Ecrittératures

15 septembre 2021

Morts ! Où sont vos victoires ? (1)

Filed under: GENOCIDE ARMENIEN — denisdonikian @ 2:58
rhume neige paysage eau

Photo de Uu011furcan u00d6zmen sur Pexels.com

Propos : La double peine du génocide, c’est que le ressassement nuit au vivant et conduit les Arméniens de la diaspora à une forme d’agonie culturelle. Celle-ci est entérinée dans d’autres domaines : ceux de la traduction, de la littérature, mais aussi des écoles. Pour consolider le pays, les écoles de la diaspora sont appelées à donner du sens à la langue et sans négliger l’arménien occidental, enseigner la langue du seul pays où l’arménien se parle. Car alors la fluidité des échanges entre diaspora et Arménie leur sera d’autant plus bénéfique qu’elle leur permettra de survivre.

 

 

1 – Le génocide frappe deux fois

 

Les effets lointains et pervers du génocide sont indétectables au regard des répercussions plus flagrantes que furent le sang, le deuil et la dispersion. Leur traumatisme fut tel qu’il rendit muets les survivants, intérieurement torturés à l’idée que la sauvagerie et l’inhumanité auxquelles ils venaient d’échapper relevaient de l’indicible. Si les déportés furent jetés à la mort de la plus inhumaine manière qui soit, les rescapés n’avaient d’autre issue que d’enfouir en eux des visions d’horreur, tandis que les criminels subissaient des condamnations factices ou refaisaient surface dans des fonctions honorifiques. Les Arméniens vécurent cinquante ans avec leur mal et leur manque, sans pouvoir combattre l’oubli qui fit suite à leur effacement sur leur propre terre. Mais on peut affirmer qu’après ce demi-siècle de résilience qui a suivi la catastrophe, la diaspora a travaillé sur l’idée qu’il fallait « faire savoir », faire savoir non seulement à tout prix mais aussi faire savoir au monde entier. Chacun se rappelle le fracas avec lequel le génocide de 1915 a fait irruption dans le champ de l’histoire contemporaine et des relations internationales. Les attentats perpétrés par l’ASALA, même s’ils n’ont pas reçu l’approbation des Arméniens, ont allumé la mèche qui devait rendre à la Turquie la monnaie de son impunité. Et si j’en juge par le travail accompli depuis le cinquantenaire du génocide, force est de reconnaître qu’aujourd’hui le monde « sait » et que le caillou du génocide dans la chaussure de la Turquie la fait claudiquer dans ses démarches diplomatiques comme un pays monstrueux n’ayant pas reconnu ses monstruosités historiques et qui, au lieu d’expulser de son esprit ses propres monstres n’a eu de cesse de les recycler pour d’autres génocides.

 

Or, durant les années qui suivirent le génocide, les Arméniens ont subi les affres d’une culture éclatée. Après l’impératif de la survie, vint l’impératif des réparations internes. La reconquête de l’identité impliquait de combler les pertes, même si le substrat social de la langue et de la culture devait rendre cette réappropriation du « nous » on ne peut plus périlleuse. En effet, retrouver les valeurs qui furent fracassées par le génocide impliquait de revenir au temps où elles étaient vivantes. Mais ce redémarrage réparateur supposait donc un retour aux sources. Dans ce cas, le passé prit une dimension primordiale dans l’esprit des rescapés qui, dès lors, furent à la fois dans une vie qui se jouait ici et maintenant et dans une autre dont la réalité s’était perdue et ne persistait que par la mémoire. C’est dire que la culture s’est muée alors en un culte du passé. Ce passé que nul ne voudrait voir mourir et que chaque Arménien idéalise au point de vouloir le ressusciter. La double peine du génocide est là. Après la mort physique, se glisse une mort culturelle dans la mesure où les esprits traumatisés se figent dans une époque révolue. Et alors que leur histoire même évolue sans cesse, les sauveurs de la tradition s’aveuglent sur la nouvelle donne politique et culturelle. Et donc, en diaspora, la nostalgie du passé a pris trop souvent le pas sur le principe de réalité. Le tort des Arméniens est de croire que le retour à leur culture d’avant le génocide est un moyen de se venger de leurs bourreaux qui visaient leur effacement. Au contraire, cette rétroaction en fixant les esprits dans des valeurs archaïques interdit plutôt aux principes de vie d’éclore et de riposter aux ennemis de manière adéquate.

 

Même si l’histoire doit avoir sa place dans la construction d’une nation, pour les Arméniens faire du vivant avec du passé est un piège dans lequel ils se sont aveuglément jetés depuis un siècle. En pansant leurs plaies, ils ont développé à outrance le mémoriel, et dans le même temps ils ont atrophié leur potentiel d’imagination qui pense l’avenir. Leurs bourreaux d’hier savaient-ils que les Arméniens traîneraient comme un boulet le génocide au point qu’il écraserait leur volonté de relèvement et de renouvellement. De fait, chez les Arméniens, le vivant qui explore les possibles, qui ose aller au-delà du crime, qui invente d’authentiques voies de salut fait beaucoup plus peur que le passé confortable, taillable et malléable à merci, pour autant qu’il fût et reste générateur de souffrance et d’humiliation. Ils s’entêtent, quoi qu’ils fassent encore et encore, à s’encrouter dans un mécanisme passif de déshumanisation alors qu’on attendait d’eux qu’ils reconquièrent leur humanité pleine et entière. Ils ont oublié que la tradition enferme l’audace là où la culture invente ces voies nouvelles qui font éclore la vie. En somme, il semblerait que le génocide tue deux fois : une fois par la main des bourreaux, une autre fois par celle des victimes.

Suite :

 2)  Le ressassement contre le vivant.

3)  Traducteurs maltraités, nation trahie.

4) Une  littérature de propagande.

5) Les frigidaires de notre culture.

6) Ecoles : sarcophages de la langue.

7) L’art de hanter les cercueils.

8) Edifier le pays, fluidifier les liens.

3 commentaires »

  1. Le traumatisme est très profond ce qui explique ce refus d’envisager un avenir, un renouveau, une renaissance;
    Ce sera ainsi tant que le crime ne sera pas reconnu par les héritiers des criminels.
    Ces héritiers comme tu le dis bien « traînent comme un caillou dans leurs chaussures ».
    Ils n’ont pas fini d’avoir des insomnies en se posant la question : pourquoi y aurait-il eu un « soi disant génocide » ?
    Ramenons ce problème à l’échelle d’une personne.
    Cette personne arrive chez vous, tue votre famille, fais main basse sur vos biens, incendie votre maison et reconstruit à sa place une nouvelle demeure.
    Les années passent, il a une progéniture nombreuse à qui il ne souffle mot du passé.
    Forcément, il arrive à ce voleur, tueur, incendiaire et criminel d’avoir un sentiment de malaise si ce n’est de remords.
    Et quand il quitte ce monde, ses descendants apprennent des choses inacceptables sur leur ancètre.
    Voila, où on en est : que ce soit un homme, une famille, un clan, un gouvernement : c’est inacceptable et il faut rejeter toute accusation même avec preuves.
    Le génocide continuera à frapper longtemps à la mémoire des héritiers car leur héritage est maléfique.

    Commentaire par antranik — 15 septembre 2021 @ 9:56

  2. Mon cher Denis ! Ton propos tombe à merveille ! Il vient mettre au jour un réel problème qui préoccupe les anciens dont je fais aujourd’hui parti ! Comment faire comprendre à la génération actuelle qu’il faut cesser de s’appesantir en vain sur le passé ? Que cette attitude fait perdre à l’Arménie un temps précieux pour son évolution devenue une priorité en ces tristes jours ! Ton analyse va leur permettre de réfléchir autrement je l’espère !

    Commentaire par Dzovinar Melkonian — 23 septembre 2021 @ 3:07

  3. Monsieur, je ne peux qu’apprécier votre analyse du double crime et les conséquences que vous décrivez avec une parfaite maitrise persuasive de la langue française, tant la réalité politique est enfin admise a l’international grâce a la persévérance des Partis et Organisations politiques. Vous me permettrez d’ajouter le troisième crime qui, a mon sens, est a l’origine de ce génocide, c’est la trahison des Etats qui nous ont offert au couteau du turc en 1923 a la conférence de Lausanne en osant interdire l’accès a notre illustre délégation de plaider au nom de la victime. L’habileté diplomatique d’attaturk (par la suite l’entente cordiale lenin-attaturk a l’aide des bolcheviques arméniens) a été remarquable par la corruption systématique, exemple la créance ottomane a la France et ainsi des puits de pétrole et autres. Je ne peux omettre de rappeler, outre le parti Hentchak, cette organisation fédérative des révolutionnaires arméniens qui n’a eu de cesse, depuis le génocide et l’instauration de la première république de mai 1918, de porter le combat au plan politique et lutte armée, voire la premier guerre d’Artsakh. Ne pas l’évoquer serait une ingratitude voire une cécité intellectuelle car des milliers d’hommes et de femmes alors disperses de par le Monde, traumatises, pieds nus, belle main-d’œuvre docile corvéable a merci dans les industries insalubres (Décines « usine Gilletaon dit la SOIE » devenu « Rhône Poulenc » ayant eu pour conséquence une génération de tuberculeux, ayant voulu survivre pour ce seul idéal politique de reconstruction familiale donc nationale, par leurs moyens propres au travers des Maisons de la Culture, des Eglises et Associations d’aide, de Secours et autres, dans tous les pays d’accueil. Ce qui nous a préservé de l’assimilation, but recherche lors de cette conférence de Lausanne, la dispersion pour effacer cette page scandaleuse pour les Etats signataires aux cotes du turc. Nous n’oublions pas que les premiers pays qui nous ont accueilli pendant et après le génocide ont été ces pays « MUSULMANS », Iran, Iraq, Syrie, Liban qui ont permis a nos intellectuels cette reconstruction nationale avec nos Eglises, nos Ecoles, voire des Députés et Ministres. Un exemple d’intégration internationale reconnue, loyale, laborieuse. L’implosion brutale du système soviétique a précipité la relation Diaspora-Armenie dans de nombreuses difficultés, un autre sujet … complexe. Avec mes excuses

    Commentaire par Barséghian — 13 octobre 2021 @ 7:26


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