Ecrittératures

28 décembre 2011

A propos de VIDURES (8) in Notes Bibliographiques

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 3:51

DONIKIAN Denis Vidures

Dominée par le mont Ararat, aux portes d’Erevan, une immense décharge côtoie un cimetière. Des laissés pour-compte fouillent sans relâche les ordures apportées par une noria de camions dans le dépotoir irrespirable ou règnent Dro, son formidable tractopelle et ses cochons monstrueux nourris sur place. La parole circule aussi sans relâche entre Gam’, qui a toujours caché sa situation à sa mère, la vieille Anna qui vient de mourir, Roubo, le gardien du cimetière, lieu étrange où des produits toxiques refont surface, une fragile adolescente, trois féministes écologistes…  En face, la police toute-puissante et brutale – et l’asile psychiatrique.

Vidures, roman multiforme, utilise chanson, théâtre, chœur antique, monologues intérieurs C’est aussi une fable politique et contestataire qui s’en prend ouvertement et vigoureusement aux dirigeants arméniens et à leurs sbires. Génocide, indépendance et séisme de 1988 sont omniprésents. L’écriture rapide et saisissante, les images extrêmement fortes, le vocabulaire riche et inventif prennent à la gorge. La révolte – même désespérée – vit dans la parole, rude, efficace, et non sans humour à ceux qui ont tout perdu et qu’on dépouille encore, il reste les mots pour le dire. Une fable puissante et universelle.

G P et M -G A

NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

18 bis rue Violet

75015 Paris

Pour lire d’autres critiques sur le livre, cliquer sur la catégorie  : Tout sur Vidures

23 décembre 2011

A propos de VIDURES (7) in revue Politis

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 4:36

Revue Politis du 22 décembre 2011

Pour lire d’autres critiques sur le livre, cliquer sur la catégorie  : Tout sur Vidures

20 décembre 2011

Médaillés et médailleurs

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 6:07

L’homme est ainsi fait qu’il aime les médailles. En avoir sur la poitrine, c’est montrer qu’il en a dans le pantalon. Et plus elles tintinnabulent, plus ça le met en joie. Ce petit bruit de clochette annonce le médaillé émérite et lui ouvre un chemin de gloire dans la foule des anonymes. Car la médaille met l’homme plus haut que les autres hommes. La médaille est un signe distinctif, je veux dire un signe qui distingue le médaillé de ceux qui ne le sont pas.

Au temps des soviets, les breloques staliniennes faisaient merveille durant les cérémonies. Ça défilait sur les grandes places comme des sapins de Noël. Rien que pour ça, on avait  une veste qu’on ressortait aux anniversaires du peuple. Occasions cycliques et solennelles. Et les hommes décorés prenaient la figure de l’emploi, à savoir celle qu’exigeait d’eux l’idéologie dominante et distributrice.

C’est que toute idéologie sait bien à quel miel prendre les hommes. Celui de la vanité. Qu’il est doux son nom prononcé haut et fort dans une assemblée d’autres médaillés comme soi et par des médailleurs officiels. C’est comme  si vous étiez tout à coup béni des dieux. Et dès lors qu’on aura breloqué votre costume et baisé vos deux joues, vous n’aurez d’autre vie qu’une vie consacrée à vos médailleurs. Que vous le vouliez ou non, vous voici inféodé à la religion qui a fait de vous son apôtre.

L’Arménie d’aujourd’hui est fille de l’Arménie d’hier, à savoir l’Arménie soviétique. En tout, même en matière de médaille. Elle fait usage des décorations aussi bien dans son monde qu’au dehors, à savoir la diaspora. Le vingtième anniversaire de la République d’Arménie a été une belle occasion, cynique et solennelle, pour accrocher des médailles à nos sapins de Noel les plus en vue.  Les superlatifs, ce soir-là, ont fusé dans tous les coins. Les médaillés ont arboré des sourires empreints de narcissisme béat.   Et on ne sait selon quel tour de passe-passe, la diaspora de France, par quelques-uns de ses représentants,  est devenue une chose arménienne, un prolongement de l’Arménie. Pour tout dire, une voix de l’Arménie actuelle, de l’Arménie républicaine, de l’Arménie prospère, etc.

Loin de moi l’idée de mettre en doute la valeur et les qualités de nos élus médaillés d’un soir. Loin de moi. Loin de moi. Les mérites sont reconnus autant qu’ils sont indéniables. Mais je n’aime pas qu’on mélange les catégories, que le politique s’insinue dans l’artistique, que l’art se soumette au pouvoir, que la pensée qui émancipe se laisse piéger par la pensée qui aliène.

Passe encore qu’un artiste soit valorisé par ses pairs. On sait alors que c’est l’exigence esthétique qui reconnaît l’excellence esthétique. Quoi de plus gratuit ? Quoi de plus gratifiant ? Mais quand le pouvoir se substitue à l’ensemble d’une profession pour élever un artiste au rang des meilleurs, selon quel critère le fait-il ? Quelle arrière-pensée sinon celle d’intégrer le bénéficiaire dans ses rangs ? En d’autres termes, l’artiste qui fait choix d’accepter sa médaille d’un pouvoir quelconque accepte en même temps la figure politique de ce pouvoir. Il en accepte les actes autant que les paroles. Sinon l’artiste qui a de la dignité n’entre pas dans ce jeu malsain et ne serre pas les mains sales du pouvoir. Puisque tout pouvoir politique a forcément les mains sales, et le pouvoir actuel en Arménie autant que tout autre.

En acceptant de se faire médailler par l’Arménie d’aujourd’hui, l’Arménie qui appauvrit, qui humilie, qui jette les opposants en prison, une Arménie arbitraire, corrompue et cynique, les artistes de la diaspora se sont fait tondre. Et s’ils avaient à dire des choses critiques, à lancer des cris d’alarme ce soir-là, ils se sont auto-censurés. Car il y a parfois un honneur à refuser les honneurs. A préférer la lucidité aux vanités de ce monde. A défendre l’Arménie réelle contre une Arménie imaginaire, l’Arménie des hommes contre une Arménie dite éternelle.

*

A lire également  d’autres Chroniques à contre-chant

15 décembre 2011

Aznavour se rebiffe. Moi aussi ( deuxième)

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 2:55

Le cri par Rodin

*

Longtemps j’ai pesté contre Aznavour. Au moment où il fréquentait jusqu’à l’indécence le président Kotcharian et aujourd’hui quand il se dit prêt à concéder à la Turquie de ne pas nommer comme génocide les événements de 1915 si le mot fait obstacle à leur reconnaissance de l’histoire.

Mais voilà que ces derniers temps, le vieux volcan Aznavour semble se réveiller d’un long sommeil patriotique. Comme si le feu sacré de la jeunesse lui était brusquement revenu.

Qu’on en juge. Il éclate en mots durs contre la maffia arménienne qui est en train de gangréner le pays. Sortie qui serait on ne peut plus honorable si Aznavour avait eu l’honnêteté de reconnaître que cette maffia a partie liée avec le pouvoir en ce qu’il s’octroie les meilleures parts du marché et permet aux oligarques de s’enrichir jusqu’à l’indécence.

Dans son film Le Président, Henri Verneuil, par la voix de Jean Gabin,  dénonce les conflits d’intérêts dont bénéficient certains députés, trahissant ainsi les idéaux d’une politique républicaine au service de la nation. Ce film aurait beaucoup à dire à l’Arménie politicienne dans la mesure où les députés défendent à l’Assemblée beaucoup plus leurs intérêts que ceux des Arméniens. L’état social de l’Arménie actuelle en dit long sur les conséquences d’une telle pratique.

Le dernier coup de colère d’Aznavour date d’il y a peu. Dans une interview donnée au magazine russe Vie du Showbiz , reprenant le seul mot qu’entendent les Arméniens quand on leur parle de catastrophe, voilà qu’il aurait qualifié l’émigration de la jeunesse arménienne de « génocide interne »(1). Même après sa rétractation, l’expression, venant d’Aznavour, représentant officiel de l’Arménie en Suisse, explose aux oreilles tant des accusés que des résignés.

Les accusés ? Toute la clique du gouvernement, à commencer par le président en titre qui préfère ouvrir des consulats et voyager à l’étranger plutôt que se démener pour assainir par des réformes le climat social du pays. Car malgré les déclarations d’intention, l’Arménie, telle qu’elle est aujourd’hui, fait honte. Elle fait honte à tous les Arméniens démocrates car c’est un pays qui  flotte sur une mer d’absurdités sans nom. Un pays en guerre où le soldat meurt tué par les siens. Un pays qui se pense et se vit que par la fuite. Un pays où chaque citoyen est la proie d’un autre autant qu’il est lui-même prédateur. Un pays où les enfants ont faim. Un pays qui s’anémie de jour en jour. Un pays en chute libre, en situation de suicide permanent  tandis que les palabres pour le sauver vont bon train ici ou là, en Arménie même ou en diaspora.

Le cri d’Aznavour est honorable car il sait que ceux qu’il accuse pourraient le lui faire payer. Aznavour vient de montrer que les musées qu’on veut ouvrir à Gumri ou à Erevan en son honneur, eh bien il s’en fout. Que l’heure est grave pour le peuple arménien. Que l’affaiblissement moral, intellectuel et démographique de l’Arménie fait le jeu de ses ennemis qui attendent en embuscade pour n’en faire qu’une bouchée. C’est un cri qui veut ouvrir les yeux à ceux qui creusent l’abîme où glisse le pays. Un cri qui, enfin, à sa manière, vient accompagner les cris répétés d’une opposition lucide sur l’urgence d’un changement.

Que faut-il dans le fond à l’Arménie ? La confiance et l’enthousiasme. Car l’Arménie a froid. Moralement, politiquement et spirituellement froid.

Que faut-il à la diaspora ? Parler comme Aznavour. Franc, direct et dur. Elle ne peut plus se permettre de se rendre complice d’un gouvernement qui privilégie le prestige et reste aveugle sur ces petits riens de la vie qui accablent les citoyens les plus pauvres. Qui fait construire un téléphérique à Tatev, le plus long du monde,  et néglige d’y acheminer le gaz.

Oui l’Arménie a froid. Froid jusqu’à l’os. Froid à l’âme.

*

(1) Cette expression accusatrice de « génocide interne » concernant l’émigration de la jeunesse arménienne aurait été prononcée lors d’une interview donnée par Aznavour au site russe Lifeshowbiz  le 12 décembre. Le lendemain, interrogé par l’agence Armenpress, Aznavour aurait déclaré qu’il n’avait jamais dit pareille chose et qu’il s’agissait probablement d’une erreur de traduction. Interrogée par 1er media ( aratchine lratvakane), la rédactrice en chef du site lifeshobiz, Ananastasia Ananian aurait confirmé que ces mots avaient effectivement été prononcés par Aznavour.

13 décembre 2011

ACTU 4

Filed under: CHRONIQUES à CONTRE-CHANT,Denis Donikian m'agace — denisdonikian @ 9:15

*

La meilleure façon d’atteindre la mort, c’est de l’attendre comme on atteint une ville assis dans sa voiture.

*

Le président arménien rend visite au Pape pendant que 40% de ses enfants crèvent de faim.  Je sais pourquoi le papier hygiénique embrasse la merde, mais ne me demandez pas quelle conversation peut avoir un pape avec un président fraudeur.

*

L’Arménie est un pays en guerre où le soldat meurt tué par les siens.

*

Le pont de Kiev à Erevan est un pont multi-usage. Il sert à passer, repasser et trépasser.

*

Aznavour vient de se réveiller. Il aurait déclaré dans Life Showbiz qu’avait lieu en Arménie un génocide interne, obligeant sa jeunesse à quitter le pays. Alleluia ! Sûr que le président va lui tirer les oreilles.

*

En Arménie, des Arméniens qui vendent leur population aux pays étrangers, leur vendent aujourd’hui des terres arméniennes. Pendant ce temps, les Arméniens des pays étrangers mangent et chient leur kébab, n’ayant aucun problème de transit intestinal.

*

Je me soigne au vitriol depuis que je me sais arménien. Sans résultat.

 *

Les Arméniens ont le culte de la survie par le suicide.

*

Au secours, Louise ! Viens nous dire que l’Arménie est belle.

11 décembre 2011

A propos de VIDURES (6) par Marc Verhaverbeke

Filed under: TOUT sur VIDURES — denisdonikian @ 1:04

Par Marc Verhaverbeke  sur son blog MAIN TENANT

*

Vidures, ça raconte des vies dures. La première page est saisissante, elle produit un mouvement cinématographique de l’infiniment grand à l’infiniment petit, de Erevan à une fourmilière. En peu de mots, l’histoire est convoquée, depuis le déluge (l’arche de Noé, dit-on, s’est posée sur le Mont Ararat, aujourd’hui gloire géographique de l’Arménie) jusqu’à notre quotidien producteur de déchets.

Quand Gam’ sort le matin de ce jour-là, il tombe sur un enterrement, comme Léopold Bloom, dans Ulysse de James Joyce. Mais le corps qui va vers sa tombe, ici, c’est celui de la mère de Gam’. La référence au livre de Joyce s’impose de plusieurs points de vue : grande variété de styles d’un chapitre à l’autre, une seule journée pour faire le tour d’une ville, du sexe ou, en tout cas, du désir, et même des cochons (comme chez Circé). Mais même si le personnage principal n’est pas aussi obscur que M. Bloom (il est même sans doute recherché pour des écrits publiés sous pseudonyme), comme Homère avait prêté à Ulysse le nom de « personne », on peut voir le clin d’œil de l’auteur qui nomme son héros Gam’ (ce qui signifie « ou bien », au chapitre 29). Dans ce déplacement de « personne » à « ou bien », il y a l’humour de Denis Donikian.

Un Ulysse arménien d’aujourd’hui ne peut pas vivre en ville. Non que la ville soit particulièrement invivable, mais, parce qu’elle produit des déchets, c’est la ville qui monte vers la décharge, par camions-bennes qui défilent toute la journée. En face de la décharge, il y a le cimetière. Les citadins ont sorti de la ville les morts et le culte des morts (ce qui est lourd de sens pour un peuple qui a connu un génocide) comme ils ont sorti de la ville les rebuts. Et ils comptent sur les chiffonniers, qui crèvent des sacs à longueur de journée et récupèrent et recyclent ce que les repus ont jeté, pour tenir à bonne distance le passé.

On est emporté par le texte ; il y a des paysages, de la politique, des meurtres, des journalistes, des photographes, des cochons, des chiens et des mouettes (comme, m’a-t-on signalé, dans un livre de Michel Tournier, Les Météores), de l’argent, de la tristesse, du rire, de la révolte, de la police, des jeux de mots, des proverbes, des mots en arménien, de la musique, du feu, des dessins, des odeurs, et en particulier celles d’un festin qui réunit ceux dont le destin s’est noué autour de cette colline qui surplombe Erevan.

C’est réduire ce livre que de le limiter à Erevan, de même que c’est réduire Ulysse que de le limiter à Dublin. Le monde mondialisé s’y retrouve : car, grâce à ceux qui transportent et traitent les déchets des civilisations (et qu’on traite bien souvent eux-mêmes comme des déchets), les gens « vivent dignement » et les « industries prospèrent ». Hommage aux pauvres, aux exclus, aux insoumis.

Enfin, de même que le dernier mot du livre de Joyce comporte trois lettres (« Yes »), le dernier mot de ce livre en comporte trois, qui sont aussi les premières (« Dèr »). Comme si tout recommençait toujours, ailleurs.

9 décembre 2011

« L’ Arménie n’est pas mon pays ».

Filed under: APPEL à DIFFUSER — denisdonikian @ 12:58

Lors d’une interview sur une radio nationale française, me trouvant en compagnie d’un écrivain de la diaspora né dans un pays du Proche-Orient mais vivant en France, je l’ai entendu dire que dans le fond l’Arménie n’était pas son pays. J’ai bien compris  qu’il voulait dire n’y étant pas né et n’y ayant pas vécu, il n’avait aucune raison de le considérer comme tel. La question reste donc posée à un Arménien de la diaspora dont les parents auraient vécu en Arménie occidentale avant d’en être chassés par le génocide en 1915 ou un peu plus tard.

1) La République d’Arménie  reste le pays des Arméniens de la diaspora bien qu’ils soient originaires d’autres régions.
2) La République d’Arménie n’est pas le pays des Arméniens de la diaspora étant donné qu’ils sont  originaires d’autres régions.

Qu’en pensez-vous ?

4 décembre 2011

Itinéraire avant l’oubli (37)

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 4:01

Amis inconnus mis au fer

pour vos criées contre l’enfer

du non, du puits, des nuits…

Mon désir désarmé vous glace entre mes doigts

Tant vient l’effroi tant les froids montent…

3 décembre 2011

Kaukasos d’Ana Arzoumanian

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 7:09

Née à Buenos Aires en 1962 où elle vit, Ana Arzoumanian, avocate de formation, est poète et essayiste de langue espagnole. Elle a étudié l’histoire de la Shoah et a, lors d’un séjour à Jérusalem, entrepris des recherches sur le génocide arménien en centrant ses travaux sur la diaspora arméno-argentine. Son dernier livre, El depósito humano, una geografía de la desaparición[Le dépôt humain : une géographie de la disparition] traite des effets traumatiques du génocide arménien au sein de la diaspora argentine.

Elle a été invitée par le Centre National du Livre lors de la manifestation Arménie-Arménies du 16 au 23 octobre 2011

Voir également une interview dans Armenian Trends de Georges Festa en cliquant ICI

*

Kaukasos

( Traduction de Claude Bleton)

La ligne

entre les épaules et les hanches,

rapidité angulaire

autour d’un axe,

jour sidéral.

L’arc tendu

tournant autour

du centre de notre galaxie.

Je voyage à mille sept cents

kilomètres heure

un peu inclinée,

je tourne,

avec un maximum d’intensité

de lumière et de chaleur

à l’Équateur.

Je tourne

et le tour que je réalise dure un jour,

il produit la succession

des jours et des nuits,

et je tourne encore plus

et le tour dure un an

comme si la planète

était la terre

où je vis,

donnant l’impression

que c’est le ciel qui tourne

autour de moi.

Je soulève et maintiens

les jambes devant moi ;

et tandis que tu me regardes

je ne dis pas au Turc

qu’il n’y a jamais de nuit en prison

car personne ne bouge.

Un simple spectre de lumière

les systèmes planétaires

disparaissant il y a

des centaines de millions d’années,

une pluie de corps mineurs

se désintégrant,

des résidus

comme les métaux

plus lourds que l’hélium,

particules

détachées de moi quand je tourne,

ton équateur me donnant

à lécher

mes résidus.

L’œil

un bandeau

sur lequel rebondissent les passants.

Le cadastre visuel

dans un New York sans jasmins

de passants sourciers

détectant l’eau, devinant

débit et profondeur.

Une baguette, un pendule,

un mouvement spasmodique ;

le puits et son eau.

Le sourcier prend la baguette

par une extrémité,

nomme

l’étoile de Vénus,

localise

pierres pétrole objets perdus.

Un petit mouvement

dans les poignets du sourcier

s’amplifie, se répercute,

oriente les roches

sur des dorsales océaniques.

Fourches oromètres

embauchoirs de saint crispin.

La soif du miracle

dans le tam-tam des regards.

Et moi, le pendule

dans la main

cherchant le couteau dans le cou,

cherchant celui qui tousse, se noie

dans son propre sang,

cherchant celui qui est encore

en vie.

Cherchant les minutes

où encore

il est en vie,

deux minutes après

la décapitation.

Deux minutes

grâce à l’oxygène

qui reste dans le sang

absorbé par mon regard,

une artillerie

retentissant comme un coup de tonnerre.

Le tatouage de la chair

retentissant dans les yeux.

Je ne dis pas au Turc

que je suis tout épilée

à la mode arabe,

je passe sous silence le rite de la chevelure,

le bain et les huiles parfumées,

les lourds anneaux d’argent et d’ambre,

les rubans des sandales

nouées aux chevilles.

Je ne dis pas au Turc

que je t’ai adopté

selon le rite berbère

de l’allaitement.

Ta langue un tendre

enfant accroché à mes mamelons.

Nous sommes ici,

toi et moi,

et Ozgur ne me comprend pas.

Il ne comprend pas

que maintenant,

que Maintenant est mon nom

que je suis les frontières

de l’Arménie,

près de l’ancienne capitale

d’Ani.

Je mets dans un petit brasero

certaine résine

qui répand son odeur

en brûlant.

À chaque mouvement

de va-et-vient, d’adulation,

l’encens

brûle davantage,

à chaque mouvement

s’entrechoquent

les bracelets

que je porte,

au rythme des chaînes

du brasero.

Maintenant.

Le Turc ne comprend pas.

Ne me comprend pas

le paysan

qui vit dans la maison

du hameau

frontalier.

Il ne comprend pas

quand je lui crie

s’il te plaît.

Maintenant,

moi,

s’il te plaît,

je veux rester,

je peux rester ?

s’il te plaît ?

Le paysan

me montre des photos

des ruines

d’Ani.

Il me dit,

sous les ruines,

ana djan,

il y a des morts,

ana djan,

des cadavres.

Sous les ruines.

Il dit : moi ;

il dit le paysan,

j’ai fait des fouilles.

Sur la table

de la maison

du hameau

des raisins et des pommes,

du yogourt frais comme boisson,

du café des chocolats.

Autour de la table

trois hommes

regardent et ne parlent pas.

Seul l’un d’eux

raconte, les autres

regardent

de tout leur visage osseux,

caucasien.

Il y a de la douleur dans ses yeux verts,

il y a haine douleur haine,

et moi qui m’appelle Maintenant,

qui vois ces hommes osseux

tellement soldats tellement affamés,

je quitte la scène en courant,

je pleure.

Je pleure sans relâche

à quelques mètres du monastère, la chapelle

d’Ani.

De ce côté

des enfants

plus pauvres

que les hommes osseux

m’emmènent à leur école.

Ici, disent-ils,

ici on nous apprend à danser,

et ils dansent.

Ils dansent à quelques mètres

des fouilles

des morts,

des cadavres.

Je continue de parler et Ozgur

ne me comprend pas.

Ne comprend pas

qu’ils dansent,

qu’après le cours de danse

ils m’accompagnent dans une autre salle

où il y a des fusils sur le bureau,

des photos de guérilla et des armements,

ils sont là pour apprendre à se défendre,

me disent-ils,

car nous vivons dans un pays

plein de frontières.

Ozgur essaie

de me dessiner sur une serviette

sur un New York sans jasmins,

et je ne sais si c’est ta langue

que je sens

si dure

comme si c’était

le monde

qui entrait dans mes viscères.

Je regarde Ozgur dans les yeux.

Enfin

je peux lui parler,

je lui raconte :

le 27 octobre 1999,

cinq heures et quart de l’après-midi

un groupe armé

entre au Parlement

et tue

le Premier ministre,

tue le héros

du Karabagh,

tue

le commandant des Arméniens,

tue

le Sparapet.

Je vois l’image

à la télévision.

Tous les bulletins d’informations

montrent la débâcle la folie ;

sous les images

une légende :

Arménie.

Et moi

qui ne m’appelais pas encore

Maintenant, je pense :

l’Arménie est réelle.

Et maintenant

que mon nom est Maintenant

je consume tes futurs enfants,

et toi et ta langue dure,

ton membre, toi ;

tandis qu’Ozgur

ne comprend pas

ne me comprend pas,

que lorsque

tu fais

éclater dans mon corps

la scène du

Sparapet Hayots

tombant

au milieu du Parlement

tombant

et les ruines d’Ani

et les paysans fouillant

et les petits au cours de danse

et la salle avec les fusils,

Ozgur

ne comprend pas que moi,

Ozgur, moi

Je suis arménienne.

2 décembre 2011

Voici comment on vit aussi en Arménie

Filed under: Uncategorized — denisdonikian @ 6:40

Voici une famille qui devant 6000 dollars à la banque a dû vendre son appartement au centre d’ Erevan et s’est retrouvée dans ce HLM à Hrazdan, vivant dans des conditions dont les images se passent de commentaires. Les voisines demandent aux pouvoirs de faire quelque chose afin qu’elle puisse vivre de façon décente. Mais qui s’en soucie ? L’une des voisines déclare: » Ce n’est pas possible de vivre ainsi. Nous les aidons bien… Nous vivons en pays chrétien, non ? »

Pour voir le reportage, cliquez ICI 

Voir également : Vivre sous terre en Arménie.

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