savante d’un voyage en Arménie intitulé : Arménie, ou le patrimoine de l’extrême.

9 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (26)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 3:02

 

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 Voir le magnifique diaporama sur le site de Marc :

Un an de marronnier 2013.

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Vidures vu par

Marc VERHAVERBEKE  sur son blog MAIN TENANT

Le 11 décembre 2011

Vidures, ça raconte des vies dures. La première page est saisissante, elle produit un mouvement cinématographique de l’infiniment grand à l’infiniment petit, de Erevan à une fourmilière. En peu de mots, l’histoire est convoquée, depuis le déluge (l’arche de Noé, dit-on, s’est posée sur le Mont Ararat, aujourd’hui gloire géographique de l’Arménie) jusqu’à notre quotidien producteur de déchets.

Quand Gam’ sort le matin de ce jour-là, il tombe sur un enterrement, comme Léopold Bloom, dans Ulysse de James Joyce. Mais le corps qui va vers sa tombe, ici, c’est celui de la mère de Gam’. La référence au livre de Joyce s’impose de plusieurs points de vue : grande variété de styles d’un chapitre à l’autre, une seule journée pour faire le tour d’une ville, du sexe ou, en tout cas, du désir, et même des cochons (comme chez Circé). Mais même si le personnage principal n’est pas aussi obscur que M. Bloom (il est même sans doute recherché pour des écrits publiés sous pseudonyme), comme Homère avait prêté à Ulysse le nom de « personne », on peut voir le clin d’œil de l’auteur qui nomme son héros Gam’ (ce qui signifie « ou bien », au chapitre 29). Dans ce déplacement de « personne » à « ou bien », il y a l’humour de Denis Donikian.

Un Ulysse arménien d’aujourd’hui ne peut pas vivre en ville. Non que la ville soit particulièrement invivable, mais, parce qu’elle produit des déchets, c’est la ville qui monte vers la décharge, par camions-bennes qui défilent toute la journée. En face de la décharge, il y a le cimetière. Les citadins ont sorti de la ville les morts et le culte des morts (ce qui est lourd de sens pour un peuple qui a connu un génocide) comme ils ont sorti de la ville les rebuts. Et ils comptent sur les chiffonniers, qui crèvent des sacs à longueur de journée et récupèrent et recyclent ce que les repus ont jeté, pour tenir à bonne distance le passé.

On est emporté par le texte ; il y a des paysages, de la politique, des meurtres, des journalistes, des photographes, des cochons, des chiens et des mouettes (comme, m’a-t-on signalé, dans un livre de Michel Tournier, Les Météores), de l’argent, de la tristesse, du rire, de la révolte, de la police, des jeux de mots, des proverbes, des mots en arménien, de la musique, du feu, des dessins, des odeurs, et en particulier celles d’un festin qui réunit ceux dont le destin s’est noué autour de cette colline qui surplombe Erevan.

C’est réduire ce livre que de le limiter à Erevan, de même que c’est réduire Ulysse que de le limiter à Dublin. Le monde mondialisé s’y retrouve : car, grâce à ceux qui transportent et traitent les déchets des civilisations (et qu’on traite bien souvent eux-mêmes comme des déchets), les gens « vivent dignement » et les « industries prospèrent ». Hommage aux pauvres, aux exclus, aux insoumis.

Enfin, de même que le dernier mot du livre de Joyce comporte trois lettres (« Yes »), le dernier mot de ce livre en comporte trois, qui sont aussi les premières (« Dèr »). Comme si tout recommençait toujours, ailleurs.

 

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Marc Verhaverbeke tient depuis des années un blog intitulé Main Tenant.  Directeur de plusieurs établissements culturels (Centre culturel, MJC) en Île-de-France, où il anime encore des ateliers d’écriture, son activité et ses intérêts gravitent autour de l’OULIPO (Ouvroir de Littérature Potentielle) et des poètes vivants et inconnus qu’il présente au cours de soirées mensuelles à Paris. Il a publié plusieurs volumes de poésie comme, entre autres, Initiales (1970), Ce n’est que vivre (1978), Un bleu adamantin (1987) et un texte écrit pour un solo de danse On t’appelle Vénus ( Les points sur les i, 2012) à propos de Sarah Baartman, surnommée la Vénus hottentote.

8 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (25)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 6:14

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Texte sur Vidures de

Daniel Arsand

 » Roman violent, lucide, impitoyable, lyrique, qui décharge, comme la décharge où se situe la plupart des scènes, qui décharge l’inconscient d’un peuple – le peuple d’Arménie -, son présent refoulé, ses peurs anciennes et ses peurs d’aujourd’hui, enfouies, niées, dans la glorification d’une réalité qui n’est que rêvée, arrangée, et donc mortifère.

De cette montagne de rebuts, de déchets, de traces d’un hier proche démantelées, en éclats, et auxquelles Denis Donikian donne une voix inouïe, et cruelle par nécessité, de ce chaos en rondeurs et à la verticale qui monte et ne cesse pas d’enfler, de pourrir se reconstitue, visible enfin, la réalité dans laquelle patauge l’Arménie, dans ce confort qu’apporte les aveuglements, les cris d’orfraie, une pudibonderie morbide.

Car il y a voix. Denis Donikian donne voix à un monde qui existe et qu’on ne veut pas écouter. Et cette voix est un style sans pareil, somptueux et rugueux, un style qui fait corps avec son propos, un style absolument physique et qui appelle les écrivains de la terre d’Arménie d’abandonner les recettes anciennes, défraîchies et pleines d’orgueil. Il appelle à la transmutation du fané en feu d’artifice. Feu d’artifice qu’est ce livre brutal, qui ne lâche pas sa proie : un état des lieux. Roman gorgé de grondements, d’orages, de torrentielle colère, ou même de fureur, et l’on sait que la fureur est divine.

En somme « Vidures » est un roman nécessaire à l’Arménie, nécessaire à la littérature de ce pays et au-delà de ses frontières. Parce que c’est tout simplement un grand livre ».

 

6 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (24)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 6:18

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Christopher Atamian : Parlons de tes livres traduits avant Vidures. Quel accueil leur a-t-on réservé en Arménie ? Qui en a parlé et dans quels journaux ? Par ailleurs, cette réception, est-elle typique pour tout écrivain de la diaspora ou surtout pour ceux qui ont un œil critique sur le pays ? Enfin, dans une république post-soviétique en difficulté économique, comment l’écrivain parvient-il à écrire, éditer et se faire connaître ?

 

DD : Tout d’abord, je dois reconnaître que la situation de la littérature en Arménie et sa production ne sont pas étrangères au peu d’intérêt qu’y a suscité la publication d’une douzaine de mes livres, traduits ou non, à Erevan, en particulier celle de Vidures/Aghpastan. D’ailleurs, cet entretien aurait dû commencer par évoquer la perte d’influence que l’indépendance a fait subir au livre en Arménie. Selon le témoignage d’un écrivain d’Arménie, depuis les romans de Raffi, l’écrit avait toujours contribué à formater l’esprit des Arméniens. Durant la guerre de libération du Karabagh, la lecture des poètes arméniens donnait du cœur aux combattants. Or, j’imagine qu’aujourd’hui, les écrivains d’Arménie, comme c’est le cas partout ailleurs, supportent mal que leur voix compte pour si peu dans le débat public. Et s’ils se donnent à fond dans un combat pathétique perdu d’avance, c’est en croyant faire mieux avec leurs mots que les images, les messages et les mirages des moyens modernes de diffusion d’une culture fondée sur le ressentiment et le ressassement.

Par ailleurs, il faut savoir que des 150 librairies qui fonctionnaient sous la République Soviétique d’Arménie, n’en subsiste aujourd’hui que trois ou quatre pour tout Erevan. Des librairies où, à l’exception de la fameuse librairie Bureaucrat sur l’avenue Sarian, rien n’est vraiment fait pour vous encourager à acheter un ouvrage. Avant l’indépendance, la politique du livre permettait des tirages à 30 000 exemplaires, même à 500 000 pour certaines parutions. Il existait un véritable marché noir autour du livre, considéré comme un bien culturel précieux. Il fallait parfois passer par des connaissances (dzanot) ou donner des dessous de tables à certains employés, tenter sa chance dans des librairies de province pour acquérir une publication devenue rare dans la capitale. Aujourd’hui, si un livre tiré à 400 exemplaires parvient à toucher une centaine de personnes, c’est le nirvana pour son auteur. Au-delà, un ouvrage lu par 500 personnes est un best seller. Hier, des soirées étaient organisées ici ou là, en présence des auteurs. Je me souviens d’un récital avec le poète Chiraz qui avait attiré des nuées d’amoureux fous de sa poésie. Les écrivains d’aujourd’hui semblent oublier que cette époque est révolue. Certains qui croient avoir l’aura d’une rock star de la littérature en sont encore à vouloir se distinguer par des accoutrements aussi extravagants qu’est ridicule l’étalage de leur vanité.

Le cas de Soghank, le roman de Vahram Martirosyan, que j’ai traduit (Glissement de terrain, Éditions les 400 coups) est révélateur du parcours que doit effectuer un auteur pour se faire connaître en Arménie et hors d’Arménie. Vahram Martirosyan a d’abord fait paraître son roman en feuilleton dans le journal Aravot. Cette écriture par fragment de semaine en semaine avait l’avantage d’une audience potentielle assez large. Mais sans plan préétabli, cette méthode comportait des inconvénients. Selon ce qu’il m’a avoué, Vahram Martirosyan s’est vite trouvé dans une impasse, ne sachant quelle suite donner à sa fiction. C’est alors que l’idée lui est venue de poursuivre dans les bas-fonds de la ville cette chronique d’un effondrement général qui se passait jusque-là en surface. Heureusement, la contrainte du délai à respecter a favorisé la relance de l’histoire. Mais dans ce cas, il faut reconnaître que contrairement au temps nécessaire à la maturation d’une écriture, l’élaboration du roman devenue tributaire d’un agent extérieur à sa propre dynamique ne peut donner toute sa mesure. Son roman terminé, Vahram Martirosyan le fit lire à trois personnes d’âges différents : un adolescent, un adulte et un autre plus âgé, afin d’adapter son texte à un vaste panel de lecteurs et de se plier aux exigences du succès. Là encore s’est immiscé un agent extérieur au roman susceptible de dévoyer la dynamique de son écriture. Grâce à un sponsor, Soghank a pu être imprimé, puis présenté à la télévision sous forme de spots publicitaires exactement comme un produit de consommation courant. (Vahram Martirosyan y ayant travaillé avant de se mettre à l’écriture, s’était constitué un réseau d’amitiés qu’il aura su mettre à profit). C’est ainsi qu’il est parvenu à vendre environ entre 300 et 400 exemplaires (chiffre supposé par des gens avertis) et à en faire un « best seller » arménien. Il reste que jusque-là, Vahram Martirosyan, pour utiliser les critères habituels, répondait malgré tout au statut d’écrivain à compte d’auteur. Dans ce cas de figure, l’auteur devenu juge et partie de son manuscrit, se passe d’éditeur pour cumuler les fonctions d’imprimeur, de diffuseur et d’attaché de presse. De fait, en Arménie, l’écrivain n’a pas d’autre choix. Les quelques éditeurs qui existent n’étant pas suffisamment fortunés pour travailler selon les standards européens, sont obligés de prendre appui sur des subventions publiques ou extérieures. La pauvreté, dans tous les sens du terme, du lectorat limite les bénéfices permettant le maintien de leur maison d’édition. En fait, Vahram Martirosyan n’est devenu un auteur normal, à savoir un auteur à compte d’éditeur, jugé, imprimé et payé par un éditeur, que grâce aux traductions de Soghank publiées en d’autres pays : Russie, Hongrie, Canada.

Il faut mettre à son crédit la volonté d’échapper aux conditions médiocres de la littérature en Arménie en devenant romancier et en se soumettant aux normes européennes de la production littéraire. En m’attelant à la traduction de son roman, j’avais conscience de soutenir ses propres efforts, espérant que la jeune littérature commencerait avec lui à sortir du ghetto arménien. A mes yeux, son travail de romancier devait servir d’exemple et de tête de pont pour réussir une percée auprès des éditeurs français en attente de romans arméniens à traduire. Certains comités de lecture en France auxquels j’avais soumis Soghank/Glissement de terrain avaient reconnu l’originalité du livre, mais pas au point de vouloir le publier. C’est un éditeur canadien qui franchit finalement le pas, non sans corriger quelques maladresses. Malheureusement, les jeunes auteurs arméniens, souvent nouvellistes ou poètes (certains traduits par mes soins : Violette Krikorian, Mariné Pétrossian, Vano Siradeghian, Vahan Ishkhanian…) auxquels j’avais proposé de se mettre au roman, sans pour autant qu’ils renient le genre dans lequel ils s’exprimaient d’ordinaire, n’ont pas été capables d’opérer la même mutation que Vahram Martirosyan. Et beaucoup sont restés en Arménie des écrivains à compte d’auteur, ce genre de statut qui n’a aucune existence littéraire aux yeux de la critique occidentale et qui est suspecté de suffisance et de médiocrité.

Voilà bientôt dix ans que je fais paraître mes livres en traduction en Arménie, souvent en édition bilingue. Au début, je trouvais naturel de le faire. Par la suite, et avec Vidures/Aghpastan, je me suis de plus en plus interrogé sur les raisons de mon obstination.

Ces traductions ont été publiées, souvent à mes frais et parfois avec des aides, chez Actual Art, éditeur militant qui fait des livres classieux et qui a réussi à élaborer un catalogue comprenant de grands auteurs français. Poteaubiographie, réalisé par ses soins et en édition bilingue, avait même obtenu un prix pour l’originalité de sa conception. Déjà en 2001, le texte Les Tarariens avait paru dans le quotidien Aravot et dans la revue papier Bnakir, grâce à une traduction de Nounée Abrahamian. J’ai également publié des textes dans Inknakir mais aussi dans Krakan Tert si j’ai bonne mémoire. Par ailleurs, j’ai eu les faveurs de la revue de littérature internationale Art Krakanutyun, une émanation de Krakan Tert, dont le rédacteur en chef, traducteur de Joyce et écrivain, Samvel Mkrtitchian, a bien voulu faire paraître plusieurs extraits de mes livres avant leur publication. Samvel, remplacé à sa mort par Vahé Arsen, avait une approche très éclectique de la littérature. Accueilli par lui à bras ouverts, je me sentais toujours très honoré de trouver place dans sa revue.

De rares articles ont été écrits sur mes parutions en Arménie dont ceux de Vahan Ishkhanian et Krikor Djanikian. Vahram Martirosyan avait inclus quelques paragraphes sur mon travail dans un article intitulé Le miroir de la diaspora, en août 2001. En fait, il s’est toujours agi d’articles de présentation plutôt que des analyses. Alisa Adamian, employée alors à la Bibliothèque Nationale, a eu la gentillesse d’organiser autour de mon travail une causerie avec le personnel. Je ne jurerais pas que le livre constituait pour cette honorable assemblée une préoccupation de première importance. L’envoi de Vidures aux services culturels de l’ambassade de France n’a donné lieu à aucun autre écho que celui d’un mutisme diplomatique. Quant à Aghpastan’, il n’a inspiré aucun article en Arménie, même de la part des écrivains que j’ai traduits et que j’ai contribué à faire connaître en France. Rien de rien. Ce qui en dit long sur leur incuriosité pour la chose littéraire. Sans parler du reste.

Divers traducteurs ont travaillé sur mes livres : Yvette Vartanian, professeur à l’université d’État, deux de ses étudiants devenus professionnels, Anahit Avetisyan et Garnik Melkonian, et Ruzanna Vardanian qui a fait ses armes avec Vidures. Il faut reconnaître que les éditeurs d’Arménie n’ont jamais publié autant de traductions portant sur des auteurs modernes français de premier plan. La dernière traduction en date est celle du Voyage au bout de la nuit par Yvette Vartanian aux éditions Antarès. Cette nouvelle école de traducteurs en Arménie n’a pas d’équivalent en diaspora française. La tragique pénurie, en diaspora, de traducteurs littéraires de l’arménien oriental au français souligne la faillite des écoles dites arméniennes et aussi d’une mentalité à ce point obsédée par le génocide et le téléthon qu’elle n’a su investir dans une culture tournée vers l’avenir du pays existant. Ainsi, privée de traducteurs vers le français, les écrivains d’Arménie se trouvent dans la situation pathétique d’auteurs n’ayant aucune existence au plan international.

Sans vouloir jouer aux victimes, d’une manière objective, je peux dire que la plupart de mes livres parus en Arménie sont passés inaperçus. Même les livres les plus critiques comme UN NÔTRE PAYS /AYL YERGIRE MER n’ont provoqué aucun commentaire. L’impuissance des éditeurs à promouvoir les livres qu’ils éditent, une politique culturelle décourageante, des journaux où la critique littéraire n’a plus droit de cité, des librairies où travaillent des salariés qui pourraient aussi bien vendre du fromage que des abricots secs, tout semble se coaliser contre le livre vivant, au grand bonheur d’un pouvoir qui a l’art de tuer dans l’œuf toute contestation. Même si l’État fournit de rares aides financières qui vont aux éditeurs, non aux auteurs, l’octroi de ces subventions étant décidé par un Comité spécial laisse imaginer tous les abus et toutes les formes de favoritisme au détriment de la liberté d’expression et de création. Une culture qui honore le livre ancien au point de le placer dans un temple comme un objet sacré de muséification et qui ne favorise le livre moderne, vivant et libre qu’a minima est une culture malade qui entretient les pathologies de l’obscurantisme et du consensus.

Toutes ces raisons militent en défaveur du livre en général, les Arméniens ayant mieux à faire pour dépenser le peu d’argent qui les aide à survivre.

Je ne suis pas en mesure d’affirmer que le sort réservé en Arménie à des livres critiques et humoristiques comme les miens soit le même qu’à des ouvrages plus consensuels émanant d’écrivains de la diaspora. D’ailleurs, je ne connais pas beaucoup d’écrivains arméniens de la diaspora assez obstinés pour se faire publier en Arménie. En fait, dès lors qu’on ne touche pas à l’Arménie, ou qu’on traite de problèmes n’ayant pas trait à l’actualité sociopolitique, il est possible de se tailler une petite réputation et de distraire une petite élite de son ennui. Ceux que tire à elle l’Union des écrivains n’ont pas de mal à se créer une notoriété aussi artificielle qu’elle est inexistante ailleurs. En réalité, ils ne présentent d’intérêt que pour les écrivains autochtones qui cherchent à être traduits par eux et ainsi à se faire connaître au-delà des frontières du pays et du cercle restreint de leurs amis, complices d’une littérature d’un autre temps. En tout cas, je vois mal un plus masochiste que moi déployer tant d’efforts dans un pays où l’autodéfense est plus urgente que la littérature. En fait, si j’ai tenu à être présent en Arménie par mes livres, c’est pour la seule raison, quelque peu utopique et prétentieuse, que mes livres présenteront un jour ou l’autre un certain intérêt pour les générations futures qui jouiront d’une parole plus libérée. C’est aussi que l’Arménie représente à mes yeux le seul lieu où mes livres doivent exister. Voilà pourquoi j’ai tenu à remettre un ou deux exemplaires de toutes mes publications à la Bibliothèque Nationale.

Cela dit, le cas de la littérature en Arménie est d’autant plus étrange qu’elle échappe aux standards habituels de production, comme je l’ai dit plus haut. On accueille d’ailleurs ces anomalies avec un « C’est l’Arménie ! » qui résume l’impuissance et la résignation. Mais cette littérature fait tout pour exister. A côté d’une littérature à l’ancienne qui reste prisonnière de critères révolus, survit depuis l’indépendance une jeune littérature qui se bat pour s’inscrire dans une certaine modernité comme celle qui gravite autour de la revue Inknakir.

Il reste qu’en Arménie, les écrivains doivent aussi travailler pour vivre. Certains y perdent leur plume, d’autres y perdent leur virginité. C’est qu’en Arménie, plus qu’ailleurs, la littérature est une affaire de combat aussi bien économique que culturel. Pour qui écrit dans un pays trop fatigué pour lire, se pose la question de savoir dans quel camp publier, le camp des anciens qui implique d’entrer dans le circuit des conservateurs ou celui de l’indépendance qui utilise l’Internet pour publier de la nouveauté à répétition.

5 décembre 2015

Valeurs françaises d’une sainte arménienne

Filed under: L'ACTU QUI TUE — denisdonikian @ 6:07

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Grâce à Dieu, l’Arménie a le culte des enfants. Pour preuve, entre 2015 et 2030, plus de 370 écoles seront construites pour résister aux tremblements de terre. En attendant, ces enfants continuent de faire pipi ou caca au vu et au su de leurs camarades. Pourquoi ? Car on a omis de mettre des portes à leurs toilettes. Des fois qu’ils comploteraient contre le pouvoir, ces bambins. En fait, il faudrait un séisme culturel pour qu’on mette à l’abri d’une porte celui qui fait ses besoins. On pouvait l’admettre à l’époque où tout devait être mis en commun, mais en ces temps du capital… Justement, avant de mettre une porte aux toilettes, il faut la faire. Et ça, ça a beau être capital, ça mord sur le capital. Depuis que je connais l’Arménie, j’ai vu des toilettes publiques, des toilettes de restaurant, des toilettes en foyer d’étudiants et des toilettes d’école… sans porte. Mais ce n’est pas toujours le cas, bien sûr. Et vu la force des habitudes, je doute que les bâtisses de l’époque communiste aient été dotées de toilettes décentes avec l’indépendance. Les régimes changent, les hommes restent.

 

Récemment, l’Ambassadeur de France, M. Jean-François Charpentier, a remis à Sœur Arousiak (Jeannette Sajonian), Supérieure de l’établissement, les insignes de chevalier dans l’ordre national du mérite. Dans son discours, l’Ambassadeur a souligné la force de l’engagement spirituel et humaniste de Sœur Arousiak, manifestée dans son œuvre éducative et sociale, en particulier en faveur des enfants les plus défavorisés d’Arménie qu’elle accueille au Centre éducatif Notre-Dame d’Arménie. D’origine libanaise, parfaitement francophone, Sœur Aroussiak incarne au plus haut niveau les valeurs de fraternité, de tolérance et de solidarité qui sont aussi celles de la République française.

 

Surprenante et humiliante information.

 

On s’attendait plutôt à voir l’Église arménienne faire ce geste au nom de ses valeurs chrétiennes et humanistes. Mais si elle ne l’a pas fait bien avant qu’un officiel de la République laïque française n’en prenne l’initiative, c’est donc que cette Église arménienne n’est ni franchement chrétienne, ni ouvertement humaniste. Et si elle n’a pas reconnu ces valeurs, c’est sans doute pour ne pas vexer le président qui aurait pris cette mise à l’honneur d’une religieuse engagée en faveur des enfants les plus défavorisés d’Arménie comme une insulte à sa politique sociale. C’est dire que le représentant de cette Église et le représentant du pouvoir en Arménie sont bien comme cul et chemise dans leur responsabilité envers les plus pauvres. Enfin, s’il faut qu’une Arménienne vienne du Liban pour apprendre aux Arméniens à s’aimer entre eux, c’est bien que l’Arménie est incapable de produire une femme engagée comme elle par des valeurs chrétiennes et humanistes.

 

Heureusement, diront mes frères et sœurs d’Arménie, nous avons Sœur Thérésa qui était pour partie arménienne. Certes, mais ce n’est pas parce que l’Arménie a le plus long téléphérique au monde qu’elle peut s’enorgueillir de l’avoir construit. Il lui faut moins de temps pour faire croire aux gogos que c’est à elle que revient la construction de ce téléphérique que pour arriver à en fabriquer un qui inspire assez confiance pour lui confier sa vie et plus encore de temps pour qu’elle sorte ses pauvres de la pauvreté.

 

Pourquoi me direz-vous ?

 

Il suffit de voir dans quelle belle maison vit le frère du président et dans quelles bâtisses vivent encore des Arméniens en Arménie. (Voir ICI, juste après la pub)

Entretien autour d’une décharge. Arménie (23)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 2:49

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Photo :  Narek Alexanian

Pour ceux qui lisent l’arménien, voici un article qui vient de paraître ce 26 novembre 2015 sur le site de Hetq.am, à propos d’une famille vivant à Noubarachèn nourrie par le travail du père sur la même décharge que Vidures, chauffée l’hiver en brûlant des chaussures.

Titre de l’article : Ceux qui vivent de la décharge : Nous, nous ne sommes pas des mendiants, ni de voleurs, ce que nous voulons, c’est du travail.

 

Voir   ICI

4 décembre 2015

Entretien autour d’une décharge. Arménie (22)

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 4:36

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Oeuvre de Jean-François DONATI

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Marc Verhaverbeke   : Sans être une question mais une piste que je ne sais exprimer sous la forme interrogative, il semblerait que, dans Vidures, des images s’apparentent au cinéma, (notamment le jet d’urine du début mais aussi d’autres moments en mouvement… de caméra). Et je pense à ton intérêt pour Paradjanov.

 

 

DD : J’ai déjà évoqué l’attitude de Gam’ au début du roman, planté devant la ville d’Erevan et qui semble la braver exactement comme Rastignac, à la fin du Père Goriot. Mais si, après avoir lancé son défi à la société d’un « A nous deux maintenant ! », Rastignac va dîner chez la baronne de Nucingen, Gam’, lui, se rend à la décharge et tombe sur les funérailles de sa mère. C’est dire que Gam’ se met en marche vers son rendez-vous avec sa propre mort, laquelle interviendra à l’autre bout du roman. De fait, si Gam’ se cache et tient la décharge pour le seul lieu où ses ennemis ne viendront pas le chercher, c’est bien qu’il se sait traqué. Le danger dans lequel il s’est mis, c’est celui de l’écriture puisqu’il a déclenché les hostilités avec le pouvoir avec son pamphlet qui circule dans Erevan et fait des remous. (Au passage, ce Gam’, écrivain au combat, me ressemble par certains aspects, à commencer par le pamphlet du chapitre 15 puisque je l’avais écrit et affiché sur mon blog bien avant Vidures, sous le titre de « Sauveurs et naufragés ». A cette différence, que dans le roman ce texte joue à plein comme un instrument de subversion politique). En réalité, Gam’ ne dit pas comme Rastignac «  A nous deux Erevan ! », mais le fait d’uriner en direction de la ville, chaque matin, comme un rituel, révèle la hargne qui l’anime, d’autant que son geste est symbolique à plusieurs niveaux comme je l’ai déjà montré. Le soulagement physique qu’il éprouve en urinant est une façon d’exprimer le soulagement moral de sa conscience que lui procure son bras de fer avec le pouvoir.

 

Dire que cette image s’apparente à une scène de film est d’autant plus juste que moi-même je ne m’en suis rendu compte que plus tard, une fois le texte écrit, en revoyant le début d’Il était une fois la révolution d’Ennio Morricone, où on voit Rod Steiger uriner sur des… fourmis. Mais dans Vidures, les fourmis jouent un rôle symbolique qui va rappeler le génocide. Ce qui est assez curieux, c’est que cette image enfouie dans ma mémoire a été utilisée pour les besoins du roman sans que j’en aie été vraiment conscient au moment où je l’écrivais. Comme si quelque chose, que je ne saurais nommer, était allé à mon insu puiser dans les profondeurs de ma « banque de données ». J’ajoute que le film en question porte un titre et évoque une histoire que ne renierait pas Gam’, lui-même cherchant par ses mots à déclencher une révolution dans les esprits.

 

Je ne sais pas s’il faut établir des parallèles entre Vidures et le travail de Paradjanov. Paradjanov procédait par collages, comme moi-même dans mes « sculptures ». Dans Vidures, la technique du collage n’est pas absente. Les genres littéraires auxquels je fais appel jouent ce rôle dans la mesure où je passe parfois d’un chapitre à l’autre, d’une tonalité à une autre sans transition, obligeant chaque fois le lecteur à adapter son attention et son esprit à la nouveauté du thème et de sa forme.

 

Quant au procédé d’accumulation, tel qu’il est utilisé dans la description du « vernissage », dans une note du chapitre 33, il n’est pas très « paradjanovien ». Ici, il fait plutôt penser à l’esthétique de l’Américain (je laisse à chacun le soin de trouver son nom) qu’accompagne Donatello au chapitre 28. Dans ce même chapitre, Donatello fait l’éloge de l’écrasure. La canette écrasée symbolise pour lui les chiffonniers. Il dit : « Un vrai massacre. Et alors, rien de plus poignant. Cette fin de la canette, c’est nous dans l’abandon, le laminage et la mort. Je suis un artiste du rebut, qui met en pratique une esthétique de l’écrasement. » Or cette esthétique de la canette écrasée est celle d’un ami que nous connaissons tous les deux et sur lequel j’avais écrit.

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